Le rideau se lève.
Au fond d'une cour de la Cité de Londres, dans une petite rue escarpée,
tortueuse, et glissante, qui réunissait Tower Street à la rive de la
Tamise, se trouvait la maison de commerce de Wilding et Co., marchands
de vins. L'extrémité de la rue par laquelle on aboutissait à la rivière
(si toutefois on avait le sens olfactif assez endurci contre les
mauvaises odeurs pour tenter une telle aventure) avait reçu le nom
d'Escalier du Casse Cou. La cour elle-même n'était pas communément
désignée d'une façon moins pittoresque et moins comique: on l'appelait
le Carrefour des Écloppés[1].
[Note 1: Sic.]
Bien des années auparavant, on avait renoncé à s'embarquer au pied de
l'Escalier du Casse Cou et les mariniers avaient cessé d'y travailler.
La petite berge vaseuse avait fini par se confondre avec la rivière;
deux ou trois tronçons de pilotis, un anneau, et une amarre en fier
rouillé, voilà tout ce qui restait de la splendeur du Casse Cou. Il
arrivait pourtant encore de temps à autre qu'une barque chargée de
houille vint y aborder violemment. Quelques vigoureux chargeurs
surgissaient alors de la vase, déchargeaient le bateau, transportaient
le charbon dans le voisinage; et puis on ne les voyait plus. D'ordinaire
le seul mouvement commercial de l'Escalier du Casse Cou, c'était le
transport des tonneaux pleins et des bouteilles vides remplissant et
désemplissant les caves, entrant et sortant à grand bruit, chez Wilding
et Co., marchands de vins. Encore ce mouvement n'était-il pas de tous
les goûts, et pendant trois marées sur quatre, la sale eau grise de la
rivière venait solitairement battre de son écume et de sa vase l'amarre
et l'anneau rouillé. On eût dit que Madame la Tamise, ayant entendu
parler du Doge et de l'Adriatique, voulait, elle aussi, s'unir, au moyen
de cet anneau, à son Doge, le Très Honorable Lord Maire, le grand
conservateur de sa corruption et de ses souillures.
Vers la droite, à quelque deux cents mètres sur le monticule opposé,
(touchant au bas de l'Escalier fantastique), on trouvait le Carrefour
des Écloppés. Il appartenait tout entier à Wilding et Co., ce coin
sordide. Leurs caves étaient creusées par-dessous, leur maison s'élevait
par-dessus. Cette maison avait été réellement une habitation autrefois;
on voyait encore au-dessus de sa porte un antique auvent sans support,
ce qui était naguère l'ornement obligé de toute demeure habitée par un
bourgeois de Londres. Une longue rangée de petites fenêtres étroites
perçait cette morne façade de briques et la rendait symétriquement
disgracieuse; au-dessus de tout on avait perché certaine coupole, où se
balançait une cloche.
--Monsieur Bintrey,--dit Walter Wilding,--pensez-vous qu'un homme de
vingt-cinq ans qui peut se dire en mettant son chapeau: ce chapeau
couvre la tête du propriétaire de cette propriété et le maître des
affaires qui se font dans la maison, pensez-vous que cet homme, sans
être orgueilleux, n'ait point le droit de se déclarer satisfait de
lui-même; le pensez-vous?
Ainsi s'exprimait Walter Wilding dans son propre bureau, s'adressant à
son homme de loi, et tout de suite, pour joindre l'action à la parole,
il prit son chapeau, s'en coiffa, et remit ensuite ce meuble où il
l'avait pris. Il fit tout cela sans outrepasser les bornes de la
modestie qui lui était naturelle, car il était né modeste.
C'était un homme à l'air simple et franc, le plus naïf des hommes, que
Walter Wilding, avec son teint blanc et rose et son heureuse corpulence,
étonnante chez un garçon de vingt-cinq ans. Ses cheveux bruns frisaient
avec grâce, ses beaux yeux bleus avaient un attrait extraordinaire. Le
plus communicatif des hommes aussi bien que le plus candide, jamais il
ne trouvait assez de paroles pour épancher sa gratitude et sa joie quand
il croyait avoir quelque motif d'être reconnaissant ou joyeux.
Bintrey, au contraire, était un prudent compagnon, la réserve même. Ses
yeux pouvaient être comparés à deux petits globules clignotants qui
sortaient de deux grosses paupières au milieu d'une grosse tête chauve.
En ce moment, Wilding le réjouissait fort, il trouvait que le franc
langage du jeune homme et la simplicité de son coeur étaient deux choses
bien comiques.
--Oui,--dit-il,--je pense que vous avez le droit d'être satisfait....
Oui, vraiment.... Ah! ah!
Il y avait sur le bureau, des biscuits, une carafe, et deux verres.
--Aimez-vous le vieux Porto de quarante-cinq ans?--dit Wilding.
--Si je l'aime?--répéta Bintrey,--mais vous m'en avez fait assez
boire....
--C'est du meilleur coin de notre meilleure cave,--s'écria Wilding.
--Eh! oui. Je vous remercie, monsieur... excellent vin!
Puis il se mit à rire de nouveau tout en élevant son verre et lui
faisant les doux yeux. Il lui paraissait aussi bien plaisant qu'on pût
se séparer sans regret d'un pareil vin et surtout le faire boire gratis
à personne.
--Maintenant,--reprit Wilding, qui apportait jusque dans la discussion
des affaires une gaieté d'enfant,--je crois que nous avons tout arrangé,
Monsieur Bintrey, et le mieux du monde.
--Le mieux du monde,--reprit Bintrey.
--Nous nous sommes assuré un associé.
--Oui, nous nous sommes assuré un associé!... Oui, vraiment!
--Nous demandons dans les journaux une femme de charge.
--Une femme de charge... nous la demandons dans les journaux.
«S'adresser au Carrefour des Écloppés, Great Tower Street, de dix heures
à midi.» Voilà l'annonce.
--Les affaires de feu ma pauvre mère sont réglées,--dit Walter.
--Réglées,--fit l'écho.
--Et tous les frais payés.
--Payés,--dit Bintrey avec son gros rire.
Et pourquoi Bintrey riait-il? C'est qu'il pensait qu'il y avait vraiment
au monde des gens assez simples, pour payer des frais sans discuter.
--Feu ma pauvre chère mère,--continua Wilding,--c'est un plaisir pour
moi que de parler d'elle... mais c'est un plaisir qui m'accable... vous
savez combien je l'aimais et combien je lui étais cher. Certes nous
avions l'un pour l'autre le plus grand amour qui puisse exister entre
une mère et son fils; et, depuis le jour où elle m'avait pris sous sa
garde, jamais nous n'avons connu un moment de discussion ou d'humeur.
C'est un bonheur qui n'a duré que treize ans; n'est-ce pas bien court?
Je n'ai vécu que treize ans auprès de ma chère mère et ce n'était que
depuis huit ans qu'elle m'avait reconnu confidentiellement pour son
fils. Vous connaissez cette triste histoire, Monsieur Bintrey. Qui la
connaîtrait, si ce n'était vous?
Wilding se prit à sangloter.
Tandis qu'il essuyait ses larmes, que faisait Bintrey? Il savourait son
Porto à petites gorgées qu'il promenait dans sa bouche.
--Je sais l'histoire...--dit-il...--Oui... oui.... Je la sais.
--Ma pauvre mère,--reprit Wilding.--Elle avait été cruellement trompée,
et comme elle en a souffert! Mais ses lèvres sont toujours restées
muettes à ce sujet. Par qui a-t-elle été trompée et dans quelles
circonstances ce grand malheur lui est-il arrivé, monsieur? Dieu seul le
sait. Ma pauvre chère mère n'a jamais voulu trahir le secret de celui
qui avait trahi sa confiance, jamais....
--Elle avait résolu de se taire,--interrompit Bintrey promenant de
nouveau cet excellent vin dans son gosier;--elle a dû garder le silence.
À quoi il ajouta mentalement, avec un petit clignement d'yeux:--Et cela,
beaucoup mieux que vous ne pourrez jamais le faire, vous qui aimez tant
à parler.
--«Tes père et mère honoreras»--reprit Wilding qui sanglotait
toujours...--«afin de vivre longuement.» Quand j'étais aux Enfants
Trouvés, Monsieur Bintrey, je me sentais intérieurement si peu disposé à
souscrire de bon coeur à ce commandement que je croyais bien n'avoir pas
beaucoup de temps à vivre. Cependant je suis arrivé bien vite à honorer
ma mère profondément, de toute mon âme, et je révère maintenant sa
mémoire.
--Vous la révérez?--dit Bintrey.
--Pendant sept heureuses années,--continua Wilding avec le même accent
de simple et virile douleur et sans songer à rougir de ses
larmes,--pendant sept ans, mon excellente mère fut ici l'associée de mes
prédécesseurs Pebblesson Neveu. Lorsque j'atteignis ma majorité, elle me
transmit la part dont elle avait hérité dans cette maison, puis elle
racheta pour moi la part de Pebblesson; elle me laissa tout ce qu'elle
possédait, tout, hormis cet anneau de deuil que vous portez au doigt....
Elle n'est plus! Il n'y a pas six mois qu'elle vint un matin au
Carrefour des Écloppés pour y lire de ses yeux la nouvelle enseigne:
Wilding et Co. Et pourtant elle n'est plus!
--Triste!... fort triste!...--murmura Bintrey,--mais c'est le sort
commun à un moment ou à un autre: ne devons-nous pas tous cesser d'être?
Ce disant, il le prouva bien en achevant de vider la bouteille de Porto.
Ce Porto de quarante-cinq ans avait aussi cessé d'être. Bintrey poussa
un large soupir.
--Et puisque je l'ai perdue,--reprit Wilding en essuyant ses larmes,--il
ne me reste plus qu'à nourrir éternellement son souvenir et mes regrets.
La chère femme! Mon coeur se sentit entraîné vers elle dès la première
fois que je la vis; c'était l'instinct de la nature... je ne pouvais
pourtant la prendre alors que pour une dame étrangère. C'était un
Dimanche, nous finissions de dîner là-bas aux Enfants Trouvés.... Ah!
vous savez bien, Monsieur Bintrey, que je ne rougis point d'avoir été
aux Enfants Trouvés. Moi, qui ne me suis jamais connu de père, je désire
être un père pour tous ceux qui travaillent sous mes ordres.
--Honnête désir,--fit observer Bintrey.
--C'est pourquoi,--continua Wilding qui s'animait et se noyait même un
peu dans le flot montant de son éloquence,--c'est pourquoi je demande
dans les journaux une excellente femme de charge, pour prendre soin de
la maison d'habitation de Wilding et Co., marchand de vins, Carrefour
des Écloppés. Je veux rétablir chez moi quelques-uns de nos anciens
usages et les rapports touchants qui existaient autrefois entre le
patron et l'employé. Il me plait de vivre à l'endroit où je gagne mon
argent. Je veux, chaque jour, m'asseoir au haut bout de la table à
laquelle les gens qui me servent viendront s'asseoir; et nous mangerons
ensemble du même rôti, du même bouilli, et nous boirons la même bière;
et mes serviteurs dormiront sous le même toit que Walter Wilding! Et
tous tant que nous sommes.... Je vous demande pardon, Monsieur Bintrey,
voilà que mes bourdonnements dans la tête vont me reprendre... je vous
serais obligé si vous me conduisiez à la pompe.
Alarmé par l'excessive coloration du visage de son client, Bintrey ne
perdit pas un moment pour l'entraîner dans la cour. C'était chose
facile, car le cabinet dans lequel ils causaient tous les deux y donnait
accès de plain-pied du côté de la maison d'habitation. Là, l'homme
d'affaires, obéissant à un signe du malade, se mit à pomper de toutes
ses forces. Wilding se lava la figure et la tête et but de bon coeur;
après quoi il déclara se sentir mieux.
--Voyez!--dit Bintrey,--voilà ce que c'est que de vous laisser échauffer
par vos bons sentiments!
Ils regagnèrent le bureau, et tandis que Wilding s'essuyait, l'homme de
loi le grondait toujours.
--Bon!--dit le jeune homme,--n'ayez pas peur. Je n'ai pas divagué,
n'est-ce pas?
--Pas le moins du monde. Vous avez été parfaitement raisonnable.
--Où en étais-je, Monsieur Bintrey?
--Vous en êtes resté... mais, à votre place, je ne voudrais pas m'agiter
en reprenant ce sujet quant à présent....
--J'y veillerai, je serai sur mes gardes,--dit Wilding.--À quel endroit
ce diable de bourdonnement m'a-t-il pris?
--Au rôti, au bouilli, et à la bière. Vous disiez: logeant sous le même
toit, afin que nous puissions tous tant que nous sommes....
--Tous tant que nous sommes!... Ah! c'est cela.... Tous tant que nous
sommes, bourdonnant ensemble....
--Là... là...--interrompit Bintrey.--Quand je vous disais que vos bons
sentiments ne sont propres qu'à vous exalter, à vous faire du mal....
Voulez-vous encore essayer de la pompe?
--Non! non! c'est inutile. Je vais bien, Monsieur Bintrey. Je reprends
donc: Afin que nous puissions, tous tant que nous sommes, formant une
sorte de famille.... Voyez-vous, je n'ai jamais été accoutumé à
l'existence personnelle que tout le monde mène dans son enfance. Plus
tard j'ai été absorbé par ma pauvre chère mère. Après l'avoir perdue, je
me suis trouvé bien plus apte à faire partie d'une association qu'à
vivre seul. Je ne suis rien par moi-même.... Ah! Monsieur Bintrey, faire
mon devoir envers ceux qui dépendent de moi et me les attacher sans
réserve, cette idée revêt à mes yeux un charme tout patriarcal et
ravissant! Je ne sais quel effet elle peut produire sur vous....
--Sur moi?--répliqua Bintrey,--il n'importe guère. Que suis-je en cette
circonstance? Rien. C'est vous qui êtes tout, Monsieur Wilding? Par
conséquent, l'effet que vos idées peuvent produire sur moi est ce qu'il
y a de plus indifférent au monde.
--Oh!--s'écria Wilding avec un feu extraordinaire,--mon plan me parait,
à moi, délicieux....
--En vérité!--interrompit brusquement l'homme d'affaires,--si j'étais à
votre place, je ne voudrais pas m'agi....
--Ne craignez rien,--fit Wilding.--Tenez!--continua-t-il en prenant sur
un meuble un gros livre de musique.--Voici Haendel.
--Haendel,--répéta Bintrey avec un grognement menaçant,--qui est cela?
--Haendel!... Mozart, Haydn, Kent, Purcel, le Docteur Arne, Greene,
Mendelssohn, je connais tous les choeurs de ces maîtres. C'est la
collection de la chapelle des Enfants Trouvés. Les belles antiennes!
Pourquoi ne les apprendrions-nous pas ensemble?
--Ensemble? que veut dire cet «ensemble?»--s'écria l'homme d'affaires
exaspéré,--qui apprendra ces antiennes?
--Qui?... le patron et les employés.
--À la bonne heure! c'est autre chose.
Pendant un moment il avait cru que Wilding allait lui répondra: l'homme
d'affaires et le client: vous et moi!
--Non, ce n'est pas autre chose,--reprit Wilding,--c'est la même chose.
La musique doit surtout servir de lien entre nous. Monsieur Bintrey,
nous formerons un choeur dans quelque paisible église, près du Carrefour
des Écloppés, après que nous aurons, avec joie, chanté ensemble, nous
reviendrons ici dîner ensemble avec plaisir. Ce qui me préoccupe
maintenant, c'est de mettre ce système en pratique dans le plus bref
délai possible, de façon que mon nouvel associé se trouve établi en
arrivant dans la maison.
--Grand bien vous fasse!--s'écria Bintrey en se levant.--Est-ce que
Laddle sera aussi l'associé de Haendel, Mozart, Haydn, Kent, Purcel, le
Docteur Arne, Greene, et Mendelssohn?
--Je l'espère.
--Je souhaite que ces messieurs en soient contents, reprit
Bintrey.--Adieu, monsieur.
Ils se serrèrent la main et se séparèrent. À peine Bintrey s'était-il
éloigné que l'on frappa à la porte. Quelqu'un entra dans le bureau de
Wilding par une porte de communication qui s'ouvrait dans la salle où se
tenaient les commis. C'était le chef des garçons de cave de Wilding et
Co., jadis chef des garçons de cave de Pebblesson Neveu, Joey Laddle,
lui-même, un homme lent et grave, comme architecture humaine un
portefaix. Il était vêtu d'un vêtement froncé et d'un tablier à bavette
qui ressemblait à la fois à un paillasson et à la peau d'un rhinocéros.
--.... Quant à la même nourriture et au même logement, Monsieur Wilding,
mon jeune maître...--dit-il, en entrant, d'un ton bourru.
--Quoi! Joey....
--Eh bien! s'il faut parler pour moi, Monsieur Wilding... et jamais je
n'ai parlé ni ne parlerai pour d'autres que pour moi,... je n'ai aucun
besoin, ni d'être nourri, ni d'être logé. Si cependant vous désirez me
loger et me nourrir, soit... je puis manger comme tout le monde et je me
soucie moins de l'endroit où je mangerai que de ce qu'on me fera manger,
ne vous en déplaise. Est-ce que tous vos employés vont aussi vivre chez
vous, mon jeune maître? Les deux autres garçons de cave, les trois
porteurs, les deux apprentis, les hommes de journée... tout le monde?
--Oui, Joey... et j'espère que nous formerons une famille unie.
--Bon,--dit Joey,--je l'espère pour eux.
--Pour eux?... Dites aussi pour nous.
Joey Laddle secoua la tête.
--Ne comptez pas trop sur moi pour cela, Monsieur Wilding, mon jeune
maître. Ce n'est pas à mon âge, et après les circonstances qui ont formé
mon caractère, qu'on se prend tout d'un coup à aimer la société. Lorsque
Pebblesson Neveu me disaient: «Joey, tâche donc de prendre une figure
plus enjouée,» je leur ai souvent répondu: «C'est bon à vous qui êtes
accoutumés à boire le vin, d'avoir un visage gai. Moi je ne fais que le
respirer par les pores de ma peau. Pris de cette façon, il agit
différemment. Autre chose, messieurs, de remplir vos verres dans une
bonne salle à manger, bien chaude, en poussant un Hip hurrah! vigoureux
et en portant des toasts aux convives; autre chose de s'en remplir
soi-même par les pores et par les poumons, au fond d'une cave basse et
noire et dans une atmosphère moisie.» Je disais cela à Pebblesson Neveu.
Ah! Monsieur Wilding, mon jeune maître, j'ai été garçon de cave toute ma
vie, j'ai appliqué toute mon intelligence au travail, et me voilà aussi
abruti qu'un homme peut l'être. Allez! vous ne trouverez pas plus abruti
que moi. Vous ne trouverez pas non plus mon égal en humeur noire.
Chantez, videz gaiement vos verres. On dit que chaque goutte que vous
répandez sur vous efface une ride... je ne dis pas non. Mais essayez de
humer le vin par vos pores quand vous n'en avez pas besoin. Et vous
verrez.
--Je suis désolé de ce que vous me dites, Joey,--répondit Wilding.--Et
moi qui avais espéré que vous réuniriez une classe de chant dans cette
maison.
--Moi, monsieur!... Monsieur Wilding, mon jeune maître, vous ne prendrez
pas Joey Laddle à s'occuper d'harmonie! Une machine à avaler, monsieur,
c'est tout ce que je puis être en dehors de mes caves! L'estomac n'est
pas mauvais. Cependant, je vous remercie, puisque vous pensez que je
vaux la peine que vous voulez prendre en me faisant vivre chez vous.
--Je le veux, Joey.
--N'en parlons plus, monsieur. C'est dit.... Mais, monsieur, n'êtes-vous
pas sur le point de prendre le jeune George Vendale comme associé dans
cette maison?
--Oui.
--Un changement de plus. Au moins ne changez pas encore la raison
sociale. Ne faites pas cela. Vous l'avez déjà fait une fois. Et je vous
le demande, n'aurait-il pas mieux valu conserver «Pebblesson et Co.»,
qui avaient toujours eu de la chance? On ne doit point risquer de
changer la chance quand elle est bonne.
--Je ne modifierai point la raison sociale, Joey.
--Je suis content de l'apprendre, Monsieur Wilding, et je vous souhaite
le bonjour. Mais vous auriez certainement mieux fait de conserver
«Pebblesson et Co.» Vous auriez mieux fait.
La femme de charge entre.
Le lendemain, Walter Wilding était assis dans la salle à manger, prêt à
recevoir les postulantes à ces hautes fonctions de femme de charge qu'il
allait créer dans sa maison. Cette salle était une pièce entièrement
boisée, parquetée de chêne, avec un tapis de Smyrne fort usé, le meuble
était en acajou noir, un vieux serviteur de meuble qui avait connu plus
d'une fois le baiser réparateur du vernis sous Pebblesson. Le grand
buffet avait vu bien des dîners d'affaires que Pebblesson Neveu ne
marchandait pas à sa clientèle, ayant pour principe qu'un bon commerçant
ne doit jamais hésiter à donner libéralement un oeuf pour recevoir un
boeuf. Trois grands réchauds dormaient sur la grande cheminée qu'ils
couvraient presque tout entière en compagnie d'une cave à vins qui
affectait la forme d'un sarcophage, et qui avait, en effet, dans son
temps, enseveli bien des liqueurs. Mais le vieux célibataire rubicond,
en grande perruque à marteau, dont le portrait était accroché à la
muraille, au-dessus de ce majestueux buffet; et qu'on pouvait
reconnaître pour Pebblesson (pas le neveu) ne s'était-il pas avisé, lui
aussi, d'aller habiter un sarcophage? Depuis lors ces réchauds étaient
demeurés froids, aussi froids que le vieux négociant lui-même.
Tout, d'ailleurs, dans ce vieux logis, avait un air de vétusté glacée.
Les griffons noir et or qui supportaient les candélabres, tenant des
boules noires et des chaînes d'or dans leurs gueules, montraient une
mine piteuse qui semblait demander grâce pour une attitude si gênante et
qu'ils gardaient depuis si longtemps. On voyait bien qu'à leur âge ils
ne se sentaient plus le coeur de jouer à la balle. Ils secouaient leurs
chaînes comme pour protester qu'ils avaient bien acquis le droit d'être
libres. Et, cependant, ils demeuraient enchaînés à la même place, devant
les mêmes objets qu'ils regardaient avec tant d'ennui, depuis tant
d'années, et rien ne changeait dans l'antique maison, rien que les
maîtres!
Justement cette matinée d'été vit un événement aussi surprenant que la
découverte d'un nouveau monde par le vieux Colomb. Le ciel, à force de
regarder d'en haut, découvrit le Carrefour des Écloppés. La lumière et
la chaleur y pénétrèrent. Un rayon s'en vint jouer sur un portrait de
femme suspendu au-dessus de la cheminée et qui composait, avec le
portrait de Pebblesson l'oncle, la seule décoration de la salle à manger
de Wilding.
Wilding contemplait cette peinture.
--Ma mère à vingt-cinq ans,--se disait-il.
Et ses yeux suivaient avec ravissement ce rayon béni.... Il pensait qu'il
avait accroché là cette toile afin que les visiteurs pussent admirer sa
mère dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté. Quant à un autre
portrait qui avait été fait de la morte, alors qu'elle avait cinquante
ans, il l'avait mis dans sa chambre à coucher comme un souvenir avec
lequel il voulait toujours vivre....
--Quoi! c'est vous, Jarvis,--dit-il.
Ces mots s'adressaient à un de ses commis qui venait de passer la tête
par la porte entre-baillée.
--Oui,--répliqua Jarvis,--je voulais seulement vous dire, monsieur,
qu'il va être dix heures et que plusieurs femmes attendent dans le
bureau.
--Mon Dieu!--s'écria Wilding, qui rougit et qui pâlit en même
temps,--sont-elles vraiment plusieurs?... J'aurais mieux fait de les
faire introduire quand il n'y en avait qu'une ou deux. Je les recevrai
donc, chacune à son tour, Jarvis, dans l'ordre de leur arrivée.
Ce disant, il se retrancha derrière la table, s'enfonça bien dans son
fauteuil, et mit devant lui un grand encrier, puis il donna l'ordre
d'introduire les postulantes.
Il lui arriva ce qui doit arriver en semblable circonstance à tout
célibataire connu pour être à son aise. Wilding vit défiler devant lui
l'espèce ordinaire des femmes répugnantes et l'ordinaire espèce des
femmes trop sympathiques. La première qui se présenta fut la veuve d'un
boucanier déterminée à s'emparer de lui quand même; elle étreignait son
parapluie sous son bras comme si elle se fût imaginée que ce parapluie
était Walter Wilding lui-même et qu'elle le tenait déjà dans ses serres.
Vinrent ensuite plusieurs de ces vieilles filles qui «ont vu de
meilleurs jours» et qui arrivent armées de certificats cléricaux
attestant que la théologie ne leur est point étrangère; puis ce fut le
tour des demoiselles, qui s'offraient à Wilding pour l'épouser sans
façon. Il vint encore des femmes de charge de profession, aux allures
militaires, qui lui firent subir un interrogatoire en règle sur ses
moeurs et ses habitudes; de languissantes malades pour qui la question
des gages n'était que secondaire et qui recherchaient surtout le confort
d'un hospice particulier; de sensibles créatures qui éclataient en
pleurs dès que Wilding leur adressait une question et auxquelles il dut
faire boire plusieurs verres d'eau sucrée pour les apaiser, etc.
Le courage de Wilding allait lui manquer quand une nouvelle venue se
présenta.
C'était une femme de cinquante ans environ, bien qu'à certains moments
elle parût plus jeune, par exemple quand elle souriait. Sa figure avait
une remarquable expression de gaieté placide, qui semblait indiquer une
égalité de caractère toujours bien rare. On n'aurait pu désirer une
attitude meilleure ni mieux soutenue; et il n'était pas jusqu'au son de
sa voix qui ne fût en parfaite harmonie avec la réserve de ses manières.
Wilding acheva d'être séduit, lorsqu'à la question suivante qu'il lui
fit avec douceur:--Quel nom inscrirai-je, madame?
Elle répondit:--Je me nomme Sarah Goldstraw. Mon mari est mort depuis de
longues années. Je n'ai pas d'enfants.
Cette voix frappa si agréablement l'oreille de Wilding, tandis qu'il
prenait ses notes, qu'il ne se hâta point de les prendre et qu'il pria
Madame Goldstraw de lui répéter son nom. Lorsqu'il releva la tête, le
regard de l'étrangère venait de se promener autour de la chambre et
retournait vers lui.
--Vous m'excuserez de vous adresser encore quelques questions?--fit
Wilding.
--Certainement, monsieur, si je ne voulais pas être interrogée, je
n'aurais rien à faire ici.
--Avez-vous déjà rempli les fonctions de femme de charge?
--Une fois seulement. J'ai servi une dame qui était veuve. Je l'ai
servie pendant douze ans. C'était une pauvre malade qui est morte
récemment, et c'est pourquoi vous me voyez en deuil.
--Je suis persuadé que cette dame a dû vous laisser les meilleures
lettres de crédit?--reprit Wilding.
--Je crois qu'il m'est bien permis de dire que ce sont les meilleures
qu'on puisse avoir,--répliqua-t-elle,--J'ai pensé que je vous
épargnerais du temps et de la peine en prenant par écrit le nom et
l'adresse des correspondants de cette dame, et je vous les ai apportés,
monsieur.
Elle déposa une carte sur la table.
--Madame Goldstraw,--dit Wilding en prenant la carte,--vous me rappelez
étrangement.... Vous me rappelez des manières et un son de voix auxquels
j'ai été accoutumé jadis.... Oh! j'en suis sûr, bien que je ne puisse
déterminer en ce moment ce qui se passe dans mon esprit.... Mais votre
air et votre attitude sont ceux d'une personne.... Je devrais ajouter que
cette personne était bonne et charmante.
Madame Goldstraw sourit.
--Eh bien! monsieur,--dit-elle,--j'en suis ravie.
--Oui,--reprit Wilding, répétant tout pensif ce qu'il venait de
dire,--oui, charmante et bonne.
En même temps il jetait un regard à la dérobée sur sa future femme de
charge.
--Mais sa grâce et sa bonté, c'est tout ce que je me rappelle. La
mémoire est fugitive, et le souvenir est quelquefois comme un rêve à
demi effacé. Je ne sais ce que vous pensez à ce sujet, Madame Goldstraw,
mais c'est mon sentiment à moi.
Il est probable que c'était aussi le sentiment de Madame Goldstraw, car
elle répondit par un signe d'assentiment. Wilding lui offrit de la
mettre lui-même en communication immédiate avec le gentleman dont elle
lui avait remis la carte; c'était un homme d'affaires qui habitait
Doctor's Commons. Madame Goldstraw lui en témoigna sa reconnaissance, et
comme Doctor's Commons n'était pas fort éloigné, Wilding la pria de
repasser au bout de trois heures.
Les renseignements furent excellents. Wilding gagea donc Madame
Goldstraw cette même après-midi. Elle devait entrer le lendemain et
s'installer en qualité de femme de charge au Carrefour des Écloppés.
La femme de charge parle.
Madame Goldstraw s'installa sans bruit dans la chambre qui lui avait été
assignée; elle n'était point femme à déranger les domestiques, et, sans
perdre de temps, elle se fit annoncer chez son nouveau maître pour lui
demander ses instructions. Wilding la reçut dans la salle à manger,
comme la veille. Ce fut là qu'après avoir échangé les civilités d'usage,
ils s'assirent tous les deux pour tenir conseil sur les affaires de la
maison.
--En ce qui concerne les repas, monsieur,--dit Madame
Goldstraw,--aurai-je à m'en occuper pour un grand nombre de personnes ou
pour vous seulement?
--Si je puis mettre à exécution un vieux projet que j'ai mûri,--répliqua
Wilding,--vous aurez beaucoup de monde à table. Je suis garçon, Madame
Goldstraw, et je désire vivre avec toutes les personnes que j'emploie
comme si elles étaient de ma famille. Jusqu'à ce que ce projet
s'accomplisse, vous n'aurez à songer qu'à moi et à mon nouvel associé;
je ne puis vous renseigner sur ce point quant à ce qui le concerne;
mais, pour moi, je puis bien me donner à vous comme un homme d'habitudes
régulières et d'un appétit invariable....
--Et les déjeuners?--interrompit Madame Goldstraw,--y a-t-il quelque
chose de particulier, monsieur, pour vos déjeuners?
Elle s'interrompit elle-même et laissa sa phrase inachevée. Ses yeux se
détournaient de son maître et se dirigeaient vers la cheminée et vers ce
portrait de femme.... Si Wilding n'eût pas tenu désormais pour certain
que Madame Goldstraw était une personne expérimentée et sérieuse, il eût
pu croire que ses pensées s'égaraient un peu depuis le commencement de
cet entretien.
--Je déjeune à huit heures,--dit-il;--j'ai une vertu et un vice: jamais
je ne me fatigue de lard grillé et je suis extrêmement difficile quant à
la fraîcheur des oeufs.
Le regard de Madame Goldstraw se reporta enfin vers lui, mais à défaut
de son regard, l'esprit de la femme de charge était encore partagé entre
son maître et le portrait....
--Je prends du thé,--continua Wilding,--et peut-être suis-je un peu
nerveux et enclin à l'impatience lorsque je le prends trop longtemps
après qu'il a été fait.... Si mon thé....
Ce fut à son tour de s'arrêter tout net et de ne point achever sa
phrase. S'il n'avait pas été engagé dans la discussion d'un sujet aussi
intéressant que celui-là, Madame Goldstraw, en vérité, aurait pu croire
que ses pensées, à lui aussi, commençaient à s'égarer.
--Si votre thé attend, monsieur...,--reprit-elle, renouant poliment le
fil perdu de ce bizarre entretien.
--Si mon thé?...--répéta machinalement Wilding; il s'éloignait de plus
en plus de son déjeuner; ses yeux se fixaient avec une curiosité
croissante sur le visage de sa femme de charge.--Si mon thé!... Mon
Dieu, Madame Goldstraw, quels sont donc ces allures et ce son de voix
que j'ai connus et que vous me rappelez? Ce souvenir me frappe
aujourd'hui plus fortement encore que la première fois que je vous ai
vue. Quel peut-il être?
--Quel peut-il être?...--répéta Madame Goldstraw.
Ces derniers mots, elle les avait dits de l'air d'une personne qui
songeait à tout autre chose. Wilding, qui ne cessait point de
l'examiner, remarqua que ses yeux erraient sans cesse du côté de la
cheminée. Il les vit se fixer sur le portrait de sa mère. En même temps
les sourcils de Madame Goldstraw se contractèrent légèrement comme si
elle faisait à cet instant un effort de mémoire dont elle avait à peine
conscience.
--Feu ma pauvre chère mère,--lui dit-il,--quand elle avait vingt-cinq
ans.
Madame Goldstraw le remercia d'un geste, pour la peine qu'il venait de
prendre en lui nommant l'original de cette peinture. Son visage aussitôt
se rasséréna. Elle ajouta poliment que ce portrait était celui d'une
bien jolie dame.
Wilding ne lui répondit pas. Il était déjà retombé dans cette perplexité
qui le tourmentait depuis une heure et dont il ne pouvait plus se
défendre. Encore une fois il tenta de rassembler sa mémoire. Où donc
avait-il vu cet air de figure, où donc avait-il entendu ce son de voix
que Madame Goldstraw lui rappelait si exactement?
--Pardonnez-moi,--dit-il,--si je vous fais une nouvelle question, qui
n'a trait ni à mon déjeuner ni à moi-même. Puis-je vous demander si vous
n'avez jamais occupé d'autre position que celle de femme de charge?
--Si vraiment,--répliqua-t-elle,--j'ai débuté dans la vie d'une tout
autre manière. J'ai été gardienne à l'Hospice des Enfants Trouvés.
--J'y suis!--s'écria Wilding en repoussant violemment son fauteuil et en
se levant.--Par le ciel! ce sont les façons de ces excellentes femmes
que les vôtres me rappellent si bien!
Madame Goldstraw le regarda d'un air stupéfait et pâlit. Elle se contint
pourtant, baissa les yeux, et se tut.
--Qu'y a-t-il?...--demanda Wilding.--Quelle est votre pensée?...
--Monsieur,--balbutia la femme de charge,--dois-je conclure de ce que
vous venez de dire, que vous ayez été aux Enfants Trouvés?
--Certainement!--s'écria-t-il.--Je ne rougis pas de l'avouer.
--Vous avez été aux Enfants?... Sous le nom que vous portez aujourd'hui?
--Sous le nom de Walter Wilding.
--Et la dame?...
Madame Goldstraw s'arrêta court, regardant encore le portrait. Ce regard
exprimait maintenant, à ne point s'y méprendre, un vif sentiment
d'alarme.
--Vous voulez parler de ma mère,--dit Wilding.
--Votre mère,--répéta-t-elle d'un air contraint,--votre mère vous a
retiré de l'Hospice.... Quel âge aviez-vous alors, monsieur?
--Onze ans et demi, Madame Goldstraw.... Oh! c'est une aventure
romanesque.
Il raconta l'histoire de la dame voilée qui lui avait parlé à l'Hospice,
pendant le dîner des Enfants, et tout ce qui avait suivi cette
rencontre. Il fit ce récit de ce ton communicatif, avec cet air de
simplicité qu'il employait en toutes choses.
--Ma pauvre chère mère,--continua-t-il,--n'aurait jamais pu me
reconnaître, si elle n'avait su émouvoir par sa douleur une femme de la
maison qui eut pitié d'elle. Cette femme lui promit de toucher du doigt
le petit Walter Wilding, en faisant sa ronde dans la salle.... Ce fut
ainsi que je retrouvai ma pauvre chère mère, après avoir été séparé
d'elle depuis que j'étais au monde. Et, je vous l'ai dit, j'avais alors
plus de onze ans.
Madame Goldstraw écoutait avec attention. Sa main, qu'elle avait posée
sur la table, retomba inerte et froide sur ses genoux. Elle regarda
fixement son nouveau maître, et son visage se couvrit d'une pâleur
mortelle.
--Qu'ayez-vous,--s'écria Wilding,--qu'est-ce que cette émotion veut
dire?... De grâce, savez-vous quelque autre chose du passé?... Avez-vous
été mêlée à quelque autre incident qu'on ne m'a point fait connaître? Je
me souviens que ma mère m'a parlé d'une autre personne de la maison,
envers qui elle avait contracté une dette éternelle de reconnaissance.
Lorsqu'elle s'était séparée de moi à ma naissance, une gardienne avait
eu l'humanité de lui apprendre le nom qu'on m'avait donné. Cette
gardienne, c'était vous.
--Que Dieu me pardonne!--répéta Madame Goldstraw,--c'était moi.
--Que Dieu vous pardonne!--répéta Wilding épouvanté.--Et qu'avez-vous
donc fait de mal en cette occasion?... Expliquez-vous, Madame Goldstraw.
--Je crois,--dit la femme de charge,--que nous ferions mieux d'en
revenir à mes devoirs dans votre maison. Excusez-moi si je vous rappelle
au sujet de notre entretien, monsieur. Vous déjeunez donc à huit
heures?... N'avez-vous pas l'habitude de faire un lunch?...
--Un lunch!--fit Wilding.
Cette terrible rougeur qui avait si fort effrayé, la veille, Bintrey,
l'homme de loi, reparut sur le visage du jeune négociant. Wilding porta
la main à sa tête. Visiblement il cherchait à remettre un peu d'ordre
dans ses pensées avant que de reprendre la parole.
--Vous me cachez quelque chose,--dit-il brusquement à Madame Goldstraw.
--Je vous en prie, monsieur, faites-moi la grâce de me dire si vous
prenez un lunch?--repartit la femme de charge.
--Je ne vous ferai point cette grâce, je ne reviendrai pas à notre
sujet, Madame Goldstraw, entendez-vous, je n'y reviendrai pas avant que
vous m'ayez dit pourquoi vous regrettez si peu d'avoir fait du bien à ma
mère en cette circonstance terrible,--s'écria Wilding hors de lui.--Ma
mère m'a parlé de vous avec un sentiment de gratitude inépuisable
jusqu'à la fin de sa vie, et sachez bien que c'est me rendre un mauvais
service que de vous taire et de ne point me répondre. Vous m'agitez,
vous m'inquiétez, vous allez être la cause que mes étourdissements vont
revenir.
Il porta encore la main à son front et de rouge qu'il était son visage
devint violet.
--Il est dur pour moi, monsieur, au moment où j'entre à votre service,
il est bien dur de vous dire une chose qui pourra me coûter la perte de
vos bonnes grâces et de votre bienveillance,--répliqua lentement Madame
Goldstraw.--Je vous prie seulement de remarquer, quoi qu'il advienne,
que je ne suis pas libre de ne pas vous obéir. C'est vous qui me forcez
à parler quand j'aurais été heureuse de me taire, et je ne romps le
silence que parce qu'il vous alarme. Sachez donc que lorsque j'appris à
la pauvre dame dont le portrait est là le nom sous lequel son enfant
avait été baptisé, je manquai à tous mes devoirs. Mon imprudence a eu
des suites fatales. Mais je vous dirai pourtant la vérité. Quelques mois
après que j'eus fait connaître à cette dame le nom de son enfant, une
autre dame étrangère se présenta dans la maison, désirant d'adopter un
de nos petits garçons. Elle en avait apporté l'autorisation préalable et
régulière; elle examina un grand nombre d'enfants sans se décider en
faveur d'aucun; puis, ayant vu par hasard un de nos plus jeunes
babies... un petit garçon aussi... confié à mes soins... je vous en
prie, tâchez de demeurer maître de vous, monsieur.... Il n'est pas
nécessaire de prendre plus de détours, en vérité. L'enfant que la dame
étrangère emmena avec elle était celui de la dame dont voici le
portrait.
Wilding se leva en sursaut.
--Impossible!...--s'écria-t-il,--que me racontez-vous là?... Quelle
histoire absurde!... Regardez ce portrait... ne vous l'ai-je pas déjà
dit?... C'est le portrait de ma mère!...
--Quand cette malheureuse dame, dont vous me montrez l'image, vint, au
bout de quelques années, vous retirer de l'Hospice,--reprit Madame
Goldstraw d'une voix ferme,--elle fut victime... et vous aussi,
monsieur... d'une terrible méprise.
Wilding retomba lourdement sur son fauteuil.
--Il me semble que la chambre tourne autour de moi!...--fit-il.--Ma
tête!... ma tête!...
La femme de charge, toute éperdue, courut à la fenêtre qu'elle ouvrit,
puis à la porte pour appeler du secours; mais un torrent de pleurs,
s'échappant à grand bruit des yeux de Wilding, vint heureusement le
soulager. D'un signe, il pria Madame Goldstraw de ne point le quitter.
Elle attendit la fin de cette explosion de larmes. Wilding revint à lui,
leva la tête, et considéra sa femme de charge d'un air soupçonneux et
irrité, avec toute la déraison d'un homme faible.
--Méprise!... méprise!...--s'écria-t-il, répétant le dernier mot qu'il
avait dit.--Méprise!...--continua-t-il d'un ton farouche.--Et si vous me
trompiez vous-même!...
--Malheureusement,--dit-elle,--je ne puis avoir commis une erreur. Je
vous dirai pourquoi dès que vous serez en état de m'entendre.
--Tout de suite!... tout de suite!...--reprit Wilding.--Ne perdons pas
un moment.
L'air égaré avec lequel il lui enjoignait de parler fit comprendre à
Madame Goldstraw qu'il serait d'une générosité cruelle et maladroite de
lui laisser un seul moment d'espérance. Il suffisait maintenant d'un mot
pour mettre à jamais un terme à cette illusion qu'il aurait voulu
garder. Ce mot, qui allait l'accabler, elle devait le lui dire.
--Je viens de vous apprendre,--dit-elle,--que l'enfant de la dame dont
vous avez le portrait avait été adopté et emmené par une autre dame
étrangère.--Vous me voyez aussi sûre de ce fait que je le suis d'être
ici, auprès de vous en ce moment. Me voici forcée de vous affliger
encore, monsieur, et cela contre mon gré. Veuillez me suivre maintenant,
vous reporter dans le passé, trois mois après l'événement dont nous
parlons. J'étais alors à l'Hospice de Londres, toute prête à emmener,
suivant les ordres que j'avais reçus, quelques enfants à notre
succursale de la campagne. Il y eut ce jour-là, je m'en souviens, une
discussion relative au nom que l'on allait donner à un petit nouveau
venu. Nous donnions en général à nos petits anges, des noms que nous
prenions tout simplement au hasard dans l'Almanach des Adresses. Ce
jour-là, l'un des gentlemen directeurs, qui feuilletait le Registre,
trouva que le baby qui venait d'être adopté, Walter Wilding, avait été
effacé, «Un nom à prendre,» dit-il; «donnez-le à celui qui vient d'être
reçu tout à l'heure. C'est le moyen de vous mettre d'accord.» On appela
donc ce nouvel enfant Walter Wilding comme l'autre qui nous avait été
retiré.... Ce nouvel enfant, c'était vous.
La tête de Wilding retomba sur sa poitrine.
--C'était moi!...--murmura-t-il.
--Peu de temps après votre entrée dans l'institution, monsieur,--reprit
la femme de charge,--je la quittai pour me marier. Si vous voulez ici me
prêter toute votre attention, vous allez voir comment une funeste
méprise a eu lieu naturellement. Onze ans et demi se passèrent avant que
celle que, tout à l'heure, vous croyiez avoir été votre mère, ne
retournât à l'Hospice pour y chercher le fils dont elle s'était séparée.
Elle savait qu'il s'appelait Walter Wilding, et rien de plus. La
servante qu'elle émut par sa douleur ne put lui désigner que le seul
Walter Wilding alors connu dans la maison. Moi, qui aurais pu rétablir
la vérité des choses, j'étais bien loin alors. Aucun indice, aucun
soupçon, aucun doute ne put donc alors empêcher cette cruelle erreur de
s'accomplir. Oh! je souffre pour vous, monsieur, vous penserez toujours
avec raison que le jour où je suis entrée chez vous fut un jour de
malheur, j'y suis venue bien innocemment, je vous le jure. Et pourtant
j'éprouve le sentiment d'une mauvaise action que je viens de commettre.
Que n'ai-je pu dissimuler le trouble où la vue de ce portrait et les
confidences que vous m'avez faites m'avaient jetée malgré moi! Si
j'avais eu la sagesse de me taire, vous n'auriez jamais eu l'occasion
d'apprendre toutes ces choses douloureuses et, même à l'heure de votre
mort, tranquille et sans inquiétude....
Elle s'arrêta, car Wilding redressa brusquement la tête et la regarda.
Son honnêteté native se soulevait dans son coeur et protestait contre ce
dernier mot de Madame Goldstraw.
--Entendez-vous par là que vous auriez voulu me cacher tout
ceci...--s'écria-t-il,--me le cacher à jamais si vous l'aviez pu?
--Je me flatte de pouvoir toujours dire la vérité quand on me la
demandera,--répondit Madame Goldstraw.--Certes, il vaut mieux pour moi
et pour ma conscience de n'être pas chargée d'un pareil secret. Mais
cela vaut-il mieux pour vous? De quelle utilité peut-il vous être,
maintenant, de le connaître, le secret qui vous déchire?
--De quelle utilité?--répéta Wilding.--Mais, grand Dieu, si cette
histoire est vraie!...
--Si elle ne l'était point, vous l'eussé-je racontée,
monsieur?--répliqua-t-elle.
--Je vous demande pardon,--continua Wilding.--Il faut être indulgente
pour moi. Je ne puis encore trouver la force d'admettre comme réelle
cette terrible découverte. Nous nous aimions si tendrement l'un et
l'autre (il montrait le portrait en disant cela). Je sentais si
profondément que j'étais son fils.... Elle est morte dans mes bras,
Madame Goldstraw, morte en me bénissant comme une mère seule peut bénir.
Et c'est après tant d'années qu'on vient me dire: Elle n'était pas ta
mère!
--Malheureusement,--fit Madame Goldstraw,--elle ne l'était pas, mais
elle vous aimait....
--Je ne sais ce que je dis!--s'écria-t-il.
Déjà l'empire passager qu'il avait pu prendre sur lui-même quelques
moments auparavant et qui lui avait donné un peu de force
s'évanouissait.
--Ce n'était pas à ce terrible chagrin que je songeais tout à l'heure.
Non, c'était tout autre chose qui me traversait l'esprit.... Oui, oui,
vous m'avez surpris et blessé, Madame Goldstraw. Votre langage me donne
à supposer que vous regrettez de ne m'avoir point laissé une erreur qui
m'était si chère. Ne vous laissez pas aller à de telles pensées, et
surtout gardez-vous bien de me les dire. C'eût été un crime que de
m'épargner la vérité. Je sais que votre intention était bonne, je le
sais! je ne désire pas vous affliger, vous avez bon coeur. Mais songez à
la situation où je me trouve. Dans la fausse conviction que j'étais son
fils, elle m'a laissé tout ce qu'elle possédait. Je ne suis pas son
fils. J'ai pris la place, j'ai accepté, sans le savoir, la place d'un
autre. Cet autre, il faut que je le trouve. L'espoir de le retrouver est
le seul qui me relève et me fortifie au milieu de ce terrible chagrin
qui me frappe. Vous en devez savoir bien plus que vous ne m'en avez
raconté, Madame Goldstraw? Quelle était cette étrangère qui a adopté
l'enfant? Son nom, vous l'avez entendu?
--Je ne l'ai jamais entendu... je ne l'ai jamais revue elle-même... je
n'ai jamais reçu de ses nouvelles....
--Elle n'a donc rien dit lorsqu'elle a emmené l'enfant?... Rappelez vos
souvenirs, elle doit avoir dit quelque chose.
--Une seule, monsieur, une seule qui me revienne. Cette année-là,
l'hiver avait été très cruel et beaucoup de nos petits élèves avaient
souffert. Lorsqu'elle prit le baby dans ses bras, l'étrangère me dit en
riant: «Ne soyez pas en peine pour sa santé. Il grandira sous un climat
meilleur que le vôtre. Je vais le conduire en Suisse.»
--En Suisse?... dans quelle partie de la Suisse?
--Elle ne me l'a pas dit.
--Rien que ce faible indice... rien que ce fil léger pour trouver ma
route...--murmura Wilding,--et un quart de siècle s'est écoulé depuis ce
jour! Que dois-je faire?
--J'espère que vous ne vous offenserez pas de la franchise de mon
langage, monsieur,--reprit Madame Goldstraw.--En vérité, je ne vois
point pourquoi vous voilà si fort incertain de ce que vous avez à faire.
Chercher cet enfant! Qui sait s'il est en vie? Et, monsieur, s'il vit,
il ne connaît sûrement pas l'adversité. L'étrangère qui l'a adoptée
était une femme de condition; elle a dû prouver au directeur de
l'Hospice qu'elle était en état de se charger d'un enfant, sans quoi on
ne lui aurait point permis de le prendre. Si j'étais à votre place,
monsieur, pardonnez-moi de vous parler si librement.... Je me consolerais
en songeant que j'ai aimé la pauvre femme qui est là (elle montrait à
son tour le portrait), aussi fortement qu'on aime sa mère et qu'elle a
eu pour moi la même tendresse que si j'avais été son fils. Tout ce
qu'elle vous a donné, n'est-ce pas en raison de son affection même? Son
coeur ne s'est jamais démenti envers vous durant sa vie; le vôtre, j'en
suis bien sûre, ne se démentira jamais envers elle. Quel meilleur droit
pouvez-vous avoir à conserver ses présents?...
--Arrêtez!--s'écria Wilding.
Sa probité native lui faisait voir le charitable sophisme que lui
opposait Madame Goldstraw pour le consoler.
--Vous ne comprenez pas,--reprit-il;--c'est parce que je l'ai aimée que
mon devoir maintenant est de faire justice à son fils. Un devoir sacré,
Madame Goldstraw. Oh! si ce fils est encore au monde, je le retrouverai.
Je succomberais, d'ailleurs, dans cette terrible épreuve, si je n'avais
la ressource et la consolation de m'occuper tout de suite activement de
ce que ma conscience me commande de faire. Il faut que je cause sans
retard avec mon homme de loi. Je veux l'avoir mis à l'oeuvre avant de
m'endormir ce soir.
Il s'approcha d'un tube attaché à la muraille, et par ce moyen appela
quelqu'un dans le bureau de l'étage inférieur.
--Veuillez me laisser un moment, Madame Goldstraw,--dit-il,--je serai
plus calme et plus en état de causer avec vous dans l'après-midi! nous
nous plairons ensemble, j'en suis sûr, en dépit de ce qui arrive. Oh! ce
n'est pas votre faute.... Donnez-moi la main, Madame Goldstraw. Et
maintenant faites de votre mieux dans la maison....
Comme Madame Goldstraw se dirigeait vers la porte Jarvis parut sur le
seuil.
--Envoyez chercher Monsieur Bintrey,--lui dit Wilding,--j'ai besoin de
le voir sur-le-champ.
Le commis n'était point venu là seulement pour recevoir un ordre.
Quelqu'un le suivait qu'il avait mission d'introduire; il annonça:
--Monsieur Vendale.
Le nouvel associé de Wilding et Co. entra.
--Excusez-moi pour un moment, George Vendale,--dit Wilding,--j'ai encore
un mot à dire à Jarvis. Envoyez, envoyez tout de suite chercher Monsieur
Bintrey.
Jarvis, avant de quitter la chambre, déposa une lettre sur la table.
--De nos correspondants de Neufchâtel, monsieur, je
pense,--dit-il.--Cette lettre porte un timbre Suisse.
Nouveaux personnages en scène.
Ces mots: «Un timbre Suisse,» après ce que Madame Goldstraw venait de
lui apprendre, redoublèrent l'agitation de Wilding, au point que son
nouvel associé pensa qu'il ne lui était plus permis de ne point s'en
apercevoir.
--Wilding,--dit-il vivement,--qu'est-il arrivé?
Puis il s'interrompit, jetant un regard curieux tout autour de lui,
comme s'il cherchait une cause visible à cette scène extraordinaire.
Wilding lui saisit la main.
--Mon bon George Vendale...--s'écria-t-il avec des yeux suppliants.
En même temps, il serrait cette main qu'il tenait dans les siennes, non
par forme de politesse ni pour souhaiter la bienvenue à son associé,
mais pour lui donner du secours.
--Mon bon George Vendale,--reprit-il à voix basse,--il m'est arrivé tant
de choses que je ne pourrai jamais redevenir moi-même. Et qu'est-ce que
je dis?... Comment le pourrais-je, puisque je ne suis plus moi?
Le nouvel associé, qui était un beau jeune homme, du même âge à peu près
que Wilding, à la tournure leste, à l'oeil vif et résolu, leva les
épaules.
--Comment cesser d'être soi-même?--fit-il.
--Ah! du moins,--repartit Wilding,--je ne suis pas ce que je croyais
être!
--Pour l'amour du ciel, que croyez-vous donc être que vous n'êtes pas?
Il y avait dans le ton de Vendale un air de compassion et de franchise
qui eût poussé à la confiance un homme autrement réservé que ne l'était
Wilding. Aussi quand Vendale lui eut fait observer qu'il pouvait bien
l'interroger sans indiscrétion, maintenant que leurs affaires étaient
communes et qu'ils étaient associés, il n'y tint plus.
--Là! George, là encore!--soupira-t-il, en s'enfonçant dans son
fauteuil.--Associés! Vous me faites souvenir que je n'avais aucun droit
de m'introduire dans les affaires; elles ne m'étaient pas destinées.
L'intention de ma mère, c'est-à-dire de la sienne, ne fut jamais que
cela fût à moi; elle voulait certainement que tout fût à lui.
--Voyons, voyons,--fit Vendale, essayant sur Wilding, après un court
silence, ce pouvoir que toute nature bien trempée prend toujours sur un
coeur faible, surtout lorsqu'elle a le désir bien marqué de venir en
aide à sa faiblesse;--soyez raisonnable, mon cher Walter. S'il s'est
fait quelque mal autour de vous et à votre sujet, je suis bien sûr que
ce n'est point par votre faute. Ce n'est pas après avoir passé trois ans
à vos côtés, dans ces bureaux, sous _l'ancien régime_, que je pourrais
douter de vous. Laissez-moi commencer notre association en vous rendant
un service. Je veux vous rendre à vous-même. Mais, tout d'abord,
dites-moi, cette lettre se rapporte-t-elle en quoi que ce soit à
l'affaire qui vous agite?
--Oh! oui,--murmura Wilding,--cette lettre!... Cela encore?... Ma
tête!... ma tête!... J'avais oublié cette lettre et cette
coïncidence... un timbre de Suisse!
--Bon,--reprit Vendale,--je m'aperçois que ce pli n'a pas été ouvert. Il
n'est donc pas probable qu'il ait rien de commun avec le trouble où je
vous vois. Cette lettre est-elle à votre adresse ou à la mienne?
--À l'adresse de la maison.
--Si je l'ouvrais et la lisais tout haut pour vous en débarrasser!...
Elle est tout simplement de notre correspondant de Neufchâtel, le
fabricant de vins de Champagne. Tenez, je la lis:
_Cher Monsieur,_
_Nous recevons votre honorée du 28 dernier nous annonçant votre
association avec M. Vendale, et nous vous prions d'en recevoir nos
sincères félicitations. Permettez-nous de profiter de cette occasion
pour vous recommander d'une façon toute particulière M. Jules
Obenreizer._
--Impossible!--s'écria Vendale.--Impossible!
Wilding releva la tête et tressaillit. Tout l'alarmait depuis le matin.
--Quoi donc?--fit-il.--Qu'est-ce qui est impossible?
--C'est ce nom,--répliqua Vendale en souriant.--S'appelle-t-on
Obenreizer, je vous le demande?... Je continue....
_Pour vous recommander d'une façon toute particulière M. Jules
Obenreizer, Soho Square, Londres (côté Nord), amplement accrédité
désormais comme notre agent et qui a eu l'honneur de faire connaissance
avec M. Vendale, en Suisse, son pays natal._
--Lui!--fit Vendale qui s'interrompit encore une fois.--Monsieur
Obenreizer?... Eh! oui vraiment!... Où donc avais-je la tête? Je me
souviens à présent.
Il poursuivit:
_Alors que M. Obenreizer voyageait avec sa nièce..._
--Avec sa...?--dit Vendale.--La nièce d'Obenreizer! En effet, je les ai
rencontrés lors de mon dernier voyage en Suisse, et j'ai voyagé quelque
temps avec eux, puis je les ai quittés. Je les ai retrouvés encore deux
ans après, à mon second voyage, je ne les ai jamais revus depuis. La
nièce d'Obenreizer! Eh! oui, c'est possible après tout. Continuons:
_M. Obenreizer possède toute notre confiance, et nous ne doutons pas un
instant de l'estime que vous accorderez à son mérite._
--Et cela est dûment signé pour la maison: Defresnier et Cie.
Bien... bien... je me charge de voir sous peu Monsieur Obenreizer et
de savoir ce qu'il est. Eh bien! Wilding, voici qui écarte toute
conjecture au sujet de ce timbre de Suisse. Maintenant, dites-moi
de quel ennui je peux vous délivrer. Je le ferai sur mon âme.
Le coeur du bon, de l'honnête Wilding déborda de reconnaissance quand il
vit qu'on voulait bien s'employer pour le servir. Il serra de nouveau la
main de son associé et commença son récit par cette déclaration
solennelle et pathétique qu'il n'était qu'un imposteur.
Puis, il raconta tout à Vendale.
--C'est sans doute au sujet de tout ce que vous venez de m'apprendre
qu'au moment où je suis entré vous envoyiez chercher Bintrey?--dit
Vendale après un court instant de réflexion.
--Ce n'était pas pour autre chose.
--Il a de l'expérience,--fit Vendale,--et c'est un homme plein de ruse.
Je serai bien aise de connaître son opinion avant de vous donner la
mienne. Mais, vous le savez, mon cher Wilding, je n'aime pas à
dissimuler ma pensée. Je vous dirai donc tout d'abord et très simplement
que je ne vois pas cette aventure au même oeil que vous. Quant à dire un
imposteur, vous, mon cher Wilding, cela est tout bonnement absurde.
Comment peut-on être coupable d'une faute commise sans le savoir, et
qu'est-ce qu'un imposteur qui n'a point consenti à l'imposture? Et quant
à ce qui regarde votre fortune....
--Ma fortune?--répéta Wilding.
--Vous la devez à cette personne généreuse qui a cru que vous étiez son
fils et qui vous a forcé de croire qu'elle était votre mère, puisqu'elle
s'est fait connaître à vous sous ce nom. Êtes-vous sûr que le don de ses
biens qu'elle vous a fait n'a pas pour cause le charme des rapports
établis entre vous et qui ont fait la joie de ses derniers jours. Vous
vous étiez, par degrés, attaché à elle, et certes, elle ne s'était pas
moins fortement attachée à vous. C'est donc bien à vous, Walter, à vous,
personnellement, qu'elle a conféré, en mourant, tous ces avantages que
vous vous reprochez aujourd'hui sans raison d'avoir accepté.
--Point du tout,--s'écria Wilding.--Est ce qu'elle ne me supposait point
sur son coeur un droit naturel que je n'avais pas?
--Ceci,--répliqua Vendale,--j'en conviens. J'y suis bien forcé pour être
sincère. Mais, pensez-vous que si, durant les derniers six mois, qui ont
précédé sa mort, elle avait fait la découverte que vous venez de faire
vous-même, l'impression de tant d'années heureuses passées auprès de
vous, la tendresse qu'elle vous avait vouée, eussent été tout à coup
effacées?
--Ah!--dit Wilding,--ce que je pense ne changera point la vérité des
choses. Il n'en est pas moins vrai que je suis en possession d'un bien
qui ne m'appartient pas.
--Peut-être est-il mort, lui...--dit Vendale.
--Mais peut-être aussi est-il vivant?--s'écria Wilding.--Et s'il vit, ne
l'ai-je pas innocemment, il est vrai, mais ne l'ai-je pas assez volé? Ne
lui ai-je pas ravi d'abord tout l'heureux temps dont j'ai joui à sa
place? Ne lui ai-je pas dérobé le bonheur exquis, ce ravissement céleste
qui m'a rempli l'âme, quand cette chère femme m'a dit: «Je suis ta
mère?» Ne lui ai-je pas pris tous les soins qu'elle m'a prodigués? Ne
l'ai-je pas privé du doux plaisir de faire son devoir envers elle et de
lui rendre son dévouement et sa tendresse?... Ah! sous quels cieux,
George Vendale, sous quels cieux vit-il à présent, celui envers qui je
suis si coupable?... Que peut-il être devenu?... Où est celui que j'ai
volé?...
--Qui le sait?--murmura George.
--Qui me le dira? Qui me donnera quelque moyen de diriger mes
recherches? Savez-vous bien que ces recherches je dois les commencer
sans perdre un jour. Désormais je vivrai des intérêts de ma part... je
devrais dire de sa part... dans cette maison; le capital, je le placerai
pour lui, il se peut, si je le retrouve, que je sois forcé de m'en
remettre à sa générosité pour assurer mon avenir... mais je lui rendrai
tout. Je ferai cela, je le ferai aussi vrai que je l'ai aimée, honorée,
_elle_, de tout mon coeur, de toutes mes forces.
En même temps, il envoyait un baiser respectueux au portrait suspendu
au-dessus de sa cheminée; puis il cacha sa tête dans ses mains et se
tut.
Vendale se leva, vint s'asseoir auprès de lui, et lui mettant
affectueusement la main sur l'épaule, lui dit doucement:
--Walter, je vous connaissais avant ce qui vous arrive, comme un parfait
honnête homme, à la conscience pure et au coeur droit. C'est un grand
bonheur et un grand profit pour moi de côtoyer de si près dans la vie un
compagnon qui vous ressemble et j'en remercie Dieu. Souvenez-vous que je
vous appartiens. Je suis votre main droite, et vous pouvez compter sur
moi jusqu'à la mort. Ne me jugez pas mal si je vous confesse que le
sentiment que tout ceci me fait éprouver est encore bien confus. Vous
pouvez même ne le trouver ni délicat ni équitable. Mais je vous jure que
je me sens bien plus ému pour cette pauvre femme trompée et surtout pour
vous-même, à qui cette révélation inattendue vient arracher les joies du
souvenir, que pour cet homme inconnu (si toutefois il est devenu un
homme), privé, sans le savoir, des biens qu'il ignore.... Toutefois vous
avez bien fait d'envoyer quérir Monsieur Bintrey. Son opinion sera sans
doute, en bien des points, semblable à la mienne. Walter, n'agissez pas
avec trop de précipitation dans une affaire si sérieuse; gardons
scrupuleusement ce secret entre nous. L'ébruiter à la légère serait vous
exposer à des réclamations frauduleuses. Oh! les faux témoignages et les
manoeuvres des intrigants ne nous manqueraient point. Cela dit, Wilding,
j'ai encore à vous rappeler une chose: c'est que lorsque vous m'avez
cédé une part dans vos affaires, c'était pour vous affranchir d'une trop
lourde besogne que votre présent état de santé ne vous permettait plus
de remplir. Cette part, je l'ai achetée pour travailler, même à votre
place, Walter, et c'est ce que je ferai.
Là-dessus, George Vendale donna lentement l'accolade à son associé,
descendit dans le bureau, et, presque aussitôt après, sortit pour se
rendre au logis de Jules Obenreizer.
Comme il entrait dans Soho Square, se dirigeant vers le côté nord de la
place, son teint bruni au soleil se colora tout à coup. Cette rougeur
soudaine, Wilding,--s'il était né observateur ou s'il n'avait pas alors
été si fortement occupé de ses propres chagrins,--Wilding aurait pu la
remarquer sur le visage de son associé, un moment auparavant, tandis que
celui-ci lisait à haute voix la lettre datée de Neufchâtel. Wilding
aurait pu également observer que Vendale ne lisait pas avec la même
netteté tous les passages de cette lettre.
Il y avait alors à Soho Square, le district le plus plat de Londres, une
curieuse colonie de montagnards. Des horloges de Suisse, des boîtes à
musique, des sculptures sur bois, des jouets de Suisse s'étalaient à la
porte de magasins Suisses. On ne voyait aux alentours que des Suisses
professeurs d'harmonie, de peinture, et de langues, des commissionnaires
Suisses, des domestiques Suisses placés ou sans places, des
blanchisseuses Suisses. Partout des Suisses considérés et des Suisses
déconsidérés, d'honnêtes Suisses, de la canaille Suisse; toute cette
Suisse vivante était attirée là par la présence autour de Soho d'une
foule de restaurants, de cafés et d'hôtels Suisses où l'on mangeait et
buvait des boissons Suisses. Un temple Suisse s'élevait en ce lieu où
l'on célébrait le Dimanche l'office Suisse, et des écoles où l'on
envoyait dans la semaine des enfants de Suisses. L'élément Suisse
débordait, envahissait tout; il n'était point jusqu'aux tavernes
Anglaises qui n'affichassent à leurs portes des liqueurs Suisses. Et des
querelles de Suisses qui valent bien les querelles d'Allemands,
s'élevaient chaque soir à grand bruit dans ces cafés et ces restaurants
Suisses.
Aussi, le nouvel associé de Wilding et Co., lorsqu'il eut tiré la
sonnette, au coin d'une porte où l'on lisait cette inscription: