représentaient, presque toujours, le diadème au front. J’étais plein
d’un indicible émoi. Près de moi, se dressait un tremblant buisson de
mimosa aux innombrables fleurs d’or. Des essaims d’abeilles autour
bourdonnaient. C’était comme si de toutes ces petites boules en
floraison avec leur doux parfum enivrant, un sourire d’or eût rayonné.
Certes, elles ne savaient pas qu’elles étaient là pour moi autant que
pour les abeilles, afin que leur regard, afin que leur souffle me
rendissent cette heure embaumée et inoubliable, autant que pour donner
leur miel aux abeilles. Comme les abeilles, mon sang bourdonnait à mes
tempes, et je me disais: «Voilà un monde qui vit sans moi, qui ne semble
pas me connaître, et qui, cependant, d’un lointain infini, tend vers moi
et m’attend.»
Je ressens encore, ineffable, la poésie de cette heure de merveilleuse
angoisse qui m’emportait loin de moi-même vers un horizon de mystère
sans limites, qui me précipitait dans un abîme! Si bien que lorsque je
revins à moi, j’étais la proie d’une sensation étrange, comme si d’un
crépusculaire et immémorial fond de mer, une vague puissante m’eût jeté
sur une plage étrangère et perdue de l’île de la vie. Et tandis que
j’attendais là, mon cœur de plus en plus s’emplissait de la certitude
que j’étais sur le point de voir apparaître ce que la vie m’aurait
offert de plus précieux.
Soudain, ELLE fut devant moi, sans que je l’eusse entendue venir, svelte
et noire.
Dès avant que son ombre m’eût atteint pour me tirer en sursaut du rêve
où je m’abîmais, je sentis son approche, et cette sensation juste avec
sa venue surgit et, cependant, me sembla être née en moi depuis bien
longtemps, comme si je l’avais vécue heures et années. ELLE se tenait
devant moi, un peu en avant penchée. Sa tête se détachait sur le fond
d’une ombrelle blanche irradiante de soleil, d’où naissait une sorte de
nimbe vaporeux autour de son front. De la main gauche, elle tenait un
éventail noir légèrement incliné vers sa joue. Ses yeux d’or clair me
regardaient fixement, parcourant les traits de mon visage et comme
animés du désir d’y découvrir quelque chose. Eurent-ils trouvé ce qu’ils
cherchaient? Est-ce plus tard seulement qu’ils me sourirent, ou bien
eurent-ils pour moi, dès le premier abord, ces rayons souriants?
En cet instant, je n’eus pas le temps de réfléchir à cela, et les
sentiments que si clairement je distingue aujourd’hui n’existaient alors
en moi qu’en germe, inconscients et confus. Une seule chose je sus tout
de suite, c’était ELLE. Et aussi j’en fus grandement surpris: comme elle
ressemblait peu à tous les portraits que je connaissais d’elle! C’était
une toute autre, et pourtant c’était l’impératrice. Et je sentis que
cette impératrice n’était pas seulement une Impératrice, mais que je me
trouvais devant une apparition des plus idéales et des plus tragiques de
l’humanité. Que lui dis-je alors? J’ai honte de le rappeler à mon
imagination. Quelques phrases embrouillées, balbutiées à propos de ma
joie et du grand honneur... Cependant elle me tira de mon premier
embarras, en disant, ses yeux rayonnant d’une douceur infinie:
--Quand les Hellènes parlent leur langue, c’est de la musique.
Et ensuite elle ajouta:
--Nous irons aujourd’hui jusqu’au bout du parc: nous verrons de très
grands et beaux arbres et jouirons d’une vue merveilleuse.
Ce premier jour, la promenade dans le parc de Lainz se prolongea au delà
de trois heures.
De quoi, ce jour-là, avons-nous parlé? Quand je veux me le rappeler,
chaque détail disparaît, comme étouffé dans un épais nuage de bonheur,
indiciblement. Telle est la sensation de l’homme qui se réveille tout
pénétré de ravissement, jusque dans les fibres les plus cachées de son
être, la poitrine comme emplie d’une haleine de fleurs, mais qui ne sait
plus ce qu’il a rêvé... Et puis cette inoubliable sensibilité de la
nature ambiante, ce jour-là! Parc magnifique qui nous entourais,
inoubliable toi aussi parce que tu chantais mon langage intérieur, parce
que formes et couleurs à toi étaient comme tout ce qui en moi chantait,
si bien que je devais croire, presque, la substance la plus intime de
mon être répandue et métamorphosée en toutes ces choses: fraîcheur du
matin, vivant réseau des rayons du soleil, mystère bleu du bois, et tous
ces accents musicaux qui frôlaient mon ouïe et mon âme. O la promenade
parmi les troncs clairs des bouleaux et des hêtres, l’entrée dans cette
ombre violette de rêve, corporelle presque, nos pas sourds sur la terre
humide et noire, larges étendues de mousse d’où d’énormes champignons
surgissaient, pourrissantes feuilles de l’automne passé, sous lesquelles
poussaient des violettes encore. Et tout à coup, un grand arbre esseulé,
qui répandait dans les tranquillités une sonore allégresse, chantant de
tout son faîte, par un orchestre de petits oiseaux. Puis, d’une haute
clairière, des vagues de feuillage, l’une dans l’autre, ondulant à
l’infini, se tordant dans le vent, boucles dénouées, et chantant en
sourdine leur désir. Mais derrière la haie vive de la forêt, c’était le
paysage découvert, verdoyant en prairies vastes jusqu’à une sombre allée
d’arbres, où la grand’route poussiéreuse se traînait, lente et lasse, au
loin. Et là-bas, tout à l’horizon, une buée de sang et d’ombre, grosse
de destins, couvant sur Vienne.
* * * * *
Elle cheminait par le jardin, comme si elle voulait conduire son
rayonnement intérieur à un but fixé d’avance. Et les choses autour
d’elle étaient comme initiées au mystère de ce pèlerinage. Elles
modifiaient leur aspect, dès qu’elle approchait: la physionomie, le ton
vital des choses montaient d’une nuance, comme si elles s’efforçaient de
répondre à son intérieure musique à elle, et de s’y fondre
harmonieusement.
Je reconnaissais que les sources à son approche chantaient d’autre
sorte, que les contours des rochers s’infléchissaient en pures lignes de
beauté, que les pierres elles-mêmes exhalaient un odorant souffle, que
les feuilles des arbres, à son apparition, tressaillaient, comme
lorsqu’elles attendent le soleil, et, désolées, s’affaissaient quand
elle s’éloignait.
En sa présence, toutes les fleurs me semblaient en émoi. Les unes par un
sourire d’or répondaient à son regard, les autres branlaient doucement
les clochettes de leur tête, ou bien ouvraient d’admirables yeux
lumineux. Mais il y en avait qui tremblaient toutes, sans qu’un souffle
les frôlât; celles-ci, pour la plupart, étaient blanches, avec des
pétales diaphanes comme en gaze de soie et leurs corolles s’élevaient
sur des tiges pâles et frêles et étaient légèrement inclinées deçà et
delà. Puis, d’innombrables petites bouches fraîches et rosées, comme
d’une troupe d’enfants qui s’émerveillent. Des roses je ne parle pas: de
chacune d’elles l’haleine (ô délices!) s’empressait vers nous, avant
que nous l’eussions vue, et quand on s’approchait l’on avait
l’impression de lèvres qui donnent un baiser tout bas, secrètement. Puis
il y avait des yeux qui, avec peine, levaient de lourdes paupières de
cire, et, d’en bas, du fond de prunelles violettes, tristement
regardaient, et plus loin encore, il était des fleurs qui, en une
adorable pâmoison, secouaient de petites ailes diaprées, papillons qui
s’essorent.
Toutes ces merveilles, je les attribuais à son approche.
* * * * *
Lorsque le jour touchait à son déclin, et que le soleil derrière les
grandes forêts s’abîmait, et que bleuissaient les grasses prairies, et
que les apaisements exquis du soir tombaient des feuilles sur nous,
alors aussi notre course prenait fin. Par de sinueux détours, pour jouir
de ces mélancolies tardives aussi longtemps que possible, nous revenions
au château... Sur notre chemin, les corolles des fleurs se fermaient
comme des paupières; un retrait sur soi-même, un recueillement se
trahissait en tous les objets, figés et engourdis qui, jusqu’alors,
s’étaient si pleinement livrés à la lumière et à la vie. J’accompagnais
l’impératrice jusqu’à la terrasse du château, le long des étangs
miroitants, sur le sommeil desquels commençaient à se condenser les
rêves blancs des nocturnes nénuphars. Là, elle me congédiait avec
quelques mots qui toujours me parurent comme un écho de ceux qu’elle
m’avait adressés lors de notre première rencontre, si bien que, de leur
son même, je tirais la certitude que cette séparation de chaque jour
portait en elle-même la promesse d’un renouvellement...
* * * * *
Deux fois il me fut donné d’accompagner l’impératrice par les
appartements intérieurs du château, et ce me fut alors comme si nous
n’avions pas quitté le jardin; car elle portait partout avec elle ce
monde dont elle paraissait être la projection, comme une atmosphère hors
de laquelle elle n’eût pu respirer. A ce parcours du château je dus la
furtive et rose apparition de sa fille, l’archiduchesse Valérie, qui
dessinait des fleurs dans un grand salon clair. Une autre fois, je
l’aperçus à travers les vitres ensoleillées et somnolentes d’une serre,
d’où elle faisait signe à sa mère, de la main.
L’empereur aussi, plusieurs fois, vint du château, par la terrasse, d’un
pas ferme et élastique, rejoindre son épouse dans le jardin. A ses
côtés, elle était alors l’incarnation de cette idée dont la majesté
élève l’empereur au-dessus des autres hommes. Et, cependant, j’eus, en
chacune de ces occasions, le sentiment que son domaine à elle n’était
guères un château impérial. Le jardin et la forêt lui étaient réservés,
et quand on voulait entrer en rapports avec elle, il fallait se
transporter dans son mystérieux royaume.
* * * * *
Puis, vint le jour où elle dut quitter château et parc de Lainz pour
transférer sa résidence, comme tous les ans, à Ischl et Gastein. Là-bas,
autres bois, autres montagnes. Ce périodique départ me fit le même effet
que si j’entendais dire que le moment d’émigrer était venu pour les
oiseaux. Car je m’étais habitué à la voir des mêmes yeux que l’on
regarde ces charmants êtres qui sont plus près de la nature et qui se
comportent avec elle plus inconsciemment que les hommes. Au moment de
l’adieu, elle me dit encore:
--Au revoir! Je vous dois mainte heure que je ne voudrais pas oublier.
Passez un bel été!
Et elle fixa sur moi un aussi sérieux et aussi profond regard que si
elle voulait découvrir toutes les amertumes qui pouvaient adhérer aux
racines de ma pensée, pour les arracher et pour mettre à leur place
l’espérance de l’au-revoir.
Le même jour, je partis pour Innsbruck, toujours comme plongé dans ces
sensations qui devaient être, à ce que je croyais, ma vie durant, la
seule nourriture de mon âme.
* * * * *
Ainsi s’enfuirent pour moi ces heures et ces jours d’une double et
presque irréelle existence. Chaque soir, la somptueuse «voiture de
soie», traînée, comme au vol, par de grands chevaux blancs, me ramenait
du château forestier. Sur les champs découverts, un indicible calme
était répandu, lassitude plutôt, après cette vie condensée de rêve, qui
maintenant reculait dans le lointain, vaporeusement, en chimériques
images, sous d’éblouissants voiles de féerie, invraisemblables et de
délire. J’arrivais ensuite à la ville, parmi les hommes, ces porteurs de
fardeaux, si pressés qu’ils semblaient ne pas avoir le temps d’être
chagrinés, traînant, en attendant, leurs tristesses sur leur visage et
en leurs gestes. Enfin je rentrais chez moi. Chaque fois que je passais
le seuil de ma chambre, mon cœur se serrait, éperdu, car chaque coin,
chaque objet me criait la certitude qu’ici, dans cette atmosphère, je ne
pourrais plus supporter le poids de l’existence ordinaire ni mon
intérieure solitude... A vrai dire, je ne m’éveillais, en ce temps, qu’à
la fin de la journée, pour rentrer, le lendemain matin, à la clarté du
jour, dans ma vie fantasmagorique. Cette régulière alternance de la
réalité et du rêve en ordre interverti: la vie éveillée comme rêve et le
sommeil de la nuit comme seule réalité, éclaira cette période de ma vie
à jamais d’une lumière de surnaturelle poésie. Dans les courts
intervalles de ces deux états, je cherchais à me rendre compte de ce qui
en moi se passait, mais il m’était presque impossible de séparer la
veille du sommeil; car, lorsque je dormais ce n’était que la
continuation de cette nébuleuse et sanglotante extase dont rien ne
surgissait à la surface de ma conscience. Tout était indiscernablement
profond et lointain, assoupi comme en des brumes. Une forme de femme,
noire et élancée tel un cyprès, seule s’enlevait au-dessus de tout, lys
noir vivant qui se promènerait en un jardin enchanté. Dès que je
quittais ce jardin, des nuages s’abattaient sur mon âme. D’une chose
j’étais bien sûr, uniquement: toutes les fois que la porte du parc de
Lainz se fermait sur moi, un vague sentiment d’effroi m’emplissait,
comme si je me fusse éloigné d’un asile qui m’eût protégé contre la
menace de la vie ténébreuse, pour entrer dans des périls inconnus; et de
tous ces périls qu’alors je courais, le plus atrocement angoissant
était, me semblait-il, celui de ne plus retrouver le chemin du retour.
Chaque soir, je me promettais d’observer, le lendemain, toute chose
avec attention, de saisir, de l’entière acuité de mes pupilles, les
détails extérieurs et corporels, de les graver dans ma mémoire, pour ne
les plus oublier, et pour en étayer ma foi en la réalité de mes
visions... Quels sont les éléments de sa beauté? me demandais-je
toujours et sans trêve.
Mais je ne pouvais alors résoudre cette question, parce que la réponse
inhérait en ma question même, incréée, et qu’ébloui de son éclat, je
n’arrivais pas à la distinguer de sa source. A présent, ce jardin de
merveille s’est éloigné de ma conscience comme en un lointain mythique.
A présent aussi, l’incarnation de ma réponse est pour toujours ravie à
mes yeux. Mais dans mon âme est entré comme un reflet d’elle, un vibrant
et trouble sentiment de peine et de délice à la fois, souffle de quelque
chose de sublime qui avait sur moi plané et s’est évanoui. Et j’en puise
une plus forte certitude que si j’avais alors obtenu la réponse
ardemment souhaitée. Maintenant je ne sais plus ce que nous avons dit,
mais je sais bien ce que nous avons tu. Maintenant, je puis plus
clairement discerner les éléments permanents de ses magnificences
éternelles, car je sens en moi la fugitivité de SES métamorphoses. Mais
trop arides sont mes mots, pour attoucher les éléments de feu de ses
lignes fluides sans s’enflammer eux-mêmes. Mes mots sont trop lourds,
pour suivre tous les traits si fins du visage de son âme et toutes ses
exquises tristesses, sans les détruire ou les effaroucher.
LAUDES
SA tête s’élève sur ses épaules avec cette grâce frêle qui est propre
aux fleurs à longues tiges. Plus que chez les autres humains, l’on a
l’impression que sa tête forme le couronnement et l’accord final des
musicaux contours de son corps. Sa face s’incline légèrement en avant,
tandis que sa nuque, sur laquelle le diadème de ses cheveux repose, se
plie en arrière, comme pour s’élever au-dessus d’une surface. Et dans
les rayons du soleil, comme en une substance homogène, les lignes de sa
tête se fondent en une grande clarté.
* * * * *
Dans SA chevelure, de la nuit a plongé, et de temps à autre une lueur en
jaillit comme l’aurore jaillit de la nuit: peut-être sont-ce des
pensées,--des pensées qu’elle n’exprime pas et qui devinent ce qui va
venir,--qui ainsi s’exhalent au-devant des fleurs. J’aperçus un jour, à
la Burg, au-dessus de la table de l’empereur, un portrait qui la
représente enveloppée dans ses cheveux, comme une hamadryade, ou une
nymphe, ou Ophélie, sans aucun des ornements de royauté terrestre, et je
pensais à la reine Bérénice dont la chevelure maintenant brille au ciel
parmi les étoiles, parce qu’après sa mort les étoiles la lui ont ravie.
Mais d’habitude, elle porte ses cheveux tressés en une diadémale
couronne dont le nocturne poids semble trop lourd pour son front
lumineux.
* * * * *
SA face est d’une pâleur éclatante que n’ont pu ternir, jaloux, tous les
rayons du soleil du midi, et qui fait ressortir plus sombres, sous ses
yeux, les rougeurs cristallisées d’un parterre de larmes séchées. Dans
cette lueur, douce aube, qui semble le reflet de choses intérieures
vécues et trépassées, apparaît, irrêvée, l’éclosion de ses lèvres d’un
dessin si fin, d’une si invraisemblable pourpre, telle la fente d’une
mystique grenade: elles se courbent, ces lèvres, ô indicible mélancolie,
en un arc qui a la science de tout deuil, comme si c’était le pont même
sur lequel toute tristesse a passé qui exprime presque l’angoisse de
plus encore savoir et, sans trêve, interroge la destinée. Sitôt sa
bouche entr’ouverte, arômes et musiques qui s’exhalent, cette courbe de
douleur s’abîme dans les profondeurs de l’être, mais elle reparaît dès
que le silence sur les lèvres a posé son sceau, et dans les anses
muettes, après, s’assemblent les amertumes de toutes les larmes non
pleurées.
Alors, dans la sagesse de son silence, elle est l’âpre déesse Athénée.
* * * * *
Comme enfermés dans le cercle ombreux d’un inéluctable mal, vivent SES
yeux, ses clairs yeux scrutateurs. Jamais il n’y eut de tels yeux, et
qui pussent discerner l’essentielle tristesse qui est l’élément éternel
des choses. Souvent ses regards sont, comme ceux des fleurs, grands
ouverts vers des merveilles; puis le voile des cils retombe sur eux,
comme un délicat nuage vient cacher des étoiles. Ses sourcils s’élancent
audacieux et se perdent fiers en une suprême élévation, frisson
d’anéantissements admirables. La maîtrise des belles formes, l’héroïsme
des pensées altières, l’inflexion passionnée des vagues sur la grève,
l’ironique dédain de toute réalité solidement établie, la volonté que
rien n’enchaîne, et l’élan, mortel courage, du génie et des montagnes
vers le ciel, la pureté majestueuse des cygnes, la sublimité des nuages
au-dessus des bas-fonds, tout cela sommeille en les éblouissantes lignes
de ses sourcils que l’ombre a sculptées.
* * * * *
SES mains sont maigres, frêles, et elles expirent en les lys de ses
doigts. Elles sont comme des fleurs qui auraient froid. Elles ont je ne
sais quel air mystérieux. Quand elles tiennent quelque chose, elles
l’étreignent si fortement qu’on croirait qu’elles sont intimement liées,
presque fondues substantiellement avec cet objet.
* * * * *
Toute SA figure, trop fluide pour n’être dite que svelte, soupire comme
un cyprès vers le ciel, ondoie comme les ondes quand elles reposent et
respirent.
* * * * *
ELLE marche moins qu’elle n’avance--plutôt l’on pourrait dire qu’elle
glisse--le buste légèrement infléchi en arrière et sur les hanches
fines, doucement balancé. Ce glissement, à elle propre, rappelle les
mouvements d’un cou de cygne. Tel un calice d’iris à longue tige qui
dans le vent vacille, elle chemine sur le sol, et ses pas ne sont qu’un
repos continu et toujours repris. Les lignes de son corps fluent alors
en une suite d’imperceptibles cadences, qui marquent le rythme de son
existence invisible. Oh! quelles mélodies d’extase moi, sourd, j’en
devinais...
Les plis de sa robe adhèrent à elle indépendamment de la sinueuse
souplesse de ses mouvements. Et les étoffes qui voilent son corps royal
et les chemins qu’elle foule, paraissent reconnaître la souveraineté de
son être plus profondément et la proclamer avec plus de gratitude que
les hommes.
* * * * *
Pure et claire, envolée en fugues musicales, est SA parole, et cependant
lente et toute basse. Comme si je me trouvais près d’une source
esseulée, ruisselant, secrètement, en un suave délire, je me sens
enveloppé par le son diaphane de sa voix dans un souffle de jeunesse
désolée et de subtile mélancolie chantante. Ainsi parlent les gens qui,
comme les sources, sont souvent et longtemps seuls, dont la voix n’est
pas contrainte de se briser contre la lourdeur des sons rustres de la
vie, de s’élever avec peine au-dessus de soi-même pour dominer la cohue,
mais peut se laisser couler jusqu’au bout, serpenter, bienheureuse, à
travers les prairies, sans le tourment des obstacles à surmonter, et qui
s’enivre de sa propre douceur et de son propre souci. Et sa voix n’est
aussi que le langage de ses lignes, traduit en musique. Que sont les
larmes de la harpe comparés à ces sons, jaillissant librement de la
vague mystique des formes humaines! Et les pins, ne sont-ils pas aussi
des harpes sonores, lorsque le vent, en son auguste désir, les embrasse,
et que la forêt et la mer, de délices, retiennent leur haleine? Oh!
pourquoi avons-nous des oreilles, si c’est pour ne pas ouïr?
* * * * *
SON esprit est fluide et profond comme la mer.
Mais ses pensées sont comme les cimes des montagnes ou comme de vastes
plaines qui s’en vont vers l’infini calmes, dans le silence.
* * * * *
ELLE ne rit presque jamais--jamais quand elle vit sa propre et véritable
vie; mais quand la vie vulgaire de tout le monde, ce que nous appelons
la réalité, vient heurter le flux de son intérieure existence, quand les
relations d’hommes à hommes l’atteignent et la frôlent, alors, elle rit,
en roucoulant doucement et convulsivement, jusqu’aux larmes, comme si
quelque chose de très comique et douloureux à la fois la frappait;
alors, aussi, une onde de sang rouge lui monte du cœur aux tempes,
jusqu’à la racine des cheveux, et voile sa face de la pourpre de son
intime royauté, comme pour la protéger contre une injure du dehors. Et
cet autre muet sourire, qui souvent rayonne de ses yeux, qui souvent
aussi entr’ouvre la fleur mystérieuse de ses lèvres--oh! celui-là est
plus qu’un simple sourire, mais un épanouissement de calices, tristesses
sans nom qui fleurissent sous un rayon du noir soleil du destin. Et ces
calices éclosent dans l’âme de tous les êtres qui découvrent leur vraie
nature en de rares exaltations.
* * * * *
La courbe douloureuse à jamais de la bouche, le regard intense des yeux,
comme s’ils voulaient plonger dans l’impénétrable, le port de la nuque
et du front, levés en une fière rébellion contre quelque insupportable
fardeau extérieur qu’ils seraient seuls à supporter, et, en même temps,
les lignes en avant inclinées du visage, accusant une consciente
lassitude jamais avouée, l’attitude de ce gracile et tendre corps de
Reine qui semble sur le point de se briser et cependant est plein de
force et d’élan contre les assauts du destin, la clarté des gestes,
l’arome limpide de la voix, la musique des paroles, semblables à une
visible floraison d’harmonies secrètes:--tout cela me découvrait un
monde intérieur de tristesses organisées, qui menait son existence
propre, qui était aussi exquis et aussi immense et aussi mystérieux que
ce monde extérieur qui assaille nos yeux de questions. O la suave
réminiscence de ces impressions qui, comme les fleurs séchées d’un
herbier, laissent seulement deviner la jeunesse fanée et l’éclat
évanoui, et cependant enferment en elles tout cet éclat et toute cette
jeunesse! Pour les ranimer, j’exhalerais, (combien volontiers!) mon âme
sur elles!... Et ces sensations que je voudrais saisir maintenant en des
doigts lourds, comme des choses matérielles et existant en soi, elles
émanaient déjà, dans le jardin de Lainz, de ses traits si vite
transfigurés, des lignes de son corps ondoyant lentement comme des
vagues en peine et elles s’épandaient, pendant nos longues promenades,
en chacune de mes paroles, sur tous les tournants attristés du chemin.
C’est pourquoi, peut-être, je n’en rapportai rien de conscient: les
extases des fleurs au soleil, l’insaisissable haleine de l’ombre sous
les arbres, certaines formes de nuages, un sentiment de quiétude après
un plus long regard vers le ciel, dans la solitude quelques trilles
délaissés d’un chant d’oiseau se perdant au détour d’une tendre allée,
en même temps que disparaissait l’arbre d’où ils venaient, comme si la
voix de l’oiseau étouffait dans ses propres gazouillements: voilà les
seuls trésors que je conservai de ces inoubliables jours, mais le tout
imprégné du charme d’un souci ignoré qui de mon âme passait en ces
fragments épars et les mettait bien au-dessus des délices les plus
pleinement ressenties........
* * * * *
[Note: INNSBRUCK]
Innsbruck, 13 août 1891.