restent en arrière, dit l’impératrice. Ici c’est le contraire. Ce sont
plutôt, je crois, leurs sentiments que les nymphées dispersent à tous
les vents. Personne ne leur en sait gré; elles ne savent pas encore que
l’on doit enfermer en soi ses plus intimes mouvements.
* * * * *
Aujourd’hui nous sommes restés longtemps près de la fontaine à l’eau
jaillissante: un petit canal en conduit l’eau sans bruit vers le cœur
d’un vieux cyprès. Quant à la fontaine, elle chantait et chantait sans
trêve, toujours la même plainte inconsciente, telle une joueuse de luth
ravie, tombée, à ce qu’il me parut, dans le délire de sa propre
tristesse. Est-ce que la fontaine, en son voisinage, ne chantait plus
comme auparavant, ou bien cette mélodie directement d’ELLE jaillissait?
Toutes les choses autour d’elle reconnaissent la suprématie de sa
personnalité. Ce qui à elle les relie, ce sont les rapports entre ces
mystères mêmes qui leur sont à toutes familiers et qu’elles partagent
avec elle.
* * * * *
Aji Deka.
Aujourd’hui, quand nous avions gravi la cime bleue qui de tous côtés si
mollement retombe, comme les plis d’une robe de soie qui traîne,
l’après-midi était déjà avancée. Ici des granits solitaires au soleil
gisaient, balayés par le vent. Des chênes rouvres, noirs et nains, et
d’autres buissons rabougris se serraient dans les fentes des rochers,
comme pour s’y accrocher solidement, car des vents furieux soufflent sur
ce sommet, sans cesse.
--Comme dans une île, dit l’impératrice, bien qu’on soit sur terre
ferme. Cette cime n’a certes besoin de rien d’autre que d’elle-même--ni
de montagnes, ni de vallées, ni d’hommes; et pourtant elle se rattache à
tout cela... Mais on peut toujours y arriver, si l’on veut...
--Que veut dire Votre Majesté?
--Arriver à faire de soi une île.
--Il n’y a que le vent, fis-je, à qui la cime ne puisse interdire de
venir jusqu’à elle.
--Oh! le vent, je ne voudrais pas m’en priver, si j’étais la cime, ni
des nuages non plus. Il faudrait que tout l’or du soleil fût mien, et
les secrets des nuages et de la pluie tiède. Et puis cette lutte, cette
superbe lutte! Regardez-moi ces pauvres plantes, dit-elle, en me
montrant les buissons qui, angoissés sous le vent, frissonnaient; voyez
comme ils se cramponnent et se cachent dans les trous du rocher;
pourquoi aussi ont-ils voulu grimper si haut? Ils ne sont pas faits pour
l’air de la montagne. Seule la roche reste ferme et étale sa poitrine...
Tandis qu’elle parlait ainsi, un verset de Salomon me vint à la mémoire,
que j’avais entendu chanter un jour, merveilleusement, dans un monastère
grec:
_Eveille-toi, vent du nord,_
_Et viens, ô vent du sud,_
_Souffler sur mon jardin._
Alors elle m’apparut telle une magicienne dans le jardin mystérieux de
son âme, appelant, par les harmonies de ses pensées, sur les nuages
argentés de ses rêves, l’ouragan de ses désirs.
--Sur ces hauteurs, dit l’impératrice, je m’imagine, dans les clairs de
lune, les nymphes montant des bas-fonds, pour leurs danses aériennes, et
les nuages comme spectateurs, couchés en cercle, autour du dôme de la
montagne, et puis le vent qui souffle et qui les disperse tous, et la
lune qui rit de toute sa face.
Un instant après, elle dit en souriant:
--Il y a quelque temps, un ermite habitait ici. Les gens de Corfou
prétendaient que c’était un fou et qu’il causait avec les abeilles et
les nuages et qu’il n’avait commerce qu’avec des sorcières. Peut-être
tenait-il lui-même les gens de Corfou pour des insensés... Mais le vent
l’a tué, lui aussi--tout de même.
* * * * *
Sous le péristyle.
Une tiède nuit pleine d’étoiles et d’éblouissements. Au-dessus du cône
de l’_Aja Kyriaki_ et de sa noire couronne de cyprès, se tenait la
grande ourse, et, de ses grosses étoiles, une lumière glacée ruisselait
que l’on sentait distiller jusque dans l’âme. Plus loin, les calmes et
virginales pléiades tremblaient. A chevelure de Bérénice aussi était
visible flottant en un souffle de superterrestre splendeur. Toutes les
constellations apparaissaient à la surface du ciel avec une clarté et
une intensité qui étaient presque effrayantes, parce qu’elles
apportaient la sensation d’une vie lointaine et cachée, pleine
d’accablantes passions. La grande voie lactée serpentait tranquillement
entre tous ces astres brillants, et ensuite s’infléchissait vers les
lointains d’autres cieux: dans ses ondes léthéennes, d’innombrables
minuscules étoiles nageaient à la rencontre de plus éternels mystères...
Là! soudain, une étoile s’alluma pour une seconde, d’un éclat blanc et
cru, démesurément, de sorte que les autres autour d’elle pâlirent. Et il
y avait des boules rouges, comme enflammées, que leur propre feu
dévorait. Et des étoiles vertes et bleues voguaient bienheureuses sur
les célestes flots noirs sans jamais regarder en arrière. Je dis cela à
l’impératrice, et elle répondit:
--Et de toutes ces étoiles, il y en a des milliers et des milliers...
Et encore il y avait des étoiles qui ne voulaient pas fermer les yeux,
bien que leurs paupières tombassent de sommeil, parce qu’elles
attendaient la lune; et d’autres que les larmes empêchaient de
distinguer leur chemin, et qui, irrésolues, regardaient de tous côtés.
Et l’impératrice dit encore:
--Et de toutes ces étoiles, il y en a des milliers et des milliers...
Et il y en avait encore beaucoup, de grosses étoiles superbes, qui
portaient une couronne de rayons autour de la tête, et que les autres
n’osaient admirer que de loin; une de ces belles, de couleur vert clair,
était suivie de près d’une autre, toute petite, bleu foncé,
infatigablement, pas à pas, sans que celle-là se retournât. Et il y en
avait qui étaient si abandonnées au milieu d’une grosse tache sombre du
ciel, et elles étaient de toutes les plus tristes. Et l’impératrice dit:
--De ces étoiles aussi, il doit y en avoir des milliers et des milliers.
Et l’on entendait la mer qui bruissait tout bas, de même que l’haleine
d’une dormeuse. Les cyprès de la terrasse se détachaient du ciel, comme
des larmes noires tombant sans trêve; et ils exhalaient un âpre et
balsamique parfum. De la montagne aussi, violentes, les essences des
fleurs sauvages arrivaient, évoquant les teintes exquises de leurs
corolles... La lumière bleue des lampes antiques à tritons ruisselait le
long des fûts des colonnes, s’enroulait autour des doigts d’une muse qui
levait la main, se posait sur un pli de voile d’une autre qui,
invisible, se tenait dans l’ombre, et baisait Apollon au front;
d’ailleurs, il s’en répandait plus de ténèbres que de clarté.
L’impératrice allait et venait sous le péristyle, et elle était
l’incarnation de cette beauté presque transcendantale qui, ici,
apparaissait à la surface de la vie. Ce soir, je lus encore quelques
pages de _Peer Gynt_: la mort d’_Asa_.
Quand j’arrête les regards de mon âme sur ce qu’en de telles heures je
vécus, je me sens comme ébloui.
* * * * *
Un coup d’œil LUI suffit pour savoir quelque chose. On peut ensuite lui
dire tout ce que l’on veut, rien ne change son premier jugement. Nous
parlions d’une personne dont elle mettait en doute le dévouement, et que
je voulais défendre. Elle dit:
--On ne peut m’influencer ni en bien ni en mal, car j’abandonne tout à
mes voix intérieures et à ma destinée.
Plus tard, elle ajouta:
--N’avez-vous pas remarqué que j’en sais plus sur vous que vous-même? Au
premier regard, je sais ce que valent les hommes. On pourrait venir me
dire de quelqu’un qu’il est un Dante et m’exhiber sa _Divine Comédie_,
je ne le croirais pas, si je ne m’étais pas rendu compte qu’il pût être
tel. Mais il y a aussi des hommes qui sont magnifiques et prodigieux
comme des montagnes, et devant lesquels on passe sans les comprendre,
comme devant les montagnes.
* * * * *
Comme nous traversions une prairie, aujourd’hui, l’impératrice dit:
--Avez-vous déjà réfléchi à tout ce qui est l’œuvre des herbes? Les
fleurs rêvent dans leurs bras leur rêve éphémère; les nymphes et les
elfes de Shakespeare dansent parmi elles; les pâtres étouffent les
sanglots de leurs flûtes dans leur duvet; les ruisseaux pour elles
chantent leurs chants, et les troupeaux qui paissent y répandent leur
repos; les papillons les surprennent de l’ombre de leurs ailes, et les
abeilles sur leurs brins se bercent jusqu’à s’en assoupir. Voilà l’œuvre
et la vie des herbages.
* * * * *
Aujourd’hui, tout d’un coup, nous nous sommes trouvés au milieu d’un
groupe d’amandiers, qui, esseulés, faisaient comme une île blanche:
--Un berceau, dit l’impératrice, où l’on pourrait renaître, si cela en
valait la peine.
* * * * *
--Comme les nuages se précipitent avec rage après le soleil, s’est-ELLE
écriée aujourd’hui, pendant le soleil couchant. On dirait des sorcières
qui poursuivent une jeune fille aux cheveux d’or.
Puis elle ajouta:
--Les passions du ciel, que nous contemplons tous les jours, nous font
oublier nos propres soucis.
* * * * *
Hier, comme nous avions gravi le sommet de l’_Aja Kyriaki_,
l’impératrice dit:
--Voyez, maintenant nous sommes plus pauvres d’un désir, et certainement
plus riches de dix autres. C’est comme chez les hommes: pour un mort,
dix nouveau-nés. Chaque fois qu’un vœu meurt en nous, il meurt une
parcelle de notre être intime, et nous naissons à de nouveaux vœux,
comme l’humanité à de nouvelles souffrances. Mais nous ne cesserons
jamais de désirer ni de souffrir.
* * * * *
ELLE voudrait grimper sur chaque montagne qu’elle voit.
--Il y a si peu d’endroits sur la terre, me disait-elle aujourd’hui, qui
ne soient pas foulés par les hommes, et qui aient conservé ainsi, pur de
profanation, leur caractère primitif. Je compte parmi ceux-ci les
sommets des montagnes--je ne veux pas précisément dire les Alpes
suisses: il n’est pas du tout nécessaire de ne gravir guère qu’une
montagne des Alpes. Les collines suffisent; elles sont toujours des îles
de solitude; elles ont même plus à nous dire, parce que les rapports
entre elles et nous sont moins troublés. Et l’on sent tout de suite la
différence. Sur les cimes les plus élevées et les plus solitaires des
montagnes, je puis respirer, plus librement respirer, là où d’autres se
sentiraient perdus. Ce n’est donc pas pour suivre un traitement que je
vais à la montagne. Vous, par contre, vous devez, peut-être de mauvais
gré, supporter ce traitement. Et il y a chez moi quelque autre chose
encore: le plaisir physique de grimper; je le tiens, sans doute, des
chèvres dont j’aime tant à boire le lait. Je ne m’inquiète pas, comme
les touristes, du nombre de mètres que je gravis; je veux seulement
monter. Monter est plus attirant que tout faîte que l’on atteint. Pour
moi, une cime n’est pas un but, mais un obstacle, comme dans la course
à cheval.
Plus tard, elle ajouta:
--N’est-ce pas curieux? Quand je me trouve en Suisse, je n’ai aucun
désir des montagnes, peut-être parce que tout le monde en éprouve.
Alors, je préfère flâner dans les villes, à Genève surtout. Genève,
c’est mon séjour de prédilection, parce que je m’y sens tout à fait
perdue, au milieu des cosmopolites; cela donne l’illusion de la vraie
condition des êtres.
* * * * *
Les merveilles du crépuscule commençaient à se déployer. Le ciel du
couchant brasillait en un rouge infernal; les montagnes d’Albanie: une
immensité de rêves vermeils; et le soir tombait comme un chant lointain
et désolé sur l’abandon de la mer. Nous descendîmes sur la grève, pour
participer à sa solitude. O l’éclat de perles en pure perte!--les
longues pâleurs que personne ne voit!
--Voyez, me dit l’impératrice, en me désignant deux gros nuages blancs,
qui s’étaient abattus là-haut sur le sommet d’une montagne et qui
maintenant descendaient lentement vers la mer,--ces nuages sont comme
nous; ils vont aussi à la mer, pour s’y reposer de leur existence. La
mer est comme une mère, sur le sein de laquelle on oublie tout.
Pendant qu’elle parlait ainsi, les nuages s’abaissaient de plus en plus
sur le miroir des eaux. Et le soir, cependant, les avait jonchés de
roses.
* * * * *
O la pâle lune angoissée, qui s’attarde hésitante au-dessus de la crête
des montagnes! Nous nous promenions par le péristyle, tandis que, devant
chaque colonne, les Muses, le regard tourné vers le jardin, se
dressaient, pâles et attentives, dans un demi-jour mourant, chacune
d’elles exprimant par son geste cristallisé un côté particulier de
l’universelle beauté. Nous parlions de choses qui n’avaient aucun
rapport avec cela, mais nos paroles n’étaient, à ce que je crois, que
des voiles dont nous affublions d’inestimables trésors.
Aujourd’hui j’ai lu à l’impératrice _Peer Gynt_, et d’abord le couplet
de _Solweig_:
_Maintenant tout est prêt pour la Pentecôte,_
_Cher garçon, toujours loin,--_
_Quand viendras-tu?_
* * *
_Je veux attendre, attendre,_
_Si long que ce soit encore._
Alors elle dit:
--Pourquoi l’attendre? Peut-être, n’était-il pas celui qu’elle devait
aimer et pour qui elle était née. On se trompe si souvent dans ses
jeunes années, et l’on veut faire soi-même sa destinée! Il se peut bien
que le véritable élu l’attendait, lui aussi?...
LES PELOTONS
(roulant aux pieds de Peer Gynt).
_Nous sommes des pensées,_
_Tu devais nous penser..._
PEER GYNT
(il les repousse du pied).
_J’ai abandonné ma vie à une seule._
L’impératrice:
--On ne doit pas abandonner sa vie à personne, mais la vivre en tout et
rouler avec tout.
FEUILLES SÈCHES
(que le vent emporte en tourbillon).
_Nous sommes un mot,_
_Tu devrais le dire:_
_Desséchées sans trêve, nous dûmes dépérir,_
_Nous ne sommes devenues ni couronnes_
_Ni protectrices de fruits..._
L’impératrice:
--Les feuilles sont quelque chose d’accessoire, des désirs morts oubliés
et inaccomplis, tandis que les fruits sont le but direct de la création
atteint. Homère a raison, quand il compare les hommes qui combattent
autour des héros aux feuilles de la forêt. Ils ne sont là que pour
végéter à côté des sublimes:
LES ÉPIS BRISÉS
_Nous sommes les travaux,_
_Tu devrais les exercer._
_C’en est fait de la force._
_Tu n’as pas voulu aimer._
L’impératrice dit:
--Plus magnifique que tout fait est l’inarrivé. L’inarrivé est l’état
permanent de la vérité dans le paradis de la durée éternelle, tandis que
le fait en est le bannissement dans l’instabilité... Et, pour ce qui
concerne l’amour,--il a une amère ennemie, et c’est l’Ironie.
GOUTTES DE ROSÉE
(tombant des branches).
_Nous sommes les larmes,_
_Tu devais les pleurer._
_Nous pouvions réunir_
_La haine et le désir..._
--Cette fois encore, il a tort, dit l’impératrice; je le sais par
expérience: on ne peut pleurer les vraies larmes, et celles que l’on
pleure coulent toutes en vain.
* * * * *
ELLE se tenait près de la fontaine, et prêtait l’oreille à l’eau, qui
murmurait, sans trêve ni fin. Le vent de la mer bruissait à travers les
frémissants cyprès, qui gémissaient mélodieusement comme des harpes
éoliennes--nostalgies sans souvenir. Au haut du ciel, les douces
Pléiades vibraient; et elles montaient, rapides, à travers le nocturne
éther,--et le temps s’écroulait, dans l’abîme, à jamais. Soudain elle
dit:
--Savez-vous pourquoi j’aime tant à voyager incognito? Parce que je
voudrais être comme la Terre et la Mer. Les noms que leur donnent les
hommes ne valent que pour les hommes mêmes; elles n’en gardent pas
moins leur anonymat, et là où elles sont le plus libres et le plus
solitaires, là les hommes n’atteignent pas avec leurs nomenclatures.
* * * * *
Je pense à une sentence de Ruskin: _Les plus sublimes œuvres d’art
représentent des hommes et des femmes au repos, des nuages et des
montagnes dans l’apaisement, des hommes et des femmes noblement modelés,
des montagnes et des nuages magnifiquement beaux._» Oh! quelle vérité
dans ces mots! Ici, auprès d’ELLE, je saisis cette vérité tout entière.
Tout est là devant moi, et _est, est, est_, parce que ce _fut_, parce
que ce _sera_. Et, maintenant, je sais aussi ce qu’en elle je retrouve
de ces montagnes, et de ces prés, et de ces arbres, et de ces nuages, ce
qui fait d’elle une synthèse des physionomies particulières de ces êtres
éternels: c’est le grand apaisement qui est en elle, et qui de ses
lignes émane, comme en rayons sonores de suave harmonie.
* * * * *
Excursion à Lakonès.
Aujourd’hui, refait la splendide route de Paléocastrizza. Nous passâmes
devant le couvent, puis gravîmes la côte escarpée qui derrière lui se
dresse, et le domine. Là-haut, sur le versant de la roche que voilent
des oliviers et des cyprès, nous aperçûmes le village de Lakonès, tel un
collier de perles blanches. Derrière, des rochers montent encore, cachés
sous des fleurs jaunes et lilas, mais les cimes sont nues et rondes et
lisses comme de jeunes seins. Le village de Lakonès lui-même se compose
de petites huttes misérables, badigeonnées à la chaux, qui pendent des
rochers, en nids d’oiseaux, collés les uns aux autres. Sur les toits
plats, des œillets et des géraniums mettent leur flamme fleurie, des
femmes belles et mélancoliques sont accroupies devant les portes de
leurs aériennes demeures; quelques porcs gras se chauffent au soleil,
dans les ruelles, et des chiens se précipitent vers nous et aboient avec
rage.
--«Ils ne font pas de mal! arrière! ici! _Feu!_ _Amour!_ honte sur
vous!»--et les chiens sont chassés dans les maisons par des femmes aux
yeux languides et qui sourient avec bienveillance, femmes aux vêtements
blancs, aux blancs mouchoirs de tête, aux cheveux artistement tressés
en couronnes. Toutes tiennent une quenouille à la main, comme les
suivantes de la reine Arété. Puis les hommes sortent à leur tour de
leurs pressoirs à huile, et ôtent leurs chapeaux de paille ronds,
reconnaissant l’impératrice; et tous, et toutes ils la poursuivent de
brillants regards d’admiration et de leurs bénédictions:
--«Ora kali vasilissa! Aï sto kalo! (Bonjour à toi, ô Reine! Va au
bonheur!)»
Et l’impératrice, courbant, avec une grâce de cygne, la tête, pour un
salut, glisse devant eux et disparaît dans la claire obscurité de SES
forêts.
* * * * *
Chaque fois que nous atteignons le but d’une de nos promenades,--et
c’est généralement la crête des montagnes d’où l’on a vue sur les deux
mers à la fois,--alors, c’est vraiment comme si elle faisait une entrée
triomphale dans son royaume, comme si elle devenait, pour la première
fois, _impératrice_ sur soi-même; alors c’est comme si elle portait,
elle, chagrinée et funèbre en son deuil, des vêtements radieux. Elle
devient la jeunesse et la vie même. Comme Mélusine dans sa silencieuse
piscine sylvestre, loin des regards des profanes, elle manifeste sa
forme véritable et vit sa propre vie...
* * * * *
Rencontré aujourd’hui, sur le chemin qui va du château à la baie de
Benizze, un ingénieur italien, qui était chargé de quelques réparations
à l’Achilleion et que l’impératrice connaissait déjà avant. Elle
m’ordonna de l’aborder et de lui dire en italien qu’il avait bonne mine,
qu’il avait engraissé, et que l’air du pays semblait lui faire du bien.
Je demandai:
--Votre Majesté ne parle-t-Elle pas l’italien? Votre Majesté est
pourtant la Reine de Venise.
--Ah! oui, par exemple, il y a longtemps de cela, répondit-elle, en
riant amusée, avec un geste dans le vague. L’empereur s’exprime encore
très bien en italien: c’est tout ce qui nous est resté de notre
royaume,--plus qu’il ne nous en faut. Il a bien fallu que, moi aussi,
j’apprisse la langue du _si_, mais je n’ai jamais pu me familiariser
avec elle. D’ailleurs toute ma peine eût été en pure perte.
* * * * *
A la clarté de la lune mystique, nous avons, une fois encore, fait le
pèlerinage du temple de Heine. Les oliviers au-dessus de nos têtes
palpitaient, les étoiles s’effaçaient noyées dans des brumes de rêve.
L’impératrice, pendant quelques instants, se tint muette devant le cher
marbre lassé et nostalgique qui représente le poète,--et nous revînmes
sans plus parler.
* * * * *
De la nuit tiède, déployée vaporeusement, tel un voile torpide, sur le
feuillage des arbres et sur les buissons à nos pieds. Les Muses toutes
scintillaient: sous la ruisselante clarté, on eût dit qu’elles
bougeaient. Dans le lointain des jardins brillaient les nymphes
blanches. La blanche lune, la lune enamourée se tenait, vibrante, au
haut du ciel.
--Quel calme, Majesté! La lune ne peut en détourner ses yeux!
--Il ne faut pas parler, dit-elle, tout est si silencieux afin
qu’_Endymion_ ne s’éveille point.
* * * * *
ELLE est la plus esseulée de toutes les esseulées. Il ne faut pas
prendre cela uniquement au sens symbolique. De temps à autre, et par
certains intervalles périodiques, c’est une nécessité, pour elle presque
une fonction vitale, de s’isoler même extérieurement. Elle a le presque
douloureux désir d’être seule, et de rêver face à face avec les forces
secrètes de son âme. Alors elle s’en va en des oasis de solitude, où
personne n’a d’accès. Dès cinq heures du matin, elle parcourt les
jardins du _château d’Achille_; tout dort, elle seule veille et vague
par les limpides tranquillités qui l’entourent... Hier, je me suis levé
au petit jour, et me suis rendu--sans trop savoir pourquoi--par
l’_escalier des dieux_, sur la _terrasse d’Hermès_. Un blanchâtre reflet
à l’est surgissait, derrière les croupes noires des montagnes, dont les
bases immergeaient dans les ténèbres de leurs propres ombres. De la mer
(on la devinait, plus qu’on ne la voyait, en une immense pâleur noyée)
montaient les humides fraîcheurs matinales. Au ciel, presque toutes les
étoiles s’étaient éteintes; une seule, d’une terrifiante grandeur et
magnificence, flambait au zénith: Sirius, semblable plutôt à un petit
soleil tout blanc, qui s’enflait en clarté et puis s’affaissait sur
soi-même. Au-dessous de l’astre, se dressait, dans la palpitante et
glaciale pénombre, la silhouette d’un grand cyprès noir, dont le faîte,
sous un souffle de brise que l’on ne sentait ni n’entendait, légèrement
se balançait... Soudain ELLE m’apparut, glissant comme une ombre furtive
entre les colonnes du blanc palais. Je fus extrêmement surpris de la
trouver là à cette heure, et je voulus me retirer; mais elle s’approcha,
rapide, pareille à un ange noir qui aurait à défendre un paradis, et me
dit:
--Je suis toujours ici avant le lever du soleil, pour voir comme tout
s’éveille. Il ne faudra jamais plus venir ici à cette heure; c’est le
seul moment où je sois tout à fait seule.
Je m’éloignai en silence; j’étais effaré et comme perdu dans un rêve:
c’était comme si j’avais vécu le conte de Mélusine.
* * * * *
Aujourd’hui encore nous avons été sur l’_Aja-Kyriaki_.
--C’est ici seulement que je me plais tout à fait, dit l’impératrice.
Ici je pourrais même renier mon principe et rester attachée pour
toujours à cette motte de terre.--La mer, aujourd’hui, est comme un lac,
dit-elle au bout d’un instant, et elle sourit. Je me sens si bien chez
moi ici que je ne puis m’empêcher de penser au lac de Starnberg et à
Possenhofen.
Je me dis: «Voilà qu’un souvenir d’enfance a fait sourire son âme.» Il
était poignant de penser que celle qui habitait maintenant les sombres
halles de la compréhension, là où la créature humaine, à vrai dire, est
à sa fin, avait été, elle aussi, jadis, une enfant, et avait joué avec
ses sœurs sur la chère rive verdoyante de ce lac qui exerçait sur elle
et sur toute sa race une tragique fascination. «En vérité elle n’a
jamais cessé d’être ce qu’elle était, pensai-je à part moi; de son lac
elle a, de même que ses sœurs, reçu ce pressentiment de périr noyée.
Puis, avec les années, de ce lac, pour elle, la mer s’est déployée.»
* * * * *
Nouvelle promenade sur la grève.
ELLE dit:
--La mer est mon confesseur, auquel je dois recourir tous les jours.
Elle me rend la jeunesse, parce qu’elle enlève de moi tout ce qui est
étranger et me donne ses pensées--seule jeunesse immortelle. La mer
elle-même ne peut mourir, et c’est pourquoi elle rajeunit tout autour
d’elle. D’elle me vient toute sagesse. A Gödöllö aussi il y a un arbre
qui est le meilleur ami que j’aie dans ce monde. Chaque fois que
j’arrive là-bas, et avant de repartir, je vais le trouver, et nous nous
regardons quelques minutes en silence: il est le confident de ma vie;
il sait tout ce qui est en moi, et tout ce qui arrive dans l’intervalle
de mes visites, tandis que nous sommes séparés; et il ne le dira à
personne.
* * * * *