et que cette porte se fut ouverte, se trouva soudain en pleine Helvétie.
Un poêle de blanche faïence remplaçait la cheminée dans la pièce où il
fut introduit, et le parquet était une mosaïque formée de bois grossiers
de toutes les couleurs. La chambre était rustique, froide, et propre. Le
petit carré de tapis placé devant le canapé, le dessus en velours de la
cheminée avec son énorme pendule et ses vases qui contenaient de gros
bouquets de fleurs artificielles contrastaient pourtant un peu avec le
reste de l'ameublement. L'aspect général de la chambre était celui d'une
laiterie transformée en un salon.
Vendale était là depuis un moment lorsqu'on le toucha au coude. Ce
contact le fit tressaillir, il se retourna vivement, et il vit
Obenreizer qui le salua en très bon Anglais à peine estropié:
--Comment vous portez-vous? Que je suis content de vous voir!
--Je vous demande pardon,--dit Vendale,--je ne vous avais pas entendu.
--Pas d'excuses,--s'écria le Suisse.--Asseyez-vous, je vous en prie.
Il consentit enfin à lâcher les deux bras de son visiteur qu'il avait
jusque-là retenu par les coudes. C'était sa coutume que d'embrasser
ainsi les coudes des gens qu'il aimait, et il s'assit à son tour, en
disant à Vendale:
--Vous allez bien, j'en suis aise.
En même temps il lui reprit les coudes.
Étrange manie.
--Je ne sais,--dit Vendale,--si vous avez déjà entendu parler de moi par
votre maison de Neufchâtel?
--Oui, oui.
--En même temps que de Wilding?
--Certainement.
--N'est-il pas singulier que je vienne aujourd'hui vous trouver dans
Londres comme représentant de la maison Wilding et Co., et pour vous
présenter mes respects?
--Pourquoi serait-ce singulier?--repartit Obenreizer.--Que vous
disais-je toujours autrefois, quand nous étions dans les montagnes?
Elles nous paraissaient immenses, mais le monde est petit, si petit
qu'on ne peut jamais y vivre longtemps, éloignés les uns des autres. Il
y a si peu de monde en ce monde qu'on s'y croise et s'y recroise sans
cesse. Le monde est si petit que nous ne pouvons nous débarrasser de
ceux qui nous gênent.... Ce n'est pas qu'on puisse jamais désirer se
débarrasser de vous.
--J'espère que non, Monsieur Obenreizer.
--Je vous en prie, dans votre pays, appelez-moi: Mister. Je ne me fais
jamais nommer autrement par amour de l'Angleterre. Ah! que ne suis-je
Anglais! Mais, je suis montagnard. Et vous? Bien que descendant d'une
famille distinguée, vous avez consenti à vous mettre dans le commerce.
Mais, pardon, est-ce que je m'exprime bien? Les vins! cher monsieur, les
vins! En Angleterre, est-ce un _commerce_ ou une _profession_? Sûrement,
ce n'est pas un art.
--Monsieur Obenreizer,--reprit Vendale embarrassé,--j'étais un jeune
garçon bien neuf, à peine majeur, quand j'ai eu pour la première fois le
plaisir de voyager avec vous, et avec mademoiselle votre nièce... qui se
porte bien?
--Très-bien!
--Nous courûmes ensemble quelques petits dangers dans les glaciers. Si,
à cette époque, avec une vanité d'enfant, je vantai quelque peu ma
famille, j'espère ne l'avoir fait qu'autant que cela était nécessaire
pour me présenter à vous sous des couleurs plus avantageuses. C'était
une petitesse et une chose de mauvais goût. Mais vous n'ignorez pas le
proverbe Anglais: «Vivre et s'instruire.»
--Vous attachez bien de l'importance à tout cela,--dit le Suisse.--Que
diable! c'est une bonne famille que la vôtre!
Le rire de George Vendale trahit un peu de contrainte.
--J'étais très attaché à mes parents. Cependant, quand nous avons voyagé
ensemble, Monsieur Obenreizer, je commençais à jouir de ce que mon père
et ma mère m'avaient laissé. J'en avais la tête un peu troublée, parce
que j'étais jeune. J'espère donc avoir alors montré plus d'enfantillage
et d'étourderie que d'orgueil.
--Rien que de la franchise, de la franchise de coeur et de langage, et
point d'orgueil,--s'écria Obenreizer.--Vous employez de trop grands mots
contre vous-même. D'ailleurs, c'est moi qui vous ai amené le premier à
me parler de votre famille. Vous souvient-il de cette soirée et de cette
promenade sur le lac où les pics neigeux venaient se réfléchir comme
dans un miroir? Partout des roches et des forêts de sapins qui me
ramenaient à mon enfance, dont je vous fis un tableau rapide.
Rappelez-vous que je vous peignis notre misérable cahute, près d'une
cascade que ma mère montrait aux voyageurs; l'étable où je dormais
auprès de la vache; mon frère idiot assis devant la porte et courant aux
passants pour leur demander l'aumône; ma soeur, toujours filant et
balançant son énorme goitre; et moi-même, une pauvre petite créature
affamée, battue du matin au soir. J'étais l'unique enfant du second
mariage de mon père, si toutefois il y avait eu mariage. Après cela,
quoi de plus naturel de votre part que de comparer vos souvenirs aux
miens et de me dire: «Nous sommes du même âge, et en ce même temps où
l'on vous battait, moi j'étais assis dans la voiture de mon père, sur
les genoux de ma mère chérie, roulant à travers les opulentes rues de
Londres, entouré de luxe et de tendresse.» Voilà quel fut le
commencement de ma vie.
Obenreizer était un jeune homme aux cheveux noirs, au teint chaud, et
dont la peau basanée n'avait jamais brillé d'aucune rougeur, même
fugitive. Les émotions qui auraient empourpré la joue d'un autre homme
n'amenaient à la sienne qu'un léger battement à peine visible, comme si
la machine qui fait couler et monter le sang ne mettait en mouvement
dans les veines de ce jeune homme qu'un flot à demi-desséché. Obenreizer
était fortement construit, bien proportionné, avec de beaux traits. Il
eût certainement suffi d'en changer presque imperceptiblement la
disposition pour les amener à une harmonie qui leur manquait; mais il
aurait été aussi bien difficile de déterminer au juste quel changement
il eût fallu faire. Tout d'abord on aurait souhaité à Obenreizer des
lèvres moins épaisses, un cou moins massif. Mais ces lèvres et ce cou
passaient encore. Ce qu'il y avait de moins agréable dans son visage,
c'étaient ses yeux, toujours couverts d'un nuage indéfinissable
évidemment étendu là, par un effort de sa volonté. Son regard demeurait
ainsi impénétrable à tout le monde et ce brouillard éternel lui donnait
un air fatigant d'attention qui ne s'adressait pas seulement à la
personne qu'il écoutait parler, mais au monde entier, à lui-même, à ses
propres pensées, celles du moment et celles qui allaient naître. C'était
comme une sorte de vigilance inquiète, soupçonneuse, qu'il exerçait en
lui, autour de lui, et qui ne se lassait jamais.
À ce moment de la conversation, Obenreizer tira son voile sur ses yeux.
--Le but de ma visite actuelle,--dit Vendale,--il est vraiment superflu
de vous le dire, c'est de vous assurer de la bonne amitié de Wilding et
Co., et de la solidité de votre crédit sur nous, ainsi que de notre
désir de pouvoir vous être utiles. Nous espérons, avant peu, vous offrir
une cordiale hospitalité. Pour le moment les choses ne sont pas tout à
fait en ordre chez nous. Wilding s'occupe à réorganiser la partie
domestique de notre maison; il est, d'ailleurs, empêché par quelques
affaires personnelles. Je ne crois pas que vous connaissiez Wilding.
--Je ne le connais pas.
--Il faudra donc faire connaissance. Wilding en sera charmé. Je ne crois
pas que vous soyez établi à Londres depuis bien longtemps, Monsieur
Obenreizer?
--C'est tout récemment que j'ai installé cette agence.
--Mademoiselle votre nièce n'est-elle... n'est-elle pas mariée?
--Elle n'est pas mariée.
George Vendale jeta un regard autour de lui comme pour y découvrir
quelque trace de la présence de la jeune fille.
--Est-ce qu'elle vous a accompagné à Londres?--demanda-t-il.
--Elle est à Londres.
--Quand et où pourrai-je avoir l'honneur de me rappeler à son souvenir?
Obenreizer chassa son nuage et prit de nouveau son visiteur par les
coudes.
--Montons!--lui dit-il.
Un peu effarouché par la soudaineté d'une entrevue qu'il avait fortement
souhaitée de toute son âme, George Vendale suivit Obenreizer dans
l'escalier.
Dans une pièce de l'étage supérieur, une jeune fille était assise auprès
de l'une des trois fenêtres; il y avait aussi une autre dame plus âgée,
le visage tourné vers le poêle, bien qu'il ne fût pas allumé, car
c'était la belle saison. La respectable matrone nettoyait des gants. La
jeune fille brodait. Elle avait un luxe inouï de superbes cheveux
blonds, gracieusement nattés, le front blanc et rond comme les
Suissesses. Son visage était aussi bien plus rond qu'un visage Anglais
ordinaire. Sa peau était d'une étonnante pureté et l'éclat de ses beaux
yeux bleus rappelait le ciel éblouissant des pays de montagnes. Bien
qu'elle fût vêtue à la mode Anglaise, elle portait encore un certain
corsage, des bas à coins rouges, et des souliers à boucles d'argent qui
venaient de Suisse en droiture. Quant à la vieille dame, les pieds
écartés, appuyés sur la tringle du poêle, elle nettoyait, frottait ses
gants avec une ardeur extraordinaire, et certainement elle n'avait rien,
absolument rien de Britannique. C'était bien la Suisse elle-même, la
Suisse vivante, la vieille Suisse: son dos avait la forme et la largeur
d'un gros coussin, ses respectables jambes étaient deux montagnes. Elle
portait au cou et sur la poitrine un fichu de velours vert qui retenait
tant bien que mal les richesses de son embonpoint, de grands pendants
d'oreilles en cuivre doré, et sur la tête un voile, en gaze noire,
étendu sur un treillis de fer.
--Mademoiselle Marguerite,--dit Obenreizer à sa nièce,--vous
rappelez-vous ce gentleman?
--Je crois,--dit-elle en se levant un peu confuse,--je crois que c'est
Monsieur Vendale?
--Je crois, en effet, que c'est lui,--fit Obenreizer d'une voix
dure.--Permettez-moi, Monsieur Vendale, de vous présenter à Madame Dor.
La vieille dame, qui avait passé un de ses gants dans sa main gauche, se
leva, regarda par-dessus ses larges épaules, se laissa retomber sur sa
chaise, et se remit à frotter.
--Madame Dor,--dit Obenreizer en souriant,--est assez bonne pour veiller
ici aux déchirures et aux taches. Madame Dor vient en aide à mon
désordre et à ma négligence, c'est elle qui me tient propre et paré.
Au même instant, Madame Dor, ayant levé les yeux, aperçut une tache sur
Obenreizer et se mit à le frotter violemment. George Vendale prit place
auprès du métier à broder de Mademoiselle Marguerite; il jeta un regard
furtif sur la croix d'or qui plongeait dans le corsage de la jeune
fille. Il rendait mentalement à Marguerite l'hommage du pèlerin,
lorsqu'après un long voyage, il arrive enfin devant le saint et devant
l'autel.
Obenreizer s'assit à son tour au milieu de la chambre, les pouces dans
les poches de son gilet; il devenait nuageux, Obenreizer.
--Savez-vous, mademoiselle, ce que votre oncle me disait à
l'instant?--commença Vendale:--Que le monde est si petit, si petit, que
les anciennes connaissances s'y retrouvent toujours et qu'on ne peut
s'éviter. Pour moi, le monde me semblait trop vaste depuis que je vous
avais vue pour la dernière fois.
--Avez-vous beaucoup voyagé depuis quelque temps?--lui demanda
Marguerite.--Êtes-vous allé bien loin?
--Pas très loin. Je n'ai fait qu'aller chaque année en Suisse.... J'ai
souhaité bien des fois que ce tout petit monde fût encore plus petit,
afin de pouvoir rencontrer plus tôt d'anciens compagnons....
La jolie Marguerite rougit et lança un coup d'oeil du côté de Madame
Dor.
--Mais vous nous avez retrouvés à la fin, Monsieur
Vendale,--murmura-t-elle.--Est-ce pour nous quitter de nouveau?
--Je ne le crois pas. La coïncidence étrange qui m'a permis de vous
revoir m'encourage à espérer qu'il n'en sera rien.
--Quelle est cette coïncidence?
Cette simple phrase, dite avec l'accent du pays et certain ton ému et
curieux, parut bien séduisante à George Vendale. Mais, au même instant,
il surprit un nouveau regard furtif de Marguerite à l'adresse de Madame
Dor. Ce regard, bien que rapide comme l'éclair, l'inquiéta, et il se mit
à observer la vieille dame.
--Le hasard a voulu,--dit-il, que je devinsse l'associé d'une maison de
commerce de Londres, à laquelle Monsieur Obenreizer a été recommandé
aujourd'hui même par une maison de commerce Suisse, où nous avons des
intérêts communs. Ne vous en a-t-il rien dit?
--Ma foi non!--s'écria Obenreizer, rentrant dans la conversation et
cette fois sans son nuage.--Je m'en serais bien gardé. Le monde est si
petit, si monotone, qu'il vaut toujours mieux laisser aux gens le
plaisir bien rare d'une surprise. C'est une agréable chose qu'une
surprise sur notre petit bonhomme de chemin. Tout cela est arrivé comme
vous le dit Monsieur Vendale, Mademoiselle Marguerite. Monsieur Vendale,
qui est d'une famille si distinguée et d'une si fière origine, n'a point
dédaigné le commerce. Vraiment, il fait du commerce, tout comme nous
autres, pauvres paysans, sortis des bas-fonds de la pauvreté. Après
tout, c'est flatteur pour le commerce,--reprit Obenreizer avec
chaleur,--les hommes comme Monsieur Vendale ne peuvent que l'ennoblir.
Ce qui fait le malheur du commerce et sa vulgarité, c'est que les gens
de rien... nous autres par exemple, pauvres paysans... nous puissions
nous y adonner et par lui arriver à tout. Voyez-vous, mon cher Vendale,
le père de Mademoiselle Marguerite, l'aîné de mes frères du premier lit,
qui aurait plus du double de mon âge s'il vivait, partit de nos
montagnes, en haillons, sans souliers, et il se trouva d'abord bien
heureux d'être nourri avec les chiens et avec les mules dans une auberge
de la vallée. Il y fut garçon d'écurie, garçon de salle, cuisinier. Il
me prit alors et me mit en apprentissage chez un fameux horloger, son
voisin. Sa femme mourut en mettant Mademoiselle Marguerite au monde. Il
ne vécut pas longtemps lui-même. Marguerite n'était plus une enfant et
n'était pas encore une demoiselle. Je reçus ses dernières volontés et sa
recommandation au sujet de sa fille: «Tout pour Marguerite,» me dit-il,
«et tant par an pour vous. Vous êtes jeune, je vous fais pourtant son
tuteur; ne vous enorgueillissez jamais de son bien et du vôtre, si vous
en amassez. Vous savez d'où nous venons tous les deux; nous avons été
l'un et l'autre des paysans obscurs et misérables et vous vous en
souviendrez.» Si je m'en souviens!... Tous deux paysans, et il en est
ainsi de tous mes compatriotes qui font aujourd'hui le commerce dans
Soho Square. Paysans!... tous paysans!...
Il éclata de rire, tout en étreignant les coudes de Vendale.
--Voyez!--s'écria-t-il,--voyez quel avantage et quelle gloire pour le
commerce d'être rehaussé par des gentlemen tels que vous!
--Je n'en juge pas ainsi,--fit Marguerite en rougissant et fuyant le
regard de Vendale avec une expression craintive,--je pense que le
commerce n'est point du tout déshonoré par des gens d'obscure origine
comme nous....
--Fi! fi! Mademoiselle Marguerite,--dit Obenreizer,--c'est dans
l'aristocratique Angleterre que vous tenez un pareil langage!
--Je n'en ai pas honte,--reprit-elle, un peu plus calme et tout en
retournant son métier,--je ne suis pas Anglaise, moi. Je me fais gloire
d'être Suissesse et fille d'un montagnard. Et certes je le dis bien
haut: mon père était paysan.
Il y avait dans ces dernières paroles une résolution si visible d'en
finir avec ce sujet ridicule que Vendale n'eut point le courage de se
défendre plus longtemps contre les sarcasmes voilés d'Obenreizer.
--Je partage votre opinion, mademoiselle,--s'écria-t-il,--et je l'ai
déjà dit à Monsieur Obenreizer, tout à l'heure, il pourra vous en rendre
témoignage.
Ce que ce dernier se garda bien de faire. Il se tut.
Vendale n'avait point cessé d'observer Madame Dor. Une chose le frappa
dans l'aspect du large dos de la bonne dame, et il remarqua une
pantomime des plus expressives dans sa façon de nettoyer les gants.
Tandis qu'il causait avec Marguerite, Madame Dor était demeurée
tranquille; mais dès qu'Obenreizer eut commencé son long discours sur
les paysans, elle se mit à se frotter les mains avec une sorte de
délire; on eût dit qu'elle applaudissait l'orateur. Le gant qu'elle
tenait s'élevait en l'air, ce gant tournoyait si bien, qu'une fois ou
deux, Vendale en vint à penser qu'il pouvait bien y avoir une
communication télégraphique dans ce jeu extraordinaire: d'autant que,
tout en paraissant ne faire aucune attention à la vieille suivante,
Obenreizer ne lui tournait jamais le dos.
La façon dont Marguerite avait écarté le déplaisant sujet qu'on avait
ramené deux fois devant elle, parut également à Vendale une chose bien
propre à le faire réfléchir. Le ton de la jeune fille, parlant à son
tuteur, trahissait une sourde indignation contre celui-ci, et comme un
mouvement violent de l'âme, que la crainte pourtant comprimait encore.
Jamais Obenreizer ne s'approchait de sa pupille; jamais il ne lui
adressait la parole sans faire précéder ce qu'il allait dire d'un
«mademoiselle» très cérémonieux, et ce mot pourtant ne sortait jamais de
ses lèvres qu'avec un accent d'ironie. L'idée vint à George Vendale que
cet homme était un moqueur subtil, et cette nouvelle manière d'envisager
Obenreizer lui expliqua tout d'un coup ce qu'il avait toujours trouvé
d'indéfinissable en ce singulier personnage.
Quelque chose aussi lui disait que Marguerite était en quelque sorte
prisonnière dans ce logis. Sa volonté, du moins, n'était pas libre, et
bien qu'elle résistât à ses deux geôliers par la seule énergie de son
caractère, certes elle n'était pas toujours la plus forte.
Cette croyance que la jeune fille était persécutée, captive jusqu'à un
certain point peut-être, n'était pas faite pour diminuer dans le coeur
de Vendale le charme qui l'attirait vers elle. Vraiment il l'aimait, il
était éperdument amoureux de la jeune et jolie Suissesse et tout à fait
déterminé à saisir l'occasion qui enfin se présenterait à lui.
Pour le moment, il se borna à dépeindre en quelques mots le plaisir que
Wilding et Co. auraient avant peu à prier Mademoiselle Obenreizer
d'honorer leur maison de sa présence. C'était, disait-il, une vieille
maison très curieuse, bien qu'un peu dépourvue comme toute maison de
célibataire. Du reste, il ne prolongea pas sa visite.
Mais, en redescendant au rez-de-chaussée, reconduit par son hôte, il
trouva dans le vestibule plusieurs hommes de mauvaise mine et mal
accoutrés, vêtus d'ailleurs du costume Suisse qu'Obenreizer repoussa
sans façon devant lui, tout en leur adressant quelques mots dans le
patois du pays.
--Des compatriotes,--dit-il.--de pauvres compatriotes, reconnaissants et
attachés comme des chiens pour un peu de bien que je leur fais. Adieu,
Monsieur Vendale, j'espère que nous nous verrons souvent. Très
enchanté....
Ce qui fut suivi de deux légères pressions aux coudes de Vendale, et
celui-ci se trouva dans la rue.
Tandis qu'il se dirigeait vers le Carrefour des Écloppés, Marguerite,
assise devant son métier, flottait devant lui dans l'air; il revoyait
également le large dos de Madame Dor et son télégraphe. Lorsqu'il
arriva, Wilding était enfermé avec Bintrey. Les portes des caves se
trouvaient ouvertes. Vendale alluma une chandelle, descendit, et se mit
à flâner à travers les caveaux. La gracieuse image de Marguerite
marchait toujours devant lui, mais cette fois le dos de Madame Dor ne le
poursuivait plus.
Ces voûtes étaient très spacieuses et très anciennes et il y avait là
une crypte fort curieuse. C'était, suivant les uns le vieux réfectoire
d'un monastère, suivant les autres une chapelle. Quelques antiquaires
enthousiastes voulaient même y voir le reste d'un temple Païen. Mais
après tout qu'importait? Que chacun donne l'origine qu'il lui plaira à
ce vieux pilastre en poussière et à cette arcade en ruine, ce sont
toujours des débris du temps qui les ronge également et à sa guise.
L'air épais, l'odeur de terre et de muraille moisie, les pas roulant
comme le tonnerre dans les rues qui s'étendaient au-dessus de sa tête,
tout cela cadrait assez bien avec les impressions de Vendale qui,
décidément, ne pouvait songer qu'à Marguerite, assise là-bas, dans la
maison de Soho Square et résistant à ses deux geôliers. Il marcha donc à
travers les caves jusqu'au tournant d'un passage voûté. Là, il aperçut
une lumière semblable à celle qu'il portait à la main.
--Est-ce vous qui êtes là, Joey?--demanda-t-il.
--Ne devrais-je pas plutôt dire: Est-ce vous, Monsieur George? C'est mon
affaire à moi d'être ici; ce n'est pas la vôtre.
--Allons! ne grondez pas, Joey.
--Je ne gronde pas,--fit le garçon de cave,--si quelque chose gronde en
moi, c'est le vin que j'ai respiré et pris par les pores, mais ce n'est
pas moi. Oh! si vous restiez dans les caves assez longtemps pour que les
vapeurs vous étourdissent, vous m'en diriez des nouvelles.... Mais quoi!
vous voilà donc entré régulièrement dans nos affaires, Monsieur George?
--Régulièrement, j'espère que vous n'y trouvez rien à redire?
--Dieu m'en préserve! Mais le vin que je prends par les pores et qui est
grognon me dit que vous êtes trop jeunes. Vous êtes trop jeunes tous les
deux.
--C'est un malheur que nous trouverons bien le moyen de réparer quelque
jour, Joey.
--Sans doute, Monsieur George, mais moi, qui trouve le moyen de vieillir
chaque année, je ne vous verrai point devenir sages.
Et Joey se sentit si content de ce qu'il venait de dire qu'il se mit à
rire aux éclats.
--Ce qui est beaucoup moins gai,--reprit-il,--c'est que Monsieur
Wilding, depuis qu'il dirige la maison, en a changé la chance. Remarquez
bien ce que je vous dis. La chance est changée. Il s'en apercevra. Ce
n'est pas pour rien que j'ai passé ici dessous toute ma vie. Les
remarques que je fais ne me trompent jamais. Je sais quand il doit
pleuvoir ou quand le temps veut se maintenir au beau, quand le vent va
souffler, quand le ciel et la rivière redeviendront calmes. Et je sais
aussi bien quand la chance est près de changer.
--Est ce que la végétation qui croît sur ces murs est pour quelque chose
dans vos observations?--demanda Vendale, en tournant sa lumière vers de
sombres amas d'énormes fongus, appendus aux voûtes, et d'un effet
désagréable et repoussant.
--Oui, Monsieur George,--répliqua Joey Laddle, reculant de quelques
pas.--Mais si vous voulez suivre mon conseil, ne touchez pas à ces
vilains champignons.
Vendale avait pris une longue latte des mains de Joey, et s'amusait à
remuer doucement les végétaux étranges.
--En vérité,--dit-il,--ne pas y toucher! Et pourquoi?
--Pourquoi?... Parce qu'ils naissent des vapeurs du vin, et qu'ils
peuvent tous faire comprendre ce qui entre dans le corps d'un malheureux
garçon de cave qui vit ici depuis trente ans; parce que vous feriez
tomber sur vous de sales insectes, qui se meuvent dans ces gros pâtés de
moisissure,--répliqua Joey Laddle, qui se tenait toujours à
l'écart,--mais il y a encore une autre raison, Monsieur George: il y en
a une autre!...
--Laquelle?
--À votre place, Monsieur George, je ne jouerais pas avec cette latte.
Et la raison, je vous la dirai si vous voulez sortir d'ici. Regardez la
couleur de ces champignons, Monsieur George.
--Eh bien?
--Allons! Monsieur George, sortons d'ici.
Il s'éloigna avec sa chandelle. Vendale le suivit tenant la sienne.
--Mais achevez donc, Joey,--dit-il.--La couleur de ces champignons?
--C'est celle du sang, Monsieur George.
--En vérité, oui.... Après?...
--Eh bien! Monsieur George, on dit....
--Qui... on?
--Comment saurais-je qui?--répliqua le vieux garçon de cave exaspéré par
la nature déraisonnable de cette question.--Qui?... On... on.... Cela en
dit bien assez. C'est tout le monde. Comment saurais-je qui est cet: On,
si vous, vous ne le savez pas?
--C'est juste, Joey.
--On dit que l'homme qui, par hasard, est frappé à la poitrine dans les
caves d'un de ces champignons qui tombent, est sûr de mourir assassiné.
Vendale s'arrêta en riant, il regarda Joey et leva les épaules, mais le
garçon de cave tenait ses yeux obstinément fixés sur sa chandelle. Tout
à coup Joey se sentit frappé violemment.
--Qu'est-ce?--cria-t-il.
C'était la main de son compagnon. Vendale venait de recevoir un énorme
amas de ces moisissures sanglantes en pleine poitrine, et
instinctivement l'avait rejeté sur Joey. Cette masse, humide venait de
s'abattre sur le sol et y faisait couler une longue mare rouge.
Les deux hommes se regardèrent, pendant un moment, avec une muette
épouvante. Mais ils arrivaient au pied de l'escalier des caves, et la
lumière du jour leur apparut.
Vendale leva encore une fois les épaules.
--Au diable vos idées superstitieuses, Joey!--dit-il.
Et il monta gaiement les degrés.
Sortie de Wilding.
Le lendemain, d'assez grand matin, Wilding sortit seul, après avoir
laissé pour son commis un billet ainsi conçu:
_Si M. Vendale me demandait ou si M. Bintrey venait me rendre visite,
dites que je suis allé à l'Hospice des Enfants Trouvés._
Ni les exhortations de Vendale, ni les conseils de Bintrey n'avaient pu
changer les sentiments et la détermination de Wilding. Retrouver celui
dont il avait usurpé le bien et la place était à présent l'unique
intérêt de sa vie. La première chose à faire pour cela n'était-elle
point de se rendre à l'Hospice? C'est là qu'il pouvait rencontrer la
lumière, ou puiser du moins quelques renseignements.
L'aspect de cet édifice, qui naguère lui était agréable, avait changé
pour lui comme le portrait placé dans son appartement et qui, jadis, lui
avait été si cher. Le lien qui le rattachait autrefois à ces lieux qui
avaient abrité sa misérable enfance et où le bonheur était venu le
surprendre un jour, ce lien désormais était rompu. Son coeur se souleva
au milieu d'un flot d'amertume, lorsque, à la porte du parloir, il
exposa la nature de la démarche qu'il venait faire. Il attendit avec une
grande anxiété le Trésorier qu'on était allé quérir et qu'on ne trouvait
point. Enfin ce gentleman arriva. Wilding fit un terrible effort pour
retrouver un peu de calme et parla.
Le Trésorier l'écoutait avec une grande attention. Mais son visage ne
promettait rien de plus qu'un peu de complaisance et beaucoup de
politesse.
--Nous sommes forcés d'être très circonspects,--répondit-il à
Wilding,--et nous n'avons point l'habitude de répondre aux questions du
genre de celles que vous me faites, quand elles nous sont adressées par
des étrangers.
--Ne me considérez point comme un étranger,--répondit simplement
Wilding,--j'ai fait partie de vos élèves; je suis un enfant trouvé.
Le Trésorier répondit avec une grande courtoisie que cette circonstance
lui paraissait tout à fait particulière et qu'il aurait mauvaise grâce à
rien refuser à un ancien pensionnaire de la maison; Toutefois il pressa
Wilding de lui faire connaître les motifs qui le poussaient à tenter les
recherches dont il parlait. Wilding lui raconta son histoire. Après quoi
le Trésorier se leva, et le conduisant dans la salle où les registres de
l'Institution étaient exposés:
--Nos livres sont à votre disposition,--lui dit-il,--mais je crains bien
qu'ils ne puissent vous offrir que de faibles renseignements après tant
d'années.
Ces livres, Wilding les consulta avec une impatience fiévreuse; il y
trouva ce qui suit:
_«3 Mars 1836.--Adopté et retiré de l'Hospice, un enfant mâle, du nom de
Walter Wilding.--Nom et situation de l'adoptant: Madame Miller,
demeurant Lime Tree Lodge, Groombridge Wells.--Répondants: Le Révérend
John Harker, Groombridge Wells: MM, Giles Jérémie et Giles, banquiers,
Lombard Street.»_
--Est-ce là tout?--s'écria Wilding.--Monsieur le Trésorier, n'avez-vous
pas eu d'autres communications ultérieures avec Madame Miller?
--Aucune; s'il y avait eu quelque autre chose, nous en trouverions ici
la mention.
--Puis-je prendre copie de cette inscription?
--Sans doute; mais vous êtes bien agité, je prendrai cette copie
moi-même.
--Ma seule chance est de m'informer de la résidence actuelle de Madame
Miller et de visiter les répondants.
--C'est votre seule chance,--répondit le Trésorier;--j'aurais souhaité
de pouvoir vous être plus utile.
Wilding se mit en chasse. La première étape à faire était la maison des
banquiers de Lombard Street. Il s'y rendit.
Deux des associés de la maison étaient inaccessibles en ce moment. Le
troisième se récria, opposa mille difficultés à la demande que lui
adressait le jeune négociant, et permit enfin qu'on visitât le registre
marqué à l'initiale M.
Le compte de Madame Miller fut retrouvé. Mais deux lignes d'une encre
effacée avaient été tracées en travers du livre pour biffer la page, et
au bas il y avait cette note:
_«Compte clos le 30 Septembre 1837.»_
C'est ainsi que Wilding vit son premier espoir s'évanouir. Il comprenait
mieux que personne les difficultés de la tâche qu'il s'était imposée.
--Point d'issue!... point d'issue!...--se disait-il.
Il écrivit à son associé pour le prévenir que son absence pouvait se
prolonger de quelques heures, se rendit au chemin de fer, et prit place
dans le train pour la résidence de Madame Miller à Groombridge Wells.
Des enfants et des mères voyageaient avec lui! Des enfants et des mères
se rencontrèrent sur son passage quand il fut débarqué et qu'il alla de
maison en maison, de boutique en boutique, demander son chemin. Passant
sous un gai soleil, ces mères lui apparaissaient heureuses et fières,
ces enfants plus heureux encore; partout il trouvait de quoi le faire
cruellement ressouvenir de ce monde souriant d'illusions, jadis si
cruellement éveillé dans son coeur; tout lui rappelait la mémoire de
celle qui n'était plus, de celle qui s'était évanouie, le laissant lui,
morose, et sombre comme un miroir d'où la lumière s'est éclipsée, il
questionna, s'informa de tous côtés. Nul ne savait où était Lime Tree
Lodge. À bout de ressources, il entra dans les bureaux d'une agence de
locations.
--Savez-vous où est Lime Tree Lodge?
L'agent lui montra du doigt de l'autre côté de la rue une maison
d'apparence lugubre, percée d'un nombre inusité de fenêtres, qui
semblait avoir été jadis une fabrique, et qui était maintenant un hôtel.
--Voilà où se trouvait Lime Tree Lodge, monsieur,--lui dit cet
homme,--il y a dix ans.
Second espoir évanoui. Là encore pas d'issue!... pas d'issue!...
Une dernière chance lui restait; c'était de trouver le répondant
clérical M. Harker. Il entra dans la boutique d'un libraire et demanda
si on pouvait le renseigner sur la demeure actuelle du Révérend. Le
libraire fit un geste de surprise, fronça les sourcils, et demeura muet.
Cependant il prit sur son comptoir un précieux petit volume, habillé
d'une reliure grise et sombre, le tendit au visiteur, ouvert à la
première page, et Wilding y lut: