Aujourd’hui, l’impératrice m’appela à quatre heures de l’après-midi

seulement, au lieu de me faire partir à onze heures en voiture pour

Schönbrunn, à sa suite. Toute la matinée avait été employée au grand

lavage des cheveux. Cela a lieu tous les quinze jours. Aussi

portait-elle ses cheveux dénoués sur le dos pour les faire sécher. Son

aspect sous cette forme, quand, déposée cette naturelle couronne, elle

n’est plus obligée de plier le front sous son poids, est plus gracieux

encore, s’il se peut, et aussi plus majestueux, plus conforme à sa vraie

nature. Une jeunesse insoupçonnée rayonne de ses traits et presque un

bonheur de ses yeux (le même qu’éprouvent les arbres quand ils se mirent

dans l’eau) et des lignes de son corps une musique, plus suave encore

que d’habitude, parce que, assourdie et secrète, comme en des rêves et

des pressentiments, à travers l’onde des cheveux elle résonne.

Sur les doux tapis écarlates, qui couvraient le parquet, nous allions et

venions, dans l’aube des flammes sans nombre de toute une série de

grands lustres pendants, aux losanges et aux perles de cristal, dans

l’haleine des vivants calices qui formaient partout de petites îles

lumineuses (ô vernal rêve!), entre les muets abîmes marins des miroirs,

dans un air aussi pur et aussi frais que sur les sommets des montagnes,

(les croisées, _en decembre_, étaient toutes ouvertes)--et nous lisions

l’_Odyssée_. En un tel milieu, près d’elle, la vieille rhapsodie oubliée

des vers morts de nouveau s’éveille et, par les fenêtres ouvertes, avec

les flots de lumière, jusque sur la silencieuse place du château elle

déborde. Des groupes humains, d’habitude, se tiennent là, dans l’ombre,

et contemplent la rangée des fenêtres brillamment éclairées et les

lustres flamboyants, sous lesquels un être impérial tisse sa mystérieuse

vie; et ils s’étonnent ou ils devinent, mais jamais leur pressentiment

ni leur étonnement n’atteignent à la réalité...

* * * * *

L’empereur est entré aujourd’hui pendant la leçon. La coiffeuse s’abîma

sur le tapis comme dans une trappe, et s’éloigna tout de suite en un

murmure. Je me levai de ma chaise, mais l’empereur m’invita à rester et

se mit à causer avec l’impératrice en hongrois. Je relevai des noms

d’hommes d’Etat et de personnages politiques. L’impératrice avait sur

les traits une expression d’intense attention; ses yeux regardaient

devant elle comme s’ils voulaient saisir de façon aiguë et pénétrante un

infiniment petit objet; et elle répondait à l’empereur et l’interrompait

assez souvent. Le hongrois sur ses lèvres sonnait comme des perles

musicales cet embaumées. Parfois, elle haussait les épaules et

esquissait une petite grimace qui voulait beaucoup dire, ce qui faisait

rire l’empereur. Puis l’empereur se leva et sortit de la salle de son

pas élégant et moelleux de militaire. En un bruissement, la coiffeuse

rentra et l’impératrice me dit en grec:

--Je viens de faire de la politique avec l’empereur. Je voudrais pouvoir

être utile; mais peut-être suis-je plus avancée en grec. Et puis j’ai

trop peu de respect pour la politique et ne la juge pas digne d’intérêt.

Et vous, vous y prenez intérêt?

--Pas trop, Majesté, je la suis seulement dans ses grandes phases, quand

des ministres tombent.

--Ah! ils ne sont là que pour tomber; puis d’autres viennent, me

dit-elle avec, dans la voix, une nuance curieuse qui était comme un rire

intérieur.

--Pour moi, Majesté, je m’intéresse davantage à la vie publique en

France.

--Elle est assurément plus amusante!

--C’est ce que je trouve aussi, Majesté.

--Les gens, là-bas, savent mieux jouer la comédie, et avec plus

d’esprit.

Au bout d’un instant, elle ajouta:

--D’ailleurs, le tout est une tellement volontaire illusion! Les

politiciens croient conduire les événements et sont toujours surpris par

eux. Chaque ministère porte en soi sa chute, et cela dès le premier

moment. La diplomatie n’est là que pour attraper quelque butin du

voisin. Mais tout ce qui arrive, arrive de soi-même, par intérieure

nécessité et maturité, et les diplomates ne font que constater les

faits.

* * * * *

De chacune des nombreuses langues qu’ELLE parle avec une admirable

perfection, elle fait une musique. Parle-t-elle hongrois? c’est

réellement comme si une source laissait perler, l’une après l’autre, des

gouttes chantantes, en lente et harmonieuse mélancolie.

--Le grec, me disait-elle, c’est la langue dans laquelle mes idées et

mes mots se présentent à moi comme des êtres de beauté, pour m’ouvrir

un monde insoupçonné. L’aspect de ce monde me fait oublier ce qui reste

au dehors.

* * * * *

Aujourd’hui, nous avons rencontré une dame sur le chemin de la

_Gloriette_: elle descendait et nous montions. Elle portait les cheveux

coupés courts et avait une face rouge de cuivre et la démarche décidée.

Fixement elle regarda l’impératrice, sans la saluer pourtant, presque

d’un air de provocation. L’impératrice dit:

--La dame a de l’esprit, puisqu’elle porte les cheveux courts; mais je

crains qu’elle ne le fasse exprès pour que l’on puisse la croire

spirituelle. Si je voulais faire couper mes cheveux--oh! par conviction,

parce que je les tiens pour inutiles,--les gens me tomberaient dessus

comme des loups.

--Et réellement ce serait dommage, Majesté. Les gens disent bien: «Tout

ne va pas à tout le monde.»

--Il n’y a que la sottise à qui tout le monde également prétende...

* * * * *

Aujourd’hui, ELLE dit:

--La plupart des hommes ne veulent pas que les bandeaux du destin et de

la vie soient dénoués de leurs yeux; ils croient se mettre ainsi à

l’écart des périls. Mais nous ne cessons pas de vivre dans l’ombre du

destin et cette ombre guette chaque goutte de lumière. Ce qui est commun

à tous n’est pas l’esprit, mais le destin. Et, parfois, le destin

choisit l’un de nous pour en faire un poème magnifique ou pour s’en

gorger comme d’Œdipe ou de Médée... Je vous prie, lisons demain quelque

chose d’Eschyle.

* * * * *

Plus tard, ELLE dit:

--La plupart des hommes sont malheureux parce qu’ils se trouvent en

perpétuel conflit avec la nécessité. Quand on ne peut être heureux à sa

guise, il ne reste qu’à aimer sa souffrance. Cela seul donne le repos,

et le repos c’est la beauté de ce monde. Mais la beauté est la cause et

le but de l’univers.

* * * * *

Aujourd’hui, dans la matinée, nous continuâmes notre traduction

d’Othello. L’impératrice déclama la chanson du saule de Desdémone avec

un ravissement douloureux qui, à l’entendre, faisait défaillir, et,

brusquement, les lèvres frisées de subtile ironie, ELLE s’exclama:

--Il y a cependant autre chose que la jalousie ou l’héroïsme, et ce sont

les saules.

Plus tard elle dit:

--On ne sait pas pourquoi les femmes sont infidèles à leurs maris! La

réponse est tout simplement: parce qu’elles devraient leur rester

fidèles. Cette exigence provoque à l’infidélité parce qu’elle a force de

loi. Et sait-on donc si le mari réellement fut l’élu que le sort

désignait? La plupart des jeunes filles ne se marient guère que par

désir de liberté. Et, somme toute, l’amour a des ailes pour s’envoler

aussi.

* * * * *

Aujourd’hui, nous parlions du tragique dans les pièces modernes.

L’impératrice dit:

--Je crois que les conflits tragiques n’agissent pas par eux seuls, mais

par quelque chose que, sans cesse, nous attendons dans notre vie et dont

alors nous croyons nous approcher. A vrai dire, nous sommes toujours

déçus, car ce sont seulement des passions ordinaires que l’on met sous

nos yeux, mais nous les reconnaissons cependant pour quelque chose

d’autre que ce qu’elles prétendent signifier. Et quand nous sommes

saisis, nous ne le sommes pas par le tragique de théâtre, mais par des

sons plus profonds qui dans notre cœur ont été éveillés.

* * * * *

Je lui lus les poésies lyriques d’Ibsen, entre autres des passages de

_Peer Gynt_. Ce dernier poème lui parut sublime. Jusqu’alors elle

n’avait, en vérité, rien connu d’Ibsen. Sûrement elle n’avait aucune

idée de sa signification ni de sa grandeur. On lui avait parlé, à la

cour, de ses drames, comme d’ineptes lubies qui, malheureusement, se

jouaient encore. Et pourtant, tout ce monde de beauté existait déjà en

elle avant que ces poèmes fussent inventés. Tout, pour ainsi dire,

venait d’elle et revenait à elle. Elle a rêvé tous les rêves avant

qu’ils fussent rêvés, et elle les revit en son existence, tandis que les

poètes ne font que les rêver seulement. C’est pourquoi elle se contente

de l’_Odyssée_, de Shakespeare, ou des chansons démodées de Heine, parce

qu’elle peut parfaitement se passer de ces œuvres-là de même que des

plus éminentes créations modernes de l’esprit humain.

* * * * *

Aujourd’hui, pendant la leçon, l’impératrice me dit:

--Il faut que vous vous mettiez sur vos gardes contre les intrigues de

la cour. Vous êtes novice en ces choses et vous ne savez pas où l’on

place les pièges. Je vous conseille d’être très circonspect pendant vos

visites aux gens de la cour--vous savez qui je veux dire. Ces gens se

nourrissent tous les jours de faisans et de perdrix, mais une heure sans

cancans les ferait mourir.

--Je pensais que non seulement le baron Nopcsa et la Comtesse Festetics,

mais que tout le personnel de la Cour était assez dévoué à Votre Majesté

pour que je pusse me mouvoir ici en toute sécurité.

--Ah oui! certainement. On est très dévoué à l’Impératrice. Peut-être

dois-je encore remercier Dieu d’être impératrice: autrement, cela

tournerait mal pour moi. On aime l’impératrice surtout parce que, par

amour d’elle, on a la chance d’être quelque chose soi-même.

--Votre Majesté ne croit-Elle pas qu’il y a de magiques puissances qui

émanent du génie et de la beauté de l’âme? Je ne puis m’imaginer qu’un

être quelconque, admis auprès de Votre Majesté, puisse s’arracher à ce

sortilège. Par là je veux dire que l’entourage de Votre Majesté doit

avoir perdu toute volonté propre et vivre seulement en la Sienne.

--Vous voudriez faire de moi une Circé; je me souhaiterais d’en être

une. Je métamorphoserais alors beaucoup de gens comme l’ont été les

compagnons d’Ulysse. Mais l’égoïsme est plus fort que toute magie. Vous

êtes encore trop jeune et ne connaissez pas le monde. Chaque salut a son

but, chaque sourire veut être payé. Si l’on ne jugeait pas que cela va

sans dire, l’on s’épargnerait même tous ces frais.

--Votre Majesté se souvient-Elle, dans le parc de Lainz, lorsque les

sangliers se ruèrent sur nous en nous menaçant, de sorte que je dus les

chasser avec un égrappoir que Votre Majesté avait apporté? Je ne cessais

de m’imaginer, alors, ce qui serait arrivé, si les sangliers n’avaient

été si lâches, s’ils avaient fait mine de se jeter sur nous? J’aurais

prouvé à Votre Majesté mon héroïsme et mon abnégation. Et Votre Majesté

pourrait en tirer au moins une exception à la règle.

--Oh! soyez tranquille! Ils ne nous auraient pas attaqués!--puisqu’ils

avaient mieux à faire: ils mangeaient des truffes!--Par bonheur pour

nous deux!

Et là-dessus, gaiement, elle sourit.

* * * * *

Instinctivement avec Elle j’ai pris dans la voix une cadence, à son

oreille, uniquement, appropriée. Toujours un pas en arrière d’elle, je

chemine et laisse la suite ininterrompue de mes paroles atteindre son

ouïe en vagues subtiles. Aujourd’hui elle me dit, à ce propos:

--Vous avez très bien compris que l’on ne doit, par sa voix, ni

étrangler ses propres idées ni effaroucher celles des autres.

* * * * *

Schœnbrunn, 21 décembre.

Nous parlions aujourd’hui de SES voyages en Egypte.

--Je me sens extraordinairement chez moi au Caire, dit-elle. Même dans

la grande cohue des portefaix et des ânes, je me sens moins oppressée

que dans un bal de la cour et presque aussi heureuse que dans une forêt.

Oh, il faut bien distinguer la culture d’avec la civilisation. La

culture se trouve même aux déserts de l’Arabie; avant tout, dans le Sud

et en Orient, où la civilisation n’a pas pénétré, dans les prairies

solitaires et sur les mers. Etouffer la culture, voilà la civilisation.

Elle est chez elle en Occident. Elle est une déviation et une altération

des buts naturels de l’existence. La civilisation, c’est les

tramways,--la culture, les belles forêts libres. La civilisation, c’est

l’érudition,--la culture, ce sont les idées. La civilisation réclame

pour soi chaque être humain et nous met tous dans une cage. La culture,

chaque homme la porte en soi, comme un legs de toutes ses existences

antérieures, il l’aspire en soi à chaque souffle, et en cela gît la

grande unité. Il y a aussi des gradations de civilisation et de culture,

qui viennent de directions opposées et se rencontrent. Où elles

s’entrechoquent, éclate la plainte muette de la vie. Les victimes, ce

sont les pauvres gens misérables: on leur a pris la culture, et, en

retour, on leur montre la civilisation dans le lointain, pour eux

presque inaccessible. A Paris, il m’est très agréable de cheminer par

les rues, parce que l’individu marche perdu dans la foule. De cette

manière, cette civilisation-là approche de la culture.

* * * * *

Aujourd’hui, ELLE me disait encore:

--Quand une dame d’honneur est près de moi, je suis tout autre. Vous

l’avez remarqué hier. Il me faut toujours dire quelque chose aux

comtesses, pour qu’elles puissent répondre. C’est là justement leur

office. Le plus grand effroi des rois est de toujours devoir interroger.

Pour moi, j’ai un grand choix de questions dans mes greniers, parce que

j’en viens rarement à les distribuer en public. Quand vous me parlez, je

ne réponds, souvent, qu’à moi-même, ou je vous parle bien, mais je

réponds en même temps à une question que je me suis posée à moi-même,

car vous n’êtes pas une dame d’honneur: et c’est ce qu’il y a en vous de

préférable. Quand vous êtes près de moi en même temps que la comtesse,

cela devient très intéressant: je dois louvoyer comme entre deux vents,

et chacun de vous deux me sent changée à son égard et en tient l’autre

pour le coupable.

* * * * *

Du 22 au 30 décembre.

Aujourd’hui ELLE me dit, pendant qu’on la coiffait:

--Excusez-moi, aujourd’hui je suis distraite. Je dois appliquer toute

mon intelligence à ma chevelure; car elle (la coiffeuse) a fait dire

qu’elle est malade, et cette jeune fille que voilà (la camériste) n’est

pas encore initiée à tous les mystères. Quelques séances de coiffure

comme celle d’aujourd’hui et, de nouveau, je suis matée. Elle le sait

bien, cette femme-là, et elle attend une capitulation. Je suis l’esclave

de mes cheveux. Peut-être, pourtant, me libérerai-je un jour. Mais je

laisse les choses aller comme elles veulent. Il ne faut pas

contre-carrer son destin. Sinon il nous distribue ses coups plus tôt et

plus désastreusement encore.

* * * * *

Schœnbrunn.

Comme nous nous promenions, aujourd’hui, et que nous parlions du

sentiment du beau chez les hommes, l’impératrice dit:

--Il ne faut pas croire que les soi-disant _belles_ et _nobles âmes_

soient trop rares, surtout en Allemagne! Hélas, hélas! Il n’y a, certes,

rien de plus ridicule que les enthousiasmes humains. Les enthousiastes

sont justement les plus insupportables des gens.

* * * * *

Comme nous causions de la vie et des systèmes cosmiques, ELLE commença à

déclamer d’une voix de fluide ironie:

* * * * *

_Zu fragmentarisch ist Welt und Leben._

_Ich will mich zum deutschen Professor begeben,_

_Der weiss das Leben zuzammenzusetzen,_

_Und er macht ein verstændlich System daraus:_

_Mit seinen Nachtmützen und Schlafrockfetzen_

_Stopft er die Lücken des Weltenbaus[A]._

* * * * *

Je racontais à l’impératrice que j’avais vu à Innsbruck sa sœur, la

duchesse d’Alençon,[B] et que je faisais souvent le pèlerinage de

Mentelberg, pour avoir l’occasion de l’apercevoir dans le voisinage du

château.

--Avez-vous vu aussi son chien? demanda l’impératrice. Elle en fait

grand cas. Qui des deux vous a le plus charmé?

--Majesté!...

--Elle ne vous pardonnerait pas de n’avoir pas admiré son chien.

* * * * *

24 décembre.

Pour l’anniversaire de sa naissance, aujourd’hui, j’ai offert à

l’impératrice des violettes et une petite urne lacrymatoire antique que

j’avais emportée d’Athènes. Elle daigna gracieusement accepter «ces dons

de tristesse et de larmes», comme elle dit. Sur quoi j’ajoutai:

--Puisse Votre Majesté ne conserver dans cette urne que des larmes de

joie.

--Alors elle restera toujours vide, répondit-elle, et pour les autres

larmes elle est trop petite.

* * * * *

Aujourd’hui, ELLE dit:

--Quand je me meus parmi les gens, je n’emploie à cela que la partie de

moi-même qui m’est commune avec eux. Les gens s’étonnent de me trouver

si semblable à eux, parce que je les interroge sur le temps qu’il fait

ou sur le prix des brioches. Je ne perds rien à cela. C’est comme un

vieux vêtement que de temps à autre l’on sort de l’armoire et que l’on

met pour un jour.

* * * * *

Aujourd’hui, ELLE dit:

L’âme des peuples est le fonds commun d’inconscient dans chaque

individu. Ce que chacun ignore de soi, les foules le savent. Quand les

arbres fleurissent ou portent des fruits, cela se fait d’après les mêmes

lois suprêmes, d’après lesquelles les peuples prospèrent.

* * * * *

Schœnbrunn.

Le genou, aujourd’hui, LUI faisait grand mal. Elle souffre fort

d’ischialgie, cet hiver, m’a-t-elle dit. Or, il lui fallut, de temps à

autre, se frictionner le genou endolori avec de la neige, pour trouver

quelque soulagement. Elle le fit elle-même, en plein air; et alors,

chaque fois, de me prier de lui tenir son en-tout-cas et de m’éloigner

de quelques pas; et, chaque fois, de revenir toute rouge de l’effort et

de la souffrance. L’aspect de cette impératrice de l’âme, que la

vulgaire douleur physique osait torturer, m’a tout à fait bouleversé...

* * * * *

--«Femme varie, fou qui s’y fie»: voilà ma devise, me dit aujourd’hui

l’impératrice, pendant qu’on la coiffait, et en m’informant que nous ne

sortirions pas à une heure de l’après-midi comme il avait été décidé la

veille, mais déjà à onze heures du matin. L’empereur même l’a sue

aujourd’hui pour la première fois, ajouta-t-elle, et il a été bien

étonné de ma franchise. Peut-être en avait-il déjà connaissance, par

expérience, mais ma devise écrite, il l’a vue pour la première fois

aujourd’hui.

--Que pense Votre Majesté de cette autre devise: «Mon cœur ne t’y fie»?

--Comment, n’avez-vous pas confiance en vous-même? Moi, je ne me laisse

influencer par rien. Dans ma devise gît toute ma philosophie. Le

changement fait le charme de la vie. Il en est de cela comme de la mer.

Voilà ce qu’elle dit. Mais ses pensées, sans être affublées de mots,

parlaient plus outre, comme en une intérieure portée de voix; tout au

moins un écho s’en éleva dans mon âme: «La vie est comme la mer; dans

les vagues de ses phénomènes consiste son éternité, et dans les

profondeurs de ses énigmes son prix resplendit.» Puis une autre sentence

d’elle, jadis entendue, encore en moi surgit: «Si cette existence tout

entière n’est que provisoire, à quoi bon chercher la stabilité? Comme

dans l’homéopathie, il faut _combattre les semblables par les

semblables_. Ainsi l’on triomphe de cette maladie aussi. La vie n’a

qu’un but: être vaincue en sa forme actuelle, telle une maladie. Et

quand on veut la vaincre, l’on ne doit rien craindre, souhaiter tout, et

être indifférent à tout. Alors seulement on est mûr pour la

métempsychose.»

* * * * *

ELLE m’a fait appeler au salon ce matin, encore une fois, avant de

monter en voiture. A la porte, ouverte, entre son boudoir et le salon,

des cordes, des appareils de gymnastique et de suspension étaient

placés.

Je la trouvai justement en train de _faire les anneaux_. Elle portait

une robe de soie noire à longue traîne, bordée de superbes plumes

d’autruche noires. Jamais je ne l’avais vue habillée avec tant de faste.

Suspendue aux cordes, elle faisait un effet fantastique, tel un être

entre le serpent et l’oiseau. Pour poser les pieds à terre, elle dut

sauter par-dessus une corde tendue assez haut.

--Cette corde, dit-elle, se trouve là pour que je ne désapprenne pas de

sauter. Mon père était un grand chasseur devant le Seigneur et il

voulait nous apprendre à sauter comme des chamois.

Puis elle me pria de continuer la lecture de l’_Odyssée_. Elle voulait

sortir plus tard que les autres jours, parce qu’elle avait à recevoir

quelques archiduchesses, et c’est pourquoi aussi elle avait dû revêtir,

par exception, cette robe de cérémonie, comme elle me dit.

--Si les archiduchesses savaient, ajouta-t-elle, que j’ai fait de la

gymnastique en cet accoutrement, elles seraient pétrifiées. Mais je ne

l’ai fait qu’en passant; d’habitude, je m’acquitte de cet exercice de

bon matin ou dans la soirée. Je sais ce qu’on doit au sang royal.

* * * * *

Schœnbrunn, 10 janvier.

Nous causions du théâtre, et particulièrement de la dernière

représentation d’_Hamlet_, au théâtre de la Burg, à laquelle j’avais

assisté.

--Il m’est avis, Majesté, que l’Hamlet d’hier eût mieux fait de se

débiter à lui-même sa belle tirade aux comédiens.

--Ainsi vous n’avez pas été content!

Et là-dessus elle cita de mémoire:

--«Oh! je me sens percé jusqu’à l’âme, quand j’entends un gros maraud

perruqué déchirer une passion en lambeaux, la mettre en haillons...

C’est passer Hérode en héroderie...»

--Oui, c’est cela, Majesté. Je pense que Shakespeare eût trouvé cette

manière de jouer indigne de lui.

--Et je n’aurais non plus, dit-elle, nulle envie de le voir représenter.

Je me le représente mieux à moi-même, à ce que je crois. D’ailleurs,

quand nous sommes seuls avec le poète, il faut que le poète se fasse

notre mime ou que nous le jouions nous-mêmes. Dans le premier cas, nous

ne pouvons pas nous plaindre, et dans l’autre, nous ne le voulons pas.

--Et cette Ophélie, Majesté, quelle délicieuse figure!--dans la pièce,

veux-je dire, et non pas sur la scène.

--N’avez-vous pas remarqué que chez Shakespeare les déments sont les

seuls sensés? Dans la vie non plus on ne sait pas où se trouve la raison

et où la démence, de même que l’on ne sait guère si la réalité est le

rêve ou si le rêve est la réalité. J’incline à tenir pour raisonnables

les gens que l’on nomme fous. La raison proprement dite passe, le plus

souvent, pour un «dangereux égarement».

Au bout d’un moment, nous en vînmes à parler de l’intercalation de jeux

de théâtre, comme tels, dans les pièces de Shakespeare.

--Cela est très profond, dit l’impératrice. Shakespeare voulait dire par

là que notre vie tout entière n’est qu’un jeu de théâtre. Nous ne

cessons de nous jouer nous-mêmes. Le jeu sur la scène est la comédie de

notre comédie. Et quand une scène de théâtre est représentée sur la

scène, alors c’est la scène à la troisième génération. L’effet en est

d’autant plus émouvant. Les passions qui nous sont amenées ainsi à

portée de vue et ne sont, à vrai dire, que bruits et pantomimes, nous

font pressentir pour la première fois les vrais événements de l’âme.

Plus nous nous éloignons de nous-mêmes, plus nous voyons profondément en

nous. Comme dans un miroir, nous apercevons alors nos destinées.

* * * * *

20 janvier.

L’aspect de l’impératrice pendant qu’on la coiffait aujourd’hui, m’a

fait tout à coup songer à Elisabeth Siddal, «the beloved» de Rossetti.

Sa chevelure, qui d’habitude repose, sombre et lourde, telle une

couronne de nocturne mélancolie, sur son front, projeta, quand ce matin

elle la fit dénouer, une purpurine auréole de glorification, et elle

enveloppa sa liliale forme comme une ombre massive, matérialisée dont

s’irradierait de la clarté. Durant un instant, elle souleva une onde de

ses cheveux dans une main, tenant dans l’autre un petit miroir en

argent, par-dessus lequel elle regardait au loin, de côté, comme si elle

se mirait dans le vide, en un autre invisible miroir où elle apercevait

ses destinées. Elle était vraiment ainsi le tableau de Rossetti: _La

bella mano_, et ces vers me vinrent à l’esprit, qu’il a écrits aussi,

comme pour elle:

_La belle donna_

_Piangendo disse:_

_Come son fisse_

_Le stelle in cielo!_

_Quel fiato anelo_

_Dello stanco sole,_

_Quanto m’assonna!_

_E la luna, macchiata_

_Come uno specchio_

_Logoro e vecchio,--_

_Faccia affanata_

_Che cosa vuole?_

* * * * *

_Che le spalle sien franche_

_E le braccia bianche._

* * * * *

_Che cosa al mondo_

_Posso più far di questi![C]..._

Élisabeth de Bavière, Impératrice d'Autriche Pages de journal, impressions, conversations, souvenirs · 第 4 / 12 段