inconcevable événement: mon premier véritable jour de naissance!...
Quand, le matin et le soir, les montagnes, par-dessus les toits,
flamboient jusque dans mes fenêtres, comme si, d’un monde irrêvé, elles
surgissaient, alors encore en moi rayonnent ces sourires d’inextinguible
mélancolie qu’ELLE a laissés choir dans mon cœur et qui paraissent
soustraits à l’universelle loi des choses, ou bien c’est un parfum
ranimé de souvenirs qui jamais ne voudront se faner...
* * * * *
Je vais souvent à la morne église du château, où tant de rois et de
reines en acier derrière une lourde grille de fer s’alignent, comme si
cette réunion avait été le but définitif de leurs existences, uniquement
poursuivi leur vie durant. Là aussi de pauvres femmes harassées du
peuple, comme poussées par une main mystérieuse, tout le long du jour,
jusque dans la nuit, bégayent des prières dans les ténèbres: peut-être
s’agit-il simplement pour elles d’un jupon neuf; à la statue de saint
Antoine les petites bonnes demandent la grâce de retrouver les cuillères
à café perdues. Ah! je les plains de n’avoir pas obtenu ce qu’elles
désirent, car je me dis que, si j’osais élever mon vœu à la hauteur
d’une prière, je devrais m’abîmer en oraisons...
* * * * *
3 septembre.
Est-il possible que mon rêve ne soit pas évanoui? Nouveau printemps,
refleurira-t-il sur l’automne de mes souvenirs, sans avoir subi ni
l’hiver ni la mort?...
Une lettre du baron Nopcsa, datée d’Ischl, qui me demande, au nom de
l’impératrice, si je suis disposé «à passer les mois de décembre à avril
auprès de Sa Majesté l’Impératrice et Reine, comme professeur de grec,
et pour l’accompagner dans ses promenades».
Dans un _post-scriptum_, le baron Nopcsa ajoute: «Sous la condition que
vos études n’en souffriraient point».
Ainsi il faut en finir avec la Faculté ou refuser. Je vais passer mes
examens ici, à Innsbruck, car à Vienne mon tour ne serait pas si vite
venu...
* * * * *
Quand je pense à ce que, sans prier, j’ai obtenu, pour la seule raison,
peut-être, que j’ai tenu mon vœu à moi-même secret!...
* * * * *
J’ai choisi Schopenhauer comme sujet de ma thèse de philosophie: je me
suit fait un élément vital de sa doctrine depuis qu’elle correspond si
parfaitement à mon état d’âme. «Un singulier sujet d’examen!» me dit, en
ricanant, le professeur de philosophie d’Innsbruck. J’étais et je reste
peut-être le seul qui ait osé une tentative pareille.
J’ai aperçu aujourd’hui la duchesse d’Alençon, sœur de l’impératrice.
Devant une boutique de la rue Marie-Thérèse, un équipage à livrée était
arrêté. Dans la voiture, un monsieur d’aspect très distingué, à la barbe
Henri IV blonde déjà grisonnante, et deux gros petits garçons à joues
rouges et boursouflées. La porte de la boutique s’ouvrit, un grand
chien, d’un seul bond, s’élança vers la voiture, et puis une dame
sortit: l’impératrice elle-même, mais plus mince, plus frêle, plus
miniature. Son aspect me bouleversa. Plus tard j’appris que c’était la
sœur de la souveraine, et qu’elle habitait pendant l’été le château de
Mentelberg. Longtemps je suivis du regard la voiture qui s’éloignait. La
duchesse ne se doutait guère que des yeux s’attachaient si obstinément à
elle et que les regards de mon âme tramaient comme une banderolle entre
elle et son impériale sœur...
* * * * *
Tout mot que je prononce par ce temps-là n’a qu’une signification
provisoire, mais, en même temps, il a un sens plus profond, et comme une
perspective derrière soi. C’est comme si je voulais dire: Que m’importe
ce que vous me dites et ce que je vous dis? L’essentiel, c’est ce qui va
venir. Je ne me rappelle que confusément ma promotion de docteur que je
dus subir dans une université étrangère, devant un public aussi flatteur
qu’inespéré d’étudiants de la corporation des «Goths», anciens camarades
de mon cousin Théodore. Mais je n’eus pas un regard pour leurs habits de
gala, pas plus que pour mon diplôme, et me préoccupai encore moins du
moyenageux cérémonial de l’Université d’Innsbruck, car un but plus
lumineux, tout près de moi maintenant, m’invitait...
Par mille détours, pour prolonger autant que possible une attente dont
le charme ne pouvait être surpassé par l’événement, je me rendis à
Vienne, à la Burg.
* * * * *
[Note: VIENNE SCHŒNBRUNN]
Hofburg de Vienne, 8 décembre 1891.
Mon appartement est situé dans l’aile léopoldine. L’on arrive du
Franzensplatz, à côté du corps de garde, par un étroit escalier en
colimaçon, jour et nuit éclairé au gaz,--_l’escalier des confiseurs_,--à
un long corridor tapissé de nattes, dit _le passage des demoiselles_.
Une longue suite de portes avec des noms de dames d’honneur sur de
blancs cartons. Tout au bout, des gardes de la Burg qui vont et viennent
lentement avec un cliquetis de sabres. A ma surprise, sur une de ces
portes, je lis mon nom: voilà, déjà étiquetée, mon existence à venir
dans cette armoire à tiroirs qu’est la cour. Ma chambre assez vaste,
mais basse de plafond. Le parquet est comme un miroir, sur lequel le feu
de la cheminée envoie voleter des essaims de feux follets. Tentures et
meubles à rayures grises et blanches. Une grande double fenêtre donne
sur la place extérieure du château et sur le Volksgarten, que maintenant
une grisaille de crépuscule enveloppe. Un paravent de soie pourpre
devant le lit, couvert aussi de lourde soie purpurine--du reste, tout
d’une simplicité très grand air.
Le même soir, l’impératrice me reçut. Un laquais du service privé vint
m’avertir que Sa Majesté avait su mon arrivée et me priait de me rendre
auprès d’ELLE. Je me hâtai vers ELLE, à pas muets sur les nattes, tout
le long du couloir, parmi des laquais et des caméristes qui
chuchotaient, puis, après un coude, par un corridor plus large, qui
traverse l’aile dite de l’impératrice Amélie. C’est la partie du château
qui regarde le Franzensplatz du gros œil de son horloge, flamboyant dans
le soir; elle est habitée exclusivement par l’impératrice et sa suite.
Par une porte secrète, j’arrivai au grand escalier d’honneur, puis, un
étage plus bas, sur un palier, où un garde de la Burg en grand uniforme
était planté, immobile, devant une très lourde portière de velours;
derrière cette draperie, un vestibule de style empire, avec ce luxe
froid et nu des antichambres princières où l’on gèle si atrocement quand
on n’est pas né laquais. Plusieurs huissiers à bas blancs, culotte
vert-amande, veste sombre brodée d’or, et l’épée, s’inclinèrent devant
moi jusqu’à terre, les portes comme d’elles-mêmes s’ouvrirent, et je me
trouvai à l’improviste dans une grande pièce, plus somptueuse encore,
mais dont l’accueil me fut moins fermé, moins hautain. Là, un autre
garde-porte, apparemment de rang plus élevé, en habit noir, vint à ma
rencontre. Et, à ce moment, je m’aperçus que j’avais pris
instinctivement une nouvelle allure et que je la soutenais avec grande
virtuosité; il s’agit, ici, de marcher sans s’arrêter et sans hâte, en
glissant sur le parquet plutôt qu’en le foulant, sans butter aux saluts
ni aux révérences. Le valet de chambre de l’impératrice, également en
habit noir (la livrée de deuil privée de Sa Majesté), sortit de la porte
opposée, s’inclina profondément, et disparut aussitôt par la même porte,
sur la pointe des pieds, pour m’annoncer. Tous ces gens retenaient leur
souffle et leur âme, et n’étaient que frac et pointe des pieds. Et alors
la porte s’ouvrit à deux battants, sans le moindre bruit. Derrière un
paravent de soie écarlate, j’entrai dans une salle vaste et brillamment
éclairée. Sur les murs des tissus de soie rouge, tout autour des meubles
dorés, de larges et profonds miroirs tenant des panneaux entiers, de
grands lustres pendants. Et une atmosphère d’une presque immatérielle
pureté vers moi s’exhalait.
D’une autre porte au fond qui était ouverte et laissait entrevoir un
petit salon, l’impératrice m’apparut, et elle vint à ma rencontre.
Voilà que de nouveau ELLE se tenait devant moi, la même apparition noire
de l’inoubliable jardin enchanté! Elle que j’avais connue dans sa
condition sylvestre, elle m’avait maintenant appelé en son luxueux
palais, où elle devait vivre, pour un temps. Je me souviens confusément
d’un conte où il est parlé d’une fée de la forêt qu’un sorcier plus
puissant encore retenait, une partie de l’année, dans son palais
souterrain et qui, là, devait être reine. Mais c’est peut-être
simplement l’histoire de Perséphoné.
Et l’expression de son visage, encore, me faisait penser à Perséphoné,
qui, elle aussi, passe la moitié de sa vie dans le monde infernal.
L’éclat rouge sombre des murs, les flammes sans nombre qui sur les
dorures ruisselaient et rejaillissaient de la profondeur des miroirs,
les cristaux en losange des lustres, scintillant comme d’aériennes
pierres précieuses, tout cela faisait presque pour moi de cette fiction
d’un monde sous-terrestre la contemplation d’une réalité. Comme d’un
autre monde, l’impératrice noire se tenait devant moi, souveraine de
toute cette splendeur. Elle me salua de loin, et, après, me dit qu’elle
se réjouissait de me revoir près d’elle. Et dès qu’elle eut ouvert la
bouche et que sa voix eut résonné, le merveilleux rayonnement autour
d’elle pâlit. Ainsi je connus qu’elle était bien plus rayonnante encore
que tout ce qui l’environnait. Je savais déjà, avant d’entrer, ce que je
trouverais ici, et pourtant je fus ébloui. Nous nous promenâmes une
heure durant, sur le doux tapis soyeux, où le pied s’enfonçait comme
dans du jeune gazon, en des flots de lumière dont l’attouchement
agissait comme de l’air tiède, mais plus musicalement encore.
Tout autour, des meubles dorés se dressaient, à de longues distances et
dans un calme parfait, l’on eût dit des objets ensorcelés. Dans cette
pièce, sur ces meubles, ni rire ni pleur ne se posait, nulle ligne ne
remuait ni ne changeait de place. Des grands miroirs, qui prolongeaient
la pièce, comme sous de diaphanes masses d’eau, en des lointains
infinis, la lumière rebondissait, telle une buée fluide d’or et de sang.
Je regardai autour de moi et reconnus le geste de l’étiquette espagnole,
qui, des coins sombres, se levait vers des portraits princiers dans de
lourds cadres dorés, et montrait des portes secrètes, tapissées de
soie. Cela me persuada davantage encore que le château tout entier,
immémorial, était englouti dans un illusoire abîme d’eau. Mais il y
avait autre chose, que je sentais plus que je ne voyais, qui provenait
de ce monde où ELLE respire en réalité. Elle n’était pas seule. Mes yeux
se mirent en quête et bientôt trouvèrent ce qu’ils cherchaient. Il y
avait là des arbres, de vivants arbres, presque dissimulés par les
lourdes soies et les dentelles des rideaux, des azalées grandes comme
des arbres, épanouies, ô tendre floraison, en innombrables calices
blancs et roses. Elles l’avaient suivie, ces azalées, des printemps
lointains jusque dans les profondeurs sous-marines de son palais; elles
étaient comme des symboles de l’évanouie Perséphoné. Ainsi l’on peut
s’imaginer que tous les jeunes arbres se tiennent cachés, pendant
l’hiver, en de semblables palais, chez quelque fée exilée. Et ce léger
et ancien parfum qui flottait à travers la salle,--venait-il des arbres,
ou étaient-ce, uniquement, les souvenirs balsamiques des forêts et des
jardins qui s’exhalaient avec persistance et enveloppaient la figure de
l’impératrice noire?
Je lui parlai des montagnes embrasées d’Innsbruck, du «Hofgarten», le
jardin du palais aux grands arbres, sur lesquels l’automnale pourpre
s’était répandue, des feuilles jaunies de mes mélancolies et de mes
souvenirs, qui tombaient sur les allées comme de grands oiseaux morts,
des églises, où des femmes désolées et comme poussées par une main
invisible jetaient aveuglément dans les ténèbres des prières balbutiées,
où des rois et des reines d’airain, venant de siècles différents,
s’étaient donné rendez-vous. Et elle me parla uniquement de la chute
d’eau de Gastein, qui dans la nuit résonne comme une âme en peine, et
des pins et des sapins noirs emmi lesquels les nuages aiment à s’arrêter
longuement. Et puis, nous causâmes d’Homère et des sirènes, et de
Béatrice que Rossetti a peinte. Puis elle me tendit encore une fois sa
main à baiser, et dit:
--A partir de demain, nous irons nous promener tous les jours pour
quelques heures à Schönbrunn. Si vous n’étiez pas venu, j’aurais dû me
priver de ce plaisir. Je ne veux pas imposer, en hiver, cette corvée à
mes dames d’honneur, et l’empereur n’en a malheureusement pas le temps.
* * * * *
9 décembre.
Ce matin, à huit heures, le laquais vint me dire que l’impératrice
m’appelait auprès d’ELLE pendant qu’on la coiffait. J’étais déjà prêt et
attendais. Car, dès la veille, l’impératrice m’avait prévenu qu’elle
prendrait sa leçon de grec en se faisant coiffer.
--Cela dure presque toujours deux heures, avait-elle dit, et pendant que
mes cheveux sont si fortement occupés, mon esprit reste oisif. Je crains
que de mes cheveux il ne passe dans les doigts de la coiffeuse. C’est
pour cela que ma tête me fait si mal. Nous emploierons ce temps à
traduire Shakespeare: oh! alors le cerveau est bien forcé de se
concentrer.
J’entrai dans le grand salon avec le cérémonial de la veille.
L’impératrice était assise devant une table que l’on avait poussée au
milieu de la pièce et couverte d’une toile blanche. Elle était comme
embrumée dans un peignoir de dentelles blanches; ses cheveux dénoués
tombaient jusqu’à terre et enveloppaient toute sa personne. Seule une
petite partie de sa face était éclose, comme chez ces suaves madones
emmitouflées au visage en amande. Cet aspect était nouveau pour moi,
mais plus enchanteur que tout ce que j’avais jusque-là contemplé. Elle
répondit à ma révérence par une légère inclination de la tête, en
disant:
--Comment avez-vous dormi votre première nuit à la Burg? Pas plus mal
que d’habitude, j’espère. Ce n’est pas aussi beau ici qu’à Lainz,
ajouta-t-elle, mais pour la nuit c’est à supporter.
Nous partirons à onze heures, dit-elle encore.
Puis la leçon commença. L’impératrice écrit très vite; elle crispe ses
doigts sur la plume, sans doute par une habitude d’enfance qu’elle n’a
conservée que parce que, probablement, ses professeurs l’en grondaient.
Du reste, quand elle écrit, toute son attitude est d’une grâce puérile,
d’une charmante maladresse qui contraste avec sa tenue habituelle si
majestueuse parmi les arbres et les fleurs. Elle regarde fixement le
papier et la pointe de la plume, et c’est comme si elle voulait forcer
sa plume à écrire finement et proprement. Mais les lettres impétueuses
jaillissent et se bousculent, libérées de toute convention.
--Ma mauvaise écriture vous étonne. Elle est comme moi, me dit-elle,
elle ne veut pas se laisser subjuguer.
Elle fait aussi de gros pâtés d’encre violette--la violette
impériale--la seule avec laquelle elle écrive et qu’elle puise d’un
encrier d’or; de minces feuilles de papier buvard sont semées tout
autour sur la table, et elle en sèche chaque page en frappant dessus de
son poing fermé.
Cette première leçon durant la coiffure m’a laissé des impressions d’une
épique harmonie.
Des cheveux, je vis des cheveux en vagues, atteignant le sol, et s’y
répandant, et coulant plus loin: de la tête, dont ils révélaient la
grâce délicieuse, la ligne pure et parfaite (ainsi les tissus de Cos
laissent transparaître des formes de déesses), ils s’écoulaient sur le
blanc manteau de dentelles qui couvrait SES épaules, sans que jamais
leur flot tarît.
Derrière la chaise de l’Impératrice se tenait la coiffeuse, en robe
noire à longue traîne, un tablier blanc de toile d’araignée attaché
devant elle, d’aspect imposant pour une femme de service, avec les
traces d’une beauté fanée sur le visage, et les yeux pleins de sombres
artifices--rappelant une assez fameuse Reine de seconde qualité de
l’orient européen, aujourd’hui proscrite. De ses mains blanches elle
fouillait dans les ondes des cheveux, les élevait en l’air et les
palpait comme du velours et de la soie, les roulait autour de ses bras
(ruisseaux qu’elle eût saisis parce qu’ils ne voulaient pas couler
tranquillement mais plutôt s’envoler); enfin elle partagea chaque onde
en plusieurs autres avec un peigne d’ambre et d’or, et sépara ensuite
chacune de celles-ci en innombrables filets, qui, à la clarté du jour,
devinrent de l’or filigrane et qu’elle démêla doucement et posa sur les
épaules, pour éparpiller de nouveau en lumineux rayons un autre
embrouillement d’écheveaux. Puis, tous ces rayons qui, d’un or éteint,
s’enflammaient en éclairs d’un sombre grenat, elle les laissa confluer
en de nouvelles et paisibles vagues, et de ces vagues elle trama des
tresses pleines d’art, qui se transformèrent en deux lourds serpents
magiquement; et elle leva ces serpents, et les roula autour de la tête,
et en forma, en les entrelaçant au moyen de rubans de soie, une
magnifique couronne diadémale. Puis elle saisit un autre peigne de
transparente écaille finissant en pointe et garni d’argent, et ondoya le
coussin de cheveux, sur l’occiput, qui était destiné à porter la
couronne, en ces lignes qui sont propres à la mer quand elle respire.
Ensuite, elle ramena les mèches s’égarant en délaissées sur le front,
près des yeux, de façon qu’elles pendissent, comme des franges d’or, du
bord de la couronne et, comme un voile lumineux, cachassent le front,
écarta avec une pince d’argent ceux de ces filets qui troublaient
l’harmonie et la symétrie, ne faisant qu’entraver la course tranquille
des sourcils en arceaux, abaissa d’autres filets, telle une écumeuse
frisure d’ondes, sur les oreilles, afin que la rudesse des sons s’y
brisât, et en dressa ainsi une grille protectrice devant la porte de
l’âme. Puis, sur un plateau d’argent, elle présenta les cheveux morts à
sa maîtresse, et les regards de la maîtresse et ceux de la servante se
croisèrent une seconde, exprimant chez la maîtresse un amer reproche,
chez la servante publiant la faute et le repentir. Puis, le blanc
manteau de dentelles glissa des épaules tombantes, et l’impératrice
noire, pareille à une statue divine, de l’enveloppe qui la cachait
surgit. Alors la souveraine inclina la tête, la servante s’abîma sur le
sol, en murmurant tout bas: «Aux pieds de Votre Majesté je me
prosterne.» Le service sacré était accompli.
* * * * *
--Je sens ma chevelure, me dit-ELLE, et elle glissa un doigt sous les
vagues des cheveux, comme pour alléger sa tête du fardeau.
C’est comme un corps étranger sur ma tête.
--Votre Majesté porte ses cheveux comme une couronne à la place de sa
couronne.
--Seulement, on peut, plus facilement, se débarrasser de cette autre
couronne, répondit-elle avec un sourire attristé.
* * * * *
A onze heures, nous sommes partis pour Schönbrunn. Il y a toujours
devant l’entrée de mon escalier un grand rassemblement pour me voir
monter en voiture, et la garde du palais présente les armes, mais avec
un doute visible sur le droit que je puisse avoir aux honneurs
militaires.
Une journée superbe, aujourd’hui, le ciel si pur et si bleu comme au
printemps. J’ai emporté un livre dont je me propose de lire quelques
pages à l’impératrice pendant la promenade: les _Contes_ de Dostoïewsky.
Je lui ai lu les _Blanches nuits_. Elle a trouvé le conte ravissant.
--Ce qui arriva à Naschtenka, dit-elle, est typique pour toutes les
jeunes filles. Chacune se trompe au moins une fois dans sa vie, sans
qu’elle sache quand cela se fait. De Naschtenka elle-même, on ne sais si
elle s’est trompée avec celui qu’elle a pris ou avec celui qu’elle a
laissé. C’est affaire au destin. Les femmes vivent tout particulièrement
sous l’étoile de leur destin.
Nous parlâmes ensuite de l’émancipation des femmes et de leur
instruction. Elle dit:
--Les femmes doivent être libres; elles sont souvent plus dignes de
l’être que les hommes. George Sand en est le meilleur exemple. Mais en
ce qui concerne la soi-disant instruction, j’y suis opposée. Moins les
femmes apprennent, plus elles ont de valeur, car elles tirent
d’elles-mêmes toute science. Ce qu’elles apprennent ne fait, à vrai
dire, que les égarer sur une fausse route et les éloigner de leur être
intime: elles désapprennent par là une partie d’elles-mêmes, pour
s’approprier imparfaitement la grammaire ou la logique. Dans les pays où
les femmes sont peu instruites, elles sont des êtres bien plus profonds
que nos bas-bleus. C’est une erreur des amis de l’émancipation que de
venir alléguer, en faveur de ce mouvement, que des mères cultivées
donneraient à l’humanité des fils intellectuellement mieux doués.
--Mais, d’autre part, fis-je, les hommes modernes désirent trouver en
les femmes modernes,--leurs femmes,--un appui intellectuel.
--Au contraire, leur action, en tant que mères, serait plus
bienfaisante, si elles étaient comme les arbres, libres de toute entrave
et de toute déformation, sous le vaste ciel; les femmes ne doivent pas
être là pour aider les hommes dans leurs affaires, en leur soufflant des
pensées et des conseils, mais par leur seule proximité elles doivent
éveiller et faire mûrir chez les hommes des idées et des résolutions que
ceux-ci, ensuite, ont à puiser en eux-mêmes.
* * * * *
10 décembre.
Aujourd’hui l’on m’apporta, des appartements de l’impératrice, des
fleurs. L’impératrice, me dit-on, avait ordonné au jardinier du château
de m’envoyer tous les jours des fleurs rares. Et quelles fleurs
c’étaient! Duvets de soie parfilée, vieux velours mélancoliquement
pâlis, reployés en plis délicats, et de la pourpre attristée. Et de
tremblantes corolles aussi et de doux calices, sur les pétales desquels
toutes les splendeurs et les langueurs des couchants automnaux étaient
répandues.
* * * * *
Du 11 au 20 décembre.
A midi, de nouveau à Schönbrunn. Il pleuvait de la neige fondue, et le
vent nous fouettait le visage d’une poudre de glace. Il nous fallait
sauter par-dessus de grosses flaques d’eau.
--Comme des grenouilles nous galopons par les marais, dit l’impératrice.
Nous sommes pareils à deux âmes damnées qui errent dans le monde
infernal. Pour beaucoup de gens, ici et à cette heure, ce serait
l’enfer. Je causais hier avec une dame qui extravaguait sur les
glaciers--pendant l’été, naturellement, en compagnie de deux guides et
attachée à une corde pour qu’on la hisse. Je voudrais la voir à présent,
elle et sa vaillance. Si elle savait que je suis ici, que je me promène
aujourd’hui ici, elle penserait que je suis devenue folle. Voyez-vous,
cela va mieux à mes dames d’honneur de rester à la maison et de se
chauffer les pieds à la cheminée. Elles tricotent des bas et lisent des
romans. Vous préféreriez, vous aussi, n’est-ce pas, être au chaud dans
votre chambre?
--Comment Votre Majesté peut-Elle dire cela? Moi qui, dans ma chambre,
passe toutes mes heures dans l’attente, dans l’espoir que Votre Majesté
me fasse appeller...
--Pour moi, c’est le temps que j’aime le mieux. Car il n’est pas fait
pour les autres. Je puis en jouir seule. En vérité, il n’est là que pour
moi, comme ces pièces de théâtre que le pauvre roi Ludwig se faisait
jouer, pour lui uniquement. Encore le spectacle est beaucoup plus
grandiose ici, en plein air, que sur toute espèce de scène. Certes la
tempête pourrait être quelque peu plus enragée: alors on se sent si
proche de toutes les choses, comme en conversation avec elles!
--Votre Majesté voit-Elle ce grand vieil arbre aux branches noires et
dénudées, comme il se dresse tout seul et, désespérément, étend ses bras
en l’air? Il est presque plus fort que l’ouragan, il ne bouge pas.
--Sa douleur est plus forte que l’ouragan. Il est comme le roi Lear.
Quand même il serait maintenant frappé de la foudre, il n’en a pas moins
vaincu la mort.
Elle-même était comme une partie constitutive de ce paysage bouleversé,
mais elle n’en avait point conscience.
Elle a le don, par sa seule présence, d’amener à la surface l’élément
éternel des choses, de l’évoquer comme par un prestige, comme si toutes
les choses, depuis longtemps esseulées dans leur vie obscure, n’avaient
attendu que cela pour se répandre hors d’elles-mêmes. Aussi ai-je
toujours l’impression que c’est par elle, à vrai dire, que, pour la
première fois, l’essence réelle des choses me fut révélée.
* * * * *