IX

Nous avons laissé le général Bedeau, immobile sur le boulevard

Bonne-Nouvelle, pressé de toutes parts par le peuple, attendant

les ordres qu'il a envoyé demander à l'état-major. Enfin arrivent

M. Fauvelle-Delebarre et divers messagers, dont un employé de la

ville qui a passé par les égouts pour être plus sûr de ne pas être

arrêté; ils apportent les nouvelles instructions: suspendre les

hostilités; remettre la police à la garde nationale; se replier sur

les Tuileries. Le général Bedeau est tout de suite sans illusion sur

les conséquences. «Une retraite honorable, dans ces circonstances,

est impossible», dit-il à un de ses aides de camp. En effet, que

peut-il advenir d'une troupe qu'on fait reculer devant l'émeute, avec

recommandation d'éviter tout conflit, et qui se trouve littéralement

noyée au milieu d'une foule dont cette retraite même accroît encore

la surexcitation et l'audace? Mais le général est obligé d'obéir à

cet ordre, qu'il a contribué, du reste, à provoquer par ses propres

hésitations. La mort dans l'âme, il commande demi-tour, et, prenant

la tête, il se met en mouvement dans la direction de la Madeleine.

Les barricades ont été relevées sur la route qu'il doit parcourir;

à chacune, il faut parlementer, au milieu de cris confus: «Vive la

ligne! À bas Guizot!» et même par moments: «À bas Louis-Philippe!»

Ces obstacles et ces arrêts disloquent et allongent la colonne. La

foule pénètre dans ses rangs, engage des colloques et fraternise

avec la troupe. Plus on avance, plus le désordre et l'indiscipline

augmentent. Les soldats, inertes, ahuris, laissent prendre leurs

cartouches. Les officiers détournent les yeux, impuissants et navrés.

À la hauteur de la rue de Choiseul, l'artillerie se trouve arrêtée

par une barricade plus forte que les autres. Des individus commencent

à vouloir fouiller dans les caissons; un officier, qui s'assied sur

l'un d'eux pour empêcher le pillage, est brutalement jeté à terre.

L'émeute menace de s'emparer de la batterie entière; on ne voit pas

d'autre ressource que de l'abandonner à la garde nationale, qui

réussit à conduire les canons à la mairie du 2e arrondissement, mais

laisse tomber les caissons au pouvoir du peuple. Un peu plus loin,

nouvelle humiliation: la foule crie: La crosse en l'air! Le soldat

obéit; la garde nationale lui a d'ailleurs donné l'exemple. Près de

la rue de la Paix, M. de Laubespin, qui fait fonction d'officier

d'état-major, passe près d'un détachement de cuirassiers. «Ah!

capitaine, lui disent des cavaliers tremblant de honte et d'émotion,

vous êtes bien heureux, vous avez conservé votre sabre. La foule

a exigé que nous lui remissions nos lattes, et nous n'avons au

côté que des fourreaux[567].» De plus en plus mêlée au peuple, la

colonne n'a rien d'une force militaire. Chaque soldat marche, la

crosse sur l'épaule, donnant le bras à un ouvrier ou à un bourgeois.

Quant au général Bedeau, il est en avant où il croit sa présence

nécessaire pour se faire ouvrir passage. Quand on vient lui annoncer

que l'artillerie est abandonnée, que les soldats mettent la crosse

en l'air, il baisse la tête: absolument découragé, ne se sentant

aucune force en main pour arrêter ce désordre, il est réduit à faire

adresser à ses auteurs de bien vaines supplications. «Au nom du

ciel, dit-il à l'un des bourgeois qui sont près de lui, si vous avez

quelque autorité sur les hommes du peuple, faites-leur comprendre

qu'ils déshonorent le soldat. Le peuple ne saurait vouloir humilier

l'armée!» Malheureux général! Ceux qui l'approchent peuvent voir les

larmes amères qui mouillent ses yeux. Il sent évidemment combien

ces quelques heures de guerre civile vont ternir le renom militaire

si pur et si brillant qu'il a acquis par des années de combats en

Afrique[568].

[Note 567: Ce fait, ainsi que plusieurs autres incidents de cette

lamentable retraite, m'a été raconté par le comte de Laubespin

lui-même, actuellement sénateur de la Nièvre. M. de Laubespin, ancien

aide de camp du maréchal Valée et en disponibilité depuis la mort de

ce dernier, avait repris volontairement du service quand il avait vu

la monarchie en péril.]

[Note 568: Le général Bedeau devait en effet être très attaqué à

raison de ces faits: on a même voulu faire peser exclusivement sur

lui une responsabilité qui devait être au moins partagée. Il en a

beaucoup souffert, et on peut même dire qu'il en est mort.]

En débouchant sur la place de la Concorde, confondue dans cette

cohue tumultueuse, la colonne a un tel aspect, que les vingt gardes

municipaux du poste de l'avenue Gabriel, croyant voir arriver

l'émeute, se mettent en défense; bientôt même, attaqués ou se croyant

attaqués par des hommes du peuple, ils font feu. On riposte du

côté de la foule. Vainement, au risque de se faire tuer, Bedeau se

précipite-t-il entre les combattants pour les arrêter; il n'est pas

écouté. Au bout de quelques instants, le poste est enlevé, détruit,

ses défenseurs tués ou en fuite. Peu après, du côté opposé de la

place, le poste du pont Tournant, trompé par une autre alerte, fait

également une décharge qui tue trois personnes, dont un député

conservateur, M. Jollivet. Ces incidents ne sont pas pour diminuer la

confusion, et c'est à grand'peine que le général Bedeau parvient à

rallier ses troupes absolument démoralisées et à leur faire prendre

position sur la place, à côté de celles qui s'y trouvaient déjà. Il

est alors environ dix heures et demie.

À défaut de la lutte dont on vient de se retirer de si piteuse

manière, recueille-t-on quelques profits de la conciliation? Aussitôt

après sa conférence avec les ministres, le maréchal Bugeaud a voulu

se montrer aux gardes nationaux rangés sur la place du Carrousel.

«Mes amis, mes camarades, dit-il, tout est terminé. L'ordre vient

d'être expédié aux troupes de ne pas combattre et d'annoncer que la

police de Paris est confiée au patriotisme de la garde nationale.» Il

est accueilli froidement. Il sort dans la rue de Rivoli, et ordonne

par deux fois à un bataillon de la 2e légion de rompre par sections

et de le suivre. Personne ne bouge. Un officier d'état-major se

décide alors à lui dire: «J'ai le regret, monsieur le maréchal, de

vous apprendre que la garde nationale ne veut pas de vous.»

Il a été convenu, on le sait, que M. Odilon Barrot et le général de

La Moricière iraient annoncer au peuple les changements opérés. M.

Barrot se dirige vers les boulevards, accompagné de quelques amis,

dont M. Horace Vernet, en uniforme de colonel de la garde nationale

et tout chamarré de décorations. Au début, dans les quartiers

riches, il n'est pas mal accueilli: quelques cris de: Vive Barrot!

mêlés à d'autres cris de: À bas Bugeaud! et même: À bas Thiers!

À mesure qu'il s'avance sur les boulevards, l'accueil est plus

froid, plus méfiant. «Vous êtes un brave homme, lui dit-on; mais

il vous a déjà attrapé en 1830; il vous attrapera de nouveau.» M.

Barrot se dépense en phrases sonores, en poignées de main, mais

avec un succès qui va toujours diminuant. Bientôt on crie: «À bas

les endormeurs! Plus de Thiers! Plus de Barrot! Le peuple est le

maître! À bas Louis-Philippe!» Le chef de la gauche arrive enfin

auprès de la barricade de la porte Saint-Denis, devant laquelle

s'était arrêté le général Bedeau; un drapeau rouge flotte au sommet.

Là, toutes ses avances échouent: les visages sombres, les gestes

menaçants lui font comprendre qu'il n'a plus qu'à retourner sur ses

pas. Étonné et triste d'avoir rencontré si vite et si près le terme

de sa popularité, épuisé de fatigue, la voix brisée, il reprend

péniblement, au milieu de la foule tumultueuse qui l'enveloppe, le

chemin de la Madeleine. Près de la rue de la Paix, il se rencontre

avec le général de La Moricière qui n'a pas mieux réussi dans sa

tournée, malgré sa parole prime-sautière, son allure hardie et ce

je ne sais quoi d'héroïque si propre à agir sur le populaire. À

ce moment, les bandes qui entourent les deux ministres se mettent

à crier: Aux Tuileries! aux Tuileries! M. Barrot et le général se

voient sur le point de terminer leur expédition conciliatrice,

en conduisant l'émeute à l'assaut de la demeure royale. Ils se

dérobent, chacun à sa manière: La Moricière pique des deux, devance

les braillards, et rentre seul au palais; M. Barrot expose, d'un ton

dolent, qu'il a besoin de se reposer et qu'il doit «rentrer chez lui,

rue de la Ferme-des-Mathurins, pour rassurer sa femme». La foule le

suit; à l'entrée de sa rue, quelques individus accrochent un écriteau

avec ces mots: Rue du Père du peuple. Dans sa maison, M. Barrot

trouve un grand nombre de députés, de journalistes, de membres du

Comité central, tous ceux avec lesquels il a fait la campagne des

banquets; plusieurs en sont déjà à demander la déchéance du Roi:

toutefois le mot de république n'est pas encore prononcé.

Pendant que leurs deux collègues font cette expédition, MM. Thiers,

Duvergier de Hauranne, de Rémusat sont demeurés aux Tuileries.

Toujours convaincus que le salut est dans les concessions, ils

arrachent au Roi, non sans peine, la promesse de cette dissolution

qu'il avait jusqu'ici refusée. Une proclamation est aussitôt rédigée

dans ce sens; mais on ne trouve pas au palais moyen de l'imprimer.

Peu après, vers dix heures et demie, le Roi était à déjeuner, avec

sa famille et une vingtaine d'étrangers dont MM. Thiers, de Rémusat

et Duvergier de Hauranne, quand la porte de la salle à manger,

brusquement ouverte, laisse apparaître un capitaine d'état-major,

en tenue de campagne, tout haletant et le visage défait. C'est M.

de Laubespin, que nous avons vu tout à l'heure dans la colonne du

général Bedeau, et qui s'en est détaché pour venir faire connaître

aux Tuileries, où il a ses entrées, le lamentable état de cette

colonne[569]. À la vue de cette assemblée au milieu de laquelle

il ne s'attendait pas à tomber, le capitaine s'arrête, surpris,

embarrassé; mais apercevant parmi les convives M. de Rémusat, son

parent, il s'approche vivement de lui et lui raconte en deux mots

ce dont il vient d'être témoin. Le Roi, qui a remarqué la scène,

demande à haute voix: «Monsieur de Rémusat, que vous dit M. de

Laubespin?--Sire, des choses très graves.» Louis-Philippe se lève

aussitôt et fait signe à l'officier de le suivre, laissant la réunion

singulièrement troublée et inquiète. Arrivé dans son cabinet, le Roi

se fait tout raconter par M. de Laubespin. Celui-ci, qui a rapporté

des faits auxquels il a assisté l'impression la plus noire, ne cache

pas que, dans l'état où elle est, la division du général Bedeau

ne lui paraît pas en mesure de défendre la place de la Concorde,

et que la famille royale n'est plus en sûreté dans les Tuileries.

«Mais alors», dit le Roi, qui, tout en parlant, revêt un uniforme

de général, «vous voulez que je me retire?» M. de Laubespin fait

observer qu'il est trop jeune pour donner un conseil. Louis-Philippe,

qui répugne à croire la situation aussi désespérée, ordonne qu'on

envoie d'autres officiers aux nouvelles. En attendant, entre le

Roi, sa famille et les ministres présents, se tient une sorte de

conseil sur le parti à prendre. Le vieux roi, qui a gardé son calme,

est assis. Dans un coin de la pièce, sont les princesses et leurs

enfants, fort agitées et en larmes. La Reine, plus ferme, se place

devant son époux et s'écrie, avec énergie, que «le Roi et sa famille

doivent attendre leur sort aux Tuileries et mourir ensemble s'il le

faut». Louis-Philippe demande aux ministres leur avis: faut-il rester

ou s'en aller? Les ministres, très émus, déclinent respectueusement

la responsabilité d'un oui ou d'un non. M. Thiers cependant laisse

voir sa préférence pour un départ; à son avis, le mieux serait de

se retirer hors Paris, en un point où l'on assemblerait soixante

mille hommes, et, avec cette force, le maréchal Bugeaud aurait

vite fait de reprendre la capitale[570]. Le Roi paraît goûter cette

idée et parle de Vincennes. «Pas Vincennes, qui est une prison,

dit M. Thiers; mieux vaudrait Saint-Cloud, qui est une position

stratégique.» Consulté à son tour, M. Duvergier de Hauranne craint

qu'on n'ait peu de chances de rentrer aux Tuileries, si une fois on

en sort. Mais, à ce moment, surviennent les officiers envoyés place

de la Concorde; ils rapportent des nouvelles moins alarmantes; ils

font connaître qu'un certain ordre a été rétabli dans les troupes,

qu'elles ont pris position sur la place, et que la sûreté du palais

n'est pas menacée. Chacun respire, et il ne semble plus qu'il y ait

lieu de continuer la délibération[571].

[Note 569: Je tiens de M. de Laubespin les détails qui vont suivre.

Je les ai complétés, pour la délibération qui a eu lieu entre le Roi

et les ministres, par des renseignements émanés de M. Duvergier de

Hauranne et de M. Thiers.]

[Note 570: C'est, on le voit, le plan que M. Thiers devait exécuter

lors de la Commune. Ce plan était-il, le 24 février au matin, aussi

net dans son esprit, et y a-t-il alors autant insisté que le ferait

croire le récit fait par lui à M. Senior? Les renseignements donnés

par M. Duvergier de Hauranne tendraient à m'en faire douter.]

[Note 571: En se retirant, M. de Laubespin, qui demeure inquiet,

rencontre le général de Chabannes. «Mon cher général, lui dit-il,

je persiste à croire que le Roi et sa famille seront obligés,

sous quelques heures, de quitter les Tuileries. Avez-vous des

voitures?--Oui, il y a plusieurs berlines à quatre chevaux.--Il

sera impossible de vous en servir; je vous adjure de faire préparer

quelques voitures plus modestes.» On verra plus tard combien le

dévouement de M. de Laubespin était bien inspiré, et de quelle

utilité devait être cette précaution.]

Si l'émeute n'est pas encore, comme on a pu le croire un moment,

maîtresse de la place de la Concorde, elle fait, dans le reste

de la ville, grâce au désarmement volontaire du gouvernement,

des progrès rapides. Plusieurs casernes tombent, l'une après

l'autre, en son pouvoir, avec les fusils et les munitions qu'elles

contiennent. Comment, après l'ordre donné d'éviter toute hostilité,

les détachements qui les occupent opposeraient-ils une résistance

sérieuse? Plusieurs se laissent facilement persuader de fraterniser

avec le peuple. On rencontre dans les rues des soldats n'ayant

plus ni fusil ni sabre, qui laissent les gamins fouiller dans leur

giberne. «Oui, mon bourgeois, dit l'un d'eux à M. Maxime du Camp qui

le considérait avec stupeur, c'est comme cela; puisqu'on nous lâche,

nous lâchons tout.» On ne s'attaque pas seulement aux casernes;

d'autres bandes vont détruire les barrières de l'octroi et brûler les

bureaux de péage des ponts; elles font si bien les choses qu'elles

brûlent par-dessus le marché deux ponts, le pont de Damiette et le

pont Louis-Philippe. Où donc est la garde nationale qui devait se

substituer à l'armée pour faire la police de la ville? Nulle part

on ne la voit dans ce rôle. Elle ne se montre que pour obliger les

soldats et les gardes municipaux à céder devant l'émeute. Souvent

même elle ouvre ses rangs aux insurgés et forme une seule troupe avec

eux.

La sédition, cependant, n'a toujours ni ensemble, ni chef. Chaque

bande agit séparément, suivant la fantaisie de ceux qui la composent.

Les chefs politiques du parti républicain, les premiers surpris de

l'importance que prend ce soulèvement, ne le dirigent pas. Un des

futurs membres du gouvernement provisoire, M. Marie, étant passé aux

bureaux du National, vers dix heures du matin, y trouve une agitation

bruyante, mais absolument vaine et stérile. «Aucun plan, dit-il,

n'était mis en avant, aucune résolution provoquée. La brusquerie du

mouvement avait évidemment pris tout le monde au dépourvu.» Une heure

plus tard, il rencontre le rédacteur en chef de la _Réforme_, M.

Flocon, au pied du grand escalier de la Chambre des députés, causant

tranquillement avec un de ses amis; «il n'avait, dit encore M. Marie,

ni l'air, ni l'attitude d'un homme qui poursuit, dans sa pensée, une

oeuvre révolutionnaire». Aussi M. Marie ajoute-t-il: «Ce qu'il y a

de certain pour moi, c'est que la révolution a mené le peuple de

Paris et n'a pas été menée par lui, au moins jusqu'à onze heures...

Je défie qu'on me signale jusque-là une direction raisonnée, un

acte réfléchi... Voilà pour moi la vérité; je la dis hautement,

n'en déplaise aux prophètes du lendemain et à ces intelligences

orgueilleuses qui veulent toujours avoir commandé, tandis que, dans

la réalité, elles n'ont fait qu'obéir[572].»

[Note 572: Extraits des notes de M. Marie, publiés par M. Aimé

CHÉREST dans la _Vie de A.-T. Marie_, p. 100 à 102.]

Cependant, à défaut d'une direction supérieure, une sorte d'instinct

indique à l'émeute que, maîtresse de toute la partie de Paris

abandonnée par les troupes, elle doit porter son effort sur les

points où celles-ci sont encore en nombre; il en est trois surtout

dont l'importance stratégique et politique est capitale: l'Hôtel

de ville, les Tuileries et le Palais-Bourbon. Il est naturel de

commencer par l'Hôtel de ville. Depuis que la division du général

Sébastiani a reçu, vers huit heures du matin, l'ordre de cesser

les hostilités, elle est demeurée sur la place de Grève, dans une

inaction énervante, en contact avec le populaire, s'habituant

à crier: Vive la réforme! avec tous les détachements de gardes

nationaux qui passaient, laissant attaquer sous ses yeux les gardes

municipaux sans leur venir au secours. Enfin, vers onze heures,

tandis qu'une bande d'ouvriers force une des portes de derrière

de l'Hôtel de ville, un simple capitaine de la garde nationale,

accompagné d'élèves de l'École polytechnique, traverse hardiment

les troupes qui ne bougent pas, entre par la grande porte du palais

municipal, monte jusqu'au cabinet où le préfet se trouve avec le

général Sébastiani, et leur signifie qu'il «vient s'emparer de

l'Hôtel de ville au nom du peuple». Le préfet et le général se

retirent. Les troupes, abandonnées par leur chef, se débandent,

livrent à la foule un grand nombre de fusils, tous leurs canons, et

s'en retournent à leurs casernes. C'est plus pitoyable encore que

la retraite du général Bedeau. La populace, enivrée d'un si facile

succès, pousse des cris de joie, hurle des chants révolutionnaires,

et décharge en l'air les fusils dont elle vient de s'emparer, tandis

qu'une fille, grimpée sur un canon, la harangue en termes immondes.

À peu près à la même heure où l'émeute célébrait ainsi sa victoire

sur la place de Grève, la place du Carrousel était le théâtre d'un

nouvel échec de la royauté. Il avait paru utile, pour relever les

courages de ses défenseurs, que le roi passât en revue les forces

rassemblées devant le château. L'idée n'était pas mauvaise; mais,

pour réussir, n'eût-il pas fallu plus d'entrain physique et moral

que n'en pouvait avoir un roi de soixante-quatorze ans? Combien il

était changé depuis le temps où, en 1832, il parcourait Paris, un

jour d'émeute, et, par sa tranquille hardiesse, se faisait acclamer

de la garde nationale et du peuple! Il est environ onze heures, quand

Louis-Philippe monte à cheval, entouré de ses deux fils, du maréchal

Bugeaud, du général de La Moricière et de plusieurs autres officiers;

M. Thiers et M. de Rémusat l'accompagnent à pied. Des fenêtres, la

Reine et les princesses le suivent des yeux avec anxiété. Les groupes

les plus proches du palais l'accueillent par des cris assez nourris

de: Vive le Roi! Ces acclamations donnent espoir à la Reine, qui

remercie du geste. Louis-Philippe franchit l'arc de triomphe. Sur la

place, sont rangés d'abord quatre mille hommes de troupes, ensuite

divers corps de gardes nationaux, dont les uns font partie des 1re

et 10e légions, les deux plus conservatrices de Paris; les autres

dépendent de la 4e et sont venus là sans ordre, moins pour défendre

la royauté que pour peser sur elle. La revue commence par la garde

nationale. Des rangs de la 1re et de la 10e légion, partent des cris

mêlés de: Vive le Roi! Vive la réforme! «La réforme est accordée»,

répond le Roi. Il pousse plus avant et arrive à la 4e légion. Là, on

ne crie plus: Vive le Roi! mais seulement: Vive la réforme! À bas les

ministres! À bas le système! Les officiers agitent leurs épées, les

gardes nationaux leurs fusils; plusieurs sortent des rangs avec des

gestes menaçants et entourent le Roi. Celui-ci, découragé, abattu,

ne cherche pas à lutter; du moment où la garde nationale se prononce

contre lui, il n'a plus d'espoir. À la stupéfaction de ceux qui le

suivent, il tourne bride, et reprend le chemin du château, sans faire

aucune attention aux troupes de ligne qui l'attendent sous les armes

et auxquelles cette brusque et morne rentrée n'est pas faite pour

rendre confiance. Une fois dans son cabinet, le vieux roi s'affaisse

dans un fauteuil et reste là, muet, immobile, la tête dans les mains.

X

Maîtresse de l'Hôtel de ville, l'émeute se porte vers les Tuileries.

Sur la place du Carrousel, sur la place de la Concorde, autour du

Palais-Bourbon et à l'École militaire, le gouvernement a encore sous

la main huit à dix mille hommes de troupes: ce serait assez pour

se défendre; car, du côté du peuple, les combattants résolus sont

très peu nombreux. «Nous étions une poignée», a dit plus tard l'un

d'eux, M. Charles Lagrange. Mais que peut-on attendre du soldat dans

l'état moral où il se trouve, et surtout qui est en mesure et en

volonté de lui donner une impulsion vigoureuse? Le maréchal Bugeaud,

partant toujours de cette idée qu'on doit agir seulement par la

garde nationale, s'évertue à en chercher quelques compagnies un peu

sûres, pour les placer aux abords du Carrousel. Quant au général de

La Moricière, il se plaint de ne savoir où trouver la milice dont

on lui a donné le commandement. Il est réduit à aller presque seul

au-devant de l'émeute pour tâcher de la désarmer en lui annonçant les

concessions faites; toujours en mouvement, il dépense à cette besogne

beaucoup de courage personnel, sans grande efficacité.

Vers onze heures et demie, une bande d'hommes du peuple et de gardes

nationaux, au nombre de cinq à six cents, arrive par les petites

rues qui existaient alors entre le Palais-Royal et le Carrousel,

débouche sur cette dernière place et s'avance hardiment devant les

troupes rangées en bataille. Les Tuileries vont-elles donc être

enlevées comme l'a été tout à l'heure l'Hôtel de ville? Le maréchal

Bugeaud est sur la place, entouré de quelques officiers. Il s'élance

au-devant des envahisseurs et leur adresse des paroles énergiques.

Sa figure martiale, l'intrépidité de son attitude les font hésiter.

Toutefois, étant venu à se nommer: «Ah! vous êtes le maréchal

Bugeaud?» crient des voix menaçantes.--«Oui, c'est moi!» Un garde

national s'avance et lui dit: «Vous avez fait égorger nos frères dans

la rue Transnonain!--Tu en as menti, répond avec force le maréchal;

car je n'y étais pas.» L'homme fait un mouvement avec son fusil.

Bugeaud le serre de près pour saisir son arme. «Oui, s'écrie-t-il, je

suis le maréchal Bugeaud! J'ai gagné vingt batailles. Retirez-vous.»

Sa contenance en impose aux émeutiers; quelques-uns même viennent lui

serrer la main. La Moricière accourt joindre ses efforts à ceux du

commandant en chef, et la bande finit par se retirer. Mais pendant

combien de temps peut-on espérer défendre les Tuileries par de tels

moyens?

À l'intérieur du palais, le Roi ne s'est pas relevé de l'état

d'abattement dans lequel il est rentré de la revue du Carrousel.

Il est toujours assis sur un fauteuil, dans une salle du

rez-de-chaussée[573]. À côté de lui, ses deux fils et quelques-uns

des ministres. Ceux-ci ne savent que faire, n'ont l'idée d'aucune

initiative; on entend seulement, de temps à autre, M. Thiers répéter

cette phrase: «Le flot monte! Le flot monte!» À l'autre extrémité

de la pièce, se pressent des généraux, des aides de camp, des amis,

des inconnus. Par une porte entr'ouverte, on aperçoit, dans le

salon voisin, la Reine et les princesses. Depuis le commencement de

la crise, Marie-Amélie a le pressentiment d'une catastrophe; son

esprit est fort agité; mais elle garde le coeur haut, soutenue par

la foi religieuse et par la fierté de la race. Auprès d'elle, est la

duchesse d'Orléans avec ses deux fils. Plus le péril augmente, plus

cette princesse tient à se montrer étroitement unie aux siens. Elle

n'ignore pas que, dans l'opposition, des amis compromettants, plus

désireux de se servir d'elle que de la servir, ont rêvé de la porter

à la régence, en provoquant l'abdication du Roi; elle sait aussi que,

parmi les conservateurs et jusque dans la famille royale, on a été

parfois tenté de ne pas la croire absolument étrangère à ces visées.

Elle veut, par son attitude, donner un démenti à des espérances et

à des soupçons dont elle se sent également offensée. Quelqu'un de

sa maison lui demandant: «Que fait-on? Que fait Madame?»--«Je ne

sais pas ce qu'on fait, répond-elle; je sais seulement que ma place

est auprès du Roi; je ne dois pas le quitter; je ne le quitterai

pas[574].»

[Note 573: Cette salle était une de celles qui servaient de cabinet

de travail au Roi.]

[Note 574: La nuit précédente, la duchesse d'Orléans était restée

auprès de la Reine; celle-ci, qui essayait de lire des prières et

pouvait à peine tenir son livre, s'interrompit un moment et prononça

le mot d'abdication. Était-ce un pressentiment qui lui traversait

l'esprit, ou bien, rendue soupçonneuse par le chagrin, voulait-elle

sonder sa belle-fille? Celle-ci se récria vivement. «Le Roi, reprit

la Reine, est trop bon pour la France; la France est mobile et

ingrate.» Ce n'était pas seulement en présence de la Reine que la

duchesse d'Orléans protestait contre toute idée d'abdication. Dans la

journée du 23 février, comme M. Scheffer, qui était de ses familiers,

lui faisait entrevoir dans l'abdication un dernier moyen de salut

auquel il faudrait peut-être avoir recours, elle repoussa avec force

cette insinuation, et déclara que, si le Roi avait une telle pensée,

elle le supplierait de n'y pas donner suite.]

Entre la cour des Tuileries et le cabinet du Roi, il y a un

va-et-vient continuel d'officiers, de curieux, apportant à

chaque minute des nouvelles, des avis. Toutes les barrières de

l'étiquette sont tombées; entre et parle qui veut, comme le matin

à l'état-major[575]. Ce n'est pas le caractère le moins étrange de

ces heures troublées que les décisions les plus graves se trouvent

ainsi prises sur le conseil des premiers venus et souvent des plus

suspects. Voici l'un de ces donneurs de conseil: c'est M. Crémieux

qu'introduit le duc de Montpensier; il se posait alors en dynastique.

Il dit avoir parcouru divers quartiers; à l'entendre, la partie

peut encore être gagnée. «Seulement, ajoute-t-il, le peuple veut un

ministère qui soit franchement de gauche; la présence de M. Thiers

à la tête du gouvernement est un dangereux contresens; il faut le

remplacer par M. Odilon Barrot. À ce prix, je crois pouvoir garantir

le rétablissement de l'ordre. Si le Roi tarde, tout est perdu.»

Louis-Philippe se tourne vers M. Thiers, et avec une bienveillance

mélancolique où il n'y a plus rien de l'amertume des premières

conversations: «Eh bien! mon cher ministre, vous voilà, à votre

tour, impopulaire; ce n'est pas moi, vous le voyez, qui répudie

vos services.» M. Thiers presse le Roi d'essayer le moyen de salut

qu'on lui propose. M. Crémieux signale ensuite l'irritation du

peuple contre le maréchal Bugeaud, et demande qu'on lui substitue

le maréchal Gérard. À ce moment, le commandant en chef entre dans

le cabinet. «Mon cher maréchal, lui dit le Roi, on veut que je me

sépare de vous.» Bugeaud ne se montre pas plus désireux de garder son

commandement que M. Thiers son ministère. On mande le baron Fain,

secrétaire du Roi, pour préparer les ordonnances constatant ces

changements, et le général Trézel pour les contresigner[576].

[Note 575: «On entrait comme dans une halle», dit un témoin.]

[Note 576: Il ne paraît pas que, dans le trouble des événements qui

vont suivre, ces formalités aient été remplies.]

Le nouveau président du conseil n'est même pas aux Tuileries. Nous

avons laissé M. Barrot, vers dix heures et demie, se reposant chez

lui de sa vaine expédition sur les boulevards. À onze heures, il

s'est remis en mouvement pour aller prendre possession du ministère

de l'intérieur[577]. Son cortège est plus d'un chef d'émeute que

d'un ministre du Roi; dans sa voiture et jusque sur le siège, des

républicains comme M. Garnier-Pagès et M. Pagnerre; autour, une

foule tumultueuse célébrant bruyamment sa victoire et criant:

Mort à Guizot! Ce dernier était précisément alors au ministère de

l'intérieur, avec M. Duchâtel; tous deux n'ont que le temps de se

sauver par le jardin[578]. Installé à la place des fugitifs, M.

Odilon Barrot harangue la foule et télégraphie en province que

«l'ordre, un moment troublé, va être rétabli grâce au concours de

tous les bons citoyens». Il ne paraît pas s'être demandé s'il n'y

avait pas une oeuvre plus urgente et si sa place n'aurait pas dû être

auprès du Roi et des autres ministres.

[Note 577: Le ministère de l'intérieur était alors au 101 de la

rue de Grenelle, où se trouve actuellement l'hôtel du ministre du

commerce.]

[Note 578: On a raconté inexactement la façon dont M. Guizot était

sorti de France. Voici la vérité. Au moment de s'échapper du

ministère de l'intérieur, madame Duchâtel, qui avait conservé tout

son sang-froid, dit à M. Guizot: «Je suis sûre que vous n'avez pas

réfléchi où vous pourriez vous cacher.--Non.--Eh bien, je sais que

M. Duchâtel a pris ses précautions; je vais m'occuper de vous.» Elle

conduisit M. Guizot chez une concierge de la rue de Verneuil qui le

fit monter dans sa chambre, au cinquième étage, et qui, arrivée en

haut, lui dit: «_C'est-il_ vous qui défendez les honnêtes gens?--Je

l'espère.--Eh bien, alors, je vais vous défendre.» M. Guizot resta

toute la journée dans cette chambre, où il reçut la visite du duc de

Broglie. Le soir, il se rendit chez madame de Mirbel, où il demeura

caché plusieurs jours. Enfin il fut conduit en Belgique par M. de

Fleischmann, ministre de Wurtemberg à Paris et à Bruxelles, qui le

fit passer pour son domestique.]

Après tout, en quoi la présence de M. Odilon Barrot aux Tuileries

eût-elle pu changer les événements? Sur la pente où l'on glisse avec

une rapidité croissante, il ne semble plus y avoir d'arrêt possible.

À peine a-t-on sacrifié M. Thiers et le maréchal Bugeaud, sur la

demande de M. Crémieux, qu'une bien autre exigence se fait entrevoir.

Les rumeurs qui pénètrent par les portes si mal fermées du palais,

commencent à y apporter, plus ou moins distinctement, le mot qui

servira à précipiter la chute de la royauté. Ce mot vient d'être

jeté dans la foule par certains républicains, que la défaillance du

pouvoir et le succès grandissant de l'émeute ont enfin décidés à se

mêler au mouvement, mais qui n'osent pas encore parler ouvertement de

république. Pendant la promenade de M. Barrot sur les boulevards, M.

Emmanuel Arago s'est approché de lui: «Avant ce soir, l'abdication du

Roi, lui a-t-il dit, sinon une révolution.» C'est aussi d'abdication

que parlaient les radicaux que M. Barrot a trouvés réunis dans sa

maison et qui lui ont fait cortège jusqu'au ministère de l'intérieur.

Cette sorte de mot d'ordre a été vite accepté par les hommes des

barricades, et tout à l'heure, quand le général de La Moricière est

venu leur annoncer les concessions faites, ils ont répondu que cela

ne suffisait plus, et qu'il fallait la retraite de Louis-Philippe.

La sommation ne tarde pas à arriver jusqu'au Roi lui-même[579].

Interrogé par ce dernier sur le résultat de ses démarches, le

général de La Moricière est amené à lui dire: «On ne se contente

pas de ce que je promets au nom de Votre Majesté: on demande

autre chose!--Autre chose? s'écrie le Roi; c'est mon abdication!

et comme je ne la leur donnerai qu'avec ma vie, ils ne l'auront

pas...» Mais on ne peut s'attendre à voir Louis-Philippe persister

longtemps dans cette disposition énergique. Arrive bientôt un autre

messager; c'est un secrétaire de M. Thiers, M. de Rheims; il vient

du _National_ et en rapporte que, de toutes parts, le peuple et la

garde nationale réclament l'abdication; à l'entendre, il n'y a pas

d'autre chance de sauver la monarchie, et encore est-il bien tard.

Informés de ces nouvelles, les princes sont d'avis de les faire

connaître à leur père. Celui-ci demande conseil à M. Thiers, qui

se récuse, non sans laisser voir qu'il est porté à penser comme son

secrétaire. Louis-Philippe, fort ébranlé, passe dans le salon voisin

pour consulter la Reine[580]. Là, du moins, on le presse «de ne pas

faiblir».

[Note 579: J'ai eu sous les yeux plusieurs récits manuscrits ou

imprimés des scènes qui ont précédé et accompagné l'abdication du

Roi. Ils ne concordent pas toujours, soit sur l'ordre des incidents,

soit sur l'attitude et les propos attribués aux divers personnages.

On retrouve là l'effet du trouble que j'ai déjà eu l'occasion de

signaler dans les témoignages se rapportant aux événements de ces

journées. Je me suis attaché à ceux de ces témoignages qui m'ont paru

présenter le plus de garanties d'exactitude.]

[Note 580: M. Thiers, dans le récit qu'il a fait à M. Senior, a

prétendu que M. Guizot était dans ce salon. C'est une erreur;

l'ancien président du conseil n'était pas revenu aux Tuileries depuis

le matin. (Cf. _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 593.)]

Cependant les nouvelles sont de plus en plus alarmantes: bientôt même

elles semblent confirmées par un bruit de fusillade qui vient de la

place du Palais-Royal. Le détachement qui occupe, sur cette place, le

poste du Château d'eau, donnant un exemple de fierté militaire rare

dans cette journée, a refusé de se laisser désarmer, et le combat

s'est engagé entre cette poignée de soldats et la masse sans cesse

grossissante des émeutiers. Des Tuileries, on entend distinctement

le crépitement des coups de feu. Ce n'est pas pour donner plus de

sang-froid à tous ceux qui se pressent autour du Roi et qui croient

déjà voir les Tuileries emportées de vive force.

À ce moment,--il est environ midi,--paraît M. Émile de Girardin,

l'oeil en feu, un carré de papier à la main. Se frayant brusquement

passage à travers les rangs pressés des assistants, il va droit au

Roi. «Qu'y a-t-il?» demande celui-ci. M. de Girardin répond avec

beaucoup de véhémence que pas une minute n'est à perdre; que le

peuple ne veut plus de M. Thiers et de M. Odilon Barrot; qu'il faut

l'abdication immédiate. Il a formulé ainsi, sur le papier qu'il

tient à la main, les concessions nécessaires: «Abdication du Roi,

régence de la duchesse d'Orléans, dissolution de la Chambre, amnistie

générale.» Le Roi interroge du regard ceux qui l'entourent. Pas un

conseil d'énergie qui réponde à cette interrogation. M. de Girardin

insiste; M. le duc de Montpensier l'appuie[581]; dans le fond de la

salle et dans l'antichambre voisine, des voix impatientes crient:

«Abdication! abdication!» Le vieux roi n'est pas de force à résister

longtemps à une telle pression. Il laisse, avec accablement, tomber

cette parole: «J'abdique!» Puis, tandis que diverses personnes, entre

autres le duc de Montpensier, sortent dans la cour pour annoncer

cette nouvelle, il se lève, ouvre la porte du salon où se trouve la

Reine, et répète, d'une voix plus haute: «J'abdique!»

[Note 581: On a dit que le duc de Nemours, soit à ce moment, soit

à un autre, se serait également prononcé pour l'abdication; cette

assertion est inexacte. Ce prince, fidèle à sa réserve habituelle,

n'a rien dit qui pût influencer le Roi dans un sens ou dans l'autre.]

La Reine, les princesses se précipitent vers le Roi qui est revenu

à son fauteuil. «Non, tu ne feras pas cela! s'écrie Marie-Amélie,

d'une voix entrecoupée de sanglots, et tout en couvrant de baisers

la tête de son époux. Plutôt mourir ici, que d'en sortir par cette

porte!... Monte à cheval, l'armée te suivra!» Puis, se tournant

vers les assistants: «Je ne comprends pas qu'on abandonne le Roi

dans un semblable moment!... Vous vous en repentirez!... Vous ne

méritez pas un si bon roi!» La duchesse d'Orléans, prosternée avec

ses enfants aux pieds de son beau-père, lui saisit les mains. «Sire,

supplie-t-elle, n'abdiquez pas!» Les assistants sont émus, mais

inertes. Une voix s'élève cependant, chaude, vibrante; c'est celle

de M. Piscatory. «L'abdication, dit-il, c'est la république dans

une heure!» Il ajoute qu'il vient de parcourir Paris, qu'avec un

peu d'énergie tout peut encore être sauvé. M. de Montalivet, que

la Reine a envoyé chercher, le colonel de Neuilly se prononcent

aussi contre l'abdication[582]. Le Roi paraît hésiter. M. Piscatory

revient à la charge. Sur ces entrefaites, les personnes qui étaient

sorties pour annoncer l'abdication rentrent dans la salle, surprises

et émues d'apprendre que tout est remis en question. Plusieurs font

observer qu'on ne peut revenir sur une décision annoncée au peuple,

que d'ailleurs il ne reste plus aucun moyen de se défendre. À ce

moment même, le bruit de la fusillade redouble. «Il n'y a pas une

minute à perdre, dit le duc de Montpensier; les balles sifflent

jusque dans la cour.» Le Roi est de plus en plus anxieux. «Est-il

vrai, demande-t-il, que toute défense soit impossible?»--«Impossible,

impossible!» répondent des voix nombreuses. Il y a là cependant

beaucoup de généraux, d'officiers. Le vieux maréchal Soult, appuyé

contre un chambranle, assiste muet à cette scène. M. Thiers va et

vient, laissant voir une sorte de stupeur. M. Piscatory veut tenter

un nouvel effort; mais Marie-Amélie s'approche de lui. «Merci, lui

dit-elle, c'est assez; ne dites pas un mot de plus; il y a des

traîtres ici.» M. Piscatory fléchit le genou devant la Reine et lui

baise la main. Vainement la duchesse d'Orléans adjure-t-elle une

dernière fois le Roi de «ne pas charger son petit-fils d'un fardeau

que lui-même ne peut pas porter»; Louis-Philippe est définitivement

vaincu. Il se lève, et, au milieu d'un silence profond: «Je suis un

roi pacifique, dit-il; puisque toute défense est impossible, je ne

veux pas faire verser inutilement le sang français, et j'abdique.»

[Note 582: À en croire le maréchal Bugeaud, il aurait insisté auprès

du Roi pour l'empêcher d'abdiquer. Je dois dire que ce fait n'est

confirmé par aucun des autres témoins.]

Le maréchal Gérard entre à ce moment; il avait été mandé à la suite

de la démarche de M. Crémieux. On lui demande aussitôt d'annoncer au

peuple l'abdication. «Mon bon maréchal, dit la Reine, sauvez ce qui

peut encore être sauvé!» Bien que très cassé par l'âge et la maladie,

le maréchal ne se refuse pas à un tel appel. Sans lui laisser le

temps de revêtir un uniforme, on le hisse sur un cheval; on lui met,

en signe de paix, un rameau vert dans la main; puis, accompagné de

quelques personnes de bonne volonté, il se dirige vers la place du

Palais-Royal où le combat dure toujours. Au moment de franchir la

grille, quelqu'un lui fait remarquer qu'il n'a entre les mains aucun

papier constatant l'abdication. «C'est juste», dit-il, et, tout en

continuant son chemin, il prie deux personnes de sa suite d'aller

demander ce papier.

Invité ainsi à fournir le témoignage écrit de son sacrifice,

Louis-Philippe va s'asseoir à son bureau, et, avec une lenteur

qui n'est pas sans dignité, dispose son papier et ses plumes. Les

assistants, parmi lesquels beaucoup d'inconnus, sont littéralement

sur son dos, observant tous ses mouvements, et ne cachant pas

l'impatience que leur cause cette lenteur. «Plus vite, plus vite!»

osent même dire quelques-uns. «Je vais aussi vite que je puis,

messieurs», répond le Roi. Et il se met à écrire posément, de la

grande écriture qui lui est coutumière. Comme le bruit des coups de

feu semble se rapprocher, le duc de Montpensier, inquiet pour la

sécurité de son père, le conjure de se hâter. «J'ai toujours écrit

lentement, dit le Roi, et ce n'est pas le moment de changer mon

habitude.» Voici cependant qu'il a terminé; il trace sa signature.

Un inconnu, debout derrière lui, s'écrie avec joie: «Enfin, nous

l'avons!--Qui êtes-vous, monsieur? lui dit sévèrement la Reine,

en se levant.--Madame, je suis un magistrat de la province.--Eh

bien, oui, vous l'avez, et vous vous en repentirez!» La façon dont

sont prononcés ces derniers mots et le regard qui les accompagne

sont d'une petite-fille de Marie-Thérèse. Cependant le Roi relit

à haute voix ce qu'il vient d'écrire: «J'abdique cette couronne

que la volonté nationale m'avait appelé à porter, en faveur de mon

petit-fils, le comte de Paris. Puisse-t-il réussir dans la grande

tâche qui lui échoit aujourd'hui!»--«Puisse-t-il ressembler à son

grand-père!» s'écrie la Reine; et, levant par deux fois les bras au

ciel: «Ô mon Dieu! ils le regretteront!» Plusieurs personnes, dont

M. Crémieux, se plaignent que le Roi n'ait pas déclaré la duchesse

d'Orléans régente. «D'autres le feront, s'ils le croient nécessaire,

dit Louis-Philippe; mais, moi, je ne le ferai pas. C'est contraire

à la loi. Grâce à Dieu, je n'en ai encore violé aucune, et je ne

commencerai pas dans un tel moment.» Cela est dit d'un ton qui ne

permet pas d'insister; du reste, la consommation de l'abdication a

été comme le signal d'une dispersion générale des assistants[583].

[Note 583: Dans les derniers moments de cette scène, on remarqua un

aparté entre la princesse Clémentine, fille du Roi, et M. Thiers.

La princesse paraissait adresser des reproches très vifs à l'homme

d'État, qui répondait: «Mais, madame, je ne puis rien; vous voyez,

que je ne puis rien.» Un autre incident plus douloureux se produisit,

que je ne puis passer sous silence, parce qu'il a été rapporté plus

ou moins exactement par divers historiens. Égarée par l'excès de son

chagrin et aussi par d'anciens soupçons dont j'ai déjà indiqué le mal

fondé, la Reine aurait dit à la duchesse d'Orléans: «Eh bien, Hélène,

soyez contente!» La duchesse, se baissant presque jusqu'à terre et

saisissant les mains de la Reine: «Ah! ma mère, s'écria-t-elle, que

dites-vous là? vous ne pouvez le penser!» Le grand et noble coeur de

Marie-Amélie a dû regretter cette parole cruelle.]

Aussitôt l'acte signé, un jeune homme l'a pris pour le porter au

maréchal Gérard; il ne parvient pas à le rejoindre, et le papier,

passant de mains en mains, finit par tomber dans celles des insurgés.

Le maréchal, du reste, a échoué complètement dans sa tentative.

L'annonce de l'abdication, loin de désarmer l'émeute, l'enhardit. Sur

la place du Palais-Royal, l'attaque continue, plus acharnée, contre

le corps de garde du Château d'eau. Le moindre mouvement offensif des

troupes massées sur le Carrousel suffirait à dégager le détachement

qui soutient cette lutte si inégale. Mais le mot d'ordre est toujours

de ne pas combattre: les héroïques et obstinés défenseurs du poste

sont hors la consigne. À plusieurs reprises, La Moricière et d'autres

officiers se jettent bravement entre les combattants pour arrêter

le feu. Ils ne sont écoutés d'aucun côté. À la fin, le cheval de La

Moricière tombe, frappé d'une balle; lui-même est blessé d'un coup de

baïonnette et fait prisonnier par les insurgés.

Autour de la famille royale, une solitude relative s'est faite,

depuis l'abdication. Louis-Philippe espère que son sacrifice lui

vaudra au moins la paix dont son extrême fatigue physique et morale

lui fait sentir le besoin. Convaincu que, dans l'état des esprits,

son éloignement facilitera la tâche de la régence, il est résolu à se

retirer tout de suite au château d'Eu. Avec l'aide de la Reine, il

quitte son uniforme, revêt un costume de voyage et s'occupe à réunir

les objets qu'il veut emporter. Dans sa pensée, du reste, c'est d'un

départ, non d'une fuite qu'il s'agit. Ordre vient d'être donné aux

écuries royales d'amener les berlines à quatre chevaux et en grande

livrée--c'est ce qu'on appelait les «attelages»--dans lesquelles

il effectuera son voyage. En se retirant, à qui laisse-t-il le

pouvoir? Il ne prend à ce sujet aucune mesure. S'il n'a pas voulu de

lui-même briser arbitrairement la loi qui confère la régence au duc

de Nemours, il n'est pas cependant sans se rendre compte que, pour

ceux qui ont exigé l'abdication, la régence de la duchesse d'Orléans

en est le corollaire indispensable. Peut-être entend-il laisser aux

vainqueurs du moment, aux chefs de l'opposition qui l'ont forcé à

se démettre, le soin de résoudre la question. Mais où sont-ils,

ces vainqueurs? On ne les voit nulle part. Si, comme beaucoup le

croyaient alors, ces opposants ont noué de longue date une sorte

d'intrigue pour pousser à l'abdication et en faire sortir la régence

féminine, ils se montrent bien mal préparés à user de leur victoire.

Quant à la duchesse d'Orléans, qui, personnellement, n'a pas trempé

dans ces menées, elle est épouvantée de la tâche qui lui incombe.

À des amis qui lui parlent de la nécessité de prendre la régence:

«C'est impossible! répond-elle. Je ne puis porter un tel fardeau; il

est au-dessus de mes forces!» Puis elle ajoute: «Ôter la couronne au

Roi, ce n'est pas la donner à mon fils.» Enfin, quand elle voit les

préparatifs de départ de la famille royale: «Quoi! s'écrie-t-elle

avec larmes, vous allez me laisser seule ici, sans parents, sans

amis, sans conseils! Que voulez-vous que je devienne?» La Reine

alors, s'approchant d'elle, lui dit avec force et tendresse: «Ma

chère Hélène, c'est pour sauver la dynastie, c'est pour conserver

la couronne à votre fils, qu'il faut que vous restiez ici; c'est un

sacrifice que vous lui devez.»

Sur ces entrefaites, arrivent de nouveaux messagers de malheur,

annonçant, coup sur coup, l'échec du maréchal Gérard, la blessure

et la prise du général de La Moricière, les progrès de l'émeute que

l'abdication n'a pas désarmée et qui commence à déborder sur la place

du Carrousel. Le trouble résultant de ces nouvelles se trouve accru

par le fracas d'une décharge qui semble être tout proche; on ne tarde

pas à en avoir l'explication: des insurgés, embusqués aux abords

du Carrousel, ont tiré sur les voitures royales au moment où elles

sortaient des écuries, alors situées rue Saint-Thomas du Louvre;

ils ont tué le piqueur, deux des chevaux, et se sont emparés des

voitures. Ce dernier incident ne laisse plus de doute sur l'imminence

du péril. À ce moment, reparaît M. Crémieux, les vêtements en

désordre, plus agité que jamais. «Sire, s'écrie-t-il, il n'y a pas un

instant à perdre. Le peuple vient. Encore quelques minutes, il est

aux Tuileries!» On ne songe plus qu'à fuir, sans prendre le temps de

terminer les préparatifs commencés. Il est environ midi et demi.

Le duc de Nemours a eu la présence d'esprit, au moment où il a vu

l'émeute s'emparer des grandes berlines, de faire filer, par le quai,

jusqu'à la place de la Concorde, des voitures qui se trouvaient

dans la cour des Tuileries; c'étaient deux coupés et un cabriolet

de la maison du Roi, en petite livrée, de ceux qui servaient aux

aides de camp[584]. Il s'agit, pour Louis-Philippe et les siens,

de rejoindre ces voitures à la grille du pont Tournant. Le triste

cortège se met en route à travers le jardin désert. En tête, le

vieux roi, tout brisé, soutenu par la Reine, dont la grande âme

semble avoir décuplé la force physique; viennent ensuite le duc

de Montpensier, la duchesse de Nemours et ses enfants, le duc

et la duchesse de Saxe-Cobourg et leurs enfants, la duchesse de

Montpensier, l'inévitable M. Crémieux, quelques amis, entre autres

M. Ary Scheffer, le général Dumas, M. Jules de Lasteyrie, des gens

de service; comme escorte, des gardes nationaux à cheval, commandés

par M. de Montalivet, et quelques troupes que le duc de Nemours a

fait venir de la place du Carrousel. Du palais où il est resté, ce

prince veille à tout. Arrivés à la grille, les fugitifs ont quelques

instants de grande angoisse; les voitures ne sont pas sur la place;

enfin les voici; quinze personnes s'y entassent. Les soldats, les

gardes nationaux, les curieux contemplent avec stupeur cette scène

dont ils n'ont pas tout d'abord l'explication. Quelques cris de: Vive

le Roi! se font entendre. Les voitures, entourées par les gardes

nationaux à cheval et par deux escadrons de cuirassiers, partent au

galop dans la direction de Saint-Cloud.

[Note 584: J'insiste sur ce détail, pour faire justice de la

légende de la fuite en _fiacre_. La présence de ces voitures était

probablement due à l'avertissement donné par M. de Laubespin à M. de

Chabannes. (Cf. plus haut, p. 481.)]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 7 / 7) · 第 64 / 82 题