Je ne sais rien de plus émouvant et qui donne mieux l’impres

CONSTANTIN CHRISTOMANOS

Élisabeth de Bavière

Impératrice d’Autriche

--_PAGES DE JOURNAL_--

IMPRESSIONS, CONVERSATIONS, SOUVENIRS

TRADUCTION DE GABRIEL SYVETON

PORTRAIT DE L’IMPÉRATRICE PAR FERNAND KHNOPFF

PRÉFACE DE MAURICE BARRÈS

QUATRIÈME ÉDITION

[Illustration]

PARIS

SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE

XV, RVE DE L’ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV

MCM

Élisabeth de Bavière

_IMPÉRATRICE D’AUTRICHE_

_DU MÊME AUTEUR_

CHANTS ORPHIQUES (_Orphische Lieder_, éditions allemandes de 1898

et de 1899, épuisées).--Édition française en préparation.

LA DAME GRISE (_Die Graue Frau_), dialogues dans le crépuscule,

poème dramatique, traduit en français par Jean de Néthy.

[Illustration]

CONSTANTIN CHRISTOMANOS

Élisabeth de Bavière

Impératrice d’Autriche

--_PAGES DE JOURNAL_--

IMPRESSIONS, CONVERSATIONS, SOUVENIRS

TRADUCTION DE GABRIEL SYVETON

PORTRAIT DE L’IMPÉRATRICE PAR FERNAND KHNOPFF

PRÉFACE DE MAURICE BARRÈS

_Quatrième Edition_

[Illustration]

PARIS

SOCIETÉ DV MERCURE DE FRANCE

XV, RVE DE L’ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV

MCM

IL A ÉTÉ TIRÉ A PART DE CET OUVRAGE:

_Cinq exemplaires sur Japon impérial, numérotés de 1 à 5_;

_Cinq exemplaires sur Chine, numérotés de 6 à 10_;

_Douze exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 11 à 22_.

JUSTIFICATION DU TIRAGE:

[Illustration]

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris

la Suède, la Norvège et le Danemark.

PRÉFACE

UNE IMPÉRATRICE DE LA SOLITUDE

Cette impératrice qui, par une fuite continuelle, par son éventail

interposé et par la pratique de la restriction mentale avait pu jusqu’à

sa mort cacher le chef-d’œuvre qu’elle s’était elle-même créée, nous

allons la contempler, sinon directement, du moins telle qu’elle se

réfléchit dans la mémoire d’un jeune poète tout préparé par son

tempérament et par les circonstances à ressentir la beauté.

Le docteur Christomanos se souvient que j’ai essayé de décrire une

méthode pour créer et pour gouverner notre sensibilité, et même, nous

raconte-t-il, l’impératrice daignait se plaire à ces petits romans dont

il lui donnait lecture; il pense à juste titre que son analyse lyrique

d’une reine qui ne voulut d’autre royaume que sa vie intérieure, qui

s’appliqua uniquement à s’épurer et à reculer les bornes de sa rêverie,

nous fournira la plus abondante et la plus poétique contribution au

Culte du Moi. Mais qui sommes-nous pour toucher à ce magnifique poème où

l’imagination du plus pauvre lecteur amassera d’elle-même un abondant et

magnifique commentaire? La divine Antigone de Sophocle dit à sa sœur

Ismène: «Depuis longtemps je suis morte à la vie, je ne peux plus servir

que les morts.» C’est une insensée, pense Créon. «Prince, lui répond

Ismène, jamais la raison que la nature nous a donnée ne résiste à

l’excès du malheur.» On aime à trouver dans la langue que préférait

l’impératrice Elisabeth les mots qui peuvent le moins offenser sa plaie

vive.

Du point de vue où nous nous plaçons, nous devons bénir ses souffrances.

La jeune impératrice Elisabeth d’Autriche émerveillait ses peuples et la

haute société européenne, mais quel que fût le romanesque de sa première

beauté, on préférera celle que lui firent les meurtrissures de la vie.

L’Impératrice Eugénie la copiait. Qui donc pourrait nier ce que des

pleurs de sang sur leurs visages et les stigmates de la vie ajoutèrent à

des charmes de déesse?

Au seul prononcer de ce nom, l’impératrice Elisabeth, le lecteur

imaginatif--et celui-là seul poursuivra cette lecture--voit de ses

propres yeux un confus amas d’horreurs autour d’un trône chancelant! Sa

sœur, la duchesse Sophie d’Alençon, brûlée vive au Bazar de la Charité;

une autre sœur, qui perd héroïquement un royaume; son beau-frère,

l’empereur Maximilien Iᵉʳ, fusillé, le 19 juin 1867, à Queretaro; sa

belle-sœur, l’impératrice Charlotte, folle de douleur; son cousin

préféré, le roi Louis II de Bavière, noyé, le 13 juin 1886, dans le lac

de Starnberg; son beau-frère, le comte Louis de Trani, suicidé à Zurich;

l’archiduc Jean de Toscane renonçant à ses dignités et se perdant en

mer; l’archiduc Guillaume tué par son cheval; sa nièce, l’archiduchesse

Mathilde, brûlée vive; l’archiduc Ladislas, fils de l’archiduc Joseph,

tué à la chasse; son propre fils enfin, le prince héritier Rodolphe,

suicidé ou assassiné, le 30 janvier 1889, au château de Meyerling.

Ainsi, chez cette descendante des Wittelsbach, les circonstances

extérieures aident les inclinations naturelles. Et la mort vient donner

un suprême prestige à cette âme que les coups acharnés du destin avaient

travaillée comme une matière rare.

Le docteur Christomanos ne nous fait pas l’histoire des souffrances de

l’impératrice Elisabeth. Sans doute, il serait intéressant d’étudier ces

cruelles étapes de sa beauté et cette lente altération qui la menait,

vivante, dans les solitudes et qui, morte, la sort de la foule vulgaire

des ombres. On aimerait une biographie-psychologie pareille à celle que

Jacques Bainville vient de consacrer à Louis II de Bavière. Mais nous

prendrons l’Impératrice telle qu’on la trouve dans ce «Journal», sur

cette table d’anatomie.

Il faut d’abord que l’on sache de qui nous tenons ces précieuses

révélations. Regardons ce que vaut l’instrument par lequel nous allons

voir, M. le docteur Christomanos.

Il était un petit étudiant d’Athènes qui travaillait tout le jour et

fort avant le soir, dans une maison triste et décente d’un faubourg de

Vienne. Seulement, quand il cherchait des citations latines pour sa

thèse sur «les Institutions byzantines dans le droit franc», parfois il

rêvait et soupirait. Au soir tombant, un merle venait se poser sur le

toit d’en face et chantait, chantait, jusqu’à ce que l’obscurité effaçât

sa petite forme et sa petite voix. Or, voici que l’Impératrice eut le

caprice d’apprendre le grec et voulut un jeune Hellène qui la suivit

dans ses promenades. On lui désigna l’étudiant. Elle le fit chercher par

une voiture de la cour.

Vous connaîtrez ce qu’il y a de défauts et de qualités dans celui qui va

être notre guide rien qu’à lire cette première page, charmante d’amour

pour la beauté, et dans laquelle nous reconnaissons un frère très

lointain, tout imprégné d’orientalisme, de notre Julien Sorel:

«Un valet de pied, vêtu de noir, me reçut à l’entrée du parc, et me

signifia que Sa Majesté m’invitait à l’attendre dans le jardin. Il me

conduisit à un endroit du parc, près du château, et m’y laissa seul,

après s’être profondément incliné devant moi. Subitement transporté de

l’atmosphère grise et du banal tous les jours de la ville dans cet

impérial jardin fermé où ne pénétraient pas les simples mortels, secoué

par l’attente d’un événement décisif, je me trouvais jeté pour ainsi

dire hors des bornes de ma conscience. C’était comme si j’éprouvais tout

cela en une autre personne qui pourtant était bien moi. J’avais le

sentiment de rêver un beau rêve, et je craignais qu’il ne s’évanouît

trop tôt; d’autre part, le désir impatient de ce qui allait venir me

torturait, comme si je ne pouvais pas attendre le réveil.

«Je ne connaissais l’impératrice que par ses portraits qui la

représentaient presque toujours le diadème au front. J’étais plein d’un

indicible émoi. Autour d’un buisson tremblant de mimosa aux innombrables

fleurs d’or, des essaims d’abeilles bourdonnaient. De toutes ces petites

boules en floraison, rayonnait, avec leur doux parfum enivrant, un

sourire d’or. Certes, elles ne savaient pas qu’elles étaient là pour moi

autant que pour les abeilles, pour que leur regard, pour que leur

souffle embaumé me rendissent cette heure inoubliable, autant que pour

donner leur miel aux abeilles. Comme les abeilles, mon sang bourdonnait

à mes tempes, et je me disais: «Voilà un monde qui vit sans nous, qui ne

semble pas nous connaître, et qui, cependant, d’une distance infinie,

tend vers nous.

«Je ressens encore la poésie de cette heure d’attente qui m’emportait

loin de moi-même vers un infini lointain, qui me précipitait dans un

abîme! Si bien que, lorsque je revins à moi, j’étais la proie d’une

sensation étrange, comme si du fond crépusculaire et verdâtre des mers,

une vague puissante m’eût jeté sur une terre étrangère et inconnue du

pays de la vie. Et tandis que j’attendais là, mon cœur s’emplissait de

plus en plus de la certitude que j’étais sur le point de voir apparaître

ce que ma vie aurait de plus précieux.

«Soudain, elle fut devant moi, sans que je l’eusse entendue venir,

svelte et noire.

«Dès avant que son ombre m’eût atteint pour me tirer en sursaut du rêve

où je m’abîmais, je sentis son approche, et cette sensation surgit

juste avec sa venue, et cependant me sembla être née en moi depuis bien

longtemps, comme si j’avais vécu avec elle des heures et des années.

Elle était devant moi, un peu penchée en avant; sa tête se détachait sur

le fond d’une ombrelle blanche que traversaient les rayons du soleil, et

qui mettait une sorte de nimbe léger autour de son front. De la main

gauche, elle tenait un éventail noir légèrement incliné vers sa joue.

Ses yeux d’or clair me fixaient, parcourant les traits de ma figure, et

comme animés du désir d’y découvrir quelque chose. Ont-ils trouvé ce

qu’ils cherchaient? Est-ce plus tard seulement qu’ils me sourirent, ou

bien ont-ils eu pour moi, dès le premier jour, ces rayons souriants?

«En cet instant, je n’avais pas le temps de réfléchir à cela, et les

sentiments que je distingue aujourd’hui si clairement n’existaient alors

qu’en germe, inconsciemment et momentanément réunis en moi. Je ne sus

tout de suite qu’une chose: c’était Elle. Et j’eus aussi une grande

surprise: comme elle ressemblait peu à tous les portraits que je

connaissais d’elle! C’était un être tout autre, et pourtant c’était

l’impératrice: j’étais devant une des apparitions les plus idéales et

les plus tragiques de l’humanité. Ce que je lui dis alors? J’ai honte de

le rappeler à mon imagination. Je balbutiais quelques phrases

embrouillées sur ma joie et le grand honneur... Mais elle me tira de mon

grand embarras en disant, les yeux rayonnants d’une grâce infinie:

«Quand les Hellènes parlent leur langue, c’est comme une musique.»

Que parlai-je de Julien Sorel. Cet étudiant hellène, c’est un jeune

frère de la jeune Esther quand elle s’évanouit devant Assuérus. On croit

entendre, plus délicat et plus approprié à ce professeur de grec le vers

racinien:

Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frère?

A la suite de ce guide d’une folle sensibilité unie au goût des plus

rares fantaisies esthétiques, pénétrons un instant dans l’intimité

d’Elisabeth d’Autriche. Lisons ensemble le récit que nous donne M.

Christomanos de son premier séjour à la Hofburg:

«Mon appartement se trouve dans l’aile léopoldine. On arrive du

Franzensplatz, à côté du corps de garde, par un étroit escalier en

colimaçon, jour et nuit éclairé au gaz,--«l’escalier des confiseurs»,--à

un long corridor tapissé de nattes,--«le passage des demoiselles». Une

suite de portes avec des noms de dames d’honneur sur des cartons blancs.

Tout au bout, des gardes de la Burg qui vont et viennent lentement avec

des cliquetis de sabres. A ma surprise, je lis sur une de ces portes mon

nom. C’est l’étiquette de mon existence à venir dans l’armoire à tiroirs

de la cour. Ma chambre est vaste, mais basse de plafond. Un parquet poli

comme un miroir, sur lequel le feu du poële fait glisser de rouges feux

follets. Teintures et meubles à rayures grises et blanches. Une grande

double fenêtre donne sur la place extérieure du château et sur le

Volksgarten que maintenant un crépuscule gris enveloppe. Un paravent de

soie rouge devant le lit que recouvre aussi une lourde soie,--tout, du

reste, d’une distinction très simple.

«Le même soir, l’impératrice me reçut. Un domestique de service privé

vint m’avertir que Sa Majesté avait appris mon arrivée et me priait de

me rendre près d’elle. Je me hâtai vers elle, à pas muets sur les

nattes, tout le long du couloir, parmi des laquais et des femmes de

chambre qui chuchotaient, puis, après un coude, par un corridor plus

large, qui traverse l’aile de l’impératrice Amélie. C’est la partie du

château qui regarde le Franzensplatz du gros œil de son horloge,

étincelant le soir; elle est habitée exclusivement par l’Impératrice et

sa suite. Par une porte secrète, j’arrivai au grand escalier d’honneur,

puis, un étage plus bas, sur un palier, où un garde de la Burg en grand

uniforme était planté immobile devant une portière de velours; derrière

cette portière, un vestibule de style empire, avec ce luxe froid et nu

des antichambres princières où l’on gèle si atrocement quand on n’est

pas un laquais. Plusieurs huissiers à bas blancs, culottes vert amande,

s’inclinèrent devant moi jusques à terre, les portes s’ouvrirent comme

d’elles-mêmes, et je me trouvai à l’improviste dans une seconde pièce

qui était encore plus somptueuse, mais dont l’accueil me fut moins

fermé et moins hautain. Là, un huissier en frac noir vint à ma

rencontre. Et, à ce moment, je m’aperçus que j’avais pris

instinctivement une nouvelle allure, et que je la soutenais avec une

grande virtuosité; ici, il s’agit de marcher sans s’arrêter et sans

hâte, en glissant sur le parquet plutôt qu’en le foulant, sans butter

aux saluts ni aux révérences. Le valet de chambre de l’impératrice,

également en frac noir (la livrée de deuil privée de l’impératrice),

sortit de la porte opposée, s’inclina profondément, et disparut aussitôt

par la même porte, sur la pointe des pieds, pour m’annoncer. Tous ces

gens retenaient leurs souffle et leur âme, et n’étaient que frac et

pointes des pieds. Et alors, la porte s’ouvrit à deux battants, sans

bruit. Derrière un paravent de soie rouge, j’entrai dans une salle vaste

et brillamment éclairée. Les murs étaient tendus de soie rouge, et

devant mes yeux scintillaient meubles dorés, larges et profonds miroirs

tenant des panneaux entiers, et grands lustres pendants. Une atmosphère

d’une pureté presque immatérielle s’exhalait vers moi.

«D’une porte opposée, qui était ouverte, et laissait voir un petit

salon, l’impératrice vint à ma rencontre. Les murs scintillaient de

rouge sombre, les flammes sans nombre ruisselaient sur les dorures et

rejaillissaient de la profondeur des miroirs, les cristaux en losange

des lustres étincelaient comme des pierres précieuses suspendues, et

l’impératrice, vêtue de noir, se tenait devant moi, souveraine de tout

cet éclat. Elle me salua, d’abord, de loin, et me dit qu’elle se

réjouissait de me revoir près d’elle. Et dès qu’elle eut ouvert la

bouche et que sa voix eût résonné, le rayonnement autour d’elle pâlit.

Ainsi je connus qu’elle était plus rayonnante encore que tout ce qui

l’entourait. Je savais déjà, avant d’entrer, ce que je trouverais ici,

et pourtant j’étais ébloui. Nous nous promenâmes, une heure durant, sur

le tapis mat, où le pied s’enfonçait comme dans un jeune gazon, dans des

flots de lumière dont l’attouchement, comme un air tiède, agissait plus

musicalement encore.

«Tout autour se dressaient les meubles dorés, à de longues distances, et

dans un calme parfait, comme des objets enchantés. Dans cette pièce,

sur ces meubles, ne se posait ni rire ni pleur, nulle ligne ne remuait

ni ne changeait de place. Des grands miroirs, qui prolongeaient la pièce

en des lointains infinis, comme sous des masses d’eau transparentes, la

lumière rebondissait, comme une buée fluide d’or et de sang. Je regardai

autour de moi et reconnus l’air de l’étiquette espagnole qui se levait

des coins sombres vers les portraits princiers dans leurs cadres

lourds.»

Quelques jours plus tard, le jeune Christomanos, appelé à Schoenbrunn

auprès de l’impératrice, voit des cordes, des appareils de gymnastique

et de suspension fixés à la porte qui mène du salon au boudoir. «Je la

trouvai justement en train de «faire des anneaux». Elle portait une robe

de soie noire à longue queue, bordée de superbes plumes d’autruche,

noires aussi. Elle avait à recevoir quelques archiduchesses. Je ne

l’avais jamais vue habillée avec tant de pompe. Suspendue aux cordes,

elle faisait un effet fantastique, comme d’un être entre le serpent et

l’oiseau. Pour poser les pieds à terre, elle dut sauter par-dessus une

corde tendue assez bas. «Cette corde, dit-elle, est là pour que je ne

désapprenne pas de sauter. Mon père était un grand chasseur devant

l’Eternel, et il voulait nous apprendre à sauter comme les chamois.»

Puis elle me pria de continuer la lecture de l’_Odyssée_.»

Dans tous ses châteaux, l’Impératrice avait fait peindre Titania

caressant la tête d’âne. «C’est la tête d’âne de nos illusions que nous

caressons sans trêve,» disait-elle. On comprend la vie par les éléments

qu’elle nous donne et avec l’âme qu’on reçut de ses pères. Cette

personne singulièrement née jugea toutes choses, comme fait Hamlet,

d’après la vue de cour. Une existence infiniment luxueuse, une humanité

infiniment fourbe (par platitude et par diplomatie) développent chez un

être délicat des besoins et des tristesses heureusement inconnus à la

foule laborieuse.

La satiété et le mépris, voilà, si l’on écarte cet enchantement de

poésie, les deux caractères que l’on distingue d’abord chez

l’impératrice. Elle n’aimait plus qu’une chose, impossible à trouver:

le pur, le simple, la nature dépouillée de tout artificiel. Ce besoin,

qu’elle sait bien ne pouvoir satisfaire, commande toutes ses opinions:

«Moins les femmes apprennent, disait-elle à Christomanos, plus elles ont

de prix, car elles tirent d’elles-mêmes toute science. Ce qu’elles

apprennent ne fait à vrai dire que les égarer; elles désapprennent une

partie d’elles-mêmes pour s’approprier imparfaitement de la grammaire ou

de la logique. C’est une illusion d’alléguer qu’ainsi cultivées elles

donneront des fils intellectuellement mieux doués. Et, pour aider les

hommes dans leurs affaires, elles ne doivent pas leur souffler des

conseils et des pensées, mais par leur seul contact elles doivent

éveiller et faire mûrir chez les hommes des idées et des résolutions.»

Ceux qui ont quelque habitude des atténuations que les personnes bien

élevées se plaisent à donner à leurs pensées distingueront la force de

ce cerveau qui comprenait, à une époque où ces simples notions sont

étrangement méconnues, que les êtres peuvent seulement porter les fruits

produits de toute éternité par leur souche. Elevée d’instinct par sa

délicatesse esthétique à cette vérité scientifique des naturalistes,

l’impératrice disait un autre jour: «La culture se rencontre même dans

les déserts de l’Arabie, sur les mers et les prairies solitaires. La

civilisation étouffe la culture; elle réclame pour soi chaque être

humain et nous met tous dans une cage. La culture, chaque homme la porte

en soi _comme un legs de toutes ses existences antérieures_. Souvent la

civilisation et la culture viennent de directions opposées et

s’entrechoquent; alors l’être humain est dégradé. Les pauvres, quelles

victimes! On leur a pris la culture, et en retour on leur montre la

civilisation dans un lointain inaccessible.»

Des vues aussi saines, où nous vérifions, une fois de plus, la

concordance de l’instinct et de la science, la rendaient méprisante pour

les cuistres. Elle aimait à réciter avec l’accent le plus ironique ces

vers de Heine: «Le monde et la vie sont trop fragmentaires: je veux

aller trouver le professeur allemand. Celui-là sait harmoniser la vie,

et il en fait un système intelligible: avec ses bonnets de nuit et les

pans de sa robe de chambre, il bouche les trous de l’édifice du monde.»

Ces accents stridents, ces états nerveux qu’elle appréciait si fort chez

Heine et qui sont proprement des accès méphistophéliques, lui étaient

familiers. C’est une sorte de désespoir, où l’humilité et l’orgueil se

combattent; c’est d’une nature hautaine qui raille les conditions mêmes

de l’humanité. Aspirer si haut et trouver si bas! Un jour, à Miramar,

contemplant le pavillon où sa parente l’impératrice Charlotte enferma sa

folie à son retour du Mexique, elle murmure, après une longue rêverie:

«Un abîme de trente ans plein d’horreur! Et avec cela on dit qu’elle

engraisse!»

Des railleries de cette qualité et dans un pareil moment offensent la

piété des gens simples. Mais ne semble-t-il pas au lecteur que des états

analogues existent chez le philosophe? Epris des plus beaux cas de

noblesse, il vit dans le siècle, il en voit la duperie et devient dur.

Il est amené à considérer les choses sous un aspect immoral, parce

qu’il les regarde d’un point où bien peu de personnes se placent.

L’impératrice Elisabeth cherchait toujours à sortir de la vie, à ne se

laisser posséder ni par les choses, ni par les êtres. «Quand je me meus

parmi les gens, je n’emploie pour eux que la partie de moi-même qui

m’est commune avec eux. Ils s’étonnent de me trouver si semblable à eux.

Mais c’est un vieux vêtement que, de temps en temps, je tire de

l’armoire pour le porter quelques heures.»

On sait qu’elle interposait constamment son éventail, son ombrelle,

entre son visage et les regards. Ceux-ci paraissaient vraiment la faire

souffrir. Ils la privaient d’elle-même. «Nous devons songer autant que

possible à sauver au moins quelques instants pendant lesquels, chacun à

notre manière, nous puissions pénétrer dans notre propre vie. Eh bien!

quand je me trouve toute seule dans un site solitaire, dont je sais

qu’il fut peu fréquenté, je sens que mes rapports avec les choses

diffèrent absolument de ce qu’ils sont si des humains m’entourent. A

cette différence seulement, je me reconnais moi-même.» Un autre jour

elle disait: «Nous n’avons pas le temps d’aller jusqu’à nous, tout

occupés que nous sommes à des choses étrangères. Nous n’avons pas le

temps de regarder le ciel qui attend nos regards.» Elle s’exprimait

enfin dans cette magnifique image, d’un surprenant raccourci, lourde et

sombre et qui fait miroir à nos plus secrètes pensées: «J’ai vu une fois

à Tälz une paysanne en train de distribuer la soupe aux valets. Elle

n’arriva pas à remplir sa propre assiette.»

C’est à réfléchir sur l’émotion éveillée en nous par la femme qui put,

au hasard d’une promenade, laisser s’évader de son âme une telle pensée,

que nous vérifions la vérité et la magnificence de sa théorie du

tragique. «Je crois, disait-elle, que les conflits tragiques agissent

moins par eux que parce qu’ils nous mettent dans un tel état que nous

croyons nous approcher de quelque chose d’indéfini et que nous attendons

toujours dans notre vie. Ce sont des passions ordinaires que l’on met

sous nos yeux, mais nous les reconnaissons, cependant, pour quelque

chose d’autre que ce pour quoi elles se donnent. Ce n’est point par le

tragique du théâtre que nous sommes pris, mais par des vues plus

profondes qui ont été éveillées dans notre cœur.» Un autre jour, elle

disait: «La joie n’est qu’une chose éphémère, un épisode, en attendant

la passion qui doit venir. Celle-ci vient toujours, car elle est

l’attente de la destinée que notre vie a pour but d’atteindre; elle est

la chose la plus triste et par là la plus magnifique qui soit au monde.

Tous les êtres qui sont beaux attendent leur destinée, et ils sont

tristes aussi, quand ils n’en sont pas détournés.»

Si vous voulez comprendre davantage cette personne extraordinaire qui

trahit ses angoisses de nerveuse dans ces grandes vérités à demi-voilées

et qui faillit elle-même s’anéantir sans rien nous livrer des beautés

qu’avaient suscitées en elle la préparation des siècles et ses douleurs,

voyez-la, celle qui fut d’abord une Titania caressant la tête d’âne de

ses illusions, voyez-la finir comme un roi Lear, trahie par tous ses

beaux rêves.

Je ne sais rien de plus émouvant et qui donne mieux l’impression d’une

génialité cherchant éperdument un milieu favorable que les fuites

continuelles de cette impératrice, et surtout ce jour où elle entraîna

le jeune Christomanos à Schœnbrunn, sous une pluie de neige fondue, dans

une tempête de vent, à travers de grandes flaques d’eau. «Nous courons

comme des grenouilles dans les marais, dit-elle. Nous sommes comme deux

damnés errant dans le monde infernal. Oui, pour beaucoup de gens, ce

serait l’enfer. Pour moi, c’est mon temps préféré, car il n’est pas pour

les autres, je puis en jouir seule. A vrai dire, il n’est là que pour

moi, comme les pièces de théâtre que le pauvre roi Louis se faisait

jouer pour lui seul. Encore ce plein air est-il beaucoup plus

grandiose.» Et elle ajoute: «Certes, je voudrais que l’ouragan fût

encore plus enragé, car on se sent alors si proche de toutes les choses,

comme en conversation avec elles!»

On touche ici aux parties les plus élevées de cette rare nature. Avec le

strident des violons tziganes qui pleurent et sourient, elle nous fait

entendre l’hymne panthéiste, l’acceptation, la mort, la vie dispersée

dans les choses; et parfois les profondes clameurs de la mer viennent

doubler cette plainte demi-étouffée.

«Sur la mer, dit-elle, ma respiration s’élargit. Elle se règle sur la

houle. Quand les lames deviennent plus larges, je commence à respirer

plus profondément. La mer nous déshumanise, ne souffre rien en nous de

l’animalité terrestre. Dans la tempête, je crois souvent que je suis

devenue moi-même une vague écumante.»

Quand elle arrive à cette élévation de pensée, cette rare créature égale

ces grands maîtres de l’humanité qui firent leur principale étude

d’«accepter» et de mourir, de mourir continuellement. L’un d’eux

s’exprima-t-il jamais avec plus de magnificence que le jour où cette

femme déclare: «L’idée de la mort purifie et fait l’office du jardinier

qui arrache la mauvaise herbe dans son jardin. Mais ce jardinier veut

toujours être seul et se fâche si des curieux regardent par-dessus son

mur. Ainsi je me cache la figure derrière mon ombrelle et mon éventail,

pour que l’idée de la mort puisse jardiner paisiblement en moi.»

Quelles devaient être ses pensées le jour où Christomanos, dans l’aube

de Corfou, les troubla? La scène se passe au Palais d’Achille. «Hier, au

petit jour, écrit Christomanos, je me suis levé et je suis allé--sans

savoir pourquoi--tout droit, par l’escalier des dieux, sur la terrasse

d’Hermès. Un blanc reflet surgissait à l’est, derrière les croupes

noires des montagnes, dont les corps immergeaient dans l’obscurité,

comme dans les ténèbres de leurs propres ombres. De la mer, que l’on

devinait, plus qu’on ne la voyait, en une immense pâleur noyée,

montaient les fraîcheurs humides du matin. Au ciel, presque toutes les

étoiles s’étaient éteintes; une seule, d’une terrifiante grandeur et

magnificence, était au zénith. C’était Sirius. Au-dessous se dressait

dans l’air un grand cyprès noir, dont le faîte s’inclinait légèrement

sous un souffle de brise que l’on ne sentait ni n’entendait... Soudain,

je la vis glisser, comme une ombre, entre les colonnes du blanc palais.

Je fus extrêmement surpris de la trouver là à cette heure, et je voulus

me retirer; mais elle s’approcha, rapide comme un ange noir qui aurait à

défendre un paradis, et me dit: «Je suis toujours ici avant le lever du

soleil pour voir comme tout s’éveille. Il ne faudra plus monter

jusqu’ici à cette heure. C’est le seul moment où je sois tout à fait

seule.»

Voilà une indication, insuffisante pourtant et qui irrite nos plus

nobles curiosités, sur les mystères et les énigmes où s’épuisent les

intelligences hautaines. Mais surtout nous voyons les ravages de la

satiété et la névrose des tout-puissants.

L’audace et l’ironie amère, l’invincible dégoût de toutes choses, le

sentiment perpétuel de la mort et même ces enfantillages esthétiques

d’une mélancolique qui cherche à s’étourdir me font considérer ces

«Idées et sensations» d’Elisabeth d’Autriche comme le plus étonnant

poème nihiliste qu’on ait jamais vécu dans nos climats. Il semble que

chez cette duchesse en Bavière des fusées orientales soient venues

irriter les forces du rêve. Cet accent sceptique et fataliste, ce mépris

absolu des choses d’ici-bas, cette perpétuelle contemplation ou mieux

cette constante présence de l’idéal indiquent une âme ardente et blasée,

mais d’une qualité esthétique que je trouve seulement chez ces

incomparables soufis persans qui couraient le monde dans la familiarité

de la mort. Et cette volupté de la satiété où s’enfonçait avec une

complaisance si douloureuse cette impératrice évoque certains rêveurs

mystérieux des trônes asiatiques.

Bien entendu, je ne prétends point donner par ces rapprochements une

explication; mais, comme un air de musique parfois nous transporte dans

un paysage, l’atmosphère de réserve silencieuse et de sensibilité

bizarre qui flotte autour de l’impératrice évoque pour moi ces cours des

Khalifes où la plus monotone philosophie du néant, parfois avec

mièvrerie, développe ses sentences au milieu de drames qui la

justifient.

Pourquoi poursuivrais-je davantage la tâche impossible de rendre

intelligibles ces incomparables angoisses? Ces psaumes monotones, ceux

que nous appelons les heureux de ce monde, les ont répétés à maintes

reprises depuis Salomon. Aussi bien, en dehors de l’atmosphère des

cours, nous avons entendu des pensées analogues. Il y manquait seulement

ce qu’une impératrice adulée peut ajouter d’accent blasé à cet éternel

gémissement. Mais ces états de faiblesse irritable, ces angoisses sans

cause, ces vagues inquiétudes, ces noires lycanthropies, c’est la

sécrétion particulière aux natures supérieures. Avec une régularité qui

mènerait au désespoir les hommes assez imprudents pour s’attarder à

réfléchir sur notre effroyable impuissance, nous mettons éternellement

nos pas dans les pas de nos prédécesseurs. Tous les grands poètes ont

souffert, comme Elisabeth d’Autriche, de la vulgarité du siècle; ils se

sont sentis soulevés au moins de désir vers un plus haut idéal; ils ont

éprouvé cet éloignement pour les intelligences obtuses et courtes,

contentes d’être, satisfaites du monde et de la destinée. C’est l’état

de sensibilité d’où sortent les grandes singularités artistiques ou

religieuses qui sont l’honneur de l’humanité. Qu’importe le fond des

doctrines! C’est l’élan qui fait la morale. Ce qu’un Pascal appelle

«vivre pour l’éternité», c’est ce que nous appelons «s’observer,

comprendre le néant de la vie». Mais cette satiété qui réclame à toutes

les minutes les assaisonnements de la mort, n’impressionne jamais autant

que chez une femme divinisée par sa beauté, son diadème et sa solitude,

par ses malheurs dont elle se délivrait en se réfugiant en elle-même, et

par son assassinat qui ne put l’émouvoir car elle avait devancé la mort.

Quand une brute menée par cette Fatalité qui préside aux tragédies

antiques l’accosta sur le trottoir du lac, près de l’hôtel Beau-Rivage,

sans doute l’impératrice participait toujours à ce que le vulgaire

appelle la vie, puisqu’elle réagissait encore, mais, n’ayant plus de

but, de volonté ni rien qui lui fût, elle était, selon le philosophe,

une étrangère à l’existence et vraiment une morte.

Le cœur percé de cette petite lame, elle continue encore à marcher.

C’est seulement sur le pont du bateau qu’elle s’affaisse, et alors elle

demande: «Qu’y a-t-il?» C’est elle qui meurt, et elle demande: «Quoi?»

Cette haute figure poétique n’est arrivée à la lumière que par accident.

Les personnes de cette nature, dans tous les milieux, souffrent beaucoup

de la sottise des hommes; elles apprennent qu’il ne fait pas bon penser

tout haut parmi eux. Si dans leur jeunesse elles se laissent aller

parfois à manifester ce qu’il y a de singulier dans leur vie intérieure,

elles le regrettent très vite; dès lors, elles s’effacent volontairement

derrière le personnage qu’il leur faut faire et elles renoncent à ce qui

pourrait leur attirer la haine ou la sympathie. D’ailleurs, ce goût et

ce besoin de solitude claustrale, c’est encore moins prudence devant la

vie qu’obéissance à des instincts et à des goûts de tristesse; elles ne

souffrent pas d’être ce que le monde appelle «enseveli vivant».

Le docteur Christomanos avait-il le droit d’arracher à cet _in pace_

volontaire celle qu’il livre à la société des poètes? Jeune, frémissant

de rêves et né pour leur donner un verbe, il n’a pas su, auprès de cette

impératrice d’une si puissante poésie, crever ses yeux et couper sa

langue. Il raconte ce qu’il a vu, et vraiment ne traduit-il pas en

rythmes admirables les enchantements dont il subit la magie? Si,

enflammé d’une telle approche, il a détourné quelque chose d’un brasier

qui aspirait à se consumer tout, on ne doit pas l’accuser de rapt, mais

de ravissement. Il n’a pu rejeter à la mer la coupe qu’un

hasard--providentiel, peut-il croire--lui permettait de soustraire au

gouffre d’oubli. Je n’ai vu nulle part qu’on blâmait l’indélicatesse des

amis de Virgile, qui refusèrent de détruire l’_Enéide_, comme à son lit

de mort il avait commandé.

Hélas! tant qu’elle gît sur le sable du gouffre, la coupe du roi de

Thulé irrite notre sens du mystère et veut que pour la sauver nous

franchissions certaines difficultés, mais que vaudra-t-elle, si on la

fait circuler parmi des convives recrutés sur la place publique et

gorgés de boissons grossières? Plaise au ciel que l’impératrice

Elisabeth, cette âme repliée sur elle-même, et fiévreuse de sympathie

pour les domaines de l’invisible, ne devienne pas un thème littéraire

et, comme on dira sans doute, une figure esthétique! Voyez ce qu’on nous

a fait de son cousin, Louis II: un cadavre romantique étendu sur la

grève du lac Starnberg et déjà gâté par les commentaires qui s’y

traînent en colonies informes et visqueuses. Il faut le granit de

Pascal, de Rousseau, de Byron et de Chateaubriand pour résister à ces

parasites qui déshonorent et déforment très vite des figures un peu

flottantes, capables de susciter nos méditations, mais qui négligèrent

de se réaliser dans une forme d’art et d’échanger leur mobilité

séduisante contre la fixité de la perfection.

Si nous voulons maintenir autour de cette impératrice la solitude

qu’elle aimait tant et qu’on doit tenir pour l’élément nécessaire de sa

beauté, prodiguons-lui les blâmes qu’aucune âme vigoureuse ne ménage à

ces natures qui méconnaissent le sens de la vie, qui négligent de se

rendre utiles et qui se perdent dans les problèmes, insolubles et par là

puérils, de la contemplation. N’avons-nous pas à notre disposition une

formule mémorable qu’Auguste Comte tenait de Mᵐᵉ Clotilde de Vaux: «Il

est indigne des grands cœurs de répandre le trouble qu’ils ressentent.»

MAURICE BARRÈS.

ÉLISABETH DE BAVIÈRE

IMPÉRATRICE D’AUTRICHE

Au mois de mai 1891, mon frère et moi, habitant Vienne, nous logions

dans une grande maison de rapport de l’Alserstrasse, chez une pauvre

jeune femme qui était presque veuve, car son mari se trouvait dans une

maison de fous. Elle avait réuni, dans nos chambres, tous ses meubles

des temps heureux, et s’était serrée dans un cabinet étroit et dénudé,

avec sa fille, une enfant de trois ans qu’elle nommait Gretinka. Cette

Gretinka pleurait chaque fois qu’on la regardait sans lui sourire. Le

beau mobilier de notre appartement, et le cabinet dégarni, et la

sensible Gretinka qui trouvait si terrible la vie sans sourire, tout

cela me paraissait, alors, fort touchant.

Mon frère Antoine était étudiant en médecine et préparait son premier

examen. Quant à moi, j’étais sur le point de terminer mes études à la

faculté de philosophie et me proposais d’aller passer les vacances

prochaines à Innsbruck, pour y élaborer, sous la direction d’un célèbre

professeur de droit historique, ma thèse de doctorat sur les

«Institutions judiciaires byzantines dans le droit des Francs». En

hiver, je prendrais mes grades à Vienne.

Nous vivions simplement et tranquillement, rentrés à la maison avant la

porte fermée, pour nous enfouir dans nos livres. A peine si nous

échangions un mot tout le long des longues soirées. Et quand nous

ouvrions les fenêtres, qui donnaient sur une cour profonde et muette

comme un abîme, le bruit de la rue arrivait à nous par-dessus les toits,

affaibli et confus, et parfois aussi un subtil parfum, émané de quelque

invisible jardin ou peut-être des pots de fleurs qu’une fille maigre et

blonde, en face de nous, tous les jours arrosait. Mais tandis que

j’étais assis à ma table, et qu’à la lueur jaune de la lampe, je

noircissais de petits feuillets ou cherchais des citations latines sur

le «Mundium» et les «Bénéfices ecclésiastiques», de lumineuses

perspectives sur des sites bienheureux s’ouvraient aux yeux de mon âme,

pays que j’avais entrevus jadis ou jamais, glorifiés et combinés

maintenant en tableaux fantastiques. C’était un incessant et silencieux

envol sans fatigue ni conscience de l’heure, essence et parfum de

voyage. Et je soupirais profondément par regret nostalgique de quelque

chose d’inimaginable et d’inouï. Mon frère, qui remarquait mon regard

fixe et perdu, me disait parfois, lorsqu’il se décidait à parler:

--Si tu t’y prends ainsi, tu n’en finiras jamais. Il ne faut pas

s’abandonner à ses sentiments: ce sont des courants contraires qui

emportent à la dérive toute pensée réelle.

De bonne heure, quand nous ouvrions les croisées et qu’un air frais et

vierge nous enveloppait, fleurant le matin d’été (tel on n’y croirait

pas en ville), et que les toits d’en face se doraient, ce m’était

l’annonciation d’un autre monde insoupçonné et inaccessible dont mon âme

était assoiffée.

Notre hôtesse entrait souvent chez nous pour bavarder. Mon frère

supportait mal ce dérangement, car, alors même qu’il n’avait aucun livre

ouvert devant lui, il continuait, semblait-il, à lire en esprit. Mais

moi, je me prêtais volontiers à ces expansions, enclin à m’abuser sur la

fuite du temps et sur la mesquine réalité de ma propre vie.

Après déjeuner, je rentrais à la maison et travaillais, tandis que,

dehors, le soleil brillait si joyeux, et que les jardins étaient si

touffus et pleins de fleurs--jusqu’à la tombée du soir. Alors, chaque

fois, un merle venait, et se posait sur le faîte du toit d’en face, et

chantait, longuement, dans le crépuscule--toujours sur le même toit,

toujours à la même heure, jusqu’à ce que lui et son chant se fussent

évanouis dans l’obscurité. Nous l’attendions avec passion, mon frère et

moi. Nous n’en parlions pas, mais je crois bien que si Antoine rentrait

toujours à cette heure, quand il était sorti, c’était uniquement pour ne

pas manquer le merle.

Je lui dis un jour, pendant que le merle chantait:

--Ne sens-tu pas combien notre vie s’écoule monotone et sans joie? Je

crois l’entendre qui ruisselle.

Et lui, de me répondre:

--Il ne faut pas penser à des choses si tristes.

Car toujours il était de nous deux le plus sage, et moi l’exalté.

Soudain quelque chose de tout à fait inattendu, d’énorme advint.

Un laquais apporta une lettre de M. Nicolas Dumba, très haut personnage

de notre connaissance, et qui nous était même un peu parent. Je ne sais

où est passée la lettre, mais il y avait là, noir sur blanc, que l’un de

nous devait se rendre immédiatement à la Burg auprès du baron Nopcsa,

grand-maître de la cour de Sa Majesté l’Impératrice, parce que Sa

Majesté demandait un jeune Hellène qui lui apprît le grec et

l’accompagnât quelques heures dans ses promenades,--et nous lui avions

été désignés.

Longuement, nous nous regardâmes sans mot dire. Nous savions, un peu

vaguement, que l’impératrice étudiait le grec; lors de la mort de

l’archiduc Rodolphe, nous avions lu dans les journaux bien des détails

sur elle. Mais depuis, nous ne nous étions pas autrement occupés de sa

personne. Du reste, le temps nous en manquait.

--Vois-tu, dis-je enfin à mon frère, n’ai-je pas raison de dire: Chaque

fois que le facteur frappe à notre porte, c’est la Destinée qui est là

dehors et qui demande à entrer? O les terribles instants où, entre la

Destinée et ses victimes, il n’y a que la planche d’une porte!

--Il est certain que c’est toi qui dois y aller, répondit mon frère.

--Es-tu fou? m’écriai-je. Tu entends bien qu’il faut l’accompagner à la

promenade, des heures durant. Sans doute qu’elle pense à quelque coureur

olympique. Moi, avec ma taille! De nous deux, tu es, au moins d’aspect,

le plus sain.

--Moi! Elle prendra peur quand elle me verra si maigre!

--Mais, en tout cas, tu représentes mieux!

--Rien que ça? dit mon frère. Et puis, je n’ai pas le temps! Somme

toute, tu parles mieux.

Longtemps nous nous disputâmes, chacun mettant en lumière les d’ailleurs

peu encombrantes qualités de l’autre pour s’abriter derrière sa propre

insuffisance. Enfin, je persuadai à mon frère d’aller à la Burg.

Revenu, il était fort ému de la grande bonté que Son Excellence le baron

Nopcsa lui avait témoignée. Il me raconta que, dès le lendemain, chaque

jour, une voiture de la cour passerait, vers dix heures du matin, à la

maison pour le prendre, et le ramènerait le soir. Mais en me racontant

cela, il avait l’air d’un chien battu. Et moi, étrange, je me

réjouissais de son bonheur, mais non sans une vague tristesse, car, en

ma résignation fataliste, je me disais que le bonheur était entré dans

cette chambre, mais qu’il avait glissé à côté de moi, parce qu’il ne

m’était pas destiné.

Le portrait de l’impératrice que nous étions habitués à voir tous les

jours, soit chez le coiffeur, soit au restaurant, et auquel, chaque

fois, nos regards, involontairement, restaient attachés (parce qu’Elle

était si indiciblement belle), s’imposait maintenant, un peu partout, à

mes yeux, sous une tout autre lumière, et, pour ainsi dire, avec une

profonde signification symbolique. De tout temps ces portraits pendaient

là pour nous, afin que nous les vissions: incompréhensible présage de ce

qu’Elle nous deviendrait, après avoir effleuré notre vie...

Maintenant c’en était fait des paysages chimériques éclos entre les

lignes de mes livres, durant le concert du merle vespéral. Et pas de

goût non plus (oh! du tout) pour les potins de notre patronne.

Une grande inquiétude était entrée dans ma vie et avait agité son eau

dormante. Avec impatience j’attendais chaque soir que mon frère fût de

retour de Lainz...

Quel rassemblement dans la rue, lorsque, pour la première fois, la

voiture de la cour s’arrêta devant notre porte! De la pâtisserie, et du

débit de tabac, de la mercerie, de tout le voisinage, les gens

accoururent et formèrent la haie. Notre hôtesse, hors d’haleine, me

raconta cette scène. Jusqu’à ce que la voiture eût disparu dans les

lointains de l’Alsergürtel, les bonnes gens l’avaient suivie des yeux;

puis l’on était resté cloué sur place, chuchotant à voix basse. Je

m’imaginais aisément l’état d’esprit de mon frère au milieu de tout cet

appareil: aussi ne l’avais-je pas accompagné en sa première et

significative sortie devers le fabuleux carrosse. Avec sa sensibilité

presque douloureuse, sa maladive crainte de la foule et de toutes les

manifestations bruyantes de l’existence, il fut, sans nul doute, emporté

par sa voiture à demi évanoui.

Quand il revint, je lus sur ses traits quelque chose d’intensément

ressenti et même de péniblement supporté. Sa bouche se contractait en

un blême sourire qui ressemblait plus à des pleurs contenus qu’à toute

autre chose. Et il est toujours ainsi, mon frère, quand l’extraordinaire

lui arrive: une nouvelle inattendue, un grand malheur, même l’idée de la

mort amènent ce sinistre sourire sur ses lèvres; tandis que, dans le

cours de la vie vulgaire, il garde un sérieux amer. Je lui posai

quelques questions, mais d’abord il ne voulut presque rien me conter. Je

sentis qu’en ce moment il dédaignait d’instinct les mots ordinaires

comme impropres, parce qu’ils n’allaient pas assez profond. Enfin il dit

seulement:

--Elle a été extrêmement bonne pour moi; Elle est beaucoup plus belle

qu’en ses portraits; Elle est indescriptible; Elle parle tout doucement,

et tout lentement, d’une voix qui chante. Nous nous sommes promenés

pendant deux heures dans le jardin, et nous avons parlé d’une foule de

choses. Elle m’a questionné sur papa et maman, nos frères et notre sœur

et surtout sur toi. A la fin, je ne savais que répondre. Je lui ai parlé

de l’université et de la médecine. Cela l’a beaucoup intéressée. Elle

m’a déclaré qu’elle ne croyait pas à la médecine: tout au plus à la

méthode homéopathique. Les hommes, a-t-Elle dit, veulent être trompés de

manière ou d’autre, et, après tout, les plus petites doses sont les

moins nuisibles... Elle m’a demandé si je travaillais beaucoup, et je

lui ai répondu que j’avais encore à passer mes examens sur vingt

matières et à étudier quelque dix mille pages. Là-dessus, Elle s’est

doucement exclamée: «Mais c’est terrible ça!»

Je m’écriai d’un ton de reproche:

--Qu’as-tu fait là?

--Bon, Elle peut s’adresser à toi, si Elle veut!

Nous passâmes ce soir comme un soir de fête. D’abord mon frère voulut

rattraper les heures perdues et se mit à lire, rageusement, dans ses

livres, mais il ne put venir à bout d’une seule page. Et nous décidâmes

de sortir. Jusqu’à onze heures passées nous restâmes au café à

feuilleter tous les journaux illustrés, ou autres, qui s’y trouvaient.

Le lendemain matin, même histoire. La concierge monta chez nous pour

dire que la voiture de la cour était là, une fois encore. «Aujourd’hui,

c’est des chevaux blancs. C’est ça une voiture! Oh! là, là! rien que de

la soie!» criait-elle, de l’escalier, avant d’entrer, essoufflée, mais

rayonnante d’orgueil et d’enthousiasme patriotique. Au milieu d’un

encore plus considérable attroupement que la veille, filant entre deux

haies de regards perçants et de bouches béantes, mon frère partit au

gras piaffement des beaux chevaux blancs. Vers midi une forte pluie se

mit à tomber. Il revint épuisé, les vêtements trempés. Il raconta que

la pluie les avait surpris, très loin du château. Lui n’avait pas de

parapluie. Ils avaient continué leur promenade sous les grands arbres du

parc. De retour au château, il était tout transi. L’impératrice lui fit

donner d’autres habits et ordonna qu’on allumât du feu dans la pièce où

il se tenait. Il dut attendre là que ses vêtements fussent à peu près

secs. L’impératrice envoya, à deux reprises, demander, s’il n’avait pas

pris froid.

--Tout est à supporter, disait-il le soir, sauf ce terrible carrosse.

Les gens me regardent comme un spectre. A la Mariahilferstrasse

notamment, au retour, c’est une vraie torture!

Le lendemain, revenu, il s’écria dès le seuil de la porte:

--Demain, c’est toi qui iras chez l’impératrice; elle veut faire ta

connaissance.

--Tu l’as fait exprès, dis-je, parce que tu veux travailler.

--Non, seulement je lui ai parlé de toi, et quand nous nous sommes

séparés, elle m’a dit par deux fois: «N’oubliez pas de dire à votre

frère qu’il peut venir demain, à votre place».

* * * * *

[Note: LAINZ]

Un valet de pied, en livrée toute noire, me reçut à la grille du parc,

et me signifia que Sa Majesté m’invitait à l’attendre dans le jardin. Il

me conduisit à un endroit fixé d’avance, près du château, et m’y laissa

seul, après m’avoir tiré une profonde révérence.

Subitement transporté de l’atmosphère grise et du banal tous les jours

de la ville dans cet impérial jardin fermé où les simples mortels jamais

ne pénétraient, ébranlé par l’attente d’un événement décisif, je me

trouvai poussé, pour ainsi dire, hors des bornes de ma conscience et de

mon moi. C’était comme si j’éprouvais tout cela en une autre personne

qui pourtant était bien moi. J’avais le sentiment de rêver un étrange et

délicieux rêve, et je craignais qu’il ne s’évanouît trop tôt; d’autre

part, l’impatience de ce qui allait venir m’exaspérait, comme si je ne

pouvais pas attendre le réveil.

Élisabeth de Bavière, Impératrice d'Autriche Pages de journal, impressions, conversations, souvenirs · 第 1 / 12 段