D'où venaient les bandes qui, par deux fois, ont envahi la Chambre,
et qui se sont trouvées subitement exercer le pouvoir constituant?
Comment ont-elles pu arriver au Palais-Bourbon et y pénétrer? Pour
répondre à cette question, il nous faut revenir un peu en arrière.
À peine le palais des Tuileries avait-il été évacué par le duc
de Nemours, que les émeutiers s'en étaient emparés. Les premiers
arrivés, surpris d'être entrés si facilement, s'étaient répandus
dans les appartements, curieux, gouailleurs, gamins, sans se livrer
à de trop grands excès. À peu près au même moment, le combat qui
durait depuis deux heures sur la place du Palais-Royal, prenait
fin: les assaillants ayant mis le feu à des matières incendiaires
accumulées devant le corps de garde du Château d'eau, la petite
garnison, dont le quart était tué ou blessé, avait été contrainte de
capituler. Les vainqueurs alors se divisèrent: tandis qu'une partie
saccageait le Palais-Royal, détruisant, brûlant les meubles, les
objets d'art, s'enivrant dans les caves, les autres se précipitèrent
vers les Tuileries et, dans la joie de leur triomphe, y commencèrent
une saturnale dévastatrice qui devait se prolonger jusqu'à la nuit.
Cependant, parmi les insurgés qui, de tous les points de la ville,
affluaient vers la demeure royale, quelques-uns se rendaient compte
qu'avant de fêter la victoire, il fallait la compléter; informés de
la présence de la duchesse d'Orléans à la Chambre des députés, ils
résolurent d'y porter aussitôt l'attaque. Sous leur impulsion, des
bandes, formées de gardes nationaux et de gens du peuple, quittèrent
les Tuileries et se dirigèrent, par les deux quais ou par le jardin,
vers le Palais-Bourbon. Des masses assez considérables d'infanterie,
de cavalerie, d'artillerie occupaient la place de la Concorde, le
pont et les abords de la Chambre; il leur eût été facile de barrer
le chemin aux émeutiers qui étaient peu nombreux, mal armés, et
plus préparés à crier qu'à se battre. Elles les laissèrent passer,
sans faire un mouvement. La bande qui arriva la première devant les
grilles du Palais-Bourbon les trouva fermées; le général Gourgaud
essaya de l'arrêter par ses objurgations; sa résistance, que n'appuya
aucune démonstration armée, ne contint pas longtemps les assaillants.
Ce fut le seul effort tenté pour protéger la représentation nationale.
On a dit, pour excuser les commandants militaires, qu'ils n'avaient
pas d'ordre. L'excuse ne serait pas suffisante, et, en fait, elle
n'est pas fondée. J'ai dit déjà quelles instructions le duc de
Nemours, avant de pénétrer dans le Palais-Bourbon, avait données
au général Ruhlières, investi du commandement supérieur[594]. Le
prince ne s'en tint pas là. De l'intérieur de la salle, il envoya
plusieurs officiers de sa suite, dont le capitaine Bro[595], au
général Ruhlières, afin de lui renouveler l'ordre «de faire tout au
monde pour couvrir la Chambre des députés du côté de la Seine et de
la place du Palais-Bourbon, et de protéger à tout prix et par tous
les moyens possibles la liberté de la discussion jusqu'à la fin de
la séance, en arrêtant les bandes armées qui voudraient se porter
sur la Chambre». M. Bro a raconté lui-même que le général, après
avoir écouté cet ordre, le prit par le bras et, l'amenant à hauteur
de l'obélisque, lui montra le château: «Regardez! lui dit-il, vous
voyez que les Tuileries sont envahies par le peuple... Voilà des
bandes qui descendent dans le jardin. Pareille chose va avoir lieu
du côté du quai. Retournez auprès du duc de Nemours; vous lui direz
que si dans un quart d'heure ou vingt minutes la duchesse d'Orléans
et le comte de Paris ne sont pas hors de la Chambre, je ne réponds
plus de rien.» Au reçu de cette réponse, le duc de Nemours prescrivit
au capitaine Bro de retourner au galop auprès du général Ruhlières
et de lui réitérer l'ordre «de défendre la Chambre à tout prix, de
faire tout au monde pour la couvrir de tous les côtés»; il ajouta
«que le salut du pays en dépendait». Le duc dit encore: «Prévenez le
général Bedeau de cet ordre.» Rencontrant ce dernier au sortir du
palais, le capitaine Bro lui fit la commission dont il était chargé;
le général objecta que les troupes qui étaient là ne se trouvaient
pas sous son commandement. Le capitaine courut ensuite au plus vite
auprès du général Ruhlières, qui lui dit avec une sorte de colère:
«Cette fois-ci, ce n'est pas au duc de Nemours que vous porterez ma
réponse, mais à la duchesse d'Orléans. Vous lui déclarerez que si
dans dix minutes, un quart d'heure au plus, elle n'est pas sortie
de la Chambre, je ne réponds plus de rien.» Vers le même moment, le
général Bedeau envoyait le capitaine Fabar à la recherche de M.
Barrot, pour lui demander si l'ordre d'éviter toute collision tenait
toujours. M. Fabar, ne pouvant joindre M. Barrot, pria un député
qu'il ne connaissait pas de transmettre au ministre la demande du
général. Ce député, qui se trouvait être M. Courtais, prit sur lui
de répondre que «les ordres étaient maintenus, et que les troupes
devaient s'abstenir de toute intervention». Le général Bedeau renvoya
alors M. Fabar à la Chambre, pour aviser la duchesse d'Orléans de
cette situation et l'inviter à se retirer au plus vite avec les
troupes[596].
[Note 594: Voir plus haut, p. 501.]
[Note 595: Le capitaine Bro est l'auteur du _Journal d'un officier
de service aux Tuileries_, publié dans les _Mémoires secrets et
témoignages authentiques_ de M. DE MARNAY.]
[Note 596: Dans les polémiques rétrospectives auxquelles ont
donné lieu ces douloureux événements, on a mis aussi en cause la
responsabilité de M. Sauzet. On lui a reproché de n'avoir pas, en
sa qualité de président, mis en demeure les généraux de défendre la
Chambre, ainsi que plusieurs députés l'avaient pressé de le faire. M.
Sauzet a répondu qu'il n'avait pas le droit de requérir les troupes,
qu'il ne pouvait que signaler le péril au gouvernement, et qu'il
l'avait fait sans rien obtenir.]
De toutes les défaillances de cette journée, aucune ne montre mieux
à quel point les meilleurs esprits étaient troublés, les plus fermes
caractères ébranlés. Le général Ruhlières était un très vigoureux
vétéran des guerres impériales, le général Bedeau un des premiers
entre les «Africains»; et cependant, ayant plusieurs milliers de
soldats sous leurs ordres, ils se sont sentis incapables de défendre,
contre l'invasion de quelques centaines d'insurgés, l'enceinte
législative que le duc de Nemours leur avait prescrit de protéger et
où ils savaient que la duchesse d'Orléans jouait la dernière partie
de la monarchie. C'est qu'en réalité, depuis qu'on l'avait fait
reculer devant l'émeute, en lui donnant pour instruction d'éviter
toute collision, l'armée n'existait plus[597].
[Note 597: M. Nisard, traversant, peu auparavant, la place de la
Concorde, pour se rendre à la Chambre, avait vu un officier de
cavalerie recevoir une pierre envoyée par un émeutier de quinze à
seize ans, sans faire un mouvement. «Comment, lui avait-il dit,
vous laissez-vous lapider par un gamin?--Que voulez-vous? répondit
l'officier, nous n'avons pas d'ordres.»]
Quand les envahisseurs, auxquels on avait si bénévolement livré
passage, eurent accompli leur oeuvre dans la Chambre, que la duchesse
d'Orléans fut en fuite et le gouvernement provisoire proclamé, des
partisans de la révolution victorieuse vinrent faire observer aux
généraux que le maintien des troupes sur la place de la Concorde et
autour du Palais-Bourbon n'avait plus de raison d'être, et ils les
pressèrent de les congédier. Les généraux se rendirent à cet avis et
donnèrent l'ordre aux divers corps de retourner à leurs quartiers.
Cette retraite ne put même pas s'opérer en bon ordre. Plusieurs
détachements, enveloppés et pénétrés par la foule, furent rompus et
désarmés.
À peu près au même moment, des scènes analogues se produisirent
partout où des troupes se trouvaient encore réunies. Ce fut au
Panthéon, occupé par la colonne du général Renault, que les choses se
passèrent le moins mal. Ce général, dont les communications étaient
coupées depuis le matin, avait massé ses soldats derrière les grilles
du monument, pour éviter le contact avec la foule, et faisait assez
bonne contenance. Aux médiateurs officieux qui le pressaient de se
retirer, il répondait ne pouvoir abandonner sans ordre la position
qui lui était confiée. Vers deux heures, cependant, informé de la
situation générale, il céda. Formées en colonnes serrées, ses troupes
purent être ramenées dans les casernes du voisinage. Mais bientôt,
malgré les protestations du général et des colonels invoquant
l'honneur militaire, le peuple envahit les casernes et se fit livrer
les armes.
À la Préfecture de police se trouvaient douze à quinze cents hommes
de troupes, dont quatre cents gardes municipaux, sous le commandement
du général de Saint-Arnaud, qui, comme les autres chefs de corps,
avait ordre d'éviter toute hostilité. Vers midi, pour soustraire
ses soldats aux fraternisations populaires dont la colonne du
général Sébastiani donnait, de l'autre côté de la Seine, le triste
exemple, il avait fait évacuer tous les abords et s'était renfermé
dans l'enceinte des bâtiments. Le peuple et les gardes nationaux
enveloppèrent alors la Préfecture, menaçant de l'attaquer si elle
ne leur était livrée. Les municipaux s'offraient à balayer les
assaillants; mais ni le préfet de police, ni le général n'osaient le
leur permettre. Après de longs pourparlers, M. Delessert consentit,
vers trois heures, à livrer ses bureaux à la garde nationale, et
s'en alla à la recherche du gouvernement, dont il n'avait plus aucune
nouvelle. Le général de Saint-Arnaud traita alors de la retraite de
ses troupes. Le peuple exigeait le désarmement des gardes municipaux:
ces braves gens s'y refusaient; enfin, pressés par le général, ils
cédèrent et brisèrent eux-mêmes avec rage leurs fusils et leurs
sabres. Les troupes de ligne avaient conservé les leurs; mais
plusieurs détachements, en se retirant, se les laissèrent prendre
par la foule. Quant aux municipaux désarmés, ils furent divisés en
deux pelotons: l'un d'eux parvint sans trop d'encombre à la mairie du
11e arrondissement, où il fut dissous; l'autre, sorti avec d'autres
troupes sous la conduite du général de Saint-Arnaud, fut lâchement
fusillé par une bande d'émeutiers sur le quai de Gèvres; les hommes
s'enfuirent et se dispersèrent, non sans laisser quelques-uns des
leurs sur le pavé. Le général, renversé de son cheval, assailli par
une foule furieuse, dut chercher un refuge à l'Hôtel de ville.
Sauf les troupes demeurées à l'École militaire qui se trouvait
jusqu'à présent hors du cercle d'action de l'émeute, l'armée de Paris
était dissoute. Le gouvernement n'avait plus aucune force sous la
main. Du gouvernement lui-même que restait-il? Après l'envahissement
de la Chambre, M. Odilon Barrot est retourné au ministère de
l'intérieur, suivi de quelques amis; il voulait tenter, avec la garde
nationale, un dernier effort en faveur de la régence. Il écrit dans
ce sens à plusieurs maires, notamment à celui du 2e arrondissement,
M. Berger, sur lequel il comptait d'une façon toute particulière, et
dont l'élection récente à la Chambre des députés avait été regardée
comme un triomphe de la gauche dynastique. En même temps, le général
de La Moricière, qui vient de retrouver sa liberté, toujours plein
d'ardeur malgré sa blessure, court à la 10e et à la 11e légion.
Tout échoue; M. Berger répond «qu'il ne reconnaît plus d'autre
gouvernement que celui de l'Hôtel de ville». En même temps, deux
anciens alliés de M. Barrot dans la campagne des banquets, MM. Marie
et Carnot, arrivent au ministère de l'intérieur pour en prendre
possession et annoncer la révolution aux départements. M. Barrot
repousse honnêtement les nouvelles offres qu'ils lui font d'entrer
dans le gouvernement provisoire. Triste, abattu, voyant peut-être
clair pour la première fois dans les conséquences de sa politique, il
quitte ce ministère où il a eu quelques heures de popularité, mais
pas une minute de pouvoir, et il se rend à l'hôtel des Invalides.
La duchesse d'Orléans s'y trouve depuis qu'elle a quitté la Chambre
des députés. À son arrivée, le gouverneur, le maréchal Molitor,
malade, inquiet, ne lui a pas caché l'impossibilité où il était de
la protéger. «N'importe, a-t-elle répondu, ce lieu est bon pour y
mourir, si nous n'avons pas de lendemain; pour y rester, si nous
pouvons nous y défendre.» Le duc de Nemours l'a bientôt rejointe.
Tous deux se consultent avec leurs amis. Y a-t-il moyen de tenter un
retour dans Paris? On envoie aux informations. La duchesse d'Orléans
est prête aux résolutions les plus hardies. Mais les nouvelles qui
arrivent sont absolument décourageantes; les émeutiers commencent à
se douter que la princesse est aux Invalides, et il est question de
venir l'y attaquer. «Y a-t-il quelqu'un ici, demande-t-elle, qui me
conseille de rester? Tant qu'il y aura une personne, une seule qui
sera d'avis de rester, je resterai. Je tiens à la vie de mon fils
plus qu'à sa couronne; mais si sa vie est nécessaire à la France,
il faut qu'un roi, même un roi de neuf ans, sache mourir.» Vers six
heures, arrive M. Barrot, qui confirme les mauvaises nouvelles,
conseille de quitter sans retard une retraite qui n'est plus sûre
et engage la duchesse d'Orléans à se retirer à peu de distance de
Paris, pour attendre les événements. Cédant à cet avis, elle quitte
à pied l'hôtel des Invalides, au bras de M. de Mornay; le comte
de Paris la suit à quelques pas, donnant la main à M. Jules de
Lasteyrie; le duc de Nemours vient derrière, ne les perdant pas de
vue. On s'arrête quelques instants rue de Monsieur, chez le comte de
Montesquiou. Puis la duchesse et son fils montent en voiture avec M.
de Mornay, pour gagner le château de Bligny, situé près de Limours.
La dernière parole de la princesse à ses amis a été: «Sur un mot,
demain ou dans dix ans, je reviens ici.» Le duc de Nemours, demeuré
seul, sans asile, accepte l'hospitalité de M. Biesta, rue de Madame:
il y va occuper la chambre où un républicain, M. Pagnerre, était venu
chercher un abri la nuit précédente.