Mon père fut rayé de la liste des suspects (ce qui, pendant vingt-et-un
mois, avait été l'objet unique de notre ambition) le 21 juillet 1794, à
l'aide des beaux yeux de ma jolie cousine Joséphine Martin.
Il fit alors de longs séjours à Claix (c'est-à-dire à Furonières
[2]). Mon indépendance prit naissance comme la liberté dans les
villes d'Italie vers le VIIIe siècle[3], par la faiblesse
de mes tyrans.
Pendant les absences de mon père, j'inventai d'aller travailler rue des
Vieux-Jésuites dans le salon de notre appartement, où, depuis quatre
ans, personne n'avait mis les pieds[4].
Cette idée, fille du besoin du moment, comme toutes les inventions de
la mécanique, avait d'immenses avantages. D'abord, j'allais seul rue
des Vieux-Jésuites, à deux cents pas de la maison Gagnon; secondo, j'y
étais à l'abri des incursions de Séraphie qui, chez mon grand-père,
venait, quand elle avait le diable au corps plus qu'à l'ordinaire,
visiter mes livres et fourrager mes papiers.
Tranquille dans le salon silencieux où était le beau meuble brodé par
ma pauvre mère, je commençai à travailler avec plaisir. J'écrivis ma
comédie appelée, je crois, _M. Piklar._
Pour écrire, j'attendais toujours le moment du génie.
Je n'ai été corrigé de cette manie que bien tard. Si je l'eusse chassée
plus tôt, j'aurais fini ma comédie de Letellier et Saint-Bernard, que
j'ai portée à Moscou et, qui plus est, rapportée (et qui est dans mes
papiers, à Paris). Cette sottise a nui beaucoup à la quantité de mes
travaux. Encore en 1806, j'attendais le moment du génie pour écrire.
Pendant tout le cours de ma vie, je n'ai jamais parlé de la chose
pour laquelle j'étais passionné, la moindre objection m'eût percé le
cœur. Mais je n'ai jamais parlé littérature. Mon ami, alors intime, M.
Adolphe de Mareste (né à Grenoble vers 1782), m'écrivit à Milan pour me
donner son avis sur la _Vie de Haydn, Mozart et Métastase._ Il ne se
doutait nullement que j'eu fusse _the author_.
Si j'eusse parlé, vers 1795, de mon projet d'écrire, quelque homme
sensé m'eût dit: «Ecrivez tous les jours pendant deux heures, génie ou
non.» Ce mot m'eût fait employer dix ans de ma vie dépensés niaisement
à attendre le _génie._
Mon imagination avait été employée à prévoir le mal que me faisaient
mes tyrans et à les maudire; dès que je fus libre, en H[5], dans le
salon de ma mère, j'eus le loisir d'avoir du goût pour quelque chose.
Ma passion fut: les médailles moulées en plâtre sur des moules ou
creux de soufre. J'avais eu auparavant une petite passion: l'amour des
épinaux[6], bâtons noueux pris dans les haies d'aubépine, je crois;
la chasse.
Mon père et Séraphie avaient comprimé les deux. Celle pour les épinaux
disparut sous les plaisanteries de mon oncle; celle pour la chasse,
appuyée sur les rêveries de volupté nourries par le paysage de M.
Le Roy et sur les images vives que mon imagination avait fabriquées
en lisant l'Arioste, devint une fureur, me fit adorer _la Maison
rustique_, Buffon, me fit écrire sur les animaux, et enfin n'a péri que
par la satiété. A Brunswick, en 1808, je fus un des chefs de chasses où
l'on tuait cinquante ou soixante lièvres avec des battues faites par
des paysans. J'eus horreur de tuer une biche, cette horreur a augmenté.
Rien ne me semble plus plat aujourd'hui que de changer un oiseau
charmant en quatre onces de chair morte.
Si mon père, par peur bourgeoise, m'eût permis d'aller à la chasse,
j'eusse été plus leste, ce qui m'eût servi pour la guerre. Je n'y ai
été leste qu'à force de _force._
Je reparlerai de la chasse, revenons aux médailles[7].
[Footnote 1: Le _chapitre XIX_ est le chapitre XVI du manuscrit (fol. 260
_bis_ et 274 à 279; les fol. 261 à 273 sont blancs).--Écrit à Rome,
les 25 et 26 décembre 1835.--Au sujet de l'établissement du texte du
début de ce chapitre, voir les notes du début du chapitre XVIII, et la
reproduction du fol. 260 _bis._]
[Footnote 2: ... _Furonières ..._--Hameau de la commune de Claix.]
[Footnote 3: ... _les villes d'Italie vers le_ VIIIe _siècle
..._--A vérifier sur la dissertation 55 de Muratori, lue il y a quinze
jours et déjà oubliée quant à la date. (Note de Stendhal.)]
[Footnote 4: ... _où, depuis quatre ans, personne n'avait mis les pieds_--En
face, au verso du fol. 273, plan du quartier des maisons Gagnon
et Beyle. On y voit, à l'angle de la Grande-rue et de la rue du
Département, l'emplacement du «café tenu par M. Genou, père de M. de
Genoude, de la _Gazette de France_». (Voir notre plan de Grenoble
en 1793.) A ce sujet, on lit cette note au crayon de R. Colomb: «Le
café Genou était sur la place Saint-André, dans la maison qu'habitait
Mme Vignon, je crois; celui de la Grande-rue était tenu par
Charréa.»]
[Footnote 5: ... _dès que je fus libre, en H ..._--En face, au verso du fol.
274, plan de l'appartement Beyle, rue des Vieux-Jésuites. On voit dans
le salon, près de la fenêtre, en «H, table de travail» de Beyle.]
[Footnote 6: ... _l'amour des épinaux ..._--La lecture du dernier mot est
incertaine.]
[Footnote 7: _Je reparlerai de la chasse, revenons aux médailles._--On lit au
verso du fol. 279, avec la date du 26 décembre: «A placer: «Caractère
_of my father_ Chérubin Beyle.--Il n'était point avare, mais bien
passionné. Rien ne lui coûtait pour satisfaire la passion dominante:
ainsi pour faire _miner_ une _tière_, il ne m'envoyait pas à Paris les
150 francs par mois, sans lesquels je ne pouvais vivre.]
Il eut la passion pour l'agriculture et pour Claix, puis un an ou
deux de passion pour bâtir (la maison de la rue de Bonne, dont j'eus
la sottise de faire le plan avec Mante). Il empruntait à huit ou dix
pour cent à l'effet de terminer une maison qui un jour lui rendrait le
six. Ennuyé de la maison, il se livra à la passion d'administrer pour
les Bourbons, au point incroyable de passer dix-sept mois sans aller
à Claix, à deux lieues de la ville. Il s'est ruiné de 1814 à 1819, je
crois, époque de sa mort. Il aimait les femmes avec excès, mais timide
comme un enfant de douze ans; Mme Abraham Mallein, née
Pascal, se moquait ferme de lui à cet égard.»]