Marché, aujourd’hui, pendant une grande partie de la journée, à travers

l’île, jusqu’à la côte occidentale où il y a un très vieux monastère, il

est bâti presque dans la mer, sur un rocheux et abrupt promontoire, qui

ne tient à l’île même que par une étroite bande de terre.

_Paléocastrizza_ (c’est son nom) signifie: _Celle_ (la Vierge) _du vieux

château_. Sur une crête de granits, derrière la falaise du couvent et

dominant celui-ci, se dressent, comme désespérément penchées sur la mer,

les ruines d’un vieux château fort des despotes byzantins de l’Epire:

_Angelokastron_ (le château des Angeli). Et ces ruines font l’effet de

planer dans les airs.

Quand nos yeux les découvrirent, je dis à l’impératrice:

--Des galeries et des tourelles de ce château, Majesté, d’infortunées

princesses ont, durant des années, exhalé leurs soupirs par-dessus la

mer d’occident...

--M. de Warsberg, au contraire, à l’aspect de ces ruines, rêvait d’un

_château des anges_, dit l’impératrice en souriant. Autant de _seigneurs

de la création_--autant de romances...

Et nous voilà rentrés, de nouveau, dans le bois d’oliviers. Dès que l’on

quitte les grandes routes, on revient toujours sous les oliviers sacrés,

qui poussent comme il y a des milliers d’années, toujours sur la même

glèbe aimée, toujours dans le voisinage de la mer haletante. Cheminé

longtemps,--une heure, quatre heures, je ne sais; durant nos

promenades, je n’ai jamais eu la moindre notion du temps. Il y a un

charme très indicible à errer ainsi, pendant des heures, dans ce

demi-jour chaud et frémissant, entre ces troncs d’arbres tordus et comme

agités par la pensée, sur le gazon parsemé d’innombrables marguerites

qui se tiennent toutes ensemble, pareilles à des îles de jeunes

ravissements au milieu de la sombre mer de la vie, où de temps à autre

de jaunes taches de soleil mettent comme un déchaînement d’allégresse.

Ce sentiment du voisinage immédiat du soleil, aux regards duquel, même

se trouvant dans l’ombre la plus frileuse du bois, on ne se dérobe

jamais complètement, rend heureux. Quelle différence entre cette forêt

et celle où Dante pénétra, à mi-chemin de la vie!

_Eh quanto a dir qual era è cosa dura_

_Questa selva selvaggia aspra e forte,_

_Che nel pensier rinnuova la paura!_[H]

Ici, il n’y avait ni crainte ni peur. Comme en réponse aux vers de

Dante, des essaims de papillons blancs et jaunes et bleus et couleur de

feu tourbillonnaient de temps à autre devant nous, d’un coup d’ailes

muet et effréné, comme dans le vertige d’une trop forte joie, passant

d’une île de fleurs à une autre île de fleurs, attendus partout avec

délices, en des abandons d’extase. Et partout des moutons paissant, et

des bergers, et des femmes qui font la cueillette des olives, troussées

comme les femmes du temps d’Homère, avec des voiles blancs attachés

autour de la tête et des cheveux noirs artistement tressés en couronnes;

elles réunissent, en gros tas, sous les arbres, les olives tombées. Et

les voilà qui tout d’un coup, tout inopinément, elles commencent à

chanter toutes en chœur, chacune du pied de l’arbre où elle se trouve;

et les sons liquides flottent, et ils fondent en ondes, pour ensuite

déborder en un lac de claire mélodie. Qu’il est vieux ce chant, et

monotone et triste, comme la première grisaille de l’aube! Mais les

arbres semblent s’y être habitués depuis le temps du grand Pan, d’alors

qu’ils l’entendaient de la bouche des nymphes mêmes; et cela évoque

aussi étrangement les chants liturgiques de l’Eglise grecque, qui, du

reste, ne sont autre chose que ces vieux et païens Péans à la

glorification de la source de notre vie. De pareils sons primordiaux

agissent souvent comme une révélation d’impénétrables mystères, comme

s’ils ouvraient un chemin dans les domaines cachés de notre être: je

devinais cet abîme de la vie, où se rencontrent langueur, tristesse et

joie, et d’où l’essence de notre nature, traduite en un langage

intérieur, monte en un chant immortel.

De toutes ces choses, des vagues de félicité s’épandaient sur nous; mais

elles se brisaient contre SA forme noire. Rien ne saurait égaler en

désolation la discordance de sa sombre apparition au milieu de ces

claires et printanières joies. J’ai souvent, en pareil cas, le sentiment

qu’elle ne voyage si désespérément que pour s’évader de l’atmosphère qui

l’enserre: sans doute elle croit en céder quelque peu aux choses, et

recevoir d’elles du parfum et de la lumière, en échange.

Quand les femmes ne chantaient pas, on entendait le sifflement des

merles et des mésanges résonner par la forêt.

--Que toutes ces choses, les oiseaux, les femmes et les arbres, sont

instinctives et libres! dis-je à l’impératrice. Que si ces femmes ou les

oiseaux chantent, c’est tout un: sans trop savoir pourquoi, les unes et

les autres le font ainsi, parce qu’il en doit être ainsi, et leur chant

vient d’une vivante profondeur (de même naissent du sang d’Adonis le

crocus et l’anémone)... Ce sont des hérauts qui annoncent une chose

exquise, et qui, tous, disent la même chose. Alors je crois de plus en

plus aux contes où les oiseaux parlent si sensément et prédisent aux

hommes leur destinée.

Et l’impératrice, en réponse, avec, dans ses yeux, la lueur d’un

sourire:

--_Hei, Siegfried erschlug nun den schlimmen Zwerg..._

_Lustig im Leid sing’ ich von Liebe,_

_Wonnig im Weh’ web ich mein Lied,_

_Nur Sehnende kennen den Sinn[I]..._

--Votre Majesté ne croit-Elle pas, dis-je, que le chant est naturel aux

hommes, comme aux pins de la forêt, et aux vagues de la mer?

--Quand j’ai entendu la Patti, la Nilsson et la Lucca, j’en ai eu

l’impression que nous autres, nous avons perdu ce que tous les êtres

dans le monde possèdent encore. Nous avons désappris de chanter, comme

on peut aussi désapprendre de sourire.

--Je le crois aussi, Majesté. Toutes les choses ont l’euphonie en soi,

comme un élément de leur nature, et même plus: elle est l’essence de

leur entité. Mais il y a aussi une intérieure mélodie, Majesté, que

l’ouïe ne perçoit guère. Ne pourrait-on dire que les lignes du corps

humain chantent, elles aussi? De tout notre être, le chant monte, comme

un encens, vers l’âme de soleil éternelle.

--Mais nous avons perdu la sérénité des lignes. La vie projette de

sinistres ombres, et, derrière elles, souffle, pérennel, un grand vent

de détresse.

Je dis:

--Baudelaire a deviné Votre Majesté, quand il a écrit:

_Je hais le mouvement qui déplace les lignes,_

_Et jamais je ne ris et jamais je ne pleure._

--Il avait bien raison, répondit-elle. Le rire et les pleurs sont comme

des cendres, sous lesquelles étouffe le brasier de notre âme...

Soudain, à travers le feuillage tremblant des rameaux d’olivier, nous

devinâmes une lueur, plus délicieuse encore que l’azur de l’éther ou que

l’ivresse du soleil dans les arbres: la mer!--l’autre mer, celle de

l’occident, que l’on n’aperçoit pas du côté phéacien de l’île, mais dont

le voisinage est sensible, toujours. Bientôt, sur la hauteur, on l’a

devant soi, étendue au loin, et vide jusqu’au bout du ciel, très

invraisemblablement bleue, plus bleue que le bleu ciel, plus bleue que

toute idée de bleu, et plus heureuse que toute félicité.

--Ne parlons pas ici, il nous faut être aux écoutes, dit l’impératrice.

Alors, nous prêtons l’oreille à une sorte de symphonie qui nous baigne,

et aux doux accords qui, en notre âme, lui répondent.

La mer ici flamboie, comme en un foyer d’incandescence de sa passion,

pareille à du métal blanc en fusion, mais tout autour de cet aveuglant

incendie, et plus loin encore, aussi loin que l’œil peut arriver, il y

a, épandue, inconcevable, cette immense désolation bleue qui recèle en

soi tant de volupté. Et des rochers, d’en haut, s’écroulent, comme pour

accomplir un destin tragique, et d’autres blocs de granit se poussent

dans l’abîme, les uns sur les autres, forment de petites falaises

sinistres, de rigides mornes de désolation, se précipitent en

promontoires affolés, étouffent leur sauvage ardeur dans la limpide

fraîcheur des flots. Tout ici est agité d’un vertige ménadique,

bouleversé par une rage de désirs sans nom et sans limites. Et une

lumière de fantasmagorie, rose et dorée, s’entremêle, sur toute

l’étendue de cette chaotique rive, avec de violentes ombres violettes

qui gisent, vibrantes, presque comme des êtres corporels, qui ont une

attirance mystérieuse; et le lumineux éclat, et les ombres de mystère se

fondent ensemble en un chant velouté et couleur d’hortensia, en un chant

d’apothéose.

--Quel contraste avec l’autre rive! dit l’impératrice; là-bas rien ne

veut s’éveiller de son assoupissement.

--Là-bas habitent les bienheureux Phéaciens, dis-je, mais ici Pan est

chez lui.

--Et voilà que nous apportons ici une dissonance, nous mesquins,

dit-elle. Et cependant tout cela appartient à notre âme, ajouta-t-elle,

et convient à notre esprit: cette mer, toute, immense, silencieuse ou

passionnée--mais il est des heures où cette mer même tarit tout à fait.

Entre les rochers sombres d’étroites petites baies s’ouvraient, qui se

chauffaient au soleil, lumineuses et paisibles. Ici la mer reposait, la

grande insatiable, celle qui avait rongé ces granits géants, et qui

caressait maintenant leurs seins de pierre roses; et elle s’insinuait

dans ces trous de pierre et de sable et se retirait, de nouveau, en

petites vagues sautillantes qui se retournaient dans chaque coin et

faisaient des bonds capricieux, qui glissaient partout, baisers sur une

figure aimée, qui, en un allègre et tendre gazouillement, se

chuchotaient des choses inouïes et délicieusement troublantes. Une

irrésistible et presque douloureuse fascination émanait de ces conques

mystiques de volupté, sur lesquelles le grand midi couvait. Dans ces

secrets brasiers, les pierres sombres et roses tombaient toujours de

nouveau, victimes de leur implacable ennemie et persécutrice. Au fond de

l’eau, il y avait des assombrissements qui étaient des algues, souples

cheveux de verdure, qui flottaient, qui se berçaient mollement, et

fluctuaient, en languides convulsions comme en des rêves de luxure, et

jouaient avec les rayons du soleil qu’ils avaient saisis. Et le chemin

descendit vers la grève. Alors nous voilà, au niveau des flots, foulant

un gravier fin et humide, les ronds galets, chauds et d’une aveuglante

blancheur, les couches épaisses et argentées de varech desséché. D’ici

vue, la mer était tout autre: c’était un serein et pur front d’où une

main aimante avait chassé tout souci et tout désir, et elle respirait

tout doucement, cette mer de bonheur, et son haleine était la joie

elle-même. Aussi elle était d’une autre couleur, toute en nacre vert

clair, et les vagues qui, de temps en temps, essayaient de mouiller nos

pieds, étaient comme un frais rire d’enfants lutins. Et pas une voile en

vue--c’était la mer toute seule, pour soi, avec son haleine. Soudain

nous aperçûmes le couvent devant nous, haut perché sur un cap.

Le couvent: un assemblage de vieux petits bâtiments les uns aux autres

collés, enchevêtrés, sous une couche uniforme de crépi blanc et dominés

par une coupole à tuiles, toute petite et ronde, une toute petite cour

pavée, une toute petite église byzantine au fond de celle-ci, et sa

porte grande ouverte. Deux moines se trouvaient dans la cour. L’un était

assis sur une corniche de pierre, maçonnée autour du tronc d’un vieil

olivier; il tenait une écuelle d’argile sur ses genoux et épluchait des

lentilles. L’autre allait vers la basilique à pas lents et inégaux,

balançant un balai dans sa main.

Tout autour de la cour, d’autres petits bâtiments s’entassaient,

échaffaudés les uns sur les autres, des greniers et des granges avec les

cellules des moines qui s’ouvraient sur une petite galerie de bois

pourri. Un escalier branlant y conduisait. Et tout cela était si vieux,

si vieux, si abîmé en soi-même, dans son immense abandon! Mais en cette

caducité et en cet isolement, aussi, l’éternité de ces choses gisait, et

par cela même elles donnaient une notion plus intense de la pérennité

des sentiments, dont elles étaient l’expression, que les plus puissants

monuments de l’architecture ecclésiastique. L’impératrice entra dans

l’église, derrière le moine qui tenait le balai. Tout au fond, il y

avait une vieille iconostase de bois, dont les dorures étaient toutes

noircies. Devant les saintes icones rembrunies, dont on ne discernait

plus que des yeux blancs au milieu des plats d’or des auréoles,

brûlaient, dans des lampes d’argent suspendues à des chaînes, de petites

flammes de veilleuses, rouges et vertes, tendrement atténuées et

rêveuses, clignant, en un cristallin délice, de l’œil et s’affaissant

sur elles-mêmes, de langueur, pour, de nouveau, se relever en une fluide

désolation. Cela sentait les cierges de cire de miel, éteints, le vieux

bois vermoulu, la poussière et la pourriture. Nulle part et jamais l’on

n’aurait eu si fortement l’impression d’être transporté en arrière dans

le passé de l’âme. D’une lucarne sous la coupole, un jet de clair et

vibrant soleil tombait, obliquement, sur une stalle de bois sculpté,

tout polie par l’usage; et elle ne voulait pas s’évanouir cette gerbe de

lumière: c’était comme si avec émerveillement elle eût plongé dans les

mystères d’un monde insoupçonné et incompréhensible. Qu’il était loin ce

passé qui rayonnait de toutes ces choses, et, pourtant, qu’il était

présent! L’impératrice alluma de sa main deux petits cierges devant la

Mère de Dieu. Nos pas retentissaient sur les dalles comme des pas

d’intrus. Il semblait que ce bruit tombât du haut de la silencieuse

coupole. Nous ressortîmes dans la cour. Là aussi, un silence inouï

pesait, comme si toutes ces choses qui se tenaient autour, immobiles,

fussent expirées, depuis mille ans, de leur désolation. Soudain, un

frais souffle de vent vint de la montagne aux ruines, et remplit la cour

du couvent d’un encens de sauge et de thym. Le moine à l’écuelle de

lentilles avait disparu de sa corniche. Et voilà justement qu’il

revenait à notre rencontre avec un autre qui, apparemment, était le

prieur. Celui-ci offrit à l’impératrice de prendre quelques

rafraîchissements. Avant même qu’elle n’eût pu répondre, le moine

s’éloigna, et bientôt, réapparut avec un plateau où il y avait de la

confiture de coing. Le prieur, cependant, tenait dans ses mains son haut

bonnet de feutre noir. L’impératrice le pria de se couvrir. Elle lui

demanda s’il était content ici.

--Dieu soit loué, dit-il, en caressant sa blanche barbe. Nous vivons

comme cela vient et comme il plaît à Dieu. Que faut-il de plus à l’homme

pour louer Dieu. Gloire à _Sa Grâce_![J]

--Allez-vous souvent en ville?

--Si fait! ô très splendide Reine. On est bien obligé de se rendre de

temps en temps à la ville, pour faire des achats. Nous restons des

hommes, et le corps a froid et a faim. Mais que ferions-nous, nous

autres, à la ville? Je ne dis pas que cela n’est pas beau là-bas dans le

_grand pays_, mais ici il fait bon aussi, et mieux encore.

--Et je vous dis, répondit l’impératrice, que vous avez choisi la

meilleure part.

Puis elle goûta aux rafraîchissements et but un verre d’eau, d’un seul

trait. Sur quoi elle demanda au prieur:

--Où prenez-vous cette eau? Elle est bien bonne et très fraîche.

Vient-elle d’une source ou du puits?

--Elle ne vient pas du puits, Votre Royauté. D’habitude nous buvons de

l’eau du puits en été, mais aujourd’hui nous en avons justement fait

chercher à la source, à un quart d’heure d’ici, dans la forêt.

--Est-ce la seule source aux environs?

--La seule, Votre Royauté. Elle est tout à fait cachée; on l’entend,

mais on ne la voit point. Il n’y a que les oiseaux qui viennent y boire.

--Ne pouvez-vous pas m’indiquer où elle se trouve?

--Certes, certes. Le frère Basilius accompagnera votre Royauté.

--J’irai une autre fois, dit l’impératrice, et alors je vous prierai de

m’y faire conduire. Je dois bien une visite de remerciement à la source,

puisque son eau était si bonne.

Puis elle tendit au prieur un présent considérable pour son église; il

le reçut avec des bénédictions. Lui et les deux autres moines

accompagnèrent l’impératrice jusqu’à la porte. Je me retournai encore

une fois, et vis les moines sur le seuil de leur silencieuse demeure, au

moment où, en y rentrant, ils allaient disparaître à nos regards. Alors,

sur leurs visages, je crus saisir une lueur, et il me sembla que leurs

traits se contractaient comme si leurs yeux fussent éblouis, bien qu’il

n’y eût plus là de soleil.

* * * * *

Le soir approchait quand nous revînmes à la maison. La mer, un immense

ravissement rosé, comme si elle eût été semée de feuilles de roses! Et

quel enchantement de couleurs sur les montagnes solitaires du lointain!

En bas, des violettes et de nocturnes iris; aux sommets, un ineffable

sourire vermeil, tel un parfum en soi-même incandescent; et, pour fond,

une autre mer de soie vert pâle, plus lumineuse, plus exquise encore que

la vraie mer... Dans le bois d’oliviers la lumière déjà se mourait.

L’heure magique du crépuscule s’affaissait lentement sur les forêts,

qu’elle enveloppait de ses bleus voiles de fantasmagorie; mais sous les

faîtes des arbres il faisait nuit, comme au fond de la mer.

--Ce silence, cette suspension de toute vie, enivrent. Quelque chose en

nous s’embrase, tandis que tout s’éteint autour de nous, dit

l’impératrice.

Nous passâmes devant une hutte, située un peu à l’écart d’une petite

ferme, au milieu de grands arbres dont les troncs noirs se dressaient

dans l’air comme des fantômes. Une faible lueur tombait d’une porte

ouverte dans la forêt assombrie. Soudain un cri, un seul cri strident et

prolongé, trancha l’air,--un cri qui ne se pouvait comparer à rien, qui

surpassait toute terreur en épouvante, toute épée en tranchant; et il se

cassa, mais l’air en vibra. Puis il jaillit de nouveau, et avec lui tout

un chœur de sons gémissants, tous sur le même ton, longuement soutenus

et plaintifs,--et qui soudain, en même temps, s’affaissèrent, se

déchirèrent en deux, de haut en bas, comme des morceaux de toile et

s’évanouirent.

C’était une lamentation de plusieurs femmes, et elle venait de la hutte

éclairée... Une pause--puis la complainte reprit, de nouveau, plus

puissante, pour se rompre une fois encore. Cette pause était comme la

suspension passagère du souffle tempétueux de la mer. Un furibond

déferlement musical. Le bois entier s’emplissait de ce mugissement, qui

se heurtait et se brisait contre les troncs des arbres. Et au-dessus de

ce flot sauvage, mais indiciblement suave, qui montait et baissait comme

la mer, monotone, avec ses quelques notes toujours les mêmes, s’élevait

de temps en temps, tel un récif aigu que les vagues parfois recouvrent

et qui pourtant ne disparaît jamais d’au milieu d’elles, une voix

unique, cette voix qui à rien ne pouvait se comparer, qui surpassait

toute terreur en épouvante et toute épée en tranchant; devant elle

toutes les autres voix cédaient, s’épuisant contre son âpre impétuosité,

et lorsque, restée seule, telle une âme en peine, elle se déchirait, les

arbres tous frissonnaient; mais ensuite, de nouveau, les autres voix

survenaient, en roulant leurs vagues, comme pour se lamenter sur la voix

unique, solitaire, inaccessible.

--Qu’est-ce que c’est? Qu’est-ce que c’est? demanda l’impératrice, dès

que le premier son eût atteint son oreille, sur un ton d’épouvante, et

d’une voix que je ne lui connaissais pas. Allez, voyez ce qui est

arrivé.

En moi aussi, il y eut quelque chose de glacé, subitement. Je m’avançai

vers la maison jusque dans la traînée de la lumière et jetai un regard

dans l’intérieur! Une pièce étouffée, avec un fond de ténèbres. En

avant, sur le sol de terre battue, plusieurs femmes étaient accroupies

en cercle. Une archaïque ampoule à huile, dont la flamme étouffait dans

sa propre fumée, jetait sur leurs visages des taches d’une lueur rouge

sombre, que dévoraient des langues d’ombre avidement dardées, sans

cesse. Dans le fond, quelque chose de blanc gisait, étendu tout du long

sur un lit. Une vieille femme, ses cheveux gris en désordre, était

affaissée au milieu du cercle que formaient les autres femmes, et criait

de toute la force de ses poumons, se cassant en deux, battant son visage

contre la terre, lacérant ses joues de ses ongles; dans ce hurlement on

saisissait des fragments de mots broyés, roulant comme des cailloux...

Lorsque sa voix atteignait au paroxysme, elle s’interrompait tout à

coup, comme si elle n’avait aucune raison de crier, et alors, elle

promenait autour d’elle des regards indifférents. Les autres en

faisaient autant. On eût dit que d’un abîme qui existerait là, quelque

part, pour soi-même, ces sons effroyables montaient, bouillonnaient en

chacune de ces formes humaines et puis en débordaient... Je revins vers

l’impératrice et lui dis:

--Quelqu’un est mort: c’est la plainte mortuaire des Grecs.

Et, comme elle me demandait qui était mort, je lui dis:

--A ce qu’il me semble, c’est une vieille femme qui gît sur le lit (mais

j’étais convaincu qu’une mère pleurait son fils mort).

--Voilà que vous vous trompez, répondit l’impératrice d’une voix toute

basse (au son de laquelle je m’imaginai, sans avoir besoin de lever les

yeux sur elle, son visage ravagé par une indicible douleur), ce doit

être un enfant de cette femme qui crie plus horriblement que toutes les

autres,--peut-être son fils. Allez vous informer encore une fois.

Mais elle me rappela aussitôt.

--Non, ce n’est pas la peine, je sais que c’est son fils... Et nous

continuâmes notre chemin. Après quelques instants de silence, tout à

coup elle dit:

--Pour cette femme, plus rien, plus rien que cela, plus de place en elle

pour autre chose que ce soit. Maintenant elle épuise toute son âme

d’autrefois.

Après ces mots tremblants, elle se tut pour toute la soirée. De plus en

plus nous nous éloignâmes de ce sinistre océan de souffrance, mais le

plaintif déferlement continua à nous poursuivre de loin. Maintenant il

semblait qu’il fût devenu plus faible, comme lassé, et ses coups isolés

se noyaient l’un dans l’autre. Maintenant aussi un écho s’était élevé

dans mon âme, et il retentissait plus haut que le mugissement de ces

lames lointaines... Les arbres, au-dessus, étaient silencieux, pas une

feuille ne remuait... Soudain les grillons commencèrent à grésillonner,

d’abord un au loin, ensuite plusieurs près de nous, tous ensemble, voix

délicates et fines, qui bientôt, résonnèrent dans le silence douces et

tristes, par centaines, en chœur, comme en une haleine unique,

inextinguible, reprenant toujours à nouveau. L’ensorcellement était

rompu. Un souffle d’air délicieusement frais se jeta sur le faîte des

oliviers; des milliers de voix se firent entendre en des murmures

mystérieux, et les premières étoiles apparurent, vertes et

bienheureuses, à travers les voiles de feuillage qui tremblaient.

* * * * *

Nous causions aujourd’hui de l’_Anna Karénine_, de Tolstoï, dont je

venais de lire quelques passages à l’impératrice.

Elle me dit:

--Le bonheur que les hommes cherchent dans la vérité et demandent à la

vérité, est soumis à des lois tragiques. Nous vivons au bord d’un abîme

de misère et de douleur, que le mensonge de la morale sociale a creusé.

C’est l’abîme entre notre état d’aujourd’hui et cet autre, dans lequel

nous devrions nous trouver. Un abîme reste toujours un abîme. Dès que

nous voulons le franchir, nous nous y précipitons et nous y fracassons.

Quand ce gouffre sera une fois rempli de souffrance humaine et de

cadavres de bonheur, alors on le traversera sans danger.

* * * * *

De _l’île de la mort_, nous sommes revenus à la rive du havre hylléen.

Une eau dormante qui suinte du sol rend ici toute la côte impraticable.

Le soir argentait les marais qui luisaient à travers des joncs noirs,

comme derrière de funèbres voiles. Un de ces petits lacs blêmes était

couvert de nymphées. Nous dûmes contourner sa rive pour prendre pied sur

un sol ferme. Et alors nous vîmes les nénuphars, qui, l’un après

l’autre, fermaient leurs calices et plongeaient. Un parfum d’une âpre et

grisante douceur planait, comme une lourde nuée somnolente, sur ces

fleurs qui s’évanouissaient. Au fond du lac, des têtes de roseaux se

discernaient,--floraisons rouge sombre.

--Il faut nous en aller, dit l’impératrice; cette fragrance, ici, donne

mal à la tête.

--Les nymphées exhalent leur âme, Majesté, avant de s’abîmer dans

l’empire de Perséphoné.

Élisabeth de Bavière, Impératrice d'Autriche Pages de journal, impressions, conversations, souvenirs · 第 8 / 12 段