--Cela s’en ira aussi--et les citrons, après, sont fort aigres.
Je me tus, comme pris dans une nuée de choses obscures, dont je savais
seulement que c’était un bonheur de s’y abîmer.
Et mes pensées indiscernées, flottantes, s’effeuillaient, muettes, sur
ses mains royales comme ces pétales des fleurs blanches qui, sans un
souffle de vent, tombaient sur la terre maternelle, silencieusement et
sans trêve.
* * * * *
ELLE me fit voir tout le château, pièce par pièce. C’était comme en un
conte de fées, ce qu’elle me montrait, et qu’elle me le montrât,
ELLE-même. Ainsi font les bonnes fées pour de jeunes pâtres égarés.
Le palais est bâti dans la montagne même--la façade de trois étages,
tandis que, du côté opposé, un étage unique donne sur une vaste terrasse
plantée d’arbres séculaires. La façade est tournée vers la grand’route
qui, de Corfou, en passant par le blanc village de Gasturi et par devant
le château, descend vers Benizze, sur le rivage. Un blanc mur de
clôture, très haut, et l’épais voile de feuilles des oliviers écartent
les regards des curieux.
--Les Anglais sont désespérés, dit l’impératrice, parce qu’ils restent
postés pendant des heures sur la colline d’en face, sans arriver à rien
voir.
Une large grille de fer, avec, au-dessus, l’inscription: ΑΧΙΛΛΕΙΟΝ,
s’ouvre sur la route. Une rampe monte doucement vers le portique en
saillie du château, où d’énormes colonnes supportent une large véranda
de marbre; sur le parapet de celle-ci, à chaque coin, se dressent
d’aussi marmoréens centaures. Le second et le troisième étage sont bâtis
à retrait, ce qui donne place à deux loggias, à droite et à gauche de la
véranda centrale--la _véranda des centaures_, à laquelle elles se
relient. De leur côté, les élégantes colonnes jumelles des loggias
soutiennent des balcons correspondant à l’étage supérieur. Et sur la
balustrade de ces balcons, à chaque coin, des figures de bronze encore,
femmes noires parées de bijoux d’or, qui de leurs bras levés tiennent
des globes à lumière électrique. Sur toute la longueur du château, du
côté tourné vers l’intérieur de l’île, une longue véranda court
également, avec vue sur Gasturi et sur Aji-Deka--autre village
pittoresque à mi-hauteur du symétrique dôme de montagne qui porte le
même nom; et un Hermès, ailé, le kerykeion dans sa main, semble prêt à
s’envoler de l’extrême bord de la balustrade, par-dessus le bois
d’oliviers.
Longtemps je me tins là, à contempler le repos de ces lignes.
_Lange stand bewundernd der herrliche Dulder Odysseus_,
dit l’impératrice, citant un vers d’Homère...
Du portique nous passâmes à l’atrium ouvert: pièce haute et délicieuse
de fraîcheur, supportée par des colonnes qui, en leur partie inférieure,
sont drapées de velours pourpre; le long des blancs murs en marbre poli,
encore du purpural velours qui, lourd, retombe; et des glaces aussi
hautes et larges que la muraille reflètent la rayonnante ardeur de ces
étoffes. Des deux côtés de l’escalier se dressent des vases gigantesques
de bronze et de porcelaine, avec des palmiers en éventail, hauts
jusqu’au plafond orné de fresques, où sont représentées des danses de
nymphes; de ces vases, encore, d’artistiques fleurs de verre jaillissent
qui, chaque soir, exhalent un encens de lumière. A droite et à gauche,
de doubles portes, _bien jointes_, selon l’homérique dit, mènent à
d’autres pièces: ce sont la salle à manger et la salle de jeu, et ma
chambre à moi, qui se trouve là aussi. Une autre petite pièce, à droite,
en entrant de l’atrium, est arrangée en chapelle; sur l’autel, dans une
niche, est posée _Notre-Dame de la Garde_, la statue de la patronne
marseillaise des marins.
--Je l’ai apportée moi-même de Marseille, dit l’impératrice, c’est la
protectrice de tous les gens de mer.
Un escalier de marbre, orné de statues de Vénus, d’Artémis et de beaux
adolescents, conduit de la rampe et du jardin d’en bas aux jardins en
terrasse d’en haut.
Un péristyle tout en marbre borde l’édifice, qui s’ouvre sur la
terrasse. Une longue suite de colonnes en rectangle, supportant le toit,
teintes à leur partie inférieure de cinabre, les chapiteaux richement
dorés et peints en bleu et en rouge. Blanches, elles se détachent
merveilleusement sur le mur pompéien du fond, vermillonné, semé de
grands médaillons à fresque où sont représentés des sujets de fables
antiques, Apollon avec Daphné, Thésée et Ariane, Homère aveugle
rhapsode, Esope le fabuliste et des vues de paysages odysséens aussi.
Contre le mur, toute une série d’hermès avec des bustes, pour la plupart
antiques, de philosophes, de sages et d’orateurs que l’impératrice
particulièrement affectionne. A l’autre bout de la longue aile du
péristyle, côté du nord et de la mer, une figure de marbre s’enlève
éblouissante de blancheur, _Péri_, fée de lumière, qui, sur une aile de
cygne, glisse au-dessus de l’onde, et sur son sein presse l’enfant-homme
endormi. Quand nous passâmes devant la marmoréenne fée, l’impératrice
s’arrêta et resta plongée, pour quelques minutes, en sa contemplation.
--Je viens la voir tous les jours, dit-elle, à l’aube, et, le soir, à
l’heure du crépuscule.
Devant chaque colonne du péristyle, se tiennent des muses de marbre
aussi, grandeur naturelle, avec, à leur tête, Apollon Musagète.
L’impératrice me conduisit à chacune d’elles, comme si elle voulait me
présenter.
--La plupart sont des antiques, dit-elle; je les ai fait acheter à
Rome. Elles appartenaient, avant, au prince Borghèse; mais il a fait
banqueroute et alors il a dû aliéner ses dieux. N’est-ce pas que c’est
affreux, qu’aujourd’hui les dieux mêmes sont les esclaves vénaux de
l’argent.
Tout près d’Apollon, dans le cercle des Piérides, il y a une autre
statue, que je reconnus pour la _troisième danseuse_ de Canova, et dont
on dit, comme de la _Venus victrix_, qu’elle représente Pauline
Borghèse, la sœur favorite de Napoléon.
--J’ai amené aux Muses une nouvelle compagne, dit l’impératrice;
j’espère qu’elles l’auront bien accueillie. Apollon, tout au moins, la
regarde fort tendrement. Le péristyle est mon nouvel Olympe.
Des lampes antiques, ampoules plutôt, figurées de dauphins et de
tritons, et avec globes de cristal en formes de fleurs, descendent de
l’architrave, suspendues par des chaînes, entre les colonnes du
péristyle; une seule marche pour descendre du péristyle sur la
terrasse-jardin.
--Ce jardin a nom _le jardin des Muses_, m’avisa l’impératrice. Ici,
sans nul doute, des poèmes en foule vous viendront à l’esprit.
Il y avait là des cyprès, vieux de plusieurs siècles, en une attitude
raide, hiératique, et aussi des magnolias, épanouis alors en géantes
fleurs de rêve, et de sauvages oliviers encore, qui, pour la première
fois, me révélèrent, si profondément, tout le divin qu’ils incorporent
et symbolisent.
--Je les ai laissés là exprès, dit-elle, parce que sur l’Acropole il y
avait aussi des oliviers consacrés à Pallas Athéné. Ici ils remplissent
une haute mission: ils sont chargés de retenir à leurs sommets tous les
rayons de soleil en filets qui glissent si désespérément le long des
cyprès.
Au milieu d’heureux parterres, pleins de roses et de hyacinthes qui
rendent leurs odorantes âmes en une mort extatique, se trouve une
fontaine avec un dauphin lançant un jet d’eau. Et un noir satyre, qui
sur ses épaules, à califourchon, porte Dionysos enfant, prête l’oreille
à l’eau éloquente. Nous nous avançâmes jusqu’au bord du jardin d’où le
penchant montagneux glisse à la mer, sous de frissonnantes vagues de
feuillage. Une tente de repos, en étoffe bigarrée à dessins antiques,
est dressée ici, sur une saillie de la terrasse, d’où la vue s’étend
plus loin que de partout ailleurs. Aux perches de fer qui soutiennent la
tente, des harpes éoliennes sont fixées; mais sous la tente même et
s’ajustant au parapet extérieur de la terrasse, il y a un banc de
marbre, hémicirculaire, comme on en voit à Athènes au théâtre de
Dionysos et tel qu’Alma Tadema aime d’en peindre, et, par dessus la
blancheur de ce marbre, une bande sombre, couleur lie de vin, un trait
dans l’infini au delà de toute compréhension, la mer, qui s’élève très
haut à l’horizon, la mer antique, passionnée, effrayante de mystère. Et
plus haut encore, les montagnes violettes de l’Albanie se fondent dans
la buée du soleil. Des lauriers sont là, tout autour, condensés en
taillis, et par eux le caractère pérennel de ce tableau mieux encore
s’exprime. Dans cette solaire clarté, reposant sur le classique banc de
marbre, la royale forme noire me fut émouvante, car elle m’apparut comme
l’âme de la Grèce antique, qui, en deuil de la beauté perdue, fût venue
la chercher ici, sur ce rivage tragique et sacré, devant ce banc aux
formes d’_autrefois_, tristement délaissé. Plus loin, deux autres
terrasses descendent du péristyle vers le nord et vers la mer. A leur
extrémité, tout au bout, un point blanc resplendit.
--C’est l’_Achille mourant_, dit l’impératrice, auquel j’ai consacré mon
palais, parce qu’il personnifie pour moi l’âme grecque et la beauté de
la Terre et des Hommes. Je l’aime aussi parce qu’il était si rapide à la
course. Il était fort et altier et il a méprisé tous les rois et toutes
les traditions, et compté les foules humaines pour rien, bonnes
seulement à être fauchées par la mort comme des épis. Il n’a tenu pour
sacré que sa propre volonté et n’a vécu que pour ses rêves, et sa
tristesse lui était plus précieuse que la vie entière.
De la terrasse du péristyle qu’une balustrade clôt, nous descendîmes, de
quelques marches, sur une seconde terrasse. A droite et à gauche de ces
gradins, sur des socles, se tiennent les deux célèbres _athlètes
cestiphores_ du musée de Naples, en bronze noir, l’on eût dit sur le
point de se précipiter l’un sur l’autre. Sur cette seconde terrasse, au
milieu des roses, un Hermès assis repose (une copie du bronze
d’Herculanum). Plus loin, un autre double escalier, semi-circulaire, de
marbre mène à une troisième terrasse, la _terrasse d’Achille_.
--Voilà mes jardins suspendus, dit-elle. Je ne crois pas que ceux de
Sémiramis fussent plus prodigieux; mais ce n’est pas à moi le mérite,
s’ils sont si beaux.
Au-dessous du dernier escalier des grottes à stalactites se creusent,
artificielles, dont l’entrée est masquée par des fougères. Une viride et
crépusculaire clarté jaillit du fond, où l’on a disposé des glaces; et,
ainsi, c’est comme si ces cavernes se prolongeaient sous des masses
d’eaux vertes à l’infini. Et une source, avec assoupissement et
musique, ruisselle d’en haut, le long d’une paroi de roche, revêtue de
cette fougère délicate que l’on appelle _chevelure de Vénus_.
--C’est ma nouvelle grotte de Calypso, dit l’impératrice. Mais il s’en
faut qu’elle soit aussi dangereuse que celle de ma devancière. Avec le
temps tout perd de son effet.
D’ombreuses allées couvertes de plantes grimpantes, alors en pleine
floraison, s’allongent de chaque côté de la statue d’_Achille mourant_.
Des nymphes sylvestres et un faune ivre, bronzes patinés, s’enlèvent
dans le fouillis de verdure en une douce harmonie de nuances.
Des collines d’oliviers, encore, descendent en pente de l’extrémité des
terrasses vers la baie profonde, l’ainsi dite _mer de Chalkiopoulos_. Et
on aperçoit, d’ici, _l’île des morts_ de Böcklin, ce faisceau de hauts
cyprès noirs, enserrant un blanc ermitage, au-dessus du miroir des eaux.
--Nous irons souvent là-bas, me dit l’impératrice. Il y a là un passeur
qui ressemble tout à fait à Charon. Dans sa barque à rames je me fais
passer à l’île, comme une âme en langueur. Quand je descends sur le
rivage, il détache aussitôt sa barque sans mot dire. Je monte et je
reste également silencieuse. Dans l’île, l’ermite vient me recevoir. Il
m’offre du miel et des amandes, pour que j’y goûte et que j’oublie la
Terre.
Puis nous revînmes par les jardins au château. Du péristyle
l’impératrice passa directement dans ses appartements. Dans ces pièces
elle a mis toute son âme. Elles sont la chose la plus exquisement
poétique que l’on puisse imaginer et que l’on rêverait de trouver en cet
endroit.
--J’ai tout arrangé moi-même, dit-elle, et moi-même choisi chaque objet.
C’est pourquoi je me sens moins étrangère ici qu’à Vienne.
«Il y a une grande différence, pensai-je à part moi, entre ces
appartements et les salles fastueuses de la Burg de Vienne où tout
évoque une idée et rien un sentiment.» Ici, en ce _home_, qu’elle a créé
elle-même de fond en comble et où elle veut être exclusivement
elle-même, les traits de sa sublime entité se dégagent d’autant plus
clairement. De chaque coin de ces pièces de chantantes tristesses
rayonnent. Partout des teintes fines et rares, des nuances sans nom,
semblables à des parfums qui expirent, des ors ternis d’autrefois
oubliés, des lumières qui pâlissent. Tel dut être le gynécée de Pénélope
ou d’Hélène, si ces nobles femmes avaient conscience de la magnificence
de leurs rêves. Il y avait là des sièges _bien façonnés_, comme celui
qu’Adraste offrit à Hélène, incrustés d’argent et d’ivoire, recouverts
d’une épaisse toison de mouton. Des escabeaux gracieusement dressés sur
leurs pieds, de hauts coffres pareils à ceux où Pénélope serrait ses
_robes odorantes_. A une palme seulement au-dessus du sol, dans la
chambre à coucher, s’élève le large lit grec _travaillé en perfection_,
comme celui qu’Ulysse tailla dans la souche de l’olivier; aux montants à
luisantes colonnes, des nymphes s’enlacent, comme pour soutenir le
coussin _qu’entourent les rêves_. Une couverture de soie est jetée sur
le lit: c’est ainsi qu’Hélène aux bras de lis ordonna à ses servantes de
préparer la couche de Télémaque. A côté du lit, se trouve un prie-Dieu
de bois, et, au-dessus, une icone byzantine en argent de la Vierge. Aux
murs, des tableaux de coloris clair: Valérie, la fille de son cœur
préférée, une symphonie en rose, s’évaporant en un nuage de fleurs
d’amandier. Des superbes vases, de cet antique verre bleu dont on
retrouve des morceaux dans les vieux tombeaux, auprès des morts. Les
fleurs, qui partout répandent l’encens de leurs mystères, leur charme
délicat et périssable, sont disposées de telle sorte, qu’elles semblent
presque organisées ici pour une vie nouvelle: dans ces salles, on sent
vibrer les âmes d’exquises créatures végétales; c’est comme si, sur
l’ordre d’une fée des fleurs, elles étaient accourues en pèlerinage, de
tous les prés et de tous les jardins, pour s’enivrer de SON souffle et
pour exhaler SES désirs. Du plafond, des ampoules de bronze pendent, en
forme de fleurs ou de coquilles que des tritons et des nymphes enlacent.
Et l’on songe aux intérieurs des tableaux de Burne-Jones, sensitifs et
raffinés jusqu’à la souffrance. Que tous ces objets sont riches, et, en
même temps, si délicats, si ravis au-dessus de la terre, comme aperçus
en une autre région et formés d’une matière incorporelle. Mais il y a
encore ici quelque chose de plus que ce que l’on trouve dans des œuvres
d’art: c’est l’inexorable cruauté d’un destin antique; le noir soleil
qui, glacial, arde en ELLE a versé sur cette ambiance, aussi, l’ombre de
ses rayons. Et elle est la synthèse de tous ces éléments qu’elle
incorpore, qu’elle éveille à une existence propre, et qu’elle épanche
ensuite hors d’elle-même.--Telle, elle me conduisait à travers ces
salles, toutes plus magnifiques l’une que l’autre, toutes comme surgies
d’une fantasmagorie, moins splendides par leur faste, que délicieuses
par l’atmosphère psychique qui les emplissait.
Au second étage sont situés les appartements destinés à l’empereur, et
ceux de l’archiduchesse Valérie et de son mari l’archiduc Franz
Salvator.
--C’est dommage, dit l’impératrice, que mon gendre ne veuille pas venir
ici, bien que je lui aie fait espérer les plus belles chasses au
sanglier, dans les montagnes albanaises. Une fois, seulement, il est
venu, en printemps, mais il a déclaré qu’on ne l’y reverrait plus. Il
préfère la _Haute-Autriche_; il déteste les oliviers et la mer, et
l’archiduchesse Valérie, qui aime beaucoup son mari, a, par conséquent,
les mêmes préférences que son mari.
Et la voix de l’impératrice, à ces mots, sonna tel un glas,
douloureusement.
--Mon testament lègue l’_Achilleion_ à l’archiduchesse; mais elle aura
probablement une nombreuse famille, aussi vaudra-t-il mieux que je le
vende et que ses enfants en touchent l’argent. Je vendrai du même coup
mon argenterie particulière, marquée de mon dauphin: peut-être qu’un
Américain en voudra. J’ai en Amérique un agent pour cette vente, qui m’a
donné ce conseil.
Ainsi parlait celle qui se détourne des hommes, qui incarne la
contemplation et la rêverie supraterrestres. C’est comme si, parfois,
elle voulait se contraindre à être une femme quelconque et raisonnable,
songeant à des choses pratiques et triviales, et faisant d’elles le
sujet de sa conversation. Elle s’y essaye et, cependant, elle
communique à ces choses-là, vulgaires et périssables, dès qu’elle les
aborde, un éclat d’éternité.
Du péristyle, par une double porte à deux battants, antique et d’airain,
et des appartements, par des portes de chêne, on sort sur l’escalier. La
cage de l’escalier est de style gréco-pompéien. Des satyres et des
cariatides en stuc supportent les corniches et les paliers. La rampe est
en bronze, figurant des rameaux d’olivier et de laurier entrelacés,
entre lesquels se dressent des cariatides encore. La lumière tombe d’en
haut, par un toit vitré, et éclaire à plein la colossale peinture murale
qui occupe tout le mur transversal; que l’on descende, ou que l’on monte
l’escalier, le regard est pris par cette peinture: c’est le _Triomphe
d’Achille_, traînant autour des murs de Troie le cadavre d’Hector.
Devant ce tableau, après tout ce qu’on vient de voir, l’on s’imagine,
que le monde de la beauté est ressuscité avec Achille, sa
personnification. L’escalier conduit en bas, au premier étage, et de là
à l’atrium; on passe devant un superbe vase sur piédestal, qui
représente une grotte de coquillages avec, dedans, une nymphe, entourée
de tritons et de naïades, qui se tiennent enlacés, le tout surgissant
des vagues.
Après m’avoir montré tout le château, l’impératrice dit:
--Nous passerons aussi peu que possible notre temps à la maison. Il ne
faut pas consumer les précieuses heures de la vie entre les murs
qu’autant qu’il est indispensable, et nos logis doivent être tels qu’ils
ne puissent jamais détruire les illusions que, chaque fois, du dehors,
nous y rapportons.
* * * * *
Chaque jour, vers l’heure de midi, quand l’air, enivré de soleil, met
une vermeille auréole autour de chaque objet, sertit de pourpre chaque
ligne, et que tout est plongé comme dans une extatique rêverie,
l’impératrice quitte son palais. Et dès que nous franchissons la grille,
à droite et à gauche de la grand’route, qui, par le village de Gasturi,
mène à la ville de Corfou, ce sont les bois d’oliviers qui nous
enveloppent. Quelle paix règne ici, l’éthéenne! Quelle lumineuse
obscurité! Le soleil pénètre le feuillage argentin, fin, comme duveté,
et toujours frémissant, sans réchauffer ni, à vrai dire, éclairer. De
même qu’au fond de la mer les rayons de lumière tombent, amortis dans
les flots verts, ainsi en est-il dans ces vieilles forêts grecques
d’oliviers, si vieilles qu’elles n’ont plus d’âge, obstinées à vivre
tout près de l’antique mer, la mer au bleu trop bleu, splendide et
épouvantable. Quelle puissance animée en ces troncs, qui à nos yeux
apparaissent non pas droits et rigides comme dans les forêts du Nord,
mais noueux et tordus, déchiquetés ou silencieusement penchés en avant
et étendant des bras ouverts, toujours animés d’une vie intérieure; et
quoique ces torses soient fort éloignés les uns des autres, les faîtes
font ruisseler ensemble leurs chevelures de feuillage.
Ainsi l’on est contraint, presque, à s’émouvoir de leurs sentiments si
passionnément exprimés, on se sent avec eux une affinité, l’on apprend à
croire aux contes d’arbres ensorcelés.
--Comme on se sent riche et en sécurité dans cette forêt si claire en
son obscurité et si peuplée en sa solitude, dit l’impératrice, la
première fois que nous y entrâmes.
Autour des arbres, la terre est soulevée en mottes grossières. Le sol
tombe et se relève en gradins qui, souvent, sont bordés de pierres. Et
partout s’étend un vert tapis de gazon. Dans les clairières,
nouvellement recouvertes d’herbages délicats, de hautes touffes
d’asphodèles rosés, des crocus et des hyacinthes innombrables
fleurissent.
Oh! les secrets des prairies solitaires!
Puis il y a de vastes surfaces, toutes blanches de pâles pâquerettes et
de camomilles aux cœurs dorés.
--Je ne sais pourquoi ces étoiles filtrent en ma poitrine tant de
printemps et de lumière, dit tout bas l’impératrice, alors que nous
foulions une de ces nappes fleuries.
Plus loin, on tombe dans des champs pleins d’anémones--les anémones qui
sont nées du sang d’Adonis--et dans des mares de coquelicots, plus
rouges encore que le sang: comme des lèvres brûlantes, et sans paroles,
leurs pétales s’ouvrent et doucement s’agitent au souffle du sommeil,
consumés en des flammes d’extase.
* * * * *
Des moutons paissaient en se mouvant lentement sous les oliviers. Un
jeune berger, jambes nues, était accroupi sur un de ces petits murs de
pierres amoncelées qui bordent les terrasses de terrain, et mangeait un
morceau de pain, avec des olives noires qu’il venait de ramasser. Quand
nous passâmes devant lui, il salua sans se lever d’un «bonjour, Reine»,
et mordit, de ses dents blanches, une grosse demi-lune dans son pain de
maïs couleur de safran. Et l’impératrice, souriante, répondit en imitant
la chantante cadence de la voix corfiote:
--Καλὴ μέρα σου (bonjour à toi)!
Quand nous fûmes plus loin, des sons aigus d’une flûte de berger
retentirent derrière nous. Je me retournai et vis le petit berger
souffler dans son roseau, en remuant les doigts avec une passionnée
lenteur: c’étaient quelques sons aigres et grêles, qui montaient en
l’air et erraient tristement entre les arbres, jusqu’à ce que, de
fatigue, ils retombassent sur eux-mêmes; et, de nouveau, ils vacillaient
en pâles soupirs, vers les lointains, entre les oliviers, du côté des
claires perspectives d’où l’on pouvait découvrir la mer. Et l’on
n’entendait plus les abeilles, qui, tout à l’heure, bourdonnaient
au-dessus des fleurs dans le clair-obscur, ni les oiseaux qui, un moment
auparavant, gazouillaient tous ensemble et à pleines gorges: rien plus
que la voix de la rustique flûte, qui pénétrait partout, s’exaspérant en
cris de douleur, et, alors, c’était comme si des voiles de rêve et
d’oubli en fussent déchirés.
Alors, à entendre cette flûte gémir, l’impératrice s’écria:
--Quelle tristesse et quelle langueur dans ces sons! Les hommes
d’autrefois ont mis là-dedans tout ce qui a jamais fleuri dans leurs
cœurs; et c’est pourquoi on perçoit en ces quelques sons toutes les
amertumes et toutes les félicités imaginables de l’ancienne et de la
nouvelle humanité, à la fois.
Puis, exprimant presque mes propres pensées tout haut, elle dit encore:
--L’art, certes, ne créera jamais un chef-d’œuvre plus grand que la
chanson du berger; l’art n’est que le reflet de la vie intérieure,
tandis que ces pauvres sanglots de flûte sont la vie profonde elle-même.
Et je poursuivis, à part moi, sa pensée: «Par ces mêmes sons, les faunes
ont attiré les nymphes, au temps du grand Pan, alors que le sein de la
nature maternelle et mystérieuse s’ouvrait à une effrayante volupté,--et
le berger Kurwenal tira les mêmes sons de son roseau, tant que la voile
d’Iseult à l’horizon n’eût resplendit.
* * * * *
Paléocastrizza, le 20 mars.