Que peut-on attendre de rassemblée à laquelle la duchesse d'Orléans
va en quelque sorte livrer les dernières chances de la royauté?
Dès midi, les députés sont venus assez nombreux au Palais-Bourbon.
Leur agitation, leur effarement étaient extrêmes. Les membres
de l'ancienne majorité, depuis la chute du ministère Guizot, se
sentaient, eux aussi, des vaincus; le vent de déroute qui régnait
aux Tuileries ne les avait pas épargnés. L'épreuve révélait ce qui
manquait de fond solide et résistant à ce conservatisme établi
principalement sur les intérêts. On n'y voyait presque aucune trace
de ces convictions et de ces fidélités qui se raidissent contre
la mauvaise fortune, prêtes à tous les dévouements et à tous les
sacrifices. Chaque minute abattait davantage les courages, en faisant
connaître un nouveau désastre: l'abdication d'abord, puis le départ
du Roi. Quelques députés essayaient de susciter un mouvement en
faveur de la duchesse d'Orléans; l'idée était bien accueillie, mais
les adhésions étaient peu énergiques. D'ailleurs, une assemblée ne
peut agir qu'à la condition d'être conduite; or, aucun de ceux que
la Chambre était habituée à suivre ne se trouvait là. Les membres de
l'ancien cabinet avaient dû pourvoir à leur sûreté, et l'on ne savait
où étaient les nouveaux ministres, ni même quels ils étaient.
Cependant, un peu avant une heure, M. Thiers apparaît. Est-ce enfin
la direction attendue? Les députés l'entourent. Haletant, le visage
altéré, encore tout ému des menaces qui viennent de lui être faites
quand il a traversé la place de la Concorde, M. Thiers est plus en
disposition de propager l'effroi que de ranimer la confiance. Il
confirme le départ du Roi, mais ne sait rien de plus et n'a pas
vu la duchesse d'Orléans; il craint qu'il ne soit trop tard pour
sauver la régence; toute défense lui paraît impossible; il déclare
que les troupes n'empêcheront pas le peuple de passer, et qu'avant
peu la Chambre sera envahie; puis, comme naguère aux Tuileries,
il s'écrie: «Le flot monte, monte, monte[588]!» et tout en disant
ces mots, il élève son chapeau, imitant le geste d'un marin en
perdition. Vainement le presse-t-on de rester à la Chambre pour agir
en faveur de la régence, il n'a qu'une pensée, s'en aller au plus
vite. Il emmène avec lui un député, M. Talabot, qui s'est offert à
l'accompagner. On ne devait plus le revoir; il passera une partie
de l'après-midi à regagner son hôtel de la place Saint-Georges, en
faisant un long circuit pour éviter les rencontres populaires[589].
[Note 588: En voyant cette phrase: «Le flot monte!» se retrouver
constamment sur les lèvres de M. Thiers pendant la journée du 24
février, comment ne pas se rappeler les termes dans lesquels, en
1846, il avait porté un défi au gouvernement? «Je me rappelle,
disait-il, le noble langage d'un écrivain allemand qui, faisant
allusion aux opinions qui triomphent tard, a dit ces belles paroles
que je vous demande la permission de citer: _Je placerai mon vaisseau
sur le promontoire le plus élevé du rivage et j'attendrai que la mer
soit assez haute pour le faire flotter._ Il est vrai que je place
mon' vaisseau bien haut, mais je ne crois pas l'avoir placé dans une
position inaccessible.»]
[Note 589: Ce trouble de M. Thiers a été constaté par tous les
témoins. (Voir notamment les Mémoires de M. de Falloux et les Notes
de M. Marie.) D'après M. de Falloux, M. Thiers était si ému qu'il
demandait par quelle porte il pouvait sortir, quand il en avait
une ouverte devant lui. Dans le récit qu'il a fait à M. Senior, M.
Thiers ne peut nier son refus de rester à la Chambre et son départ
précipité. Seulement, pour y donner une autre couleur, il se montre
prononçant une sorte de malédiction contre cette Chambre «servile»
et «corrompue», avec laquelle il «ne voulait plus avoir rien de
commun». Il est, du reste, le premier à reconnaître que, s'il avait
été présent à la séance, celle-ci aurait pu avoir un autre résultat;
il s'excuse en disant qu'il croyait la duchesse d'Orléans partie pour
Saint-Cloud avec le Roi.]
Vers une heure, M. Sauzet, pressé par plusieurs députés, se décide,
non sans quelque scrupule, à ouvrir la séance plus tôt qu'il
n'était indiqué sur l'ordre du jour. Mais l'absence des ministres
ne permet aucune délibération. Bien que le président l'ait fait
avertir, M. Odilon Barrot ne paraît pas plus pressé de venir au
Palais-Bourbon qu'il ne l'était naguère d'aller aux Tuileries. Après
sa tentative infructueuse pour rejoindre la duchesse d'Orléans,
il a repris le chemin du ministère de l'intérieur. M. de Corcelle
l'a rencontré alors, au milieu d'individus affublés des dépouillés
de l'armée, celui-ci portant une cuirasse, celui-là un bonnet à
poil, plusieurs grimpés sur le siège de sa voiture. «Je ne sais
comment me dégager, dit-il à M. de Corcelle; je n'ose aller en cette
compagnie à la Chambre, car je la prendrais!» Il n'échappe à cette
tourbe, en rentrant au ministère, que pour retomber sous la main
des radicaux qui se sont autorisés de l'alliance contractée lors
des banquets, pour se constituer, depuis le matin, ses conseillers
et ses surveillants. Ils lui prêchent qu'il n'y a rien à faire avec
une Chambre impopulaire et dont il a exigé la dissolution. Ils le
poussent à regarder plutôt du côté de l'Hôtel de ville; l'un d'eux,
M. Garnier-Pagès, accepte de s'y rendre en compagnie de MM. de
Malleville et de Beaumont, pour y disposer les esprits en faveur de
la régence; cet étrange ambassadeur, aussitôt arrivé à destination,
fraternisera avec les pires révolutionnaires et proclamera la
république. En attendant son retour, M. Barrot reste toujours à
l'hôtel de la rue de Grenelle, ne sachant même pas ce qui se passe
dans le reste de la ville, sans communication soit avec la duchesse
d'Orléans, soit avec les commandants militaires, prêtant l'oreille
à tous les avis, ne prenant aucun parti, et bornant son activité à
télégraphier en province que «tout marche vers la conciliation».
Tandis que le gouvernement néglige de se montrer au Palais-Bourbon,
la république y a déjà ses envoyés. Ils viennent du _National_.
Jusqu'à midi, dans les bureaux de ce journal, on n'allait pas au
delà de l'abdication. Depuis, enhardi par la faiblesse du pouvoir,
on s'est mis à parler de déchéance et de république. Une sorte de
conciliabule, tenu dans le bureau de la rédaction, a décidé que
la monarchie n'était plus possible, que la république s'imposait,
et qu'il fallait constituer un gouvernement provisoire dont on a
fixé ainsi la composition: MM. Dupont de l'Eure, François Arago,
Marie, Garnier-Pagès, Ledru-Rollin, Odilon Barrot, Marrast. Quelques
membres de la réunion, dont MM. Emmanuel Arago et Sarrans, ont reçu
mission de se rendre immédiatement à la Chambre, d'y devancer les
représentants de la régence et de signifier aux députés ce qu'on
appelle le «décret du peuple»; ce peuple, c'est la coterie d'un
journal qui n'a pas trois mille abonnés. Les délégués du _National_,
escortés d'une bande assez nombreuse, traversent sans difficulté les
troupes qui remplissent la place de la Concorde; ils reçoivent même
en passant les confidences du général Bedeau qui se plaint de n'avoir
pas d'ordre et leur demande naïvement de lui en faire parvenir;
ils arrivent au Palais-Bourbon un peu avant la duchesse d'Orléans,
pénètrent dans la salle des Pas perdus déjà envahie par une foule
assez agitée, et y proclament hardiment l'objet de leur mission. M.
Marie promet d'être leur interprète à la tribune. Ils ne cachent
pas, du reste, leur prétention d'entrer eux-mêmes dans la salle des
séances et d'y prendre la parole, toujours au nom du «peuple».
Peu d'instants auparavant, d'autres républicains ont gagné à leur
cause un concours plus considérable encore. MM. Bastide, Marrast,
Hetzel et Bocage ont entraîné M. de Lamartine, dans un des bureaux
de la Chambre; là, lui montrant d'un côté la république pour
laquelle ils ne cachent pas leur préférence, de l'autre la régence
à laquelle, en cas de nécessité, ils se disent prêts à se rallier,
ils lui remettent le soin de choisir. M. de Lamartine, après avoir
mis quelques minutes sa tête dans ses mains, se prononce pour la
république. Ce n'était pas une surprise pour tous ses interlocuteurs;
en effet, l'un d'eux, M. Bocage, de son métier acteur à l'Odéon,
était venu trouver M. de Lamartine, quelques heures auparavant, au
nom de ses amis de la _Réforme_, et lui avait dit: «Aidez-nous à
faire la république, et nous vous y donnerons la première place.»
Le marché, ainsi proposé, avait été accepté[590]. La détermination
de M. de Lamartine n'étonnera pas beaucoup ceux qui ont suivi
les évolutions amenées, depuis quelques années, dans ses idées
politiques, par les déboires de sa vanité et surtout par l'inquiétude
d'une imagination vaguement et immensément ambitieuse[591]. Ce
qui commence en ce jour est la suite et comme la mise en action
de l'_Histoire des Girondins_. Depuis longtemps, le poète rêvait
de cet orage où il devait se jouer au milieu de la foudre; depuis
longtemps, il attendait, il guettait cette grande crise qui ferait
de lui l'arbitre des destinées de la France, en même temps qu'elle
humilierait tous ceux qui n'avaient pas pris au sérieux ses
prétentions politiques. L'occasion se présente, il la saisit. Il se
jette et jette avec lui son pays dans cet inconnu formidable, moins
en tribun factieux qu'en acteur curieux d'un rôle tragique, sans
conviction sérieuse, mais sans hésitation, sans passion profonde,
mais sans remords, sans haine, mais sans pitié.
[Note 590: Ce fait a été expressément confirmé à M. Duvergier de
Hauranne par M. Marc Dufraisse, qui le tenait de M. Bocage. (_Notes
inédites de M. Duvergier de Hauranne._)]
[Note 591: Voir plus haut, t. V, ch. III, § III, et t. VII, ch. I, §
VI.]
Ainsi, dans cette Chambre où la duchesse d'Orléans se flatte de
trouver un point d'appui pour le trône de son fils, rien n'a été
préparé par ses amis; ses ennemis, au contraire, ont creusé et
chargé la mine par laquelle ils espèrent faire tout sauter. Pauvre
princesse! Que n'est-elle plutôt à rouler dans la direction de
Saint-Cloud ou du Mont-Valérien, assise avec ses enfants sur un
caisson d'artillerie!