OUVERTURE.

Quel jour du mois et de l'année? Le 13 Novembre 1835. Quelle heure? Dix

heures du soir sonnant à la grande horloge de St. Paul.

En même temps toutes les églises de la ville ouvrent leurs gosiers de

bronze et forcent leurs voix. Quelques-unes ont inconsidérément commencé

de chanter avant la Cathédrale; d'autres n'y vont pas si vite et sont en

retard de quatre, de six coups sur la grosse cloche. Cependant toutes se

suivent d'assez près pour laisser ensemble dans l'air une même résonance

longue et plaintive. On dirait que le père ailé qui dévore ses enfants

décrit une courbe retentissante, avec sa faux gigantesque, au-dessus de

la Cité.

Quelle est cette cloche plus sourde et plus triste que toutes les

autres, plus proche aussi de notre oreille?... Ce soir-là elle retarde

si fort que ses vibrations persistent seules, longtemps après que tout

autre son s'est éteint dans l'air. C'est la cloche de l'Hospice des

Enfants Trouvés.

Jadis les enfants y étaient reçus sans enquête. Un tour pratiqué dans la

muraille s'ouvrait et se refermait discrètement. Il n'en est plus ainsi

aujourd'hui. On prend des informations sur les pauvres petits hôtes, on

les reçoit par faveur des mains de leurs mères. Ces malheureuses mères

doivent renoncer à les revoir, à les réclamer même, et cela pour jamais!

Ce soir, la lune est dans son plein, la nuit est assez douce. La journée

n'a pourtant pas été belle; la boue épaissie par les larmes du

brouillard recouvre les rues d'une couche noirâtre, et, certes, il faut,

pour éviter l'atteinte pénétrante, que la dame voilée qui se promène de

long en large soit bien et solidement chaussée.

Elle marche évitant la place des fiacres; on la voit s'arrêter de temps

en temps dans l'ombre de la partie occidentale de ce grand mur

quadrangulaire, le visage tourné vers une petite porte dérobée.

Au-dessus de sa tête se déploie le ciel pur, éclairé par cette lune

brillante, les souillures du pavé s'étendent sous ses pas, et son esprit

est divisé entre des pensées bien différentes, les unes presque

heureuses, les autres cruelles. Son coeur ne lui parle point le même

langage que l'expérience impitoyable; l'empreinte de ses pieds se

succédant aux mêmes places dans cette boue noire a fini par y tracer

comme un labyrinthe: ne serait-ce point là l'image de sa vie, des

obstacles que le hasard a dressés devant elle, et du dédale inextricable

où ses fautes l'ont engagée?

La porte dérobée s'ouvrit alors, et une jeune femme sortit de l'Hospice.

La dame voilée se tint d'abord à l'écart, observant de tous ses yeux.

Ayant vu la porte se refermer elle se mit à suivre la jeune femme.

Elles traversèrent ainsi deux rues en silence. La dame voilée, enfin,

étendit la main vers celle qu'elle suivait et la toucha. La jaune femme

s'arrêta, tout effrayée et se retourna.

--Vous m'avez déjà touchée hier soir,--s'écria-t-elle,--et, lorsque j'ai

tourné la tête, vous avez refusé de me parler. Pourquoi me suivez-vous

comme un fantôme?

--Je n'ai pas refusé de vous parler,--murmura la dame.--J'ai bien essayé

de le faire; mais alors je n'ai pu....

--Que voulez-vous de moi?... Je ne vous ai jamais fait de mal?

--Jamais.

--Je ne crois pas vous connaître?

--Vous ne me connaissez pas.

--Que puis-je donc, pour vous être utile?

--Il y a deux guinées dans ce papier. Acceptez mon pauvre petit présent,

et je vous le dirai.

La jeune femme, qui avait bien le plus honnête visage du monde, rougit

vivement.

--Je suis Sally,--dit-elle.--Dans ce grand établissement, auquel

j'appartiens, il n'y a pas une grande personne ni un enfant qui n'ait

toujours une bonne parole pour Sally. On n'aurait pas pris une si bonne

opinion de moi, si l'on me croyait capable de me vendre.

--Hélas!--fit la dame,--je ne songe pas à vous acheter. Je voulais

seulement vous offrir une légère récompense.

Avec fermeté, mais sans aigreur, Sally repoussa la main qui lui

présentait l'offrande.

--S'il y a quelque chose que je puisse faire pour vous

obliger,--dit-elle,--vous vous trompez en pensant que je le ferai pour

de l'argent. Que désirez-vous?

--Vous êtes l'une des gardiennes ou des employées de l'Hospice. Je vous

en ai vue sortir hier et ce soir.

--Je suis Sally, madame; je suis Sally.

--Votre visage annonce la patience et la douceur, je suis sûre que les

enfants s'attachent tout de suite à vous.

--Pauvres chéris!... c'est vrai, madame.

La dame releva son voile. Elle n'était guère moins jeune que Sally.

Certes sa figure avait quelque chose de bien plus aristocratique et

décelait une intelligence bien plus ouverte: mais aussi comme elle était

pâle et fatiguée!

--Je suis la malheureuse mère d'un enfant confié à vos

soins,--balbutia-t-elle,--et je veux vous adresser une prière!...

Sally alors, touchée de la confiance que la pauvre femme lui avait

montrée en écartant son voile, Sally, dont les actions étaient toujours

simples et pleines de bonté, replaça la voile sur ce visage pâle et se

mit à pleurer.

--Vous écouterez ma prière,--lui dit la dame,--Vous ne serez point

insensible aux angoisses d'une infortunée qui vous supplie?...

--Oh! chère... bien chère...--s'écria la bonne Sally.--Que faut-il vous

dire? Et que puis-je faire? Ne parlez pas de prière, au moins.... Nos

prières ne doivent s'élever que vers notre Père à tous: on n'en adresse

point à une pauvre fille comme moi. D'ailleurs je vais quitter

l'Hospice; je n'y resterai plus que six mois, jusqu'à ce qu'une autre

jeune femme ait été mise au courant de mon service et soit prête à me

remplacer. Je vais me marier, madame. Je ne serais pas sortie ce soir si

mon Dick... c'est celui que je dois épouser... n'était malade. J'aiderai

sa mère et sa soeur à le veiller cette nuit. Ne vous affligez pas si

fort.

--Ah! bonne Sally... chère Sally... vous êtes pleine d'espérance, et

depuis longtemps l'espérance s'est éteinte devant mes yeux. La vie

s'offre à vous belle et paisible, vous deviendrez une femme respectée et

sans doute une tendre et orgueilleuse mère. Vous êtes une femme aimante

et vivante.... Et moi, il faut que je meure!... Écoutez, écoutez-moi, je

vous en prie.

--Mon Dieu!--s'écria Sally,--que dois-je donc faire? Voyez comme vous

vous servez de mes propres paroles contre moi. Je vous ai dit que

j'étais sur le point de me marier, afin de vous faire mieux comprendre

que j'allais quitter cette maison et que je ne pouvais vous être d'aucun

secours, pauvre femme!... Et vous voudriez à présent me persuader que

j'ai tort de me marier et que je suis cruelle en refusant de vous

servir. Ce n'est pas bien!... Allons, est-ce que cela est bien, madame?

--Sally, ma bonne Sally, ce n'est point dans l'avenir que je vous

demande de m'aider, oh! non, ce n'est pas dans l'avenir. Ma prière ne

regarde que le passé, je n'attends de vous que deux mots.

--Là,--s'écria Sally,--voilà qui va de mal en pire. Si je ne comprenais

pas quels sont ces deux mots que vous voulez savoir....

--Vous le comprenez, Sally. Quels sont les noms que l'on a donnés à mon

pauvre baby?... Quels sont ces noms? Je ne vous en demande pas

davantage; j'ai lu la règle de la maison. Il a été baptisé dans la

chapelle et enregistré dans le grand-livre. C'était Lundi soir....

Comment l'a-t-on appelé?

Elle se mit à genoux devant Sally,--à genoux dans la boue épaisse de

cette petite rue déserte et sans issue qui conduisait aux jardins de

l'Hospice; elle se serait roulée sur le pavé dans la véhémence et la

folie de son désespoir, si la bonne Sally ne l'eût relevée.

--Oh! non... non!...--s'écria cette chère fille,--vous me donnez envie

de faire une bonne action. Laissez-moi regarder encore votre jolie

figure; mettez vos mains dans les miennes.... Jurez-moi que vous ne me

demanderez rien de plus que ces deux mots.

--Jamais... jamais je ne vous demanderai autre chose.

--Et si je les dis, ces noms, vous n'en ferez pas un mauvais usage? Vous

ne ferez pas tourner cette révélation contre moi?

--Jamais!... Jamais!...

--Walter Wilding.

La dame jeta sa tête sur le sein de la jeune fille, la tint un moment

embrassée, et murmura une bénédiction fervente.

--Embrassez-le pour moi!--fit-elle.

Et elle disparut.

* * * * *

Quel jour du mois et de l'année? Le premier Dimanche d'Octobre 1847.

Quelle heure à Londres? Une heure et demie de l'après-midi à la grande

horloge de St. Paul.

Aujourd'hui l'horloge de l'Hospice des Enfants Trouvés marche de

conserve avec celle de la Cathédrale. Le service est fini dans la

chapelle et les Enfants Trouvés sont à dîner.

Il y a comme toujours beaucoup de monde à ce dîner; deux ou trois

directeurs, des familles entières de paroissiens, et quelques curieux.

Un doux soleil d'automne pénètre dans la salle. Ces grandes fenêtres,

ces murailles sombres sur lesquelles les rayons vont se jouant, sont des

choses qu'Hogarth aimait à reproduire dans ses tableaux.

Le réfectoire des filles (la division des filles comprend aussi celle

des plus jeunes enfants) est le principal attrait de curiosité pour

l'assistance. Des valets d'une propreté rare glissent autour des tables

silencieuses. Les curieux vont et viennent à leur guise et font tout bas

entre eux plus d'un commentaire sur la figure de ce numéro qui est

là-bas près de la fenêtre. C'est que beaucoup de ces physionomies

expansives ont un caractère qui mérite de fixer l'attention. Il y a

parmi les assistants des visiteurs habituels qui connaissent les hôtes

du lieu. On les voit s'arrêter à une place marquée, se pencher, et dire

quelques mots à l'oreille de l'un des enfants. Ce n'est point médire que

de remarquer en passant qu'ils s'adressent surtout à ceux qui ont un

joli visage.... Tout le monde circule, chuchote, s'anime, et la monotonie

de ces longues salles moroses en est quelque peu rompue.

Une dame voilée, que personne n'accompagne, s'avance au milieu de la

foule. On ne peut douter en la voyant qu'elle ne vienne à l'Hospice pour

la première fois. Sans doute la curiosité ni l'occasion ne l'avaient

jamais amenée dans ce triste séjour, et ce spectacle semble la troubler

un peu. Elle fait le tour des tables, sa démarche est incertaine, et son

attitude tremblante. Elle va, cherchant son chemin qu'elle ne veut pas

demander, elle arrive au réfectoire des petits garçons. Pauvres petits,

ils sont moins recherchés que les filles; point de visiteurs autour

d'eux: les yeux humides de la dame voilée plongent dans la salle.

Justement, sur le seuil de la porte, se trouvait une employée d'un

certain âge, respectable matrone, femme de charge, utile à tout. C'est à

elle que la dame s'adresse.

--Vous avez beaucoup de petits garçons ici?--dit-elle.--À quel âge les

fait-on entrer dans le monde?... Se prennent-ils souvent de passion pour

la mer?--Et puis d'une voix étouffée:--Savez-vous lequel est Walter

Wilding?

La matrone sentit avec quelle ardeur brûlante les yeux de l'étrangère

s'attachaient sur les siens, à travers le voile épais. Aussi

baissa-t-elle la tête, n'osant la regarder à son tour.

--Je sais lequel est Walter Wilding,--dit-elle--Mais mon devoir

m'interdit de faire connaître aux visiteurs le nom de nos enfants.

--Ne pouvez-vous seulement me le montrer sans rien me dire?--répliqua la

dame voilée.

Sa main allait en même temps chercher celle de la femme et la serrait de

toute sa force.

--Je vais passer autour des tables,--dit tout bas la matrone sans avoir

l'air de s'adresser à la visiteuse.--Suivez-moi des yeux. Le petit

garçon près duquel je m'arrêterai et à qui je parlerai tout à l'heure,

ne sera pour vous qu'un étranger comme tous les autres; mais celui que

je toucherai en passant sera Walter Wilding. Ne me dites plus rien et

éloignez-vous.

La dame voilée obéit, avança de quelques pas dans la salle, les yeux

fixés sur la matrone.

Celle-ci, d'un air officiel et grave, marche en dehors des tables en

commençant par la gauche. Elle suit la ligne entière, tourne, et revient

à l'intérieur des rangs et, jetant un regard furtif du côté de la dame

voilée, s'arrête auprès d'un enfant, se baisse, et lui parle. L'enfant

lève la tête et répond. Elle l'écoute d'un air naturel, en souriant, et

pose en même temps sa main sur l'épaule du petit garçon assis à droite.

Tandis qu'elle continue de causer avec l'autre, elle fait à celui-ci

quelques caresses sans lui rien dire; puis elle achève sa tournée le

long des tables sans toucher aucun autre enfant et sort de la salle.

Le dîner est fini, la dame voilée s'avance à son tour, par le chemin

indiqué, en dehors des tables, en commençant par la gauche. Elle suit la

longue rangée extérieure, tourne, et revient sur ses pas. Par bonheur

pour elle, d'autres personnes viennent d'entrer par hasard et sans but.

Elle ne se voit plus seule dans la salle; et, moins alarmée, elle relève

son voile et, s'arrêtant devant le petit garçon que la matrone a

touché:--Quel âge avez-vous?--dit-elle.

--Douze ans, madame,--répond l'enfant étonné, en levant ses beaux grands

yeux vers elle.

--Êtes-vous heureux et content?

--Oui, madame.

--Pouvez-vous accepter ces bonbons?

--S'il vous plaît de me les donner.

Elle se penche pour les lui remettre et touche de son front et de ses

cheveux la figure de l'enfant. Alors, baissant de nouveau son voile,

elle passe.

Elle passe bien vite et s'enfuit sans regarder en arrière.

L'abîme · 第 6 / 16 题