--Si nous étions des moutons, vivre en troupeau serait la vérité, dit

l’impératrice, reprenant une ancienne conversation de Schœnbrunn. Mais

nous sommes malheureusement fort éloignés de ce bienheureux état. C’est

pourquoi nos lois de troupeau ne sont qu’utopies. Les moutons vivent

selon leur nature dans les pâturages. Quand on les pousse sur la

grand’route poussièreuse, ils éprouvent épouvante et désespoir, comme à

la vue d’un abîme. Mais nous, nous cheminons perpétuellement sur cette

route-là, hostile à notre nature; pis encore, nous nous trouvons dans

une cage de douleur et de misère que nos propres exigences et celles des

autres envers nous, en tant que créatures humaines, nous ont forgée.

Nous devons, d’abord, être libres et solitaires pour devenir ce que les

moutons sont déjà, dès longtemps et pour toujours.

* * * * *

Aujourd’hui j’ai vu, de nouveau, SA forme se refléter dans la mer

immobile. Comme cette image m’a paru compréhensible dans cet élément

d’éternité! La fluidité de ses lignes sur les flots, ses ténèbres

absorbées par l’onde claire dont la lumière tarit elle-même en sa propre

profondeur! Et ainsi se ranima en moi une idée que j’avais eue

récemment, lorsqu’elle se tenait près de la fontaine et prêtait

l’oreille au murmure de l’eau, et que ce murmure de l’eau devenait plus

haut et plus plaintif que jamais, de sorte que j’attribuai cela à son

voisinage. Je pensai alors à part moi: «Elle est la reine des eaux

vives.» Et maintenant je me dis: «Elle est encore plus; elle est la

reine de la mer.»

* * * * *

De jeunes figuiers pullulaient sur un vieux mur. Des cyprès tristement

regardaient sur la mer lointaine. (Ah, moins tristes sont les cyprès des

tombeaux!) Les lumineuses petites îles autour de Corfou gisaient en

scintillantes pierres précieuses dans la buée du soleil, sur le bleu

infini de la mer; et si musicale était la sensation que leur vue

évoquait, que l’on eût pu croire qu’elles chantaient dans le lointain.

Comme si elle avait deviné mes pensées, l’impératrice dit:

--N’est-ce pas, elles nous leurrent, et nous leurrent encore, ces

magiciennes, comme les Sirènes Ulysse!

Des voiles se voyaient sur la mer, quelques-unes pareilles à de blancs

oiseaux qui, les ailes étendues, se seraient abattus sur les flots, et

glisseraient par-dessus, comme en rêve, d’autres rouges ou noires, âmes

en deuil et en flammes. Alors je récitai une strophe d’un poème:

_Une voile rouge passe sur la mer,_

_Une voile rouge flotte sur la vespérale mer,_

_Sur les lames qui mollement se balancent..._

_Le bateau! Le bateau!_

_Comme sa voile de désir se gonfle..._

_Que d’une aile fugitive il s’envole..._

_Ah! que le voilà loin, loin--_

_Et jamais il ne reviendra..._

_Il emporte d’ici_

_Les sourires innombrables du royal soleil_

_Et tout ce qui jamais fut..._

Quand nous détournâmes nos regards de la mer, l’immense quiétude de la

campagne nous enveloppa.

* * * * *

Les grenouilles coassent dans les marais, avant même que le soir ne soit

venu. Elles coassent de façon tout à fait aristophanesque, quand on les

écoute de près:

Kōăx, kōăx! Brĕkĕkĕkēx!

Mais le coassement de chacune d’elles flue en celui de toutes les

autres. Ainsi se forme une fluide nappe de sons, comme si l’humide

marais s’élevait au-dessus de soi-même et devenait perceptible à

l’oreille. Et la voix du marais crépusculaire domine tout...

Quand les grenouilles se taisent, la lourde respiration de la mer

s’enfle et monte.

--Tout se plaint, se plaint, dans l’univers, dit l’impératrice. Seuls

les hommes rient sans jamais faire trêve.

Nous poursuivîmes notre promenade sous la grande plainte des

grenouilles; elle n’avait pour nous rien d’effrayant, mais était plutôt

comme une douce délivrance.

--Tous ces êtres, dit l’impératrice, qui ne s’écartent pas des éléments

éternels de la vie, savent que la tristesse parfait l’existence dans ses

plus profondes manifestations. Mais nous, nous en sommes sans cesse

détournés. Nous sommes comme repoussés d’un paradis, à cause de nos

futilités.

Puis nous descendîmes sur la grève, où les lames les plus proches

écumaient faiblement. Nous cheminions, mélancoliquement, comme hier,

comme chaque jour, au bord de ce grand isolement de la mer, que ne

consolait pas même le rêve d’une voile. La berge était parsemée de

fleurs de coquelicots dont les pétales s’étaient déjà fermés pour le

sommeil, et qui, dans la confuse pâleur de ce crépuscule désolé,

s’obscurcissaient mystérieusement.

--Quand on pense, dit l’impératrice, que, dans cent ans, il n’y aura

plus une seule créature humaine de notre temps, plus une seule--et,

probablement plus un trône de roi non plus--et tout ce qui nous paraît,

maintenant, nécessaire et durable et grand aura seulement été afin de

n’être plus en ce temps-là,--tandis que ces coquelicots seront toujours

ici, que ces mêmes vagues bruiront toujours et si seules!... Nous nous

écartons de notre éternité, parce que chacun de nous veut être ici pour

lui seul, veut enfouir l’autre et se flatte d’incarner à lui seul le

monde, tandis que nous ne sommes rien de plus qu’une fleur de pavot ou

une vague. Nous ne sommes éternels que dans la masse, où ni la mort ni

la naissance de l’individu ne marquent.

* * * * *

La lune avait surgi: le disque, qui avait tué Hyacinthe, roulait

lentement de derrière les noires montagnes. De sombres taches de sang

s’apercevaient sur sa surface brillante. Ou bien n’était-ce pas une face

de mort? Un feu bleuâtre s’exhalait hors de son contour d’or, et toutes

les choses qu’il éclairait s’engourdissaient comme dans une vapeur

opiacée, tandis qu’encore, au couchant, une chère réminiscence rose

expirait.

De grosses étoiles flamboyaient, les unes loin des autres: de doux yeux

d’étoiles, bleus et verts, de loin se regardaient. Les grillons se

lamentaient en hautes et inextinguibles plaintes.

Quelle nuit exquise, pleine des transparences d’un imaginaire monde

cristallin!

L’impératrice dit:

--Alors, il vous semble, à vous aussi, que la terre soit déjà morte, et

que nous y soyons les dernières créatures humaines, dans une solitude de

verre, contemplant avec des yeux de verre les paysages de la lune, morte

elle-même la première? Nous roulons sur un cadavre, accompagnés d’un

autre cadavre à travers l’éther. Les étoiles aussi ne sont toutes que de

lointains cadavres étincelants.

* * * * *

Benizze.

Aujourd’hui encore nous avons vu le vieux Spyros, hors du village. Il

allait, courbé, avec son petit cierge, mais le vent avait éteint le

cierge, et, maintenant, il le serrait fiévreusement dans sa main, et son

visage était comme plongé dans l’ombre. Et tout au bout du village,

devant la porte d’une maison qu’entouraient des haies de cactées

fantastiques aux fruits en forme de chenilles, rouges et jaunes, et

qu’un grand cyprès noir surveillait, se tenait, adossée, la belle-fille

de Spyros, mais plus pâle encore que lorsque nous l’avions vue la

dernière fois: elle suivait le vieux d’un regard si sombre que ses yeux

paraissaient éteints; et elle remarqua sans doute qu’il y avait chez lui

quelque chose qui clochait, car elle rentra dans la maison et en sortit

bientôt avec un tison allumé, avec lequel elle se mit à courir après le

vieillard. L’impératrice s’arrêta pour la regarder qui rallumait le

cierge éteint. Puis le vieux continua son chemin, en souriant, et sa

tête blanche était nimbée d’une lueur. La jeune femme, cependant, revint

à pas lents et las, et sur son front s’étaient assemblées d’encore plus

épaisses ombres.

* * * * *

Villa Capo d’Istria.

Erré, pendant des heures, le long de la grève, à travers un bois

d’orangers. La mer se couvrait d’écume et de soleil: elle hurlait à

tue-tête et sans reprendre haleine. Ainsi elle étouffait non seulement

tous les bruits, mais encore nos sentiments et nos pensées; son

incessant mugissement supprimait même le sentiment de l’existence

corporelle; l’on ne vivait plus qu’en lui. L’impératrice dit:

--Ce grand bruissement de la mer est la vraie atmosphère vitale de notre

âme: alors, seulement, elle commence à chanter.

A la villa Capo d’Istria,--le vieux domaine patrimonial du fameux comte

Capo d’Istria, qui fut le premier régent de la Grèce,--l’intendant avec

sa jeune fille sortirent de la vieille maison de campagne, de style

vénitien, tout effritée, pour venir à notre rencontre. Un magnolia

géant, couvert de calices fleuris, lilas pâle, qui embaumaient

violemment, ombrageait la cour. Deux cyprès faisaient la garde devant

une fenêtre dont les volets de bois, peints en vert, mais très délabrés,

étaient clos. Le jardin était inculte, plein des mélancolies confuses

des plantes qui poussent à tort et à travers dans la solitude après

avoir été habituées à ce que l’on prît soin d’elles. La maison, dans sa

plus grande partie inhabitée, la cour, pavée de cailloux en mosaïque,

sonore de silence et délicieusement parfumée, le jardin délaissé, de

tout cela s’épandait la plus indicible volupté de l’abandon.

L’impératrice interrogea la jeune fille:

--Habitez-vous ici depuis longtemps? C’est très beau chez vous.

L’enfant répondit:

--Certainement, madame, seulement l’on est par trop seul.

--N’allez-vous pas en ville?

--Je voudrais bien, mais le père n’y va pas souvent, et, quand il y va,

il a toujours beaucoup à faire. Les maîtres viennent une fois tous les

dix ans, et l’on reste tout le temps seul avec les arbres. N’étaient les

rossignols, il faudrait mourir d’isolement.

L’impératrice dit:

--Ah, les rossignols! Ils vous tiennent compagnie?

--Si fait, madame! ils viennent le soir et chantent toute la nuit; il y

en a deux, l’un sur le cyprès et l’autre sur le magnolia. Ils chantent

si fort que l’on n’entend pas la mer. Au commencement, il n’y avait pas

moyen de fermer l’œil; maintenant, je ne pourrais pas m’endormir s’ils

ne chantaient pas!

Mais l’impératrice dit avec, sur ses traits, une expression de

douloureux ravissement:

--C’est dommage que les rossignols ne viennent pas aussi dans mon

jardin, à l’_Achilléion_.

Alors les écailles tombèrent des yeux de la jeune fille; elle ouvrit la

bouche toute grande.

--Vous êtes la Reine, murmura-t-elle d’une voix expirante!

Et son père, qui se tenait tout près, écarquillait les yeux. L’enfant

s’échappa en courant, et, d’un oranger qui, bien que lourd de fruits

d’or, refleurissait déjà, elle coupa un rameau chargé d’oranges et de

fleurs. L’intendant nous apporta un couteau pour peler les oranges.

L’impératrice pela elle-même la sienne de ses doigts--une orange de

pourpre, dont le jus dégouttait comme du sang le long des blancs doigts,

à terre.

Elle dit à la jeune fille:

--Je n’ai encore jamais goûté d’oranges si douces, elles sont comme du

miel. J’enverrai ici pour qu’on m’en rapporte quelques-unes, si vous

voulez m’en donner. Je vous adresserai, en échange, quelque autre chose

que vous ne possédez pas.

Je regardais l’impératrice savourer son orange, et je pensais à part

moi, comme cela souvent déjà m’était arrivé en la voyant manger: «Elle

ne se nourrit pas comme les autres humains. Ses gestes alors ont des

significations presque mystiques; ils paraîtraient peut-être peu motivés

à qui ne s’en fût pas aperçu. Quand elle porte le fruit à ses lèvres,

c’est comme si elle et le fruit allaient se dissoudre l’un en l’autre,

comme si leurs essences à tous deux allaient se combiner et se parfaire

mutuellement. Elle est comme un enfant qui se fond tout entier dans la

douceur; elle rappelle les papillons qui s’enivrent dans les calices des

fleurs. Surtout quand elle boit son lait, dont elle fait surveiller la

préparation et la conservation avec un cérémonial presque religieux,

elle renverse la tête en arrière, comme sous un rapt spirituel ou par

suite de l’intensité d’un attouchement psychique.

L’impératrice fit un tour avec moi dans le jardin désolé; entre les

arbres la mer apparaissait, bande sombre de mystères infinis. Et elle

s’abandonnait toute entière à ces délicieuses tristesses végétales.

--Tout ici est si merveilleux, disait-elle, que l’on souhaiterait,

vraiment, que le monde entier ne fût qu’en ruines.

Je pensai à _L’amour sous les ruines_, de Burne-Jones. C’était la même

note psychique, mais plus sensitive encore, s’il en fut, et plus

douloureuse. En s’en allant, elle remit à la jeune fille un présent

vraiment impérial. Je dis:

--Vous l’avez rendue heureuse, Majesté.

--Tous les trésors du monde n’équivaudraient pas aux enchantements que

je lui dois.

Nous sommes revenus le long de la mer ensoleillée. Un arome particulier

nous arrivait, continuellement, du bois qui suivait la mer: encens,

selon un encensoir invisible, qui voilait l’accomplissement de mystères

sacrés et les annonçait au loin par des buées balsamiques.

Je lui parlai du comte Capo d’Istria et de son triste sort. Elle dit:

--Voilà longtemps que j’ai une grande sympathie pour cet homme, à qui la

vie a fait si mal[K]; elle s’est encore augmentée depuis que j’ai vu sa

villa. Je crois que c’est une parcelle de sublime vérité que nous y

avons reconnue. Il est une chose que je ne puis pardonner aux hommes,

c’est que, bien qu’ils se trouvent dans le mensonge, ils jugent cette

situation naturelle et soient complètement satisfaits d’eux-mêmes.

* * * * *

Aujourd’hui, nous avons surpris dans le bois d’oliviers des jeunes

filles dansant: elles se tenaient par la main--l’une derrière

l’autre--et serpentaient, comme en des pas rituels, lentement en avant

et en arrière, balançant, en même temps, très légèrement, à droite et à

gauche, le haut de leur corps sur les hanches. Une belle enfant aux

tresses noires conduisait la danse, et tirait après elle toute la chaîne

à un mouchoir de soie rouge. Les madras des jeunes filles étaient

dénoués et flottaient en l’air, leurs chevelures en couronne ardaient de

rubans rouges, et leurs seins à chaque brusque mouvement tremblotaient.

Celle qui menait la danse chantait, et les autres, toutes ensemble,

répétaient chaque strophe de la chanson:

_J’ai perdu un mouchoir rouge,_

_Je le portais sur mon sein--_

_J’ai perdu un mouchoir rouge..._

_(Ah! que j’ai froid au cœur!...)_

_Je l’ai cherché sous le pommier_

_Où longuement tu m’embrassas--_

_Je l’ai cherché sous le pommier..._

_(Ah! vraiment n’était-ce qu’un rêve?...)_

_Je m’encours vers la triste mer,_

_Où j’ai tant--et tant pleuré--_

_Je m’encours vers la triste mer..._

_(Ah! pourquoi donc ai-je si mal?...)_

_Tu peux garder le mouchoir rouge._

_Mais rends-moi mon pauvre cœur--_

_Tu peux garder le mouchoir rouge..._

Nous fûmes longtemps à contempler ce spectacle charmant, et sur le

visage de l’impératrice je vis, pour la première fois, rayonner le

ravissement d’une profonde et intime joie, et elle dit:

--Nous dansions de la même façon, mes sœurs et moi, à Possenhofen, bien

que nous ne fussions pas des Grecques.

* * * * *

Les abeilles bourdonnaient autour des haies de ronciers fleuris... Où

que nous arrivions, je sens son antérieure présence flotter partout.

ELLE s’est répandue sur tous les chemins où nous avons cheminé, sur

chaque grève le long de laquelle nous avons été silencieux, sur toutes

les prairies que nous avons foulées, en retenant notre haleine, pour ne

point effaroucher leur lente solitude, en toutes les brises qui

viennent de la mer et glissent au-dessus des forêts pour s’imprégner de

leurs parfums, et vont expirer sur d’autres mers... Nous nous trouvâmes

devant une haie qui barrait le chemin creux; il fallait la sauter. Je

voulus l’y aider, mais elle refusa mon appui; alors, je voulus lui

tendre une branche d’arbre, dont elle pût s’aider, elle-même, car je

n’avais pas de canne avec moi, mais elle dit:

--Ce n’est pas nécessaire. Vous allez voir que j’aurais pu faire une

acrobate aussi.

Et elle sauta par-dessus la haie. Les mouvements délicats et élégants

que son corps alors exécuta furent vraiment surprenants: on eût dit des

gestes de la _beauté_ s’élevant au-dessus de soi-même: ainsi les vagues

se regonflent sur la grève et s’épanouissent en écume, se dépassant

elles-mêmes.

* * * * *

Il faut qu’ELLE boive à chaque source qu’elle rencontre sur son chemin.

--C’est toujours une nouvelle saveur, me dit-elle, et elle boit, de

préférence, dans le creux de sa main, bien qu’elle ait toujours sur elle

un gobelet d’or.

Elle veut puiser au sein même de la nature ces éléments dont elle a

besoin pour soutenir ses forces corporelles et, à vrai dire, moins pour

le soutien de ses forces corporelles que pour le maintien de ses

liaisons avec le grand tout maternel. En cela elle ne peut souffrir

aucune barrière, et voit des ennemis en tous ceux qui veulent

s’interposer à de pareils mystères.

* * * * *

Comme nous gravissions aujourd’hui le monticule d’_Aja Kyriaki_, sur le

faîte duquel s’esseule la petite chapelle entourée de cyprès (qui,

apparemment, ont grimpé là-haut pour envelopper sa solitude près du

ciel, de leurs soupirs), l’impératrice dit:

--Lorsque j’étais pour la première fois, à Corfou, j’ai souvent visité

la villa de Baila: elle était délicieuse, parce qu’elle était toute

abandonnée au milieu de ses grands arbres; et elle m’a tellement attirée

que j’ai fait d’elle l’_Achilléion_. Mais j’en ai détruit l’antique

mélancolie. Maintenant, à vrai dire, je le regrette. Nos rêves sont

toujours plus beaux, quand nous ne les réalisons pas. C’est aussi à

cause du voisinage de l’_Aja Kyriaki_ que j’ai si fort désiré d’habiter

ici. Et je veux que l’on m’y ensevelisse, si jamais je dois me noyer

dans la mer. Mes sœurs aussi croient qu’elles mourront de cette manière.

Là-haut il n’y aura que les étoiles au-dessus de moi, et les cyprès

auront assez de soupirs pour moi, plus que n’en sauraient avoir les

hommes: je trouverai une plus sûre éternité dans ces lamentations des

cyprès que dans la mémoire de mes sujets. Chez les cyprès, l’état de

tristesse et les plaintes sont une fonction vitale, comme, chez les

hommes, les méchants propos et les calomnies.

Puis, ses regards rassérénés, elle ajouta:

--La première fois, je suis montée ici toute seule. Ma dame d’honneur

était une jeune et très belle dame et je ne voulais pas la fatiguer.

Elle avait aussi grand’peur du soleil, pour son teint.

--Votre Majesté était, déjà alors, intrépide, dis-je.

--Plus qu’aujourd’hui! Et pourquoi aurais-je eu peur? Où il n’y avait

personne! Et ceux que l’on pourrait y rencontrer sont tous des gens si

civils, si pleins de culture. J’ai remarqué, plus tard, que le

gouverneur anglais m’avait fait suivre par quelques gendarmes, mais tout

de suite je les ai renvoyés. Je marche toujours à la recherche de ma

Destinée; je sais que rien ne peut m’empêcher de la rencontrer, le jour

où je dois la rencontrer. Tous les hommes doivent, à un certain moment,

se mettre en route à la rencontre de leur Destinée. Le Destin, pendant

longtemps, tient ses yeux fermés mais, un jour, il nous aperçoit tout de

même. Les pas que l’on devrait s’abstenir de faire pour ne pas tomber

sur lui, ces pas-là, justement, se font fatalement. Et moi, je fais ces

pas de tout temps.

Au bout de quelques secondes, elle dit encore:

--Qu’arriverait-il, si un jour je me noyais? Les gens diraient:

«Qu’avait-elle besoin d’aller en mer, en plein hiver, elle, une

impératrice, au lieu de rester tranquille, à Vienne, dans sa Burg?»

Pourtant, cela m’arrivera-t-il de façon encore plus surprenante,

peut-être, même pour une impératrice. Le destin parfois, soufflette les

certitudes et l’infatuation des hommes. Il est souvent comme le Cyclope

qui voulait dévorer Ulysse avec des honneurs tout particuliers--qui de

ce repas aurait volontiers fait un poème. Une fin semblable me

dédommagerait de beaucoup de choses.

* * * * *

Découvert aujourd’hui une nouvelle prairie: de tous côtés, des oliviers

s’étaient avancés jusqu’au bord de la clairière; et ils se tenaient en

cercle, et ils retenaient leur haleine, comme s’ils voulaient écouter

les fleurs qui s’étaient rassemblées au dedans de l’enclos de cette

édénienne prairie pour y donner le muet et enivrant spectacle de leur

éphémère existence. Il y avait là d’innombrables tulipes d’iris, à peine

élevant la tête au-dessus du sol, lilas pâle aux rayures dorées, comme

si l’aurore les eût touchées de ses doigts, et de tout petits œillets

qu’on eût dit sortis d’un jardin de poupée, blancs et roses, avec des

allures de grands œillets des jardins, mais plus délicieusement embaumés

que ceux-ci, et des crocus en soie jaune safran, et des anémones aux

lèvres trop rouges et au cœur sombre, des sveltes touffes d’asphodèles,

épanouies en luxuriantes fleurs rosées, assiégées de bourdons bruyants,

puis des fenouils et de grasses dents-de-lion d’un jaune excessif, riant

de toute leur face, et encore des iris et des lis sauvages, mais d’une

espèce jamais aperçue, altiers et magnifiques sur des tiges raides, avec

des pétales qui tristement s’affaissaient et étaient d’un ténébreux

violet, comme la nuit naissante; et encore des tulipes, avec des taches

rouge de sang sur leurs joues pâlottes; et puis une joyeuse bande

enfantine de pâquerettes, qui regardaient vers le ciel en un infini

étonnement, et ne pouvaient se séparer les unes des autres, et

s’étendaient en exquises nappes blanches, et faisaient des rondes, et se

cachaient dans les fossés; et de tranquilles troupeaux de camomilles,

paissant moutonnièrement dans l’herbe: et partout, sur de hautes tiges

mollement infléchies, des pelotes rondes de laine soyeuse, dont, de

temps en temps, des filets partaient en voyage et, lentement, sur toute

la prairie planaient. Tout cela enchevêtré, perdu dans un monde

d’herbages délicats... Quand, par hasard, un soupir errant de la brise

pénétrait dans cette baie de tendres rêveries florales et de

paradisiaques mélancolies, un frisson d’indicible solitude courait sur

toutes ces tiges légères et sur toutes ces vivantes corolles échevelées,

et alors, comme enivrées, les fleurs commençaient à branler leurs têtes,

et à danser, en se faisant vis-à-vis de loin, et si passionnément que

plus d’une en perdait, (ô la tendre effeuillaison!) ses plus beaux

pétales. Alors, les bourdons, troublés dans leurs jouissances,

s’envolaient, et venaient voltiger, avec des accents de contrebasse,

autour des fleurs dansantes. Quelques-uns pourtant restaient accrochés

aux calices des fleurs, et se balançaient avec elles, s’oubliant en un

trop long baiser, tandis qu’un rire secret courait à travers les

oliviers.

--Chaque jour une nouvelle prairie, plus belle que les prairies

contemplées jusqu’ici! dit l’impératrice; c’est un émerveillement

inexprimable, quelque chose, comme un vertige de solitude et de

silence, que je remporte, chaque fois, de ces prés fleuris, dans mes

ténèbres et dans l’habituelle clameur de la vie.

C’est ainsi qu’elle surprend les secrets de la nature, et qu’elle les

révèle, inconsciemment, par elle-même.

Au retour, j’attirai, encore, l’attention de l’impératrice sur les

petits œillets sauvages que nous rencontrions en foule, et qui, toujours

jouaient les grands œillets des jardins, et aussi sur les bourdons qui

s’accrochaient insatiablement aux tendres calices des fleurs ou se

poursuivaient, jalousement. Je pensais l’égayer ainsi, mais elle dit:

--Quand on applique nos rapports humains aux bourdons ou aux fleurs, qui

sont choses exquises et éternelles, on voit combien notre humanité est

ridicule. Et dire que nos _humanités_ se perfectionnent de plus en plus!

* * * * *

Je ne sais pourquoi, aujourd’hui, à l’ombre des oliviers, j’ai senti la

présence réelle de SA tristesse, comme si je la voyais, matériellement,

glisser à côté de sa figure délicate, si douloureusement cambrée. Elle

me parut marcher, comme Alceste, au-devant de la mort; et elle se

hâtait, se hâtait, comme si avec Alceste, elle eût chanté.

_Soleil et splendeur du jour,_

_Et ronde céleste des nues qui passent._

* * * * *

_Je vois la barque à rames, sur le lac je la vois.

Et le passeur des morts,

La main sur sa perche,

Charon, m’appelle:

«Qu’attends-tu? Hâte-toi! car tu nous attardes!»

Voilà de quels mots il me presse..._

Quand nous sortîmes de la forêt, je tournai mes regards vers le

couchant. Là, d’étonnants nuages blancs, comme divinisés, s’étaient

amoureusement abattus sur la poitrine assoupie d’une montagne, et le

soir les enveloppait de sa rose défaillance passionnée. Mais sur la

lande bleue du ciel, de tendres petits nuages passaient, moutons aux

toisons dorées, comme Alceste les avait vus. Derrière, tristement la

lune blanche cheminait, pâle bergère, les yeux attachés sur le soleil.

Cependant le soleil de la vie s’était déjà abîmé dans la mer, et, seul,

le voile pourpre de ses cheveux derrière lui, encore, ondoyait.

* * * * *

Élisabeth de Bavière, Impératrice d'Autriche Pages de journal, impressions, conversations, souvenirs · 第 11 / 12 段