Cette manie, qui a fini par ruiner radicalement mon père et par me
réduire, pour tout potage, à mon tiers de la dot de ma mère, me procura
beaucoup de bien-être vers 1794[2].
Mais avant d'aller plus loin, il faut dépêcher l'histoire de ma
première communion antérieure, ce me semble, au 21 juillet 1794[3].
Ce fut un pr[être][4] infiniment moins coquin que l'abbé Raillane,
il faut l'avouer, qui fut chargé de cette grande opération de ma
première communion, à laquelle mon père, fort dévot dans ce temps-là,
attachait la plus grande importance. Le jésuitisme de l'abbé Raillane
faisait peur même à mon père; c'est ainsi que M. Coissi a fait peur,
ici même, au jésuite[5].
Ce bon prêtre, si bonhomme en apparence, s'appelait Dumolard et était
un paysan rempli de simplesse et né dans les environs de la Matheysine
ou de La Mure, près le Bourg d'Oisans. Depuis, il est devenu un grand
jésuite[6] et a obtenu la charmante cure de La Tronche, à dix
minutes de Grenoble. (C'est comme la sous-préfecture de Sceaux pour
un sous-préfet, âme damnée des ministres ou qui épouse une de leurs
bâtardes.)
Dans ce temps-là, M. Dumolard était tellement bonhomme que je pus lui
prêter une petite édition italienne de l'Arioste en quatre volumes
in-18. Peut-être pourtant ne la lui ai-je prêtée qu'en 1803.
La figure de M. Dumolard n'était pas mal, à cela près d'un œil qui
était toujours fermé; il était borgne, puisqu'il faut le dire, mais
ses traits étaient bien et exprimaient non seulement la bonhomie,
mais, ce qui est bien plus ridicule, une franchise gaie et parfaite.
Réellement il n'était pas coquin en ce temps-là, et pour ainsi dire, en
y réfléchissant, ma pénétration de douze ans, exercée par une solitude
complète, fut complètement trompée, car depuis il a été un des plus
profonds jésuites[7] de la ville, et d'ailleurs son excellentissime
cure, à portée des dévotes de la ville, _jure pour lui_ et contre ma
niaiserie de douze ans.
M. le Premier Président de Barrai, l'homme le plus indulgent et le
mieux élevé, me dit vers 1816, je crois, en me promenant dans son
magnifique jardin de La Tronche, qui touchait la cure:
«Ce Dumolard est un des plus fieffés co[quins] de la troupe.
--Et M. Raillane? lui dis-je.
--Oh! le Raillane les passe tous. Comment M. votre père avait-il pu
choisir un tel homme?
--Ma foi, je l'ignore, je fus victime et non pas complice.»
Depuis deux ou trois ans, M. Dumolard disait la messe souvent chez
nous, dans le salon à l'italienne de mon grand-père. La Terreur,
qui jamais ne fut Terreur en Dauphiné, ne s'aperçut jamais que
quatre-vingts ou cent dévotes sortaient de chez mon grand-père tous les
dimanches, à midi. J'ai oublié de dire que tout petit on me faisait
servir ces messes[8], et je ne m'en acquittais que trop bien. J'avais
un air très décent et très sérieux. Toute ma vie les cérémonies
religieuses m'ont extrêmement ému. J'avais longtemps servi la messe de
ce coquin d'abbé Raillane, qui allait la dire à la Propagation, au bout
de la rue Saint-Jacques, à gauche; c'était un couvent et nous disions
notre messe dans la tribune.
Nous étions tellement enfants, Reytiers et moi, qu'un grand événement,
un jour, fut que Reytiers, apparemment par timidité, fit pipi pendant
la messe, que je servais, sur un prie-Dieu de sapin. Le pauvre diable
cherchait à absorber[9] l'humidité produite à sa grande honte en
frottant son genou contre la planche horizontale du prie-Dieu. Ce fut
une grande scène. Nous entrions souvent chez les nonnes; l'une d'elles,
grande et bien faite, me plaisait beaucoup, on s'en aperçut sans doute,
car en ce genre j'ai toujours été un grand maladroit, et je ne la vis
plus. Une de mes remarques fut que madame l'abbesse avait une quantité
de points noirs au bout du nez; je trouvais cela horrible.
Le Gouvernement était tombé dans l'abominable sottise de persécuter les
prêtres. Le bon sens de Grenoble et sa méfiance de Paris nous sauvèrent
de ce que cette sottise avait de trop âpre.
Les prêtres se disaient bien persécutés, mais soixante dévotes
venaient, à onze heures du matin, entendre leur messe dans le salon de
mon grand-père. La police ne pouvait même faire semblant de l'ignorer.
La sortie de notre messe faisait foule dans la Grande-rue[10].
[Footnote 1: Le _chapitre XVIII_ est le chapitre XVI de Stendhal (fol. 260
à 266; le fol. 259 est blanc).--La leçon que je donne de ce chapitre
ne suit pas d'une manière absolue l'ordre du manuscrit. Le premier
alinéa est suivi de cette observation de Stendhal: «Ici, ma première
communion.» Conformément à cette indication, j'ai inséré à cette place
le récit de la première communion, lequel, dans le manuscrit, se trouve
relié immédiatement avant, sans pagination. Le folio 260 _bis_ a été
écrit le 25 décembre 1835, alors que «_la première communion_» est du
10 décembre. Ce dernier texte commence ainsi: «Ce qui me console un
peu de l'impertinence d'écrire tant de _je_ et de _moi_, c'est que je
suppose que beaucoup de gens fort ordinaires de ce XIXe
siècle font comme moi. On sera donc inondé de Mémoires vers 1880 et
avec mes _je_ et mes _moi_, je ne serai que comme tout le monde. M. de
Talleyrand, M. Molé, écrivent leurs Mémoires, M. Delécluze aussi.» J'ai
cru devoir alléger le récit de cet alinéa.
En tête du récit de sa première communion, Stendhal avait écrit:
«A placer après Amar et Merlinot. 10 décembre 1835, corrigé le 3
janvier 1836.» Je n'ai pas suivi cette indication, qui déjà n'a pu
être respectée exactement dans l'édition Stryienski, et je me suis
conformé à la note de Stendhal indiquée ci-dessus, opinion justifiée
encore par ce fait que le fragment: «La première communion», est relié
immédiatement avant le fol. 260, c'est-à-dire à peu près à sa place
logique.]
[Footnote 2: ... _me procura beaucoup de bien-être vers_ 1794.--Le fol. 260
_bis_ est daté: «25 décembre 1835.» Il comprend le début du chapitre
XVIII et celui du chapitre suivant, que Stendhal a marqué dans la
marge par cette note: «Chapitre commençant à: «Mon père fut rayé.» Le
lecteur pourra se rendre compte de la méthode que j'ai adoptée dans
rétablissement du texte du commencement des chapitres XVIII et XIX, en
se reportant à la planche reproduisant le fol. 260 _bis._]
[Footnote 3: _Mais avant d'aller plus loin ..._--Ainsi que le lecteur
peut s'en rendre compte sur l'illustration, cet alinéa ne fait pas
immédiatement suite au précédent sur le manuscrit. Je l'ai cependant
placé ici, à cause du contexte, et parce qu'il fait une transition
voulue par Stendhal lui-même.]
[Footnote 4: _Ce fut un prêtre ..._--Le feuillet 261 et tous ceux qui
constituent désormais notre chapitre XVIII n'ont pas été numérotés par
Stendhal. Notre foliotation (261 à 266) est factice. Cette numérotation
ne nuit pas à la foliotation indiquée par Stendhal lui-même, car
l'auteur a laissé en blanc les feuillets compris entre les chiffres 261
et 273. C'est ainsi que nous verrons le chapitre XIX commencer au fol.
260 _bis_ pour continuer au fol. 274.]
[Footnote 5: ... _a fait peur, ici même, au jésuite._--Ms.: «_Tejê._»]
[Footnote 6: ... _devenu un grand jésuite ..._--Ms.: «_Tejê._»]
[Footnote 7: ... _un des plus profonds jésuites ..._--Ms.: «_Tejê._»]
[Footnote 8: ... _on me faisait servir ces messes ..._--A cette époque, je
servais une et quelquefois deux messes par jour, ce qui probablement
m'a empêché de me rappeler que l'auteur faisait la même besogne. (Note
au crayon de R. Colomb.)]
[Footnote 9: _Le pauvre diable cherchait à absorber ..._--Variantes:
«_Consommer, essuyer._»]
[Footnote 10: _La sortie de notre messe faisait foule dans la
Grande-rue._--Suit un plan du quartier où était située la maison
Gagnon. On voit, sur la Grande-rue, en «A', porte par laquelle
sortaient les soixante ou quatre-vingts dévotes, vers les onze heures
et demie».
A la suite de ce chapitre est un fragment intitulé: «Encyclopédie du
XIXe siècle.» Stendhal l'a accompagné de cette note: «A
placer après ma _first_ communion.» Ce fragment n'ayant rien de commun
avec le récit, nous l'avons rejeté en annexe.]