XII

Que peut-on attendre de rassemblée à laquelle la duchesse d'Orléans

va en quelque sorte livrer les dernières chances de la royauté?

Dès midi, les députés sont venus assez nombreux au Palais-Bourbon.

Leur agitation, leur effarement étaient extrêmes. Les membres

de l'ancienne majorité, depuis la chute du ministère Guizot, se

sentaient, eux aussi, des vaincus; le vent de déroute qui régnait

aux Tuileries ne les avait pas épargnés. L'épreuve révélait ce qui

manquait de fond solide et résistant à ce conservatisme établi

principalement sur les intérêts. On n'y voyait presque aucune trace

de ces convictions et de ces fidélités qui se raidissent contre

la mauvaise fortune, prêtes à tous les dévouements et à tous les

sacrifices. Chaque minute abattait davantage les courages, en faisant

connaître un nouveau désastre: l'abdication d'abord, puis le départ

du Roi. Quelques députés essayaient de susciter un mouvement en

faveur de la duchesse d'Orléans; l'idée était bien accueillie, mais

les adhésions étaient peu énergiques. D'ailleurs, une assemblée ne

peut agir qu'à la condition d'être conduite; or, aucun de ceux que

la Chambre était habituée à suivre ne se trouvait là. Les membres de

l'ancien cabinet avaient dû pourvoir à leur sûreté, et l'on ne savait

où étaient les nouveaux ministres, ni même quels ils étaient.

Cependant, un peu avant une heure, M. Thiers apparaît. Est-ce enfin

la direction attendue? Les députés l'entourent. Haletant, le visage

altéré, encore tout ému des menaces qui viennent de lui être faites

quand il a traversé la place de la Concorde, M. Thiers est plus en

disposition de propager l'effroi que de ranimer la confiance. Il

confirme le départ du Roi, mais ne sait rien de plus et n'a pas

vu la duchesse d'Orléans; il craint qu'il ne soit trop tard pour

sauver la régence; toute défense lui paraît impossible; il déclare

que les troupes n'empêcheront pas le peuple de passer, et qu'avant

peu la Chambre sera envahie; puis, comme naguère aux Tuileries,

il s'écrie: «Le flot monte, monte, monte[588]!» et tout en disant

ces mots, il élève son chapeau, imitant le geste d'un marin en

perdition. Vainement le presse-t-on de rester à la Chambre pour agir

en faveur de la régence, il n'a qu'une pensée, s'en aller au plus

vite. Il emmène avec lui un député, M. Talabot, qui s'est offert à

l'accompagner. On ne devait plus le revoir; il passera une partie

de l'après-midi à regagner son hôtel de la place Saint-Georges, en

faisant un long circuit pour éviter les rencontres populaires[589].

[Note 588: En voyant cette phrase: «Le flot monte!» se retrouver

constamment sur les lèvres de M. Thiers pendant la journée du 24

février, comment ne pas se rappeler les termes dans lesquels, en

1846, il avait porté un défi au gouvernement? «Je me rappelle,

disait-il, le noble langage d'un écrivain allemand qui, faisant

allusion aux opinions qui triomphent tard, a dit ces belles paroles

que je vous demande la permission de citer: _Je placerai mon vaisseau

sur le promontoire le plus élevé du rivage et j'attendrai que la mer

soit assez haute pour le faire flotter._ Il est vrai que je place

mon' vaisseau bien haut, mais je ne crois pas l'avoir placé dans une

position inaccessible.»]

[Note 589: Ce trouble de M. Thiers a été constaté par tous les

témoins. (Voir notamment les Mémoires de M. de Falloux et les Notes

de M. Marie.) D'après M. de Falloux, M. Thiers était si ému qu'il

demandait par quelle porte il pouvait sortir, quand il en avait

une ouverte devant lui. Dans le récit qu'il a fait à M. Senior, M.

Thiers ne peut nier son refus de rester à la Chambre et son départ

précipité. Seulement, pour y donner une autre couleur, il se montre

prononçant une sorte de malédiction contre cette Chambre «servile»

et «corrompue», avec laquelle il «ne voulait plus avoir rien de

commun». Il est, du reste, le premier à reconnaître que, s'il avait

été présent à la séance, celle-ci aurait pu avoir un autre résultat;

il s'excuse en disant qu'il croyait la duchesse d'Orléans partie pour

Saint-Cloud avec le Roi.]

Vers une heure, M. Sauzet, pressé par plusieurs députés, se décide,

non sans quelque scrupule, à ouvrir la séance plus tôt qu'il

n'était indiqué sur l'ordre du jour. Mais l'absence des ministres

ne permet aucune délibération. Bien que le président l'ait fait

avertir, M. Odilon Barrot ne paraît pas plus pressé de venir au

Palais-Bourbon qu'il ne l'était naguère d'aller aux Tuileries. Après

sa tentative infructueuse pour rejoindre la duchesse d'Orléans,

il a repris le chemin du ministère de l'intérieur. M. de Corcelle

l'a rencontré alors, au milieu d'individus affublés des dépouillés

de l'armée, celui-ci portant une cuirasse, celui-là un bonnet à

poil, plusieurs grimpés sur le siège de sa voiture. «Je ne sais

comment me dégager, dit-il à M. de Corcelle; je n'ose aller en cette

compagnie à la Chambre, car je la prendrais!» Il n'échappe à cette

tourbe, en rentrant au ministère, que pour retomber sous la main

des radicaux qui se sont autorisés de l'alliance contractée lors

des banquets, pour se constituer, depuis le matin, ses conseillers

et ses surveillants. Ils lui prêchent qu'il n'y a rien à faire avec

une Chambre impopulaire et dont il a exigé la dissolution. Ils le

poussent à regarder plutôt du côté de l'Hôtel de ville; l'un d'eux,

M. Garnier-Pagès, accepte de s'y rendre en compagnie de MM. de

Malleville et de Beaumont, pour y disposer les esprits en faveur de

la régence; cet étrange ambassadeur, aussitôt arrivé à destination,

fraternisera avec les pires révolutionnaires et proclamera la

république. En attendant son retour, M. Barrot reste toujours à

l'hôtel de la rue de Grenelle, ne sachant même pas ce qui se passe

dans le reste de la ville, sans communication soit avec la duchesse

d'Orléans, soit avec les commandants militaires, prêtant l'oreille

à tous les avis, ne prenant aucun parti, et bornant son activité à

télégraphier en province que «tout marche vers la conciliation».

Tandis que le gouvernement néglige de se montrer au Palais-Bourbon,

la république y a déjà ses envoyés. Ils viennent du _National_.

Jusqu'à midi, dans les bureaux de ce journal, on n'allait pas au

delà de l'abdication. Depuis, enhardi par la faiblesse du pouvoir,

on s'est mis à parler de déchéance et de république. Une sorte de

conciliabule, tenu dans le bureau de la rédaction, a décidé que

la monarchie n'était plus possible, que la république s'imposait,

et qu'il fallait constituer un gouvernement provisoire dont on a

fixé ainsi la composition: MM. Dupont de l'Eure, François Arago,

Marie, Garnier-Pagès, Ledru-Rollin, Odilon Barrot, Marrast. Quelques

membres de la réunion, dont MM. Emmanuel Arago et Sarrans, ont reçu

mission de se rendre immédiatement à la Chambre, d'y devancer les

représentants de la régence et de signifier aux députés ce qu'on

appelle le «décret du peuple»; ce peuple, c'est la coterie d'un

journal qui n'a pas trois mille abonnés. Les délégués du _National_,

escortés d'une bande assez nombreuse, traversent sans difficulté les

troupes qui remplissent la place de la Concorde; ils reçoivent même

en passant les confidences du général Bedeau qui se plaint de n'avoir

pas d'ordre et leur demande naïvement de lui en faire parvenir;

ils arrivent au Palais-Bourbon un peu avant la duchesse d'Orléans,

pénètrent dans la salle des Pas perdus déjà envahie par une foule

assez agitée, et y proclament hardiment l'objet de leur mission. M.

Marie promet d'être leur interprète à la tribune. Ils ne cachent

pas, du reste, leur prétention d'entrer eux-mêmes dans la salle des

séances et d'y prendre la parole, toujours au nom du «peuple».

Peu d'instants auparavant, d'autres républicains ont gagné à leur

cause un concours plus considérable encore. MM. Bastide, Marrast,

Hetzel et Bocage ont entraîné M. de Lamartine, dans un des bureaux

de la Chambre; là, lui montrant d'un côté la république pour

laquelle ils ne cachent pas leur préférence, de l'autre la régence

à laquelle, en cas de nécessité, ils se disent prêts à se rallier,

ils lui remettent le soin de choisir. M. de Lamartine, après avoir

mis quelques minutes sa tête dans ses mains, se prononce pour la

république. Ce n'était pas une surprise pour tous ses interlocuteurs;

en effet, l'un d'eux, M. Bocage, de son métier acteur à l'Odéon,

était venu trouver M. de Lamartine, quelques heures auparavant, au

nom de ses amis de la _Réforme_, et lui avait dit: «Aidez-nous à

faire la république, et nous vous y donnerons la première place.»

Le marché, ainsi proposé, avait été accepté[590]. La détermination

de M. de Lamartine n'étonnera pas beaucoup ceux qui ont suivi

les évolutions amenées, depuis quelques années, dans ses idées

politiques, par les déboires de sa vanité et surtout par l'inquiétude

d'une imagination vaguement et immensément ambitieuse[591]. Ce

qui commence en ce jour est la suite et comme la mise en action

de l'_Histoire des Girondins_. Depuis longtemps, le poète rêvait

de cet orage où il devait se jouer au milieu de la foudre; depuis

longtemps, il attendait, il guettait cette grande crise qui ferait

de lui l'arbitre des destinées de la France, en même temps qu'elle

humilierait tous ceux qui n'avaient pas pris au sérieux ses

prétentions politiques. L'occasion se présente, il la saisit. Il se

jette et jette avec lui son pays dans cet inconnu formidable, moins

en tribun factieux qu'en acteur curieux d'un rôle tragique, sans

conviction sérieuse, mais sans hésitation, sans passion profonde,

mais sans remords, sans haine, mais sans pitié.

[Note 590: Ce fait a été expressément confirmé à M. Duvergier de

Hauranne par M. Marc Dufraisse, qui le tenait de M. Bocage. (_Notes

inédites de M. Duvergier de Hauranne._)]

[Note 591: Voir plus haut, t. V, ch. III, § III, et t. VII, ch. I, §

VI.]

Ainsi, dans cette Chambre où la duchesse d'Orléans se flatte de

trouver un point d'appui pour le trône de son fils, rien n'a été

préparé par ses amis; ses ennemis, au contraire, ont creusé et

chargé la mine par laquelle ils espèrent faire tout sauter. Pauvre

princesse! Que n'est-elle plutôt à rouler dans la direction de

Saint-Cloud ou du Mont-Valérien, assise avec ses enfants sur un

caisson d'artillerie!

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 7 / 7) · 第 66 / 82 题