Nous nous sommes promenés, ce soir, un assez long temps sur la grève. La

mer était esseulée, sans une voile; elle ne bruissait même pas. Les

montagnes étaient invisibles, car de légères vapeurs les avaient

voilées. Le soleil avait déjà disparu, et l’on devinait plus qu’on ne la

voyait sa magnifique agonie, derrière le purpural rideau de ténèbres. Je

sens toujours un rapport intime entre ELLE et le soleil mourant; quand

les derniers rayons s’attardent aux faîtes des cyprès, je me sens comme

forcé de lever les yeux vers elle.--L’impératrice ensuite me dit:

--Il est déjà tard, ce sera bientôt l’heure de votre dîner. Je puis

rester seule et sans manger.

--Merci, Majesté, je n’ai pas faim non plus.

--Oui, dit-elle, la solitude est une suffisante nourriture.

* * * * *

Nous étions sur la terrasse, à l’heure magique, dans la mélancolie

éclose après les sublimités du soleil couché.

--Voyez, dit l’impératrice, en me montrant du doigt les montagnes

albanaises, cette sombre file de montagnes, c’est la vie qui s’en va

dans le lointain sans jamais se lasser.

* * * * *

Nous parlions, aujourd’hui, des _Nibelungen_, de Richard Wagner.

--Je tiens Wagner pour un rédempteur, dit l’impératrice. Il n’est pas

autre chose que l’incarnation musicale d’une connaissance de nos secrets

intérieurs, venue, inconsciemment, en nous, à maturité. Le mot

_Tondichter_ (_Poète de sons_) n’exprime, à mon avis, que la forme

extérieure et sensible de sa révélation, mais non ce qu’il était

lui-même. Il était justement, et uniquement, les mystères mêmes de notre

existence qui sont devenus science libératrice.

Puis elle dit, (peut-être, sans s’en rendre compte et sans le vouloir,

transformant harmonieusement en sons fluides les mouvements de sa

pensée):

--Nous devons accueillir en nous la musique de toute chose et la fondre

en nous en une unité. Nous devons nous pencher sur le cœur de la terre,

et prêter l’oreille à ses battements. Là, confluent, comme en une conque

mystique, les grandes harmonies: tous les rayons de soleil qui jamais ne

s’éteignent, et les rêves qui ne sont pas encore nés, et les joies des

fleurs, et les mélancolies des automnes, les langueurs des rivières vers

le lointain, et les silences des nuées. Nous devons, ajouta-t-elle,

retourner là d’où nous sommes venus, au primordial bruissement du Rhin,

d’où naquit le chant du _Rheingold_. De cette manière, vainqueurs, nous

remporterons la victoire sur nous-mêmes. Ce que nous ne pouvons parfaire

qu’avec l’aide de la mort, nous devrions l’accomplir seuls et encore

vivants.

Ainsi elle créait elle-même, devant mes yeux, par les fugitifs gestes

délicats et si magnifiques de son âme, l’image idéale et véritable de

son être.

Toujours je la vois devant moi, cherchant à mettre le chant de sa vie

intérieure en unisson avec la grande mélopée du monde, qui résonne en un

intérieur silence éternel; je la vois prêter l’oreille aux vagues et aux

vents, qui se taisent, sonores, aux constellations qui chantent

silencieuses, aux douces fleurs qui exhalent leurs âmes en harmonies. Et

quand sur la grève tragique et sans âge, elle voit les flots s’épanouir

en toujours nouvelles blanches floraisons, les fleurs frissonner en

vagues sur les collines assoupies, la clarté des étoiles et le souffle

des vents autour de sa tête mollement fluctuer, alors aussi, de l’onde

de sa tristesse, elle puise de virginales corolles inconnues, et s’en

couronne comme Ophélie.

Elle a découvert la clef de la vie en sa nostalgie, et maintenant elle

vit parallèlement avec l’univers dont son âme enclôt les secrets et les

forces. Elle est la nature même dans la nature; elle est le sens de la

nature et ses lois. Les fleurs n’ont rien à demander, parce qu’elles ne

savent rien. Il en est de même d’elle, parce qu’elle sait tout. Tout ce

qui jamais exista, qui jamais fut inventé et su, se brise, retombe au

néant devant l’éternité de ses vérités et la force de ses certitudes.

Elle a subjugué la matière par son intérieur rayonnement. Elle a rompu

les chaînes de son âme, en s’écartant du parc à bétail des _humanités_,

en refusant de faire partie du troupeau social. Elle a dissous son

extérieure et saisissable forme en pures lignes de beauté, en se pliant

aux contours des montagnes, en s’offrant à la mer, en s’abîmant dans le

repos de la lande. Mais ses rêves, mais ses vœux et ses certitudes, elle

leur a fait promouvoir les mondes de son âme, comme sous une impulsion

cosmique,--et elle est devenue ainsi l’_éternelle errante_, sur des

sentiers qui enclosent tout passé, tout présent et tout avenir. Elle est

l’âme des _hommes futurs_ qui, par leur compréhension désolée de

l’univers, reviendront à la _vie-enfant_ des végétations.

Je me vois parfois obligé de me contenir pour ne pas éclater en

jubilations, tant je me sens enrichi par la contemplation de sa Psyché.

Elle m’a appris à discerner en moi l’image de moi-même et à écouter la

musique de mes pensées. Elle m’a donné son humilité et tous ses dédains.

J’ai découvert avec ses yeux la beauté qui gît, cachée, dans la vie.

Elle m’a montré les secrets qui gisent dans les montagnes ou dans les

vagues, elle m’a fait comprendre les intimes liaisons entre les hommes

et les roses qui s’effeuillent. Elle a ouvert l’infini de l’Océan à mon

âme, elle a prêté à mes rêves le bleu du ciel, elle a instillé dans mes

paroles les chansons des pins. C’est à elle que je dois d’être ce que je

suis,--et tout ce que jamais j’ai imaginé ou œuvré n’a valu que pour

elle, n’a que vers elle reflué, comme vers la source primitive. C’est

assez de bonheur d’avoir vécu pour acquérir ce que pour moi elle fut.

* * * * *

C’est demain que je pars pour aller retrouver mes parents. La date avait

été fixée, du jour où ELLE m’avait appelé près d’elle.

Naturellement, mon arrivée, ma présence, mon départ ne sont pour elle

qu’un épisode: «Le changement fait le charme de la vie!» Le beau pin de

Miramare ne s’inquiétait pas non plus des moineaux qui se querellaient à

son faîte. Mais pour moi, cet _épisode_ est devenu la vie même. Et... je

ne sais ce que sera la suite de cela.

* * * * *

Pour la dernière fois, comme en rêve, j’ai cueilli, à ses côtés, des

crocus et des anémones, en une de ces prairies qu’ELLE m’a rendues si

chimériques.

--Regardez ce paysage, me dit-elle, de toute la force de vos prunelles,

car, peut-être, jamais ne le reverrez-vous ainsi.

Et j’ai bu le printemps et m’en suis enivré jusqu’à une triste frénésie,

comme s’il devait être le dernier, ou comme si les futurs printemps de

ma vie ne devaient fleurir qu’en le souvenir de celui-là...

* * * * *

J’ai pris congé d’ELLE dans le péristyle. Il était dix heures du soir.

Par exception, elle m’avait fait appeler, encore une fois, à cette heure

tardive, pour que je prisse congé, car le bateau de Patras partait, le

lendemain matin, de très bonne heure, de sorte que je n’aurais pu la

revoir. Mon âme était lourde comme une nuée. Et une nuée de mélancolie

se leva en moi et m’enveloppa tout entier, quand je vis sa chère et

auguste forme noire glisser, à la lumière bleuâtre des ampoules à

tritons, entre les blanches colonnes du péristyle, telle que jamais plus

je ne devais la voir. Je ne prononçai pas un mot, pour ne pas

effaroucher quelque chose en moi, et pour prolonger le plaisir que je

prenais à l’amertume de ma propre douleur. Mais ELLE, elle parla plus

que d’habitude, d’une voix qu’il me sembla n’avoir jamais entendue si

suave et si dolente. Je ne sais ce qu’elle me dit; je sais seulement que

mes larmes tombèrent sur sa liliale main, quand elle me la tendit à

baiser. Elle me glissa dans la main un écrin de velours rouge, en

murmurant:

--Soyez béni et heureux.

J’entendis clairement ces mots, mais je ne les compris que plus tard,

après que je me fus éloigné. Dans le grondement de mon sang, qui

couvrait le bruit de mes pas, je descendis les degrés de marbre de

l’_escalier des dieux_, et me rendis dans ma chambre. Là, je sentis

l’écrin dans ma main, sinon je n’aurais cru à la réalité de cette heure;

je l’ouvris: une épingle d’or, un E grec, serti de brillants et surmonté

de la couronne impériale, s’y trouvait. Les pierres à la clarté de la

lumière électrique projetaient de rouges larmes. Je me souvins alors

que SES yeux m’avaient regardé longuement et comme voilés, lorsque je

m’étais incliné pour la dernière fois sur la première marche de

l’escalier, sans savoir ce que je faisais. Puis je sortis--il devait

être minuit--de ma chambre et du château, sur la route: je me mis, par

ce lugubre minuit, à gravir la hauteur escarpée d’en face. Le paysage me

sembla inconnu et brouillé; j’entendais mes pas comme de loin, et ce

m’était comme si ma tristesse se trouvait hors de moi et marchait à mes

côtés, telle une ombre...

Je me réveillai dans la nuit, avant que l’aube n’eût versé sa pâleur sur

mes vitres, et j’aperçus, près de mon oreiller, la bougie allumée, que

j’avais oubliée d’éteindre: elle attendait,--elle semblait avoir attendu

toute la nuit que je m’éveillasse, comme si elle eût symbolisé mon

chagrin en éveil, qui avait continué à se consumer tout seul pendant mon

sommeil. Et mon cœur se déchira en une indicible désolation...

* * * * *

Et puis, mon vaisseau passa devant la rive de Benizze. Là-haut, sur le

sommet de la colline, se tenait le blanc château dans les arbres, comme

n’importe quel édifice étranger, fermant sa vie au dehors. Et les

petites lames, qui, sans cesse, revenaient se jeter sur la grève,

étaient tellement pressées, qu’elles ne se retournèrent point vers

moi...

ΤΕΛΟΣ

_ACHEVÉ D’IMPRIMER_

le vingt-trois juin mil neuf cent

PAR

BUSSIÈRE

A SAINT-AMAND (CHER)

pour le

MERCVRE

DE

FRANCE

NOTES:

[A]

Trop fragmentaires sont le monde et la vie.

J’irai trouver le professeur allemand,

Celui-là s’entend à harmoniser la vie,

Et il en fait un très intelligible système;

Avec ses bonnets de nuit et les pans de sa robe de chambre,

Il bouche tous les trous de l’édifice du monde.

[B] Brûlée vive, on le sait, en 1898, dans l’incendie du Bazar de la

Charité.

[C]

La belle dame

Dit en pleurant:

Qu’elles sont immobiles

Les étoiles au ciel!

Ce souffle qui halette

Du soleil las,

Comme il m’endort!

Et la lune, maculée,

Tel un miroir

Usé et vieux,

Face angoissée,

Que me veut-elle?

* * *

Que les épaules soient franches,

Et les bras blancs.

* * *

Quelle chose au monde

En puis-je plus faire!

[D] _Poisson frit_, terme par lequel on désigne en allemand les

jeunes filles dans l’âge ingrat, et dont le trait caractéristique, en

Allemagne, est la précocité jointe à une affectation de naïveté et une

exaltation sentimentale et idéaliste, plutôt ridicules.

[E]

Soyez content, mon petit seigneur!

Ça, c’est un vieux tour:

Là, par devant, il disparaît,

Mais il revient par derrière.

[F]

O mer!

Mère de la beauté, de celle qui de l’écume surgit!

Déjà, flairant les cadavres, volette

La spectrale blanche mouette,

Et son bec sur le mât elle aiguise.

[G]

Loin sur les roches écossaises

Se tient une femme belle et malade,

Délicatement transparente et blanche comme le marbre...

Et le vent éparpille ses longues boucles

Et traîne son sinistre chant

Par-dessus la mer déserte et orageuse.

[H]

C’est chose dure de dire quelle était

Cette forêt sauvage âpre et forte,

Car la pensée en renouvelle la crainte.

[I]

Hé, Siegfried a tué le nain méchant...

Gai dans ma peine je chante l’amour,

En ma douleur, de délices je tisse mon chant,

Ceux qui désirent, seuls, en connaissent le sens...

[J] _Sa Grâce_: c’est la Très sainte Vierge.

[K] On sait que Capo d’Istria est tombé victime d’un attentat.

Élisabeth de Bavière, Impératrice d'Autriche Pages de journal, impressions, conversations, souvenirs · 第 12 / 12 段