Après le départ précipité de Louis-Philippe, où donc est le
gouvernement? M. Thiers, M. de Rémusat et M. Duvergier de Hauranne
ont quitté le palais, presque aussitôt après la famille royale. M.
Odilon Barrot n'est toujours pas revenu aux Tuileries. Le maréchal
Bugeaud, depuis quelque temps déjà virtuellement déchu de son
commandement, a accueilli la nouvelle de l'abdication par un juron
de soldat; puis, le Roi parti, croyant n'avoir plus rien à faire, il
s'en est retourné chez lui, à cheval, en grand uniforme, en imposant,
par l'intrépidité de son attitude, aux braillards qui veulent lui
faire un mauvais parti. Le maréchal Gérard n'a pas reparu depuis
sa malheureuse tentative. La Moricière est blessé et prisonnier.
Dans cet abandon général, un homme du moins ne s'abandonne pas:
c'est le duc de Nemours. Il ne se demande pas s'il est ou non le
régent[585]; il se souvient seulement qu'il est fils de France et
que ce titre lui crée un devoir. Il monte à cheval et prend en main
le commandement que personne n'exerçait plus. Il ne peut songer,
sans doute, à engager une lutte offensive; mais il veut, tout en
préparant l'évacuation du palais, tenir l'émeute en respect pendant
le temps nécessaire pour assurer la retraite du Roi. Les minutes
sont précieuses. Calme et maître de soi au milieu de l'affolement
général et des balles qui commencent à siffler, il fait passer les
cuirassiers dans le jardin, à travers le vestibule du pavillon
de l'Horloge, déploie deux bataillons de ligne dans la cour des
Tuileries, en fait monter deux autres au premier étage du château et
les poste aux fenêtres, pour avoir, au besoin, une seconde ligne de
feux, et enfin met l'artillerie en position.
[Note 585: On a prêté au duc de Nemours, pendant la scène de
l'abdication, des propos par lesquels il se serait lui-même prononcé
pour la régence de la duchesse d'Orléans. Ces propos n'ont pas été
tenus. Le prince n'avait ni revendiqué ni abandonné son droit légal
à la régence. Il avait alors d'autres préoccupations.]
Toutes ces mesures sont rapidement exécutées, et déjà le prince
calculait le moment où, le Roi étant hors d'atteinte, il pourrait
commencer le mouvement de retraite, quand on vient lui annoncer que
la duchesse d'Orléans est encore dans le palais: il la croyait avec
la famille royale. À la pensée qu'il aurait pu l'abandonner sans le
savoir, son émotion est extrême. Il envoie officier sur officier à la
princesse, pour lui dire de partir au plus vite et de se rendre, par
le jardin, à la grille du pont Tournant où il la rejoindra.
En effet, après le départ du Roi, la duchesse d'Orléans, se voyant
délaissée par tous, n'ayant plus auprès d'elle que sa maison, avait
pris par la main ses deux enfants, et, à travers les longues galeries
du palais, s'était rendue dans ses appartements du pavillon de
Marsan. Se plaçant sous le portrait du duc d'Orléans: «C'est ici,
dit-elle, qu'il faut mourir!» Elle donne l'ordre d'ouvrir les portes,
prête à affronter tous les périls d'une invasion de l'émeute, mais au
fond ne désespérant pas de ramener le peuple quand elle se trouvera
face à face avec lui. Pas un homme politique n'était auprès d'elle.
Chaque instant qui s'écoulait lui faisait ressentir plus amèrement
cet abandon, quand entrent précipitamment deux députés, MM. Dupin et
de Grammont. Ils avaient entendu annoncer dans la rue l'abdication
du Roi, et étaient passés par les Tuileries pour savoir à quoi
s'en tenir. «Oh! monsieur Dupin! s'écrie la princesse dès qu'elle
l'aperçoit, vous êtes le premier qui veniez à moi!» La conversation
s'est à peine engagée que surviennent les officiers dépêchés par le
duc de Nemours. Pressée par les avis réitérés de son beau-frère, la
duchesse se décide à partir; elle descend dans la cour et reprend, à
travers le jardin, le chemin que Louis-Philippe vient de parcourir
quelques instants auparavant. Elle donne le bras à M. Dupin; le
comte de Paris est entre elle et M. de Grammont; le duc de Chartres,
souffrant, est porté par le docteur Blache; quelques officiers de la
maison de la princesse, M. Regnier, précepteur du comte de Paris; M.
Ary Scheffer, qui vient de reconduire le Roi, composent à peu près
toute la suite.
Pendant ce temps, le duc de Nemours est resté dans la cour des
Tuileries[586], contenant l'émeute qui n'attend que son départ pour
envahir le palais. Quand il estime que la duchesse d'Orléans a eu
le temps de s'éloigner, il donne ses dernières instructions sur la
façon de faire retraite, traverse à cheval le pavillon de l'Horloge,
fait au galop tout le jardin et rejoint la princesse entre le bassin
octogonal et la grille. «Hélène, lui dit-il, la position n'est plus
défendable à Paris; elle peut l'être encore ailleurs. J'ai là une
demi-batterie d'artillerie. Montez sur un caisson avec vos enfants.
Je me charge de vous conduire au Mont-Valérien.» La princesse ne
faisant aucune objection, le duc croit son idée admise et se dirige
rapidement sur la place de la Concorde pour se concerter avec les
divers chefs de corps: il y a là un régiment de cuirassiers qui
entourera la batterie; l'infanterie marchera derrière et sur les
flancs; les troupes, en train d'évacuer les Tuileries, formeront
l'arrière-garde et empêcheront toute poursuite. Ainsi combinée,
l'opération est militairement immanquable. Politiquement, n'est-ce
pas le meilleur parti à prendre? On verra, en route, s'il vaut mieux
se rendre à Saint-Cloud ou au Mont-Valérien. Ce qu'il importe, c'est
de gagner quelques heures pour se reconnaître, de mettre un arrêt
dans la déroute, de pouvoir réunir des forces considérables, de
donner à la France le temps d'intervenir, à Paris celui de réfléchir.
Avec vingt-quatre heures, douze heures de répit, n'est-on pas assuré
d'éviter une révolution dont personne ne veut? N'est-il pas jusqu'à
ce tableau d'une princesse montant avec ses deux enfants sur les
caissons d'une batterie, qui ne puisse, en frappant heureusement
l'imagination populaire, y déterminer un retour de sympathie?
[Note 586: M. Dupin affirme dans ses Mémoires, avec une insistance
dont on cherche vainement le motif, qu'à ce moment le duc de Nemours
avait déjà quitté le palais. Il est possible qu'il n'ait pas vu le
prince, mais celui-ci était toujours là, occupé à protéger le départ
de sa belle-soeur. Je suis autorisé à opposer, sur ce point, à M.
Dupin, un témoignage irrécusable, celui de M. le duc de Nemours
lui-même.--C'est aussi de M. le duc de Nemours que je tiens les
renseignements qui vont suivre.]
Le duc de Nemours est encore occupé à donner ses ordres au centre
de la place de la Concorde, quand on vient lui dire que la duchesse
d'Orléans, au lieu de l'attendre comme il y comptait, s'est dirigée
vers la Chambre des députés. Que s'était-il donc passé? Aussitôt
après le départ du duc de Nemours, la princesse avait vu venir à elle
MM. Havin et Biesta, chargés d'une commission de M. Odilon Barrot.
Celui-ci, à la nouvelle de l'abdication, s'était enfin décidé à
quitter le ministère de l'intérieur et à se mettre à la recherche
de la duchesse d'Orléans. N'ayant pas su la trouver aux Tuileries,
il avait prié MM. Havin et Biesta de la rejoindre, de l'inviter à
se rendre à l'Hôtel de ville par les boulevards et de lui annoncer
qu'il l'y accompagnerait. Après l'échec de sa promenade du matin, ce
conseil témoignait, chez M. Barrot, d'une foi singulièrement robuste
dans le peuple parisien. Avait-il donc des indices nouveaux lui
permettant d'augurer le succès? Savait-il seulement en quelles mains
le palais municipal était tombé depuis quelques heures? Non; c'était
uniquement, chez lui, le souvenir peu raisonné du sacre populaire
que le duc d'Orléans était allé chercher à l'Hôtel de ville, le
31 juillet 1830[587]. La duchesse d'Orléans, dont l'imagination
était vaillante, se sentait tentée par ce que l'entreprise avait
de périlleux, et elle proposait déjà qu'on lui amenât un cheval de
dragon, se faisant fort de le monter sans selle de femme. Mais M.
Dupin, avec son gros bon sens, déclara que c'était «un conseil de
fou». La princesse parla alors d'aller à la Chambre. «Vous avez
raison», dit M. Dupin. Et sans plus tarder, il franchit la grille,
s'avança vers les gardes nationaux et le peuple, ôta son chapeau
et cria: «Vive le comte de Paris, roi des Français! Vive madame la
duchesse d'Orléans, régente!» La foule, qui n'était pas alors très
nombreuse en cet endroit, fit écho à ce cri. La princesse prit le
bras d'un officier de la garde nationale et se dirigea vers le pont.
Dans cette délibération, qui n'a duré que quelques minutes, elle ne
paraît pas avoir parlé de la proposition que le duc de Nemours lui
avait faite et qu'il avait cru acceptée. Au milieu de l'agitation
générale, ne l'avait-elle pas entendue ou comprise? Ou bien, se fiant
à sa popularité personnelle pour sauver ce qui avait été perdu par
le gouvernement ancien, trouvait-elle avantage à se séparer de ce
gouvernement, à se montrer entourée d'autres hommes, à user de moyens
nouveaux?
[Note 587: M. Duvergier de Hauranne a écrit dans ses _Notes
inédites_: «C'était peu de partir pour l'Hôtel de ville; il fallait y
arriver et en revenir. Or, dans l'état de Paris, il est très douteux
que la princesse y fût arrivée; il est presque certain qu'elle n'en
serait pas revenue.»]
La détermination de la duchesse d'Orléans est un coup terrible pour
le duc de Nemours. Dans la pensée de ce prince, elle détruit la
dernière chance de salut, en même temps qu'elle expose la duchesse
et ses fils aux plus grands dangers. Il résout donc de courir après
elle, de tâcher de l'arrêter si elle n'est pas encore entrée dans
la Chambre, de l'en faire sortir si elle y est déjà. Toutefois, il
se préoccupe auparavant d'assurer la défense du Palais-Bourbon.
La précaution était d'autant plus nécessaire qu'à ce moment même,
sur les pas des troupes qui évacuaient les Tuileries, l'émeute s'y
précipitait. Deux corps se trouvent sur la place de la Concorde,
celui du général Bedeau et celui que le général Ruhlières vient de
ramener du Carrousel. Ce dernier général étant le plus ancien en
grade, le duc de Nemours lui prescrit de prendre le commandement de
toutes les troupes réunies sur la place et lui donne mission spéciale
de protéger la Chambre des députés. Il fait porter un ordre semblable
à l'officier général qui commande sur la rive gauche. Ces mesures
prises, il part, au galop de son cheval, dans la direction qu'a
suivie la duchesse. En arrivant à la grille du Palais-Bourbon, il
apprend qu'elle y est déjà entrée. Il met alors pied à terre pour la
rejoindre dans l'intérieur du palais.