raidis d’un idéal humain décoloré! Dans une partie peu fréquentée du
jardin, une déesse de pierre gisait sur le sol, le visage dans ses
bras, comme si elle pleurait... Ces promenades à SES côtés, à travers le
jardin de la mélancolie, dont elle me semblait être la projection
spirituelle, donnèrent à ces quelques journées que je passai au château
en la mer, l’indicible charme d’une mystérieuse pénétration. Tout ce que
je voyais autour de moi sommeillait, et c’était comme si tout aurait pu
s’éveiller par un de ses vœux chaque fois renouvelé.
* * * * *
15 mars.
Aujourd’hui nous nous embarquerons sur le yacht impérial _Miramare_, qui
depuis avant-hier est arrivé de Pola, et a jeté ancre devant le château:
un bateau à roues, de structure délicate, de formes aussi souples qu’un
yacht, mais plus grand que ne le sont d’habitude les bâtiments de
plaisance. De la fenêtre de ma chambre, qui occupe la partie supérieure
de la grande tour, je vois le vaisseau, sur la mer grise, doucement se
balancer: unique point sombre sur toute cette incolore désolation qui va
s’étouffer dans les laiteuses brumes du lointain. Sur toute cette
surface liquide sans visibles limites, la vie paraît suspendue, et
comme concentrée dans le tendre balancement de cet unique et noir
navire...
* * * * *
--Avant de nous embarquer, nous voulons, une fois, aller visiter encore
nos endroits favoris, m’a dit l’impératrice hier soir.
Et nous allâmes par le parterre, à travers des fleurs trop tôt écloses,
délicates et misérables, puis, du côté de l’_île des cerfs_, jusqu’au
_chalet_; enfin, sans nullement éprouver le besoin de nous expliquer
là-dessus, presque instinctivement, nous dirigeâmes nos pas vers le
pavillon où habita l’impératrice Charlotte, quand elle fut revenue,
seule, du Mexique. Elle l’habita démente, et démente elle le quitta.
Solitaire et muet il se dresse, les fenêtres hermétiquement closes, à
jamais. Des branches en réseau de rosiers grimpants, arides encore,
enlacent la véranda et les murs, comme des choses trépassées qui fussent
restées là, attachées--douloureux souvenirs de joies qui furent: l’on a
peine à s’imaginer, en les voyant, que, chaque printemps, elles épandent
sur cette maison léthargique et inanimée une nouvelle vie frissonnante
de fleurs. Mais de tout temps la tour élancée est étreinte par un sombre
lierre qui semble symboliser quelque chose de sinistre, à quoi l’on ne
peut échapper, que l’on ne peut pas arracher de son âme. Sans dire mot,
l’impératrice fit plusieurs fois le tour de l’enceinte de plantes vives,
qui retranchait le délaissé petit château de la folie du grand parc
artificiel de la vie extérieure. Ses regards glissaient sur les fenêtres
closes que, fixement et obstinément, quelques cyprès, noirs comme
l’érèbe, tout en exhalant un amer et pénétrant arome, contemplaient, eux
aussi. Et à mes yeux apparut le célèbre tableau qui représente l’alors
heureuse châtelaine archiduchesse Charlotte, serrant dans ses bras la
jeune et rayonnante impératrice Elisabeth, de retour de Madère, au
débarqué, sur le grand escalier hémicirculaire de marbre blanc qui mène
à la mer...
L’impératrice était debout à côté de moi, et comme si elle entendait mes
pensées, elle dit d’une voix à peine perceptible:
--Un abîme de trente ans, plein d’horreurs... Et avec cela, on dit que
l’impératrice Charlotte engraisse encore.
Elle se tut; mais, encore, elle s’immobilisait près de l’enceinte de
plantes vives, et ses regards seuls glissaient sur les croisées fermées.
Un souffle, venant des plus cachées profondeurs de mon être, me fit
soudain tressaillir, comme si la crainte secrète de ces puissances
aveugles qui fauchent un jeune arbre en une nuit eût débordé dans mon
âme--et j’aperçus, alors, l’impératrice déjà assez loin, qui se
retournait de mon côté. Elle devait s’être éloignée en courant.
--C’est encore plus triste qu’Œdipe, dis-je, en m’approchant d’elle. «La
vie et le bonheur sont un souffle», a quelque part chanté Dante.
--Le malheur est plus fort et la folie est plus vraie que n’est la vie,
répondit-elle, et nous regagnâmes le château.
* * * * *
A l’heure de nous embarquer, le temps était devenu plus morne encore.
Sans un souffle, la mer gisait, étouffée sous le voile épais d’une blême
grisaille. Sur le miroir des eaux, tout bas, de blanches couches de
ouate, nuées immobiles et comme tristement assoupies, s’étendaient
jusqu’au loin. Les très petites vagues que devant elle la quille de la
chaloupe soulevait se frisaient, lentes et paresseuses, un instant, et,
ensuite, s’affaissaient sur elles-mêmes, sans le moindre murmure.
Seules, la cadence régulière des rames et l’impérieuse voix du timonier
qui dirigeait l’embarcation de l’impératrice résonnaient dans le
silence, vibrantes par-dessus la vaste surface vide...
* * * * *
[Note: SUR L’ADRIATIQUE]
Le yacht impérial est élégant et luxueux. Les cabines réservées à
l’impératrice, très bas dans la coque du vaisseau, ont ce caractère
spécial d’un logement de marin; elles sont simplement et pratiquement
disposées, et, cependant, l’on y reconnaît de suite la demeure d’une
personnalité sublime. Ici aussi tous les meubles couverts de toiles
blanches sous lesquelles aucune soie ne se devine, et des fleurs
partout. La cabine de bain est, en vérité, la principale pièce, arrangée
avec plus de confort que les autres. Pendant ses traversées,
l’impératrice ne prend que des bains d’eau de mer: cette eau, une
chaloupe, durant la marche du bateau, va la chercher très loin dans la
mer. Sur le pont, il y a un pavillon en rotonde de verre, offrant, de
tous côtés, vue sur la mer. Il est capitonné en soie bleue, avec des
stores à tirer et un divan circulaire, de soie bleue aussi. C’est ici
que l’impératrice se fait coiffer le matin, et en même temps elle lit ou
écrit avec moi. Tant qu’elle se tient dans ce pavillon, tous les rideaux
sont baissés;--autrement, ce n’est qu’en temps de pluie ou de forte
tempête qu’elle s’y retire, et, dans ce cas, la vue sur la mer est de
nouveau libérée. Elle-même m’a montré et expliqué tout cela.
--Quand il y a la tempête et que nous sommes sur la haute mer, je me
fais, d’habitude, attacher avec des cordes sur cette chaise. Je prends
les mêmes précautions qu’Ulysse, parce que les vagues m’attirent de
même.
Mais son domaine particulier est, comme elle me le disait,
l’arrière-pont et l’un des bancs de quart qu’elle a fait clore avec des
toiles à voiles, de façon que l’on ne voit plus rien du navire et que
seule la mer reste visible. A cette tente, je donnai le nom de _la tente
d’Isolde_, ce qu’elle trouva très bien. Elle a certaines heures où elle
adopte le banc de quart ou l’arrière-pont: le matin par exemple le banc
de quart; à midi, l’arrière-pont; et le soir, de nouveau, le banc de
quart. Mais vers le soir, les toiles sont enlevées et l’équipage
cherche, autant que possible, à se rendre invisible.
* * * * *
Aussitôt après la fin de la leçon, ELLE me fit rappeler sur le pont.
Dans la _tente d’Isolde_, une seule ouverture était pratiquée, masquée
d’un tapis suspendu. Devant nous, nous n’avions que la mer, vide et
diverse, d’un bleu sombre de plomb, ce qui rendait presque sensible la
pesanteur de ses masses liquides; et de blancs cordons d’écume
traversaient ce morne bleu infini. Des mouettes aux ailes silencieuses
voletaient derrière nous; de temps à autre elles poussaient des cris
stridents.
--A chacun de mes voyages, les mouettes suivent mon vaisseau, dit-elle,
et il en est toujours une de couleur sombre, presque noire, comme
celle-là.
Et elle me montra du doigt une mouette noirâtre qui volait à la tête des
autres. Sur quoi elle ajouta:
--Celle-là seule viendra jusque tout près de Corfou. Parfois la mouette
noire m’a accompagnée pendant toute une semaine, d’un continent à
l’autre. Je crois qu’elle est mon Destin.
* * * * *
Le _Miramare_ a fait relâche à Pola, parce que l’impératrice se
proposait d’inspecter l’ancien croiseur _Pélican_, que l’on était en
train de transformer en yacht impérial. Le vaisseau, qui attendait cette
visite, était pavoisé. Elle s’y rendit, avec sa dame d’honneur, sur une
chaloupe du _Miramare_, et au-devant de celle-ci vint une autre barque
avec des amiraux et différents dignitaires du port. Des solitudes de
l’esprit où elle vaguait, elle rentrait maintenant dans l’atmosphère de
son impériale situation parmi les hommes. Mais elle apportait là aussi
l’indicible élévation, la sublime grâce de sa propre nature. Je lus sur
le visage de ceux qui l’entouraient qu’ils étaient éblouis par la poésie
de sa présence, mais qu’ils ne se rendaient guère compte de l’unique
cause, et attribuaient, faussement, l’impression ressentie à sa haute
dignité.
* * * * *
Aujourd’hui ELLE dit:
--La vie à bord est pourtant plus qu’un simple voyage. C’est une vie
améliorée, et, surtout, plus vraie. Je cherche à en jouir aussi
pleinement et aussi longuement que possible. On se trouve ici comme sur
une île d’où tous les désagréments et toutes les relations sont bannis.
C’est une vie idéale, chimiquement pure, cristallisée, sans désir, et
sans conscience du temps. Le sentiment du temps est toujours douloureux,
car il nous donne le sentiment de la vie.
* * * * *
Sur le pont, ELLE me dit, en me montrant la mouette brune qui, toujours,
battant de ses ailes transparentes dans le soleil, tantôt à gauche,
tantôt à droite du vaisseau, planait sur nous.
--Elle me présage qu’il me faut mourir noyée. Quand j’ai su comment
mourut Shelley, aussitôt, cette idée m’est venue.
* * * * *
Nous passions devant les îles Dalmates. La mer maintenant était plus
calme. La côte verdoyait. Je demandai si ELLE ne souhaitait pas mettre
pied à terre. Elle dit:
--La vie sur le vaisseau est de beaucoup plus belle que ne peut être
toute rive. Cela ne vaut la peine de désirer aller quelque part que
parce que le voyage s’interpose entre nous et notre vœu. Si j’étais
arrivée n’importe où et que je susse que je ne pourrai m’en éloigner
jamais plus, le séjour dans un paradis même, me deviendrait l’enfer. La
pensée d’abandonner bientôt un endroit m’émeut et me le fait aimer. Et
ainsi j’enterre chaque fois un rêve, trop tôt évanoui, pour soupirer
après un autre, qui n’est pas encore né.
* * * * *
A trois heures de l’après-midi, on LUI servit du lait d’une chèvre de
race maltaise, que l’on avait emmenée de Vienne.
--Elle fait le voyage sans nul enthousiasme pour le beau, dit-elle,
comme nous visitions la chèvre dans son box. Mais elle a, très
développé, le sentiment du devoir, car elle est anglaise. Cela a plus de
valeur que toute esthétique. C’est pourquoi je l’ai emmenée. Il n’y a
pas de meilleures nurses que les Anglaises.
* * * * *
Plus tard, ELLE me dit:
--Les hommes croient qu’ils dominent la nature et les éléments avec
leurs bateaux à vapeur et leurs trains express. Tout au contraire, c’est
la nature maintenant qui a mis les hommes sous le joug. Jadis on se
sentait dieu dans un trou de vallée que jamais l’on n’abandonnait.
Maintenant, globe-trotters, nous roulons comme des gouttes d’eau dans la
mer, et nous reconnaîtrons finalement que nous ne sommes rien de plus.
* * * * *
--En mer, ma respiration s’élargit, me dit-ELLE encore sur le pont. Elle
se règle sur la houle. Plus les lames deviennent amples, plus je respire
profondément.
--Oui, Majesté, il y a entre nous, pauvres mortels, et les choses
éternelles de profondes correspondances dont de pérennelles énigmes
cèlent les lois.
--Je pense, dit-elle, que la mer nous déshumanise, qu’elle ne souffre en
nous rien de l’animalité terrestre. Dans la tempête, il me semble
souvent que je sois moi-même devenue une vague écumante.
Et moi de regarder vers elle, comme ébloui.
* * * * *
Aujourd’hui la mer de nouveau est orageuse. ELLE désira que je lui lusse
quelques pages du _Cycle de la mer du Nord_, de Heine. La seconde
strophe de la _Tempête_ me causa un indéfinissable frisson, car cela est
comme décalqué sur elle.
_O Meer!_
_Mutter der Schœnheit, der shaumentstieg’nen!_
_Schon flattert, leichenwitternd,_
_Die weisse, gespenstische Mœwe,_
_Und wetzt an dem Mastbaum den Schnabel[F]._
Et plus loin:
_Fern an schottischer Felsenküste..._
_Steht eine schœne kranke Frau,_
_Zartdurchsichtig und marmorblass..._
_Und der Wind duzchwühlt ihre langen Locken_
_Und trægt ihr dunkles Lied_
_Ueber das weite, stürmende Meer[G]._
Craintivement je levai mes regards vers les siens, et je les vis qui
erraient, graves et tristes, sur la déserte et houleuse mer.
* * * * *
17 mars 1892.
[Note: SUR LA MER IONIENNE]
La matinale grisaille déjà s’éployait quand nous arrivâmes en vue de
Corfou. L’approche de la rive natale m’avait amené sur le pont plus tôt
que de coutume. La mer, encore, sous un voile opaque de cendres
sommeillait. Les roues du _Miramare_ s’enfonçaient mollement dans le
lait de ces flots et tiraient après elles de longues raies de soie et
argentées qui s’assombrissaient en lasses volutes d’émeraude. Une humide
fraîcheur pénétrait l’air immobile en une blancheur diffuse--et pas
d’autre bruit que le halètement de la machine qui, calme et assourdi,
montait d’un lointain profond, palpitations d’un cœur, plus sensibles
que perceptibles. Nous voguions précisément dans l’étroit canal entre la
pointe nord de Corfou et les murs montagneux de l’Epire. D’un côté, rocs
titaniques, noirs comme de l’ébène sur le pâle vert gris du ciel,--et
basses collines rondes de la côte corfiote, sous une humble broussaille,
qui s’esquissait noir sur noir aussi en contours estompés; beaucoup de
ces buissons devaient être en fleurs, car un parfum intensément suave,
du miel évaporé entremêlé avec les exhalaisons de la roche humide,
enveloppait de temps à autre le vaisseau. Où la blanche mer enlaçait les
collines assoupies, un mystère de grands abîmes, en eux-mêmes
effondrés, se révélait. Et une à peine visible frisure d’écume léchait
sans bruit la rocheuse côte--baisers dans le sommeil; mais on sentait
que, sous ces calmes et si tendres délicatesses, sommeillait l’épouvante
de furieux déferlements. Oui, tout cela était immergé dans un profond et
léthéen sommeil, mais ce sommeil laissait deviner une passionnée et
profonde vie.
L’impératrice était aussi montée sur le pont, quoique la tente
protectrice ne fût pas encore dressée. Elle m’aperçut, et me salua de la
tête:
--Une pareille matinée est un magnifique état d’existence, me dit-elle.
Comme toutes ces montagnes dorment! Ce n’est pas le silence seulement ni
l’absence de la clarté du soleil, c’est le vrai sommeil d’êtres vivants
dont nous ne sommes qu’une copie dégradée. Voyez-vous là-bas le
_Pantokrator_ avec ses deux cornes jumelles, aux courbes aussi
gracieuses et aussi pures que celles d’un jeune torse de Dieu? Toujours
il est le premier à s’éveiller.
Nous tournâmes nos yeux vers le soleil levant: derrière les monts
_Acrocérauniens_ où les _Euménides_ habitent et où se trouve l’entrée
des enfers, l’astre surgissait. Des vagues de clarté annonçaient,
frémissantes, son passage sur la céleste mer; c’était comme des
feuilles de roses, pâlies au cœur, qui se répandaient à l’infini, sur
d’insondables lointains, indiciblement. Et les cimes des montagnes de
resplendir, d’un poudroiement d’or rosé, comme dans un labyrinthe de
supraterrestre lueur, en l’éloignement et l’éclat des mythiques temps
des dieux. L’on sentait, si l’on ne le savait pas, qu’ici _l’aurore aux
doigts de roses_, ici le jubilant Phœbus au quadrige de chevaux blancs
étaient chez eux. Et puis les roses tombèrent sur la poitrine de pierre
du Pantokrator; toutes les profondes ravines devinrent visibles, et les
blancs villages grimpeurs s’éclairèrent doucement. Et la lumière glissa
le long des rocs escarpés, enfouit les ombres dans les gouffres ou les
jeta en longues bandes veloutées sur la mer. Et puis il vint
lui-même--le vermeil soleil--en un Péan, en des fanfares de Triomphe, et
dénoua sa chevelure d’or sur la mer et sur les îles.
Et notre vaisseau passa devant le port de Corfou et continua sa marche
vers le Sud... J’étais debout à côté de l’impératrice, sur le banc de
quart clos de toiles (_la tente d’Isolde supérieure_), tandis que, tout
près de la côte, nous glissions silencieusement sur les flots diaphanes
d’émeraude. Tel un désir fluide qui buvait nos regards, était cette
viride transparence. La baie de Garitza ouvrait son sein, si mollement
arrondi, au fond duquel des maisons blanches étincelaient et de douces
collines, sous de bleus voiles, encore, dormaient. Puis vint une langue
de terre avancée, tout envahie de plantes luxuriantes: comme d’une corne
d’Amalthée les arbres et les fleurs s’épanchaient jusque dans la mer;
des aloès et des palmiers élevaient plus haut leurs graciles têtes dans
le bleu; des oranges, dans le feuillage sombre, flamboyaient, et la
maison blanche couchée dans ces jardins, c’était _Mon Repos_, le palais
qui jadis avait servi comme résidence au lord-commissaire des îles
Ioniennes et qui, maintenant, appartient au roi de Grèce.
--J’ai aussi habité un an ici, dit l’impératrice. Le consul Warsberg
appelait cet endroit _les jardins d’Alcinoüs_. Nous avons souvent causé
de la pauvre Nausicaa, qui fut si amèrement détrompée. Voyez cet
escalier dans le rocher, qui conduit à la mer, je l’employais pour aller
me baigner. Il y a là, dans le roc, une grotte naturelle, masquée par
des roseaux et des branches pendantes de genêt jaune,--c’était ma
_grotte de Calypso_; ce n’est qu’au Lido que j’ai pu me baigner aussi
délicieusement. J’ai des moments et même des périodes entières, où je ne
puis vivre que sur la mer ou dans la mer.
Et le vaisseau glissa devant les jardins de Nausicaa, penchés comme
d’un élan passionné sur la mer, et devant l’invisible grotte de
l’impériale Calypso. Une nouvelle baie s’ouvrit, la _mer de
Chalkiopoulos_, le port phéacien, où Ulysse s’embarqua sur son vaisseau
rapide pour Ithaque. Esseulé, comme d’un autre monde, encore plongé dans
un pâle sommeil, il gisait là, ce havre immémorial, en un liquide et
nébuleux éclat, voilé par le rêve et le mystère. Mais du milieu des eaux
du sommeil, s’élevait un faisceau de noirs cyprès étreignant une toute
petite et blanche chapelle; et où le récif, qui portait ces cyprès,
plongeait dans la mer, celle-ci rougissait d’un purpural reflet de
géraniums.
--Cet îlot, dis-je, me semble le modèle de l’_Ile de la Mort_ de
Böcklin. Les cyprès se dressent là comme de lugubres rêves, et les
fleurs ardentes, qui se reflètent sur le miroir de l’eau, sont sacrées à
Perséphoné.
--Les Grecs la nomment prosaïquement _île de la souris_, dit
l’impératrice. M. de Warsberg, par contre, pensait que c’était le
vaisseau des Phéaciens, changé en pierre par le rancuneux Poseidon. Et
il était indigné de la sacrilège dénomination des modernes Phéaciens.
Mais, à ce que je crois, les deux parties étaient passablement
satisfaites du nom par elles choisi.
Puis vint encore un coteau prolongé, couvert d’oliviers, qui sortait
loin dans la mer, et ce n’est qu’après l’avoir contourné que nous
entrâmes dans la baie de Benizze...
De la mer monte très haut une douce pente, mollement duvetée d’oliviers
argentés; au-dessus, de noirs cyprès, esseulés, se dressent comme les
mâts d’un navire submergé au-dessus d’une mer scintillante au soleil, et
ainsi que les mâts d’un navire submergé ils contemplent la mer vide à
leurs pieds, désolément. Mais, sur le sommet, des dernières ondes de
feuillage, éblouissant, le blanc _palais d’Achille_ surgit.
--Au bout de longues années vous revenez au pays, dit l’impératrice. Je
vois comme vous buvez l’air natal.
--Au bout de nuits qui ont duré des années, Madame, le premier matin se
lève aujourd’hui enfin. Mais ce n’est pas mon pays d’_autrefois_ que je
retrouve ici: j’arrive maintenant en un tout autre pays, que jamais je
n’ai connu, mais après lequel, sans le savoir, j’ai toujours soupiré.
--Que voulez-vous dire par là?
--Je veux dire que ce n’est pas seulement le pays où je suis né, mais le
pays où je suis devenu moi. C’est la patrie de mon âme qui maintenant me
reçoit, parce que maintenant, seulement, et pour la première fois, je
suis devenu digne d’elle.
--Alors nous sommes des compatriotes, dit l’impératrice, et dans ses
yeux, sous sa paupière frangée, un éclair passa, indescriptible, qui
aussitôt s’éteignit. Mais sa bouche se plia en cette familière courbe
qui est plus douloureuse que les pleurs. Ce n’est que lorsque nous fûmes
descendus à terre que je vis cette ligne de nouveau s’abîmer en sa
propre profondeur.
* * * * *
De mars à avril.
[Note: CORFOU]
Il faisait déjà clair matin, quand nous abordâmes, mais, toutes les
lignes encore se dissimulaient, estompées, sous ces voiles vierges de la
nuit qui ne cèdent que lentement aux caresses du soleil. De partout une
fraîcheur s’élevait vers la lumière et mon visage se baignait dans les
suaves parfums des plantes assoupies et de la terre humide de rosées qui
perlaient, encore, au-dessus. La Nuit et un Sommeil sans désir
exhalaient leur essence, avant que l’ivresse des épousailles avec la
lumière ne commençât. Dans les creux et les ravins, les ombres veloutées
sommeillaient encore mollement, si profondément et béatement bleues,
comme si, pour le monde, elles n’auraient voulu s’éveiller. En quelle
claire jeunesse était ici tout ce que mes yeux rencontraient! Nouveaux,
fabuleux presque les arbres et les rochers familiers m’apparaissaient:
les noirs cyprès et les argentines ondes du feuillage des oliviers, et
les buissons fleuris d’or, qui pendaient des rouges rochers, boucles
blondes dans les flammes,--comme si j’étais tombé dans de l’irréel.
D’une autre terre, obscure et vieille, j’abordais ici à un rivage
enchanté où une vie plus lumineuse séjournait. Ah! sûrement, je me
trouvais dans une autre dimension de l’existence et de la sensation.
N’était-ce pas renaître en quelque _Vie nouvelle_ du Dante? Et c’était
ELLE qui m’y introduisait. Elle qu’un navire du sombre lointain avait
amenée.
Le canot impérial aborda. L’impératrice descendit sur le blanc môle de
marbre, où, ornemental, se dresse un dauphin de pierre. Elle me l’avait
montré du vaisseau, en me disant:
--Voyez là-bas, c’est mon philosophe riant qui me recevra le premier.
Devant nous, étendant au loin sa courbe de douce et passionnée langueur,
la plage de Benizze s’arrondissait, blanche de galets, et, dans son
creux, le village du même nom se tenait entre les orangers et les
cyprès, amoureusement. Et la noire forme élancée de l’impératrice
s’avançait, glissante, sur le lumineux rivage, vers la porte de fer
dentelée grande ouverte qui donnait accès à son _Eldorado_.
Le cortège de la cour et les apparats extérieurs qui, forcément, s’y
attachent, restaient, à l’ordinaire, purement extrinsèques et
contrastaient toujours (oh, quelle discordance!) le plus prosaïquement
du monde avec l’intérieure élévation de la personnalité de
l’impératrice; mais cette fois-ci ils avaient presque une signification
symbolique pour l’apparition au-dessus de tout qui foulait la plage
tragique. Et elle avançait, toujours, la tête dans la blanche auréole de
son ombrelle, et c’était comme si du sol elle était éclose, et que la
campagne s’ouvrît devant ses pas, et que tout le pays se creusât, que
les arbres dénouassent et arrondissent les tresses de leurs cheveux pour
l’enchâsser. A ses côtés je gravissais les blanches marches qui
conduisent au temple de Heine. Sa tête royale se mouvait dans les rayons
adoucis par l’ombrelle blanche, comme sous une onde claire à travers
laquelle la lumière ne passe qu’atténuée. Ainsi, nous allions par une
allée de citronniers en fleur. Leur intense parfum, que nul mot ne
décrira, doucement, se distillait, à gouttes, dans ma poitrine, de sorte
que je dus à plusieurs reprises plus profondément puiser haleine. Je
regardai les arbres fleuris, toute cette odorante blancheur dans l’ombre
épaisse des feuilles, et mes yeux eurent une béatifique sensation de
jeunesse et de bonheur. Quel printemps! Prodige! Et moi qui l’avais
presque oublié!
--Votre Majesté voit-Elle comme ils se sont parés, les citronniers, pour
Lui faire fête? dis-je.
--Ils ont endossé leurs robes de mariage, répondit-elle en souriant.