CHAPITRE XX[1]

Après quatre ou cinq ans du plus profond et du plus plat malheur, je

respirai seulement alors, quand je me vis seul et fermé à clef dans

l'appartement de la rue des Vieux-Jésuites, jusque-là abhorré par moi.

Pendant ces quatre ou cinq ans, mon cœur fut rempli du sentiment de la

haine impuissante. Sans mon goût pour la volupté, je serais peut-être

devenu, par une telle éducation, dont ceux qui la donnaient ne se

doutaient pas, un _scélérat noir_ ou un coquin gracieux et insinuant,

un vrai jésuite[2], et je serais sans doute fort riche. La lecture

de la _Nouvelle-Héloïse_ et les scrupules de Saint-Preux me formèrent

profondément honnête homme; je pouvais encore, après cette lecture

faite avec larmes et dans des transports d'amour pour la vertu, faire

des coquineries, mais je me serais senti coquin. Ainsi, c'est un livre

lu en grande cachette et malgré mes parents qui m'a fait honnête homme.

L'histoire romaine du cotonneux Rollin, malgré ses plates réflexions,

m'avait meublé la tête de faits d'une solide vertu (basée sur

l'_utilité_ et non sur le vaniteux honneur des monarchies; Saint-Simon

est une belle pièce justificative pour la manière de Montesquieu,

l'_honneur_ bas des monarchies; il n'est pas mal d'avoir vu cela en

1734 dans l'état d'enfance où, à cette époque, était encore la raison

des Français).

Avec les faits appris dans Rollin, confirmés, expliqués, illustrés par

la conversation continue de mon excellent grand-père et les théories

de Saint-Preux, rien n'était égal à la répugnance et au mépris profond

que j'avais pour les...[3] expliqués par des prêtres que je voyais

chaque jour s'affliger des _victoires de la patrie_ et désirer que les

troupes françaises fussent battues.

* * * * *

La conversation de mon excellent grand-père, auquel je dois tout, sa

vénération pour les bienfaiteurs de l'humanité, si contraire aux idées

du ch[ristian]isme, m'empêcha sans doute d'être pris comme une mouche

dans les toiles d'araignée par mon respect pour les cérémonies. (Je

vois aujourd'hui que c'était la première forme de mon amour pour

la musique, 1, la peinture, 2, et l'art de Vigano, 3.) Je croirais

volontiers que mon grand-père était un nouveau converti vers 1793.

Peut-être s'était-il fait dévot[4] à la mort de ma mère (1790),

peut-être la nécessité d'avoir l'appui du clergé dans son métier de

médecin lui avait-elle imposé un léger vernis d'hypocrisie en même

temps que la perruque à trois rangs de boucles. Je croirais plutôt

ce dernier, car je le trouvai ami, et de longue date, de M. l'abbé

Sadin, curé de Saint-Louis (sa paroisse), de M. le chanoine Rey et de

Mlle Rey, sa sœur, chez lequel nous allions souvent (ma

tante Elisabeth y faisait sa partie), petite rue derrière Saint-André,

plus tard rue du Département[5], même l'aimable et trop aimable abbé

Hélie, curé de Saint-Hugues, qui m'avait baptisé et me l'a rappelé

depuis au café de la Régence, à Paris, où je déjeûnais vers 1803

pendant mon éducation véritable, rue d'Angiviller.

Il faut remarquer qu'en 1790 les prêtres ne prenaient pas les

conséquences de la théorie et étaient bien loin d'être intolérants et

absurdes[6] comme nous les voyons en 1835. On souffrait fort bien

que mon grand-père travaillât en présence de[7] son petit buste de

Voltaire et que sa conversation, excepté sur un seul sujet, fût ce

qu'elle eût été dans le salon de Voltaire, et les trois jours qu'il

avait passés dans ce salon étaient cités[8] par lui comme les plus

beaux de sa vie, quand l'occasion s'en présentait. Il ne s'interdisait

nullement l'anecdote critique ou scandaleuse sur les prêtres, et

pendant sa longue carrière d'observations cet esprit sage et froid en

avait recueilli des centaines. Jamais il n'exagérait, jamais il ne

mentait, ce qui me permet, ce me semble, d'avancer aujourd'hui que

quant à l'esprit ce n'était pas un bourgeois; mais il était apte[9]

à concevoir des haines éternelles à l'occasion de torts très minimes

[10], et je ne crois pas laver son âme du reproche de bourgeoisie.

Je retrouve le type bourgeois, même à Rome, chez M. ... et sa famille,

... M. Bois, le beau-frère, enrichi ...[11].

Mon grand-père avait une vénération et un amour pour les grands hommes

qui choquèrent bien M. le curé actuel de Saint-Louis et M. le grand

vicaire[12] actuel de l'évêque de Grenoble, lequel se fait un point

d'honneur de ne pas rendre sa visite au préfet, en sa qualité de

_prince_ de Grenoble[13], je crois (raconté par M. Rubichon et avec

approbation, Cività-Vecchia, juin 1835).

Le Père Ducros, ce cordelier que je suppose homme de génie, avait perdu

sa santé en empaillant des oiseaux avec des poisons. Il souffrait

beaucoup des entrailles et mon oncle m'apprit par ses plaisanteries

qu'il avait un ...[14]. Je ne compris guère cette maladie, qui

me semblait toute naturelle. Le Père Ducros aimait beaucoup mon

grand-père, son médecin, et auquel il devait en partie sa place de

bibliothécaire; mais il ne pouvait s'empêcher de _méprisoter_ un peu

la faiblesse de son caractère, il ne pouvait tolérer les incartades de

Séraphie, qui allaient souvent jusqu'à interrompre la conversation,

troubler la société, et forcer les amis à se retirer[15].

Les caractères à la Fontenelle sont fort sensibles à cette nuance

de mépris non exprimé, mon grand-père combattait donc souvent mon

enthousiasme pour le Père Ducros. Quelquefois, quand le Père Ducros

arrivait à la maison avec quelque chose d'intéressant à dire, on

m'envoyait à la cuisine; je n'étais nullement piqué, mais fâché de

ne pas savoir la chose curieuse. Ce philosophe fut sensible à mes

empressements et au goût vif que je montrais pour lui, et qui faisait

que je ne quittais jamais la chambre quand il y était.

Il faisait cadeau à ses amis et amies de cadres dorés de deux pieds

et demi sur trois, garnis d'une grande vitre, derrière laquelle il

disposait six ou huit douzaines de médailles en plâtre de dix-huit

lignes de diamètre. C'étaient tous les empereurs romains et les

impératrices, un autre cadre présentait tous les grands hommes de

France, de Clément Marot à Voltaire, Diderot et d'Alembert. Que dirait

le M. Rey d'aujourd'hui à une telle vue?

* * * * *

Ces médailles étaient environnées, avec beaucoup de grâce, de petits

cartons dorés sur tranche, et des volutes exécutées en même matière

remplissaient les intervalles entre les médailles. Les ornements de ce

genre étaient fort rares alors et je puis avouer que l'opposition de

la couleur blanc mat des médailles et des ombres légères, fines, bien

dessinées, qui marquaient les traits des personnages, avec la tranche

dorée des cartons et leur couleur jaune d'or, faisaient un effet très

élégant.

Les bourgeois de Vienne, Romans, La Tour du Pin, Voiron, etc., qui

venaient dîner chez mon grand-père ne se lassaient pas d'admirer ces

cadres. Moi, de mon côté, monté sur une chaise, je ne me lassais pas

d'étudier les traits de ces _hommes illustres_ dont j'aurais voulu

imiter la vie et lire les œuvres.

Le Père Ducros écrivait dans le haut de la partie la plus élevée de ces

cartons[16]:

Vie de Henri Brulard, tome 1 · 第 54 / 82 题