XI

Après le départ précipité de Louis-Philippe, où donc est le

gouvernement? M. Thiers, M. de Rémusat et M. Duvergier de Hauranne

ont quitté le palais, presque aussitôt après la famille royale. M.

Odilon Barrot n'est toujours pas revenu aux Tuileries. Le maréchal

Bugeaud, depuis quelque temps déjà virtuellement déchu de son

commandement, a accueilli la nouvelle de l'abdication par un juron

de soldat; puis, le Roi parti, croyant n'avoir plus rien à faire, il

s'en est retourné chez lui, à cheval, en grand uniforme, en imposant,

par l'intrépidité de son attitude, aux braillards qui veulent lui

faire un mauvais parti. Le maréchal Gérard n'a pas reparu depuis

sa malheureuse tentative. La Moricière est blessé et prisonnier.

Dans cet abandon général, un homme du moins ne s'abandonne pas:

c'est le duc de Nemours. Il ne se demande pas s'il est ou non le

régent[585]; il se souvient seulement qu'il est fils de France et

que ce titre lui crée un devoir. Il monte à cheval et prend en main

le commandement que personne n'exerçait plus. Il ne peut songer,

sans doute, à engager une lutte offensive; mais il veut, tout en

préparant l'évacuation du palais, tenir l'émeute en respect pendant

le temps nécessaire pour assurer la retraite du Roi. Les minutes

sont précieuses. Calme et maître de soi au milieu de l'affolement

général et des balles qui commencent à siffler, il fait passer les

cuirassiers dans le jardin, à travers le vestibule du pavillon

de l'Horloge, déploie deux bataillons de ligne dans la cour des

Tuileries, en fait monter deux autres au premier étage du château et

les poste aux fenêtres, pour avoir, au besoin, une seconde ligne de

feux, et enfin met l'artillerie en position.

[Note 585: On a prêté au duc de Nemours, pendant la scène de

l'abdication, des propos par lesquels il se serait lui-même prononcé

pour la régence de la duchesse d'Orléans. Ces propos n'ont pas été

tenus. Le prince n'avait ni revendiqué ni abandonné son droit légal

à la régence. Il avait alors d'autres préoccupations.]

Toutes ces mesures sont rapidement exécutées, et déjà le prince

calculait le moment où, le Roi étant hors d'atteinte, il pourrait

commencer le mouvement de retraite, quand on vient lui annoncer que

la duchesse d'Orléans est encore dans le palais: il la croyait avec

la famille royale. À la pensée qu'il aurait pu l'abandonner sans le

savoir, son émotion est extrême. Il envoie officier sur officier à la

princesse, pour lui dire de partir au plus vite et de se rendre, par

le jardin, à la grille du pont Tournant où il la rejoindra.

En effet, après le départ du Roi, la duchesse d'Orléans, se voyant

délaissée par tous, n'ayant plus auprès d'elle que sa maison, avait

pris par la main ses deux enfants, et, à travers les longues galeries

du palais, s'était rendue dans ses appartements du pavillon de

Marsan. Se plaçant sous le portrait du duc d'Orléans: «C'est ici,

dit-elle, qu'il faut mourir!» Elle donne l'ordre d'ouvrir les portes,

prête à affronter tous les périls d'une invasion de l'émeute, mais au

fond ne désespérant pas de ramener le peuple quand elle se trouvera

face à face avec lui. Pas un homme politique n'était auprès d'elle.

Chaque instant qui s'écoulait lui faisait ressentir plus amèrement

cet abandon, quand entrent précipitamment deux députés, MM. Dupin et

de Grammont. Ils avaient entendu annoncer dans la rue l'abdication

du Roi, et étaient passés par les Tuileries pour savoir à quoi

s'en tenir. «Oh! monsieur Dupin! s'écrie la princesse dès qu'elle

l'aperçoit, vous êtes le premier qui veniez à moi!» La conversation

s'est à peine engagée que surviennent les officiers dépêchés par le

duc de Nemours. Pressée par les avis réitérés de son beau-frère, la

duchesse se décide à partir; elle descend dans la cour et reprend, à

travers le jardin, le chemin que Louis-Philippe vient de parcourir

quelques instants auparavant. Elle donne le bras à M. Dupin; le

comte de Paris est entre elle et M. de Grammont; le duc de Chartres,

souffrant, est porté par le docteur Blache; quelques officiers de la

maison de la princesse, M. Regnier, précepteur du comte de Paris; M.

Ary Scheffer, qui vient de reconduire le Roi, composent à peu près

toute la suite.

Pendant ce temps, le duc de Nemours est resté dans la cour des

Tuileries[586], contenant l'émeute qui n'attend que son départ pour

envahir le palais. Quand il estime que la duchesse d'Orléans a eu

le temps de s'éloigner, il donne ses dernières instructions sur la

façon de faire retraite, traverse à cheval le pavillon de l'Horloge,

fait au galop tout le jardin et rejoint la princesse entre le bassin

octogonal et la grille. «Hélène, lui dit-il, la position n'est plus

défendable à Paris; elle peut l'être encore ailleurs. J'ai là une

demi-batterie d'artillerie. Montez sur un caisson avec vos enfants.

Je me charge de vous conduire au Mont-Valérien.» La princesse ne

faisant aucune objection, le duc croit son idée admise et se dirige

rapidement sur la place de la Concorde pour se concerter avec les

divers chefs de corps: il y a là un régiment de cuirassiers qui

entourera la batterie; l'infanterie marchera derrière et sur les

flancs; les troupes, en train d'évacuer les Tuileries, formeront

l'arrière-garde et empêcheront toute poursuite. Ainsi combinée,

l'opération est militairement immanquable. Politiquement, n'est-ce

pas le meilleur parti à prendre? On verra, en route, s'il vaut mieux

se rendre à Saint-Cloud ou au Mont-Valérien. Ce qu'il importe, c'est

de gagner quelques heures pour se reconnaître, de mettre un arrêt

dans la déroute, de pouvoir réunir des forces considérables, de

donner à la France le temps d'intervenir, à Paris celui de réfléchir.

Avec vingt-quatre heures, douze heures de répit, n'est-on pas assuré

d'éviter une révolution dont personne ne veut? N'est-il pas jusqu'à

ce tableau d'une princesse montant avec ses deux enfants sur les

caissons d'une batterie, qui ne puisse, en frappant heureusement

l'imagination populaire, y déterminer un retour de sympathie?

[Note 586: M. Dupin affirme dans ses Mémoires, avec une insistance

dont on cherche vainement le motif, qu'à ce moment le duc de Nemours

avait déjà quitté le palais. Il est possible qu'il n'ait pas vu le

prince, mais celui-ci était toujours là, occupé à protéger le départ

de sa belle-soeur. Je suis autorisé à opposer, sur ce point, à M.

Dupin, un témoignage irrécusable, celui de M. le duc de Nemours

lui-même.--C'est aussi de M. le duc de Nemours que je tiens les

renseignements qui vont suivre.]

Le duc de Nemours est encore occupé à donner ses ordres au centre

de la place de la Concorde, quand on vient lui dire que la duchesse

d'Orléans, au lieu de l'attendre comme il y comptait, s'est dirigée

vers la Chambre des députés. Que s'était-il donc passé? Aussitôt

après le départ du duc de Nemours, la princesse avait vu venir à elle

MM. Havin et Biesta, chargés d'une commission de M. Odilon Barrot.

Celui-ci, à la nouvelle de l'abdication, s'était enfin décidé à

quitter le ministère de l'intérieur et à se mettre à la recherche

de la duchesse d'Orléans. N'ayant pas su la trouver aux Tuileries,

il avait prié MM. Havin et Biesta de la rejoindre, de l'inviter à

se rendre à l'Hôtel de ville par les boulevards et de lui annoncer

qu'il l'y accompagnerait. Après l'échec de sa promenade du matin, ce

conseil témoignait, chez M. Barrot, d'une foi singulièrement robuste

dans le peuple parisien. Avait-il donc des indices nouveaux lui

permettant d'augurer le succès? Savait-il seulement en quelles mains

le palais municipal était tombé depuis quelques heures? Non; c'était

uniquement, chez lui, le souvenir peu raisonné du sacre populaire

que le duc d'Orléans était allé chercher à l'Hôtel de ville, le

31 juillet 1830[587]. La duchesse d'Orléans, dont l'imagination

était vaillante, se sentait tentée par ce que l'entreprise avait

de périlleux, et elle proposait déjà qu'on lui amenât un cheval de

dragon, se faisant fort de le monter sans selle de femme. Mais M.

Dupin, avec son gros bon sens, déclara que c'était «un conseil de

fou». La princesse parla alors d'aller à la Chambre. «Vous avez

raison», dit M. Dupin. Et sans plus tarder, il franchit la grille,

s'avança vers les gardes nationaux et le peuple, ôta son chapeau

et cria: «Vive le comte de Paris, roi des Français! Vive madame la

duchesse d'Orléans, régente!» La foule, qui n'était pas alors très

nombreuse en cet endroit, fit écho à ce cri. La princesse prit le

bras d'un officier de la garde nationale et se dirigea vers le pont.

Dans cette délibération, qui n'a duré que quelques minutes, elle ne

paraît pas avoir parlé de la proposition que le duc de Nemours lui

avait faite et qu'il avait cru acceptée. Au milieu de l'agitation

générale, ne l'avait-elle pas entendue ou comprise? Ou bien, se fiant

à sa popularité personnelle pour sauver ce qui avait été perdu par

le gouvernement ancien, trouvait-elle avantage à se séparer de ce

gouvernement, à se montrer entourée d'autres hommes, à user de moyens

nouveaux?

[Note 587: M. Duvergier de Hauranne a écrit dans ses _Notes

inédites_: «C'était peu de partir pour l'Hôtel de ville; il fallait y

arriver et en revenir. Or, dans l'état de Paris, il est très douteux

que la princesse y fût arrivée; il est presque certain qu'elle n'en

serait pas revenue.»]

La détermination de la duchesse d'Orléans est un coup terrible pour

le duc de Nemours. Dans la pensée de ce prince, elle détruit la

dernière chance de salut, en même temps qu'elle expose la duchesse

et ses fils aux plus grands dangers. Il résout donc de courir après

elle, de tâcher de l'arrêter si elle n'est pas encore entrée dans

la Chambre, de l'en faire sortir si elle y est déjà. Toutefois, il

se préoccupe auparavant d'assurer la défense du Palais-Bourbon.

La précaution était d'autant plus nécessaire qu'à ce moment même,

sur les pas des troupes qui évacuaient les Tuileries, l'émeute s'y

précipitait. Deux corps se trouvent sur la place de la Concorde,

celui du général Bedeau et celui que le général Ruhlières vient de

ramener du Carrousel. Ce dernier général étant le plus ancien en

grade, le duc de Nemours lui prescrit de prendre le commandement de

toutes les troupes réunies sur la place et lui donne mission spéciale

de protéger la Chambre des députés. Il fait porter un ordre semblable

à l'officier général qui commande sur la rive gauche. Ces mesures

prises, il part, au galop de son cheval, dans la direction qu'a

suivie la duchesse. En arrivant à la grille du Palais-Bourbon, il

apprend qu'elle y est déjà entrée. Il met alors pied à terre pour la

rejoindre dans l'intérieur du palais.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 7 / 7) · 第 65 / 82 题