la même superhumaine forme, plutôt de cyprès--les lèvres arquées,
s’abîmant en profondes anses de souci, pourpres comme le sang de la
grenade--les pénétrants yeux qui répandent de fluides essences, de sorte
que l’on croit qu’ils vivent d’une propre vie; et puis l’ondulation
douloureusement lassée de ses lignes. Et maintenant tous ses noms à
elle, me reviennent eux aussi à l’esprit: _The blessed Damozel_,
_Proserpina_, _The day’s dream_, _Sybilla_, _Sancta Lilias_, _Ancilla
Domini_, _Silence_, _Beatrice_, _Beata Beatrix_, _lady Lillith_, _Rosa
triplex_, et _la Bella mano_ (je regardai sa main et reconnus aussitôt
celle du portrait).
Tous ces noms, suaves comme une musique en rêve, implorent un seul
portrait, l’embrassant de l’encens de leur parfum. Ce portrait, si
multiple et si unique, n’est que l’haleine de ces intarissables essences
qui, toujours de nouveau, jaillissent d’une coupe unique. Et l’unique
coupe est Elisabeth Siddal. Et Elisabeth Siddal a pressenti la royale
Elisabeth de Wittelsbach, mais Rossetti l’a créée de son désir même
quand il l’a peinte. Ce sont là les métempsychoses de la beauté, les
créatures du désir qui devine, le mythe de Pygmalion, mais surpassé. Et
cette impériale Elisabeth, aussi, vit en une extase (_under a trance_),
comme celle qui l’a devancée; et comme l’autre Elisabeth qui existe
maintenant en celle qui par elle fut devinée, elle porte en soi le
sentiment de sa mort plus fort que celui de la vie. Et c’est pourquoi
elle est le silence incarné, et elle est le long soupir des cyprès,
immobiles dans les orages de l’âme, planant mystiquement sur le fleuve
de la vie, sur lequel, des ombres nocturnes de ses cheveux, elle laisse
choir des hyacinthes et des violettes.
* * * * *
Schœnbrunn, 21 janvier.
Nous avons parlé aujourd’hui, pendant la promenade, de Dante Gabriel
Rossetti et de Burne-Jones.
--Ce sont, dit-ELLE, des âmes d’autrefois, revenues sur la terre pour
continuer les rêves des hommes qui les précédèrent et deviner ceux des
hommes qui les suivront. Ils ont tiré ces rêves du chaos où avant toute
éternité ils flottaient, attendant qu’un œil les discernât. Les choses
de l’esprit, aussi, veulent être enfantées pour atteindre
l’accomplissement de leur sublime mort...
* * * * *
1ᵉʳ février.
--Au nom du ciel! m’a-t-ELLE jeté à mi-voix, aujourd’hui, pendant la
leçon, tandis que la coiffeuse tressait ses cheveux. Ne la regardez pas!
Je ressens chacun des regards que vous lui destinez sur mes cheveux. Ces
Grecs exercent une étonnante fascination! Je prierai mon médecin de vous
prescrire des œillères, comme pour les jeunes chevaux. Et il faudra que
vous les mettiez tous les matins.
* * * * *
--Savez-vous quelle pièce de Shakespeare est ma préférée? me
demanda-t-ELLE, au bout d’un instant, brusquement.
--_Hamlet_, Majesté?
--Non, le _Songe d’une nuit d’été_. N’avez-vous pas remarqué, à Lainz,
la gravure qui était dans votre chambre: _Titania avec la tête d’âne_?
C’est la tête d’âne de nos illusions que sans trêve nous caressons. J’ai
fait mettre ce tableau dans tous mes châteaux. Je ne puis me rassasier
de le voir.
* * * * *
Aujourd’hui, ELLE me conduisit dans une petite chambre dont les murs
étaient littéralement couverts de portraits de chevaux. C’étaient de
merveilleux portraits de bêtes merveilleuses.
--Voyez-vous, me dit-elle, tous ces amis, je les ai perdus et je ne
gagnai pas un seul à leur place. Beaucoup de ces chevaux sont allés à la
mort pour moi, ce que nul homme n’eût jamais fait; ils voudraient plutôt
m’assassiner.
* * * * *
Schœnbrunn, 19 février.
Aujourd’hui nous avons passé tout l’après-midi à monter et à descendre
les deux allées qui, de deux côtés, conduisent par une douce pente à la
_Gloriette_. Heures grises et lasses. Le ciel comme de cendre. Les
arbres frissonnaient. Les feuilles tombées, décolorés décombres, étaient
entassées en couches épaisses sous les arbres--pensées fanées et joies
trépassées; et là-dessous les heures mortes gisaient, comme en des
tombeaux. Les quelques feuilles qui pendaient encore aux arbres, elles,
me parurent crispées de douleur. L’air était comme vieilli, engourdi et
lourd telle une eau dormante. Ainsi, en cheminant par ces mêmes et si
mornes allées, sans parler, toujours, nous montions d’un côté et
descendions de l’autre, enfermant dans un cercle le symbole de la
_Gloriette_.
L’impératrice, ce jour-là, était extraordinairement taciturne, et ses
mouvements manquaient de ce calme magnifique et de cette suavité des
lignes qui leur sont coutumiers et que nul avec elle ne partage: de
temps à autre, le sang lui affluait aux tempes. Je sentais qu’une
atmosphère étrangère, hostile à sa nature intime, l’enveloppait.
--A de pareilles heures, on sent la vie peser plus lourdement, dis-je,
alors que nous atteignions une fois encore le sommet de la _Gloriette_,
comme pour faire crier en moi le silence retenu.
--Vous voulez parler de la vie que nous devons mener en troupeau de
petites bêtes supérieures! répondit l’impératrice avec une subtile
ironie dans la voix. Rien de nouveau à dire là-dessus. Elle est si
sombre et si mensongère, cette vie, que, certes, il ne vaut pas la peine
d’essayer à la trouver supportable.
Après une courte pause, elle ajouta:
--Souvent je me semble comme enveloppée dans des voiles épais, en une
mascarade intérieure: déguisée en impératrice.
--Oui, Majesté, nous prenons les phénomènes accessoires et les
conditions extérieures de l’existence pour la vie sublime elle-même,
tandis que ce ne sont que des trabans et des valets autour de la litière
close d’une princesse: quelque chose de faux et d’ignoble, qui,
grossièrement, se débat, qui s’empresse avec un bruit importun autour de
la vie, masquant, séquestrant du dehors, par des ombres sinistres et des
cris menteurs, la chose exquise. Et tout cela, qui, en vérité, nous est
étranger, nous le confondons avec l’unique qui nous soit propre.
L’impératrice répliqua:
--C’est pourquoi nous devons, autant que possible, tâcher de sauver
quelques rares instants, pendant lesquels nous puissions pénétrer,
chacun à sa guise, dans notre propre vie. Je me découvre nouvelle chaque
fois que j’arrive en une autre atmosphère que nul encore n’a respirée,
dont nul n’a abusé. Quand je me trouve toute seule en un site solitaire
dont je sais qu’il fut peu fréquenté, je sens que mes rapports avec les
choses sont tout différents de ce qu’ils seraient, si d’autres hommes
avaient été là; à cette différence seulement je me reconnais
moi-même--en mer, dans les vastes plaines, là où il n’y a pas de ces
recoins où les hommes s’entassent si volontiers, comme de la poussière.
La vie parmi les hommes nous uniformise tous en un amas noir, où la
vulgarité est le seul élément à tous commun.
--A vrai dire, les hommes ne ressentent rien de tout cela tant qu’ils
vivent, dis-je; c’est lorsque nous mourons, peut-être, que nous
commençons à vivre, véritablement et profondément.
--Oh! non, dit l’impératrice, même pendant la vie nous vivons ainsi,
seulement nous ne voyons pas notre vie; la mort seule fait tomber les
écailles de nos yeux. Mais il y a des hommes qui, de leur vivant, déjà,
sont plus près de la mort que de la vie. Nous n’avons, d’ordinaire, pas
le temps d’aller jusqu’à nous-mêmes, tout adonnés que nous sommes à des
choses étrangères. Nous n’avons pas le temps de regarder le ciel qui
attend nos regards. Je me rappelle d’avoir vu une fois, à Tölz, une
paysanne en train de distribuer la soupe aux valets de ferme. Elle ne
parvint point à remplir sa propre assiette.
--L’idée de la mort devrait déjà, de soi, embellir notre vie, fis-je.
Les choses terrestres, toutes, acquièrent, par cela même qu’elles sont
périssables, une profonde valeur intime et la signification de symboles.
--Oui, dit-elle, l’idée de la mort nous exalte et nous purifie, ainsi
qu’un jardinier qui arrache la mauvaise herbe lorsqu’il se trouve dans
son jardin. Mais ce jardinier veut être toujours seul et se chagrine si
des curieux regardent dans son clos. C’est pourquoi je me cache la face
derrière mon ombrelle et mon éventail, pour qu’il puisse travailler en
paix.
Ainsi, en parlant doucement, ou plutôt l’oreille attentive aux
monologues de nos pensées, nous suivîmes tranquillement l’allée qui
descend de la _Gloriette_, pour revenir au château. Alors, de nouveau,
mes regards se levèrent vers cette ombrelle, vers cet éventail--vers le
fameux éventail noir, vers la trop connue ombrelle blanche--fidèles
compagnons de son existence extérieure, devenus presque des éléments
constitutifs de son apparence corporelle. En ses mains, ils ne sont pas
seulement ce qu’ils sont pour les autres femmes, mais, plutôt, de purs
emblèmes, armes et boucliers au service de son véritable moi. Quand elle
se trouve très haut, sur le sommet d’une montagne, baignée de sonore
solitude et de langueur, en l’embrasement du soleil, tandis que le grand
midi roule sur les roches, alors, seulement, elle ferme l’ombrelle qui
cache sa tête de tous côtés, alors, seulement, de la pâleur de son
visage elle abaisse l’éventail noir. Elle s’exprima là-dessus une fois,
à Lainz. Elle veut, uniquement, écarter d’elle la vie extérieure des
hommes, comme telle, ne pas la laisser valoir en soi, ne pas se plier
«aux lois du troupeau des petites bêtes supérieures»; elle veut
préserver son intérieur silence de toute profanation; elle ne veut pas
s’éloigner des jardins fermés de la tristesse qu’en soi elle cèle et
d’où les autres hommes se sont eux-mêmes exilés. Aussi se penche-t-elle
sans relâche sur les éternelles fleurs de la douleur qui dans son cœur
éclosent, et elle prête l’oreille aux sons de la vivante beauté mondiale
qui de ces calices débordent et en eux-mêmes se résorbent et tissent la
substance de son être.
--Qu’est-ce que la joie, Majesté? demandai-je, alors que nous étions
déjà arrivés à ce petit parterre de fleurs, qui, de l’aile droite du
château, s’étend dans la direction de Hietzing. L’impératrice marchait
très vite, car déjà l’horloge du château qui de son gros œil regardait
les jardins (si inutilement pour les plantes!) marquait presque six
heures du soir.
--Oh! la joie, dit-elle, en courant plus qu’elle ne marchait, la joie
n’est qu’une chose éphémère, un épisode, un bouche-trou, qui nous dupe
sur la triste langueur, la _Sehnsucht_, qui doit venir. Oh! elle vient
toujours, car elle est l’attente du destin que notre vie a pour but
d’atteindre; elle est la chose la plus triste et, par là, la plus
exquise qui soit au monde. Tous les êtres qui sont beaux attendent leur
destin et sont tristes aussi, quand ils n’en sont pas détournés. Vous
voyez, maintenant je dois me mettre à courir, parce que je me suis trop
longtemps absentée de cette chère vie: mon médecin suédois m’attend pour
le massage. J’appelle cela _pétrissage_, tant je suis peu impérialement
disposée pendant cette opération. Et là-dessus elle éclata de rire.
En remontant en voiture, je me dis à moi-même: «Elle a ri! A vrai dire,
elle ne peut, ni ne veut jamais rire, tant qu’elle se trouve en sa
véritable forme d’existence. Mais quand la réalité la frôle, alors,
seulement, et par rapport aux soi-disant choses humaines, elle rit.
Rire, cela signifie, pour elle, s’éloigner de son soi intime.»
* * * * *
Schœnbrunn, 22 février.
Aujourd’hui, comme nous revenions de la promenade, je dis à
l’impératrice:
--Je ne puis assez m’émerveiller que l’allure de Votre Majesté, après
des heures de marche, ne trahisse pas la moindre lassitude.
--C’est que jamais je ne suis lasse, répondit-elle. Et nous en devons
grâce, mes sœurs et moi, à notre père. «Il faut apprendre à marcher
aussi», nous disait-il toujours, et il nous tenait, exprès pour cela, un
maître réputé. Et ce maître, ajouta-t-elle gaiement, nous recommandait
sans cesse: «A chaque pas que l’on fait, il faut pouvoir se reposer du
pas précédent, et, autant que possible, ne pas se traîner sur le sol.»
D’après lui, nous ne devions avoir qu’un seul exemple devant les yeux:
les papillons. Ma sœur d’Alençon et la reine de Naples sont célèbres, à
Paris, pour leur démarche. Mais nous ne marchons pas comme doivent
marcher les Reines. Les Bourbons, qui presque jamais ne sont sortis à
pied, ont pris une allure spéciale--celle d’oies majestueuses. Eux
procèdent comme de vrais rois.
* * * * *
Du 25 février au 5 mars.
Nous lisons les œuvres de Carmen Sylva. L’impératrice aime beaucoup la
poétesse couronnée.
--Sa juvénilité est digne d’admiration, dit-elle. Elle reste toujours le
_backfisch_[D] allemand, en dépit de sa couronne exotique et de ses
cheveux blancs. Et son monde sentimental aussi est resté le même, bien
qu’elle soit devenue, entre temps, mère malheureuse. Elle est toujours
aussi impulsive, facile à s’enflammer et promptement tarie. Ses œuvres
en souffrent. Elle n’a pas la patience de s’arrêter sur ses idées et de
les pénétrer; c’est comme si elle se mourait d’une soif d’événements,
derrière lesquels elle espère atteindre l’_inaccessible_. Aussi,
n’atteint-elle jamais le repos, qui est le but unique. Il faut renoncer
au fait. Seul l’inarrivé est éternel...
L’impératrice a trouvé impayable la «boucle de colère» d’une des
héroïnes de Carmen Sylva: une boucle de cheveux qui se dresse menaçante
à chaque accès de colère.
* * * * *
Schœnbrunn.
Partout de la neige. La languissante silhouette noire, sur le plan
désert et blanc, cheminant lentement, en apparence sans but, comme pour
concentrer, simplement, en sa vivante ligne noire perpendiculaire, le
beau calme mort de la surface, et pour faire prendre ainsi à celle-ci
conscience de soi-même. Et aussi toute cette pureté d’hermine s’incarne
en cette noire ligne serpentine, et cette même atmosphère de cristal
emplit son âme...
* * * * *
ELLE a traduit aujourd’hui en grec moderne, et avec un admirable élan,
le cinquième chant de l’_Odyssée_ (les adieux à Calypso et l’arrivée à
Schéria), que je lui récitai en allemand.
--Nous chantons maintenant le prélude de notre voyage à Corfou,
dit-elle. Si Heine ne nous avait dit que les dieux de la Grèce sont
morts et qu’ils sont, tout au plus, capables de rougir des vérités qu’on
leur débite, nous devrions supplier Dzeus et Poseidon de nous accorder
une traversée heureuse. Vous, hellène, vous ne craignez sûrement pas la
mer. Aurez-vous le mal de mer, par exemple? Si c’est ainsi, vous
n’éprouverez pas grand plaisir à mes voyages. Je suis comme un oiseau de
tempête. Je fais carguer toute la voilure pour ne pas me priver de la
vue des vagues en fureur; et chaque fois qu’une lame déferle sur le
pont, j’ai envie d’éclater en cris de jubilation. En feriez-vous autant?
--Peut-être bien, Majesté. Du reste, le voyage jusqu’à Corfou n’offre
plus maintenant de pareilles épouvantes.
--C’est malheureux! Voilà un des inconvénients de la civilisation. J’ai
navigué une fois sur l’Océan, sur le yacht anglais _Chazalie_, qui
n’était guère qu’une grande barque. Mais ce n’était qu’une infime partie
de l’Océan. J’aurais eu tant de plaisir à traverser l’Océan entier sur
cette barque!
[Note: MIRAMARE]
Miramare, le 6 mars.
Arrivés aujourd’hui avec le train impérial. Du soleil après la pluie,
qui n’était, peut-être, que de la neige fondue. Là-haut, sur le Karst,
il y avait eu encore, sur les bords extrêmes des rochers et dans les
rameaux d’arbres rabougris, des tas de neige branlants, exécutant
d’invraisemblables tours d’équilibre. C’était comme de mauvais souvenirs
qui ne voulaient pas disparaître; mais dans l’éclat du soleil ils
avaient perdu toute horreur. Nous sommes descendus à la station de
Grignagno. Le parc du château monte jusqu’ici, sous une buée d’aromes et
de vapeurs après la pluie.
L’impératrice avec le baron Nopcsa, puis la comtesse Janka Mikes, moi et
le reste de la suite, nous avançons sur les allées de gravier humide,
sous les arbres dégouttants et frissonnants, qui, en terrasses et sans
interruption, descendent jusqu’à la mer qu’ils ne veulent plus quitter.
Et enfin, la subjuguante apparition de la mer elle-même. Le château,
empli d’une triste solitude. Des murs lambrissés de noir dans le
vestibule qui donne sur la mer et sur les jardins. Des escaliers,
merveilles de sculpture en bois, qui rêvent de pas craquants. Des
portraits rembrunis de Habsbourgs espagnols: ô ces têtes fines de don
Juan, la fièvre dans les yeux et la lèvre inférieure débordante,
caractéristique pour toute la race; et les mélancoliques yeux d’infantes
fragiles, dont les mains menues reposent sur les plis lourds de leurs
robes de soie; et, encore, adorables petites bouches d’enfants
impériaux, dont les joues à fossettes s’encadrent dans de grandes
fraises raides.
Ma chambre se trouve dans la grande tour, avec vue sur l’infini de la
mer. Devant mes fenêtres, des mouettes blanches, d’un silencieux coup
d’aile sur le miroir de la mer, comme des rêves inquiets, tournoient:
éblouissantes, elles s’enlèvent sur le ciel et la mer... Dans ma chambre
une vieille garniture de soie écarlate avec de hauts dossiers dorés.
Dans la soie est tissé l’aigle mexicain, broyant dans son bec un
reptile: (ô ironie du destin, que l’aigle ait été anéanti par le reptile
avant que l’étoffe ne se fût usée!)... Une servante italienne aux
proportions d’ogresse est à mes ordres; aidée d’un vieux laquais
asthmatique, elle me sert à dîner (je n’avais jamais vu d’aussi grosses
et belles écrevisses: une seule de leurs pinces remplissait mon
assiette, et elles étaient roses comme du corail). Ces deux âmes
domestiques font le service du château depuis les temps du pauvre
empereur Maximilien. Avec une naïve jovialité et une loquacité
intarissable, ils content les plus tristes choses.
* * * * *
L’impératrice se fait coiffer dans un pâle boudoir en soie bleue. Les
murs sont ornés de portraits de la famille royale de Belgique; ils me
rappellent que chez les races royales la destinée (c’est-à-dire le
malheur, car le destin est funeste, toujours) se transmet des unes aux
autres, par les liens du sang.
* * * * *
Le soleil s’évanouissait derrière les arbres. Les noirs et opaques
cyprès, en leurs contours (chute continue et pourtant immuable) étaient
liserés comme d’une ruisselante chevelure d’or; et à travers les
ténèbres de leurs branches, cependant, le soleil disait adieu tout comme
si ç’eût été pour jamais... Nous passâmes devant un grand pin baignant
dans de l’or roux. De son faîte, une assourdissante criaillerie de
moineaux en querelle s’élevait.
--Le pin ne s’en soucie guère, dit l’impératrice. Les lignes de son
faîte restent les mêmes.
Plus loin, tous les arbres redevinrent muets. Un petit nuage, esseulé au
milieu du ciel, rêvait. Il était habillé de pourpre et se noyait dans
un océan de rayons. Il avait l’air de souffrir, mais si tendre était sa
souffrance, qu’elle semblait presque du bonheur... Nous descendîmes
ensuite sur le rivage. Du sommet d’un cyprès, tout contre la mer,
soudain, long et répété, retentit un cri désolé d’oiseau qui s’adressait
à l’astre agonisant.
--Comme le soleil se meurt, Majesté, dis-je, comme il se rue dans le
grand abîme en l’ondoyante pourpre de son désir et accompagné de tant
d’accords de harpes!
L’impératrice parut un instant absorbée en la contemplation de cette
féerie solitaire, puis, soudain, elle tourna son visage vers moi et dit
de sa voix chantante:
_Mein Herrlein! sei’n Sie munter._
_Das ist ein altes Stück:_
_Hier vorne geht sie unter,_
_Und kehrt von hinten zurück[E]..._
--En de tels instants, ajouta-t-elle, devenue sérieuse, on ne doit
croire qu’à une chose, à la grandeur du néant.
* * * * *
Je n’ai pas besoin de regarder dans SON cœur, pour y surprendre les
tristesses qui tissent là sa vie secrète.
Souvent elle dit un mot, et puis elle se tait, mais le sens du mot et la
mélodie du son s’éploient, se prolongent, dans le silence, à l’infini...
Et son silence me fait deviner _l’indicible_.
* * * * *
En ses secrets ELLE doit puiser de merveilleuses agonies.
Souvent dans ses yeux passent des désespoirs dont on ne saurait dire
l’effroi.
Sa vie, dans quels abîmes roule-t-elle, sa vie qu’elle creuse si
profondément dans le roc de la solitude?...
* * * * *
Tout devient fabuleux dans SA proximité, les choses se montrent sous un
aspect nouveau, comme éclairées par les bleus sommets de son âme.
Chaque jardin où elle met le pied, devient aussi mystérieux que celui
des Hespérides.
* * * * *
La mer si vaste, si vaste et vide et désolée, et les vagues qui se
brisent sur les écueils, si lasses! Leur voix, léger frôlement de
feuilles sèches, murmure qui soudain, craintivement, se tait. Oh! ces
nuits lunaires sur l’eau! Ces féeries de silence, qui en nous
retentissent comme des cris d’exaspération! Et une solitude sans fin, un
anéantissement dans la profondeur de son soi, par delà la compréhension
des sens. Ce sein ouvert de la mer, quelle immensité de désir
n’embrasse-t-il? Et la lune s’est glissée, éperdue, jusqu’à lui et a
posé ses joues claires sur la tremblante surface, et ruisselle au dedans
d’elle-même jusqu’à s’en assoupir--et s’endort, et ruisselle toujours
encore.
--Quelles ténèbres, Majesté, sous cette ruisselante ivresse gisent
ensevelies, quels abîmes taisent leurs gémissements, puisque toujours
ils doivent rester des abîmes... En ce lumineux fleuve, le bonheur de
vivre, d’un inconcevable lointain, jusqu’aux écueils, s’épanche et puis
se brise, sur les écueils qui sont là. C’est comme s’il voulait
ruisseler plus loin, ruisseler toujours sur le miroir de l’âme,
par-dessus tous les gémissants abîmes.
Alors l’impératrice dit:
--Le bonheur n’est pas donné aux écueils. Fatalement la lumière se brise
contre les écueils. Je suis comme un écueil. La lumière ne risque pas de
m’approcher. Et si elle venait jusqu’à moi--il y a des ténèbres dans
lesquelles tous les clairs rayons se dissolvent, qui absorbent toute
lumière et ne la rendent jamais.
Et tandis qu’elle me parlait ainsi, ses yeux me parurent luire
intérieurement.
* * * * *
Nous passâmes devant un petit étang, tout à l’écart du château, sur
lequel des canards nageaient. Le soleil baissait justement derrière les
arbres et versait de l’or sur les eaux. Ainsi les humbles oiseaux
domestiques devinrent somptueux et fantastiques. L’un après l’autre, les
canards sortirent de l’eau dorée et furent tranquilles sur la berge,
comme absorbés dans la méditation de tristes énigmes, et l’impératrice
dit:
--Nul ne se soucie de leurs sentiments. On les traite presque comme des
cuisinières, parce qu’on ne les considère que par rapport à la cuisine.
Qui sait s’ils n’ont pas jadis été des reines... Quand je reviendrai sur
la terre...
Et ici, brusquement, elle s’interrompit.
* * * * *
Nous causions aujourd’hui du poète anglais Swinburne, qu’ELLE aime tant.
Elle me parlait de sa calme désespérance à se lamenter sur la beauté
fugitive et sur les sortilèges qui font tarir le bonheur, de ses chœurs
antiques qui chantent les dons de la tristesse et des larmes, puis de la
vie que l’on ne peut rejeter, et c’est pourquoi le vaisseau des hommes
fait voile vers les îles bienheureuses, sur la mer hespérique, pour s’y
réfugier hors de l’empire de la mort... Que ce monde qu’elle m’ouvrait
était éblouissant! Comme en une indéfinissable perplexité et succombant
sous je ne sais quel vœu confus et magnifiquement farouche, j’arrachai
un rameau aux jeunes et fraîches feuilles qui avaitient effleuré ma
tête, et j’y enfouis mon visage. Un âcre et pénétrant parfum de jeunesse
non vécue, inépuisée, me mit presque les larmes aux yeux. Alors, en moi,
tout l’incréé se devina, tous les germes de l’avenir, je les sentis en
moi-même, aspirer à leur accomplissement. Mais l’impératrice me dit:
--Pourquoi avez-vous cassé cette branche? Vous êtes aussi cruel que le
destin.
Puis elle dit:
--L’art n’est qu’une création de notre désir de suprême existence, telle
que la vie devrait être pour nous; il naît de la nostalgie de l’unique
patrie, et il en devine les formes.
* * * * *
Il pleuvait de grosses gouttes tièdes, tombant aussi doucement que de
silencieuses larmes, pleurées sur des mains qui s’enlacent, sans qu’un
mot soit prononcé. Tout autour de moi et en moi aussi, un grand silence
résonnait. Je sentais toutes les forces de l’âme se consumer en ce
mutuel silence. Je regardai l’impératrice et me dis: «Toutes les beautés
se fanent royalement en elle, sans que personne les aperçoive.»
* * * * *