vers l’horizon des petites îles bienheureuses qui nageaient sur des eaux
dorées:--où une île creuse son sein en baie, là toutes les tristesses du
monde s’abîment délicieusement.
* * * * *
Aujourd’hui, nous sommes restés longtemps à contempler la bruyante mer
de tempête, magnifique et mystérieuse, et nous nous sommes tus tout le
temps, assis sur la grève, tandis que la mer, seule, s’écriait; elle
clamait, éperdue, pour nous, taciturnes. Et nous savions que notre
silence, que notre repos exprimaient cette même chose qui faisait rugir
la mer, si effroyablement.
* * * * *
Plus je reste auprès d’elle, plus se fait forte en moi la pensée que son
existence vacille entre deux mondes. Quand nous errons, pendant des
heures, sur la grève homérique, elle glissant, le long du clair rivage
de la vie, telle une ombre ayant pris corps, et que les vagues
éternelles nous assaillent de leurs clameurs, alors j’ai le sentiment
qu’elle incarne quelque chose qui gît entre la mort et la vie, ou dans
l’une et l’autre à la fois. Elle-même, dans la solennelle allocution que
la mer tient aux sables, ne distingue jamais qu’une seule chose:
c’est-à-dire que des forces et des puissances plus impérissables que
celles que nous connaissons sur cette île de la vie nous revendiquent
pour elles.
--La mer veut me posséder toujours; elle sait que je lui appartiens, me
dit-elle presque chaque fois que nous allons à la mer.
Aussi, je ne puis m’imaginer non plus, qu’elle puisse sortir de la vie
de la façon commune, puisqu’elle ne relève pas de la vie réelle et
vulgaire. L’atmosphère où elle vit est autre que celle où nous
respirons. De notre point de vue, sa vie est vraiment un non-vivre: l’on
pourrait dire qu’elle se trouve, en tant même que créature vivante, dans
un état qui exclut la vie. Ce mystère qui l’environne, qui fait d’elle
une énigme pour les gens, est pour elle une source d’évidences; et elle
s’y enveloppe, elle s’en revêt d’une gaîne ou d’une armure, pour
préserver son essence psychique de toute volatilisation et de tout
préjudice par les rapports extérieurs avec les hommes.
* * * * *
Nous passâmes devant une pente de roche granitique aux couleurs de
scorie très éclatantes, qui se dressait, telle une ogresse pétrifiée,
au-dessus de la plaine boisée. En quelles courbes de délicieuse mollesse
la beauté infléchissait cette pierre rigide et ardente! Longuement
épandues, les boucles dorées d’un genêt, jaune fulgurant, couvraient la
tête du roc, tandis que de larges veines bleues couraient, enchevêtrées,
sur son front rouge de sanguine. L’impératrice dit:
--Voyez les pensées du rocher; même en leur raideur, elles lui prêtent
de la beauté; car elles sont le rocher lui-même, et non pas quelque
chose d’étranger à lui.
* * * * *
Dans le calme frais du soir, nous traversâmes la forêt, puis nous
gravîmes une pente rocheuse, que tapissaient des buissons de lentisques
et de thym en fleurs. Les âpres parfums de la solitude planaient
lentement sur ce coteau, dont aucun bruit ne troublait la désolation.
Des lézards glissaient sur les petits sentiers qui s’ouvraient entre les
broussailles, et des oiseaux, aussi, sautillaient dans ces dédales de
tristesse ou voletaient d’une branchette à l’autre, d’une pierre à
l’autre, sans gazouiller. Quelque chose d’accablant se posait sur la
poitrine, et l’impératrice dit:
--Quelque âme souffre en cet instant.
* * * * *
--Nos sentiments intimes, dit dernièrement l’impératrice, sont plus
précieux que tous les titres et toutes les dignités, guenilles bariolées
dont on s’affuble et par lesquelles on croit cacher des nudités. Notre
nature, nullement, n’en est changée. Ce qui a de la valeur en nous, nous
l’apportons dans la vie de nos antérieures existences spirituelles. Mais
les gens ne veulent pas comprendre, sans quoi chacun se lèverait et
s’encourrait, sans se préoccuper de qui que ce soit, sans regarder même
derrière soi.
C’est curieux, fit-elle après un temps: où les hommes parviennent, tout,
fatalement, est dévasté. Les hommes font toujours du tort aux choses;
là seulement où les choses existent pour soi, elles conservent leur
éternelle beauté. C’est pourquoi je ne fais pas montrer aux gens mon
château. Au bout de quelques mois, il n’en resterait pas une pierre
debout; ils écrivent partout leur nom, comme pour imprimer sur les
pierres mêmes le sceau de leur néant, pour les entraîner dans leur
propre ruine. Voyez, il n’y a de ruines que là où il y eut des villes;
dans les villes, les arbres aussi s’étiolent. Mais les cimes des
montagnes sont comme Dieu les a créées.
* * * * *
Nous parlâmes aujourd’hui des systèmes philosophiques modernes, surtout
de Nietzsche, dont ELLE n’avait rien lu, ni même jamais entendu parler.
Elle dit:
--Nous sommes une dérisoire parcelle de ce monde, pourquoi voulons-nous
tout savoir et nous creusons-nous la tête? Croyez-vous que les oliviers
se demandent pourquoi les coquelicots sont rouges ou pourquoi les nuages
resplendissent le soir? Ces rochers ne se font aucune idée non plus de
la météorologie. Toutes ces choses vivent à une profondeur où il n’y a
plus de secrets,--parce qu’elles vivent les unes avec les autres et les
unes dans les autres; nous seuls, nous sommes placés en dehors du monde;
nous avons rompu tous les ponts et tous les liens. Le vrai _superhomme_
serait celui qui oublierait qu’il est un homme. Notre esprit et notre
raison devraient nous rendre ce sens du monde que les autres êtres, en
leur inconscience, possèdent.
* * * * *
ELLE est l’esseulée de toutes les esseulées; car elle s’appartient tout
entière.
--Les gens ne savent pas comment s’y prendre avec moi, disait-elle hier,
parce que je ne me conforme à aucune de leurs traditions ni de leurs
idées depuis longtemps consacrées. Ils ne veulent pas que l’on
bouleverse leurs tiroirs. Ainsi je m’appartiens tout entière. Dans mes
promenades, je suis peu exposée au péril de rencontrer des hommes
civilisés; car ils ne me suivent pas dans les déserts; ils ont bien
mieux à faire! Alors, ce sont mes longues solitudes qui me font
reconnaître que l’on sent surtout la lourdeur de son existence quand on
est en contact avec les hommes. La mer et les arbres enlèvent de nous
tout ce qui est terrestre. Nous devenons nous-mêmes un des êtres sans
nombre. Par contre, tout commerce avec la société humaine nous fait
dévier dans cette ascension, aiguise la sensation de notre
individualité, ce qui fait toujours, et par-dessus tout, souffrir. Mais
il y a des hommes qui me sont aussi agréables que les arbres ou la mer,
parce qu’ils sont comme les arbres et comme la mer. Ce sont les
pêcheurs, les paysans et les fous de village, gens qui se meuvent peu
parmi la foule des hommes et commercent beaucoup avec les choses
pérennelles. Ils me donnent plus que je ne pourrais, certes, jamais leur
donner comme impératrice. C’est pourquoi je les quitte toujours avec une
grande gratitude: ils me délivrent de quelque chose d’étranger et
d’angoissant, qui s’accroche à moi et m’oppresse.
* * * * *
Benizze, dimanche 27 mars.
Aujourd’hui, de bonne heure, nous avons traversé le village. Cela
sentait les jeunes herbes et les violettes--d’innombrables violettes. La
mer reposait sereine en une très indicible joie de dimanche, lumineuse
et extatique. La vieille petite église, au gris clocher vénitien, était
ouverte, et remplie de dévots accourus à la grand’-messe, qui
débordaient jusque dans la rue. Les femmes toutes endimanchées, aux
mouchoirs de tête blancs comme la neige, avec des rubans neufs, rouge de
feu, entrelacés dans les couronnes de cheveux, et, aux oreilles, de
longs pendants en or; les hommes avec des chemises fraîchement lavées,
des culottes bleues, et d’homériques cnémides de laine blanche.
De la porte de l’église, béante et ténébreuse, une bleuâtre fumée
d’encens s’épanchait en lourdes vagues de parfum sombre que le souffle
du printemps portait lentement vers la campagne et, par-dessus la mer,
au large: double haleine, enivrante, de deux mondes différents dont la
réunion symbolisait la vie profonde.
Et puis, clairement, jusqu’à nous, retentirent les chants de la liturgie
grecque, se traînant en une paresse désolée, l’on eût dit des ombres,
sur ce clair paysage. Ces sons, spontanément, surgissaient de
l’obscurité, gravissaient à pas lents et lassés une hauteur,
s’attardaient quelques secondes sur le faîte, irrésolus ou appelant à
l’aide, puis s’affaissaient, étouffés en larmes intérieures. Ou bien ils
arrivaient en une vague unique, qui ensevelissait tout, en germe.
Soudain une voix, cri aigu de détresse, hors de cet antre de ténèbres et
de lassitude, jaillit, s’envola vers le ciel, avec la véhémence d’une
lumineuse fusée, erra telle une étoile filante dans les verts espaces
du ciel, y resta suspendue et s’éteignit. Et puis le chant se répéta
avec une monotonie qui était aussi accablante que l’incessant et
unissonnant ondoiement des vagues. C’était comme des pleurs qui ne
pourraient pas être pleurés, parce qu’une puissance, du dehors, les
refoulerait, comme si le printemps, de ses blanches mains odorantes, eût
fermé la sombre bouche chantante de cette église. Mais quand ces mains
de la vie et de la jeunesse sans force retombaient, alors, les sons
comprimés, de nouveau, en gerbes enflammées jaillissaient, et (jet d’eau
qui s’épanouit dans les airs adorateurs) ils s’ouvraient en clairs
calices, et s’effeuillaient sous un vent d’extases désespérées, et
dégouttaient sur le sol, sonore pluie de larmes en pierreries.
Quand nous approchâmes de l’église, un vieil homme en sortit, devant qui
tous les assistants s’écartèrent, comme pour lui faire place: il tenait
de ses deux tremblantes mains un petit cierge de cire jaune, allumé, et
regardait fixement devant soi, souriant, comme transfiguré. La petite
flamme faisait, au soleil, l’effet d’une tache sombre, mais la face du
vieillard, sa tête blanche étaient comme auréolée d’un rayonnement, qui
apparemment ne venait pas du cierge. Tous les gens regardaient vers
lui, et plusieurs femmes et enfants s’inclinèrent pour lui baiser les
mains au passage. Cela frappa l’impératrice. Elle me dit de demander
quel était cet homme. Je m’adressai à une grosse paysanne, avec de
lourds anneaux d’or aux oreilles, qui se tenait là, les mains sur le
ventre, et parlait à voix basse avec une voisine.
--C’est le vieux Spyros Aulonitis, me répondit-elle, c’est sa façon à
lui, mais il est un saint homme. Il a vu le Seigneur, lui, face à face.
Dix jours durant, il fut mort, et il était encore dans sa bière, quand
sa belle-fille entra dans les douleurs; et elle mit au monde un enfant
bien portant, lourd et gras comme un petit agneau. Et tout à coup le
mort a ouvert les yeux, et il a sauté en bas du cercueil et, aussitôt,
l’enfant est mort. Maintenant, il ne parle jamais à personne, ajouta la
bavarde paysanne, mais il va et vient tranquillement, et il rit, sans
cesse, comme s’il vous voyait le ciel; et il garde toujours près de lui,
nuit et jour, ce petit cierge allumé. Ce n’est qu’à sa belle-fille qu’il
parle quelquefois; quand elle se tourmente trop, il lui dit: «Laisse
donc, laisse donc, tout cela n’y est pour rien, autant en emporte le
vent.» Parce que, vous savez, il lui est aussi attaché que si elle était
sa mère. Voyez, la voilà, sa belle-fille.
Et elle me montra une jeune femme très pâle, avec des cheveux tressés en
couronne, qui enveloppaient son front comme une ombre de maléfice.
--Voilà la belle-fille du vieux Spyros.
L’impératrice, cependant, s’était approchée et avait prêté l’oreille.
Les gens la reconnurent et s’assemblèrent autour d’elle. L’impératrice
avait sans doute l’intention d’adresser la parole à la femme pâle, mais
la présence de tant de personnes l’effraya et l’en détourna. Cependant
l’église se vidait. Un gamin nu-pieds traversa lestement la foule, et se
pendit de tout son poids à la corde de la cloche. Et la voix de la
cloche jaillit et coula comme de l’argent fluide, glissa par bonds à
travers les rayons de paisible lumière, comme ces cailloux blancs que
les enfants jettent sur le miroir des eaux, s’enfla et se fondit en un
bruit d’air qu’on aspire, ondoya en un flux et un reflux, vacilla dans
l’éther, et remplit tout d’un flot déchaîné en allégresse liquide et
cristalline. Oh! ces frénétiques épousailles de la lumière, des sons cet
des haleines des fleurs--harmonies intérieures qui, pour nos sens, sont
presque perdues, mais qui, peut-être, font frissonner les cyprès jusque
dans leurs racines!...
* * * * *
Aujourd’hui encore, passé devant le temple de Heine. Toujours son aspect
est émouvant: en l’éternité de l’ambiant, c’est le monument de la
fragilité, qui, elle aussi, est éternelle. Je demandai à l’impératrice
quel poème de Heine elle préférait. Elle dit:
--Tous je les adore; car tous ne sont qu’un seul poème: un et le même.
L’incrédulité de Heine quant à sa propre sentimentalité et à son propre
enthousiasme est ma croyance aussi. Les journalistes me font un grand
mérite d’être son admiratrice; ils sont fiers que j’aime leur Heine,
mais j’aime en lui son infini mépris de sa propre humanité et la
tristesse dont les choses de cette Terre l’emplissaient.
* * * * *
Aujourd’hui, ELLE n’était pas elle-même.
Elle ne cessait de rougir et de pâlir, sans cause extérieure apparente,
et se donnait une peine visible pour parler de choses banales. Durant la
leçon, elle avait lu et relu, maintes fois, une lettre, et paraissait
tout à fait absente.
Je n’ai pas besoin de la regarder, pour savoir que les harmonies qui
tissent les fibres de son être ont souffert quelque perturbation;
toujours, et immédiatement, je ressens les frémissements qui courent
sur l’onde stagnante, troublée, de son âme, comme si les derniers
cercles vibrants qui s’en écartent venaient expirer dans mon propre
cœur. Que le plus léger souffle de ce que les gens nomment la _vie_
atteigne les flots d’intarissable chagrin qui croupissent en elle et
sous lesquels son âme est engourdie, et une onde de sang rouge lui monte
du cœur aux tempes, jusqu’aux racines de ses cheveux, et voile son
visage de la poupre de son intime royauté, comme pour la protéger de
toute insulte du dehors. Et toujours il y a des choses qui doivent
pénétrer ces flots de tristesse pour aller éveiller son âme. Et chaque
fois, son âme réveillée monte à la surface, baignée en des vagues
douloureuses. Combien de fois ai-je vu, sous les traits à jamais fermés
de l’archaïque beauté terrestre que lui accorda Artémis, la déesse de la
nuit silencieuse, transparaître cette effigie intérieure, semblable à la
pétrifiante apparition d’une tête de Gorgone. Toutes ces indicibles
visions se condensent en moi en mélodies sans fin, qui ne se reprennent
à résonner de leurs profondeurs que lorsque se sont écartées les ombres
sinistres et les discordants bruits de la vie.
* * * * *
Aujourd’hui il s’est passé quelque chose d’intéressant.
Par les doux coteaux adolescents qui, de l’Achilléion, s’égrènent
jusqu’à la baie de _Kanoni_, nous descendîmes sur la grève.
L’impératrice souhaita que le passeur qui se charge habituellement de la
traversée à _l’île de la souris_, «_l’île de la Mort_» de Böcklin, et
qui, justement, revenait au rivage, nous transportât sur sa barque à
_Kanoni_. Je lui demandai ce qu’il voulait pour cela (une habitude à moi
qui a toute l’approbation de l’impératrice). Il exigea deux _tallira_
(pièces de cent sous); il avait reconnu l’impératrice que tout enfant de
Corfou montre du doigt: «La Reine! La Reine!»
Je lui dis que c’était trop, que nous lui donnerions une pièce
seulement. Mais il fut inébranlable et finit par me couvrir d’injures:
«Tu es un chiche! un malveillant! La Reine donne leur pain aux pauvres
gens, mais toi, tu veux garder son argent dans ta poche!» L’impératrice
se mit à rire et dit:
--Laissez, nous irons à pied par la côte.
En route nous rencontrâmes un enfant de pêcheurs qui s’offrit à nous
mener par un sentier sec. Quand nous fûmes arrivés, l’impératrice
m’ordonna de gratifier le petit garçon d’une pièce d’or.
--S’il s’était agi de surmonter un plus grand obstacle, j’aurai donné
dix fois plus, dit-elle avec le sourire satisfait d’un intérieur
triomphe.
* * * * *
On dit que les souverains ne connaissent pas la valeur de l’argent; je
crois qu’ELLE a donné à l’argent le seul cours qu’il doive avoir: il
dépend de l’intensité de son désir.
--On devrait payer toutes choses d’après la valeur qu’elles ont pour
nous. Il n’y a rien d’absolu dans notre ambiant. Pour un livre que je
désirerais ou pour une fleur, haut perchée sur une haie, je dépenserais
plus que pour un palais.
* * * * *
Sur la terrasse d’Hermès.
Ce soir, c’étaient des pensées d’or et de pourpre qui s’agitaient
derrière le marbre de son front, et ELLE ne les dévoila point. Mais de
sa chevelure ombreuse, un rayonnement émanait, et je transportai cette
chevelure au ciel de mon âme, de même que celle de la reine Bérénice,
que de doux astres palpitants tiennent visiblement attachée au ciel
étoilé.
--Le parfum des prairies monte jusqu’ici, me dit l’impératrice, sur la
_terrasse d’Hermès_: nous ne pouvons plus lire... Cette haleine des
fleurs se pose, d’un poids étrangement lourd, sur l’esprit; et elle le
remplace complètement. Dès lors nous ne pouvons plus penser, peut-être
parce que nous nous rapprochons de la nature. Aussi il faut se taire
comme les fleurs. Car une grande part de la beauté et de la substance de
ces choses éternelles est de se taire.
Elle dit, et la musique de sa voix chanta les chansons mystérieuses de
l’âme.
* * * * *
Les paysans remuaient, autour des oliviers, la terre, qui, sous leur
pioche, s’émiettait en grosses boules... Quelques chèvres blanches
tiraient sur les jeunes pousses d’un cognassier, dont les rameaux
pendaient très bas hors d’une haie... Plus loin, au milieu de la route,
deux chiens, couchés dans la poussière, dormaient au soleil, et nous
observaient d’un œil clignotant. Une vieille femme, la robe retroussée
et un petit couteau dans sa main, se courbait sur un talus, cherchant
des chicorées ou des simples... Des essaims de mouches et de moustiques,
emportés dans une ivresse soudaine et effrénée, dansaient au-dessus de
la route blanche, jusqu’au loin... Puis venait un mur, derrière lequel
un noir cyprès se dressait comme un cierge funèbre; et il était enlacé
par un vieux lierre, qui fleurissait en minuscules étoiles jaunâtres,
parmi lesquelles des baies noires, en grappes, pendaient; derrière le
mur, se faisait entendre le grincement et le cliquetis de ferraille
d’une noria, que tournait un vieux cheval aux yeux bandés... Un ruisseau
coulait sans bruit devant nous, vers les champs; à chaque tournant, il
s’arrêtait comme pour regarder en arrière, tandis que les petites fleurs
de la rive, lui faisaient signe de la tête; de bleues libellules
tournoyaient, silencieuses et passionnées, par dessus le limpide miroir,
et des cousins à longues pattes glissaient, en patinant, au fil de
l’eau... Une chapelle abandonnée se trouvait là, blanchie à la chaux,
avec, dans une niche, au-dessus de la porte, une icône de saint aux
vêtements bleus et rouges et à l’auréole d’or; une paroi de la chapelle
était dans le soleil, l’autre dans l’ombre; ici, sur une pierre assis,
un vieillard dormait; au-dessus de sa tête, un lézard descendait le long
du mur, le cou tendu, épiant autour de lui...
--Que toutes ces choses simples sont exquises de tristesse et de
mystère, dis-je à l’impératrice.
--Toutes, sans en avoir conscience, mais sûrement, marchent vers un but,
répondit-elle. Nous nous flattons de reconnaître, à nous seuls, par la
raison, notre but, tandis que jamais nous ne pourrons l’atteindre
autrement qu’en commun avec les autres êtres--tous ensemble. Nous
devrions, d’abord, être tels que ces lézards ou ces immémoriaux cyprès
sans sommeil; alors, seulement, nous arriverions à connaître les
mystères qui sont dans le monde. Notre but est en même temps le chemin
vers le but, tandis que nous cherchons ce but au delà, et plus loin, et
que nous le dépassons sans y prendre garde. Voyez, on me tient pour
égoïste, et je n’ai vraiment pas le temps de penser à moi.
* * * * *
Oliviers, oliviers! arbres sacrés à la Beauté et à la Lumière, qui
prêtez l’oreille au souffle de la mer! Est-il possible que les dryades
en vous plus ne tressaillent? Autour de nous vous respirez comme des
êtres vivants ensorcelés! S’il n’en était ainsi, ondoieraient-elles à la
brise si soyeuses, exhaleraient-elles un tel arome, vos feuilles
brillantes, douces boucles échevelées, et le soleil répandrait-il sur
vous tout son or, à profusion?...
La mer était lisse et lumineuse comme un miroir. L’impératrice se tenait
sur un bloc de rocher qui s’avançait dans la mer. Sa forme, à elle, et
aussi le grand olivier superbe qui, du talus de la rive, se penchait de
tout son corps vers les vagues diaphanes, se reflétaient dans les eaux.
--Voyez, dit l’impératrice, comme les feuilles vivent dans les vagues et
les vagues dans les feuilles! Comme en le ravissement d’une union, comme
si elles avaient secoué la matière qui leur impose la torture de la
séparation, et avaient trouvé leur véritable état en la fusion des
essences de leur moi! Ainsi l’on pourrait attendre tranquillement la
souffrance et la mort, car ce serait une fluide pénétration d’éléments
sympathiques--sans aucune lutte.
--J’aperçois aussi l’image de Votre Majesté.
--Vous savez, répondit-elle gaiement, tous les miroirs sont patients.
Cependant, ajouta-t-elle en redevenant triste, ce qui est donné aux
arbres m’est refusé, me fut ravi.
--Avez-vous jamais vu un mort? demanda l’impératrice au bout d’un
instant. Sur tous les visages des morts vous trouverez le chagrin avec
le mépris: c’est le mépris de la victoire sur la vie, sur cette vie qui
a fait si mal.
Je me penchai du haut de l’écueil. Une ivresse me prit, émanée,
peut-être, des pénétrantes exhalaisons de la mer et du souffle odorant
des oliviers. Soudain des murmures et des rires sans nombre s’élevèrent
dans le feuillage. Les vagues s’assombrirent, et du miroir de leurs yeux
s’effacèrent les claires et vivantes visions. Et puis, il y eut un doux
gonflement de seins, et une longue bande de blanche écume, floraison
éperdue, vint battre les galets de la grève. Cependant l’impératrice se
tenait, toujours, debout sur l’écueil et contemplait les vagues troubles
qui avaient perdu tout leur tendre éclat. Quant à moi, ce m’était comme
si, saisi de la même passion que les vagues, je devais serrer sur ma
poitrine le tronc de l’olivier incliné au-dessus de moi, le serrer
jusqu’à ce que je sentisse, sous l’écorce noire et dure, la vie cachée
s’essorer. Ah! toujours je porterai en moi le désolé regret de ces
heures exaltées que je consume irréparablement.
Puis nous rentrâmes dans le bois des oliviers divinisés où les dryades
assoupies, sous leurs argentines chevelures, nous baignèrent de leur
haleine. Des femmes en longue file, aux vêtements blancs et aux blancs
voiles flottants, portant sur la tête des corbeilles et des amphores,
avançaient lentement entre les troncs sombres des arbres vers le
lointain embrumé d’or: mystères éleusiniens sur des routes sacrées!
* * * * *
Un troupeau de blancs moutons paissait sur une lande bleue. Paisible, la
lande reposait; paisiblement, les moutons paissaient, enfouis dans la
lande, comme en une contemplation et une pénétration mutuelles.