Le maréchal Bugeaud arrive aux Tuileries, vers une heure et demie
du matin, le 24 février. Il accepte aussitôt, sans hésitation ni
récrimination, la mission difficile qu'on lui confie si tardivement.
Le duc de Nemours, M. Guizot et M. Duchâtel l'accompagnent à
l'état-major pour l'installer. Dans le trajet, l'un d'eux lui ayant
demandé ce qu'il augurait de la journée: «Il est un peu tard, dit
le maréchal, mais je n'ai jamais été battu, et je ne commencerai
pas aujourd'hui. Qu'on me laisse faire et tirer le canon; il y aura
du sang répandu; mais, ce soir, la force sera du côté de la loi, et
les factieux auront reçu leur compte.» À l'état-major, il trouve les
officiers absolument démoralisés. Il se met alors à les haranguer,
leur déclare que le péril ne dépasse pas ce à quoi on doit s'attendre
dans toute crise politique; il annonce sa résolution de prendre
les devants contre l'émeute, et de la balayer par une offensive
vigoureuse. «Il est deux heures, dit-il en posant sa montre sur
la table; il faut qu'à quatre heures nous ayons commencé partout
l'attaque. Je n'ai jamais été battu, et je compte bien ne pas perdre
aujourd'hui ma virginité.» Ces paroles, débitées avec une verve
gasconne qui, chez un autre, pourrait paraître de la fanfaronnade,
mais qui, chez lui, est l'assurance d'une volonté forte, produisent
un effet extraordinaire sur les assistants. C'est, raconte un témoin,
un véritable «retournement». Les physionomies s'éclairent; les têtes
se redressent; chacun reprend confiance; c'est à qui demandera un
commandement. Le maréchal arrête aussitôt ses dispositions. Pas de
petits paquets, mais de fortes colonnes. Il révoque l'ordre donné aux
troupes cantonnées à la Bastille, à l'Hôtel de ville et au Panthéon,
de se replier sur les Tuileries, et leur annonce, au contraire, qu'on
va les rejoindre. Avec les forces qu'il a sous la main, il décide la
formation de quatre colonnes. La première, commandée par le général
Tiburce Sébastiani, qui a supplié qu'on ne le mît pas complètement
de côté, se dirigera vers l'Hôtel de ville, en passant par la Banque
et en coupant les rues Montmartre, Saint-Denis et Saint-Martin. La
seconde, sous les ordres du général Bedeau, qui, de passage à Paris,
a offert ses services, gagnera la Bastille par la Bourse et les
boulevards. La troisième manoeuvrera derrière les deux premières
pour empêcher les barricades de se reformer. La quatrième rejoindra
le général Renaud au Panthéon. Les réserves seront sur la place du
Carrousel. Dans cette distribution des rôles, aucune part n'est faite
à la garde nationale. Le maréchal a interrogé le général Jacqueminot,
mais n'a rien pu en tirer: il est résolu à ne pas s'arrêter devant
l'inertie ou l'hostilité de cette milice. Tout en prenant ces
décisions, il continue, suivant son habitude, à pérorer, fait une
sorte de cours sur la guerre des rues, sur la façon de dissiper les
rassemblements, d'enlever les barricades. Il recommande de remettre
aux soldats un certain nombre de balles libres, pour qu'ils puissent
au besoin en glisser deux dans le fusil. «C'est, dit-il, un souvenir
du siège de Saragosse.» En somme, il paraît s'attendre à une bataille
sérieuse, mais est résolu à user de la plus grande énergie.
Pendant que le maréchal prend ces dispositions à l'état-major, M.
Thiers, qu'un aide de camp est allé chercher, et qui a dû traverser
beaucoup de barricades gardées par des sentinelles très excitées et
souvent ivres, arrive aux Tuileries: il est environ deux heures et
demie du matin. M. de Montalivet accourt au-devant de lui: «Ménagez
le Roi», lui recommande-t-il. Louis-Philippe, qui a sur le coeur
l'hostilité si vive, si directe, manifestée depuis quelque temps
contre la politique royale par son ancien ministre, est très mortifié
de devoir recourir à lui; il le laisse voir dans l'accueil qu'il lui
fait; son ton est froid, parfois un peu amer[558]. «Ah! c'est vous,
monsieur Thiers, dit-il. Je vous remercie d'être venu. Vous savez que
j'ai été forcé, à mon grand regret, de me séparer de mes ministres.
J'avais appelé M. Molé qui me convenait mieux que vous, parce que sa
politique s'éloigne moins de la mienne. M. Molé vient de me rendre
ses pouvoirs. J'ai donc besoin de vous, et je vous prie de me faire
un cabinet.--_M. Thiers._ Sire, dans les circonstances actuelles,
c'est une mission bien difficile. Néanmoins, je suis aux ordres du
Roi; mais, avant tout, il convient de s'entendre sur les hommes et
sur les choses.--_Le Roi._ Pourquoi cela? Je vous charge de faire un
cabinet, est-ce que cela ne vous suffit pas?--_M. Thiers._ Je prie le
Roi de croire que je ne viens pas lui dicter des conditions. En ce
moment, je me considère comme tyrannisé plutôt que comme tyran.--_Le
Roi._ Ah! oui, j'oubliais, vous ne vouliez plus être ministre _sous
le règne_.--_M. Thiers._ Sire, cela est vrai, et si les circonstances
ne me faisaient pas un devoir d'accepter, je prierais le Roi de
songer à un autre. Mais, tout disposé que je suis à faire de mon
mieux, je ne puis être utile au Roi que si mes amis me secondent.
J'ai donc besoin de savoir si le Roi agréera les noms que je compte
lui proposer.--_Le Roi._ Eh bien, voyons, qui voulez-vous?--_M.
Thiers._ D'abord et avant tout, M. Odilon Barrot.--_Le Roi._ M.
Barrot, M. Barrot! il vous faut M. Barrot. Un brave homme, je le
sais, mais un songe-creux qui voudra me faire passer par je ne
sais quelles réformes.--_M. Thiers._ Sire, cela est inévitable. Le
nom de M. Barrot est plus populaire que le mien, et je ne puis pas
m'en passer. Quant aux réformes, mon ami M. Duvergier...--_Le Roi,
vivement._ Ah! M. Duvergier!--_M. Thiers._ Mon ami M. Duvergier, qui
serait nécessairement un de mes collègues, a présenté et défendu un
projet de réformes qui, certes, n'a rien de bien effrayant.--_Le
Roi._ Ah! oui, ce projet qui augmente le nombre des députés. Combien
y en aurait-il de plus?--_M. Thiers._ 70 à 80.--_Le Roi._ Et cela
ne vous effraye pas? Comment vous tireriez-vous d'affaire avec une
Chambre aussi nombreuse? Au reste, cela vous regarde. Pour conduire
la Chambre, vous êtes passé maître. Mais ce n'est pas tout, et M.
Barrot voudra probablement les incompatibilités? (En prononçant ce
dernier mot, le Roi appuyait sur chaque syllabe.)--_M. Thiers._
Le Roi n'a pas, je pense, d'objection à M. de Rémusat.--_Le Roi._
Non, certainement.--_M. Thiers._ Eh bien, sur la question des
incompatibilités, nous sommes, M. de Rémusat et moi, beaucoup
plus engagés que M. Barrot.--_Le Roi._ Eh bien, va pour les
incompatibilités. Mais êtes-vous sûr que M. Barrot ne demandera rien
autre chose?--_M. Thiers._ Sire, il demandera, et je demande avec
lui la dissolution de la Chambre.--_Le Roi, se levant brusquement._
La dissolution de la Chambre! Pour cela, je n'y consens pas, je n'y
consentirai jamais!--_M. Thiers._ Cependant, Sire...--_Le Roi._ Je
n'y consens pas, vous dis-je. Je vois bien où l'on veut en venir.
On veut renvoyer la Chambre parce qu'elle m'est dévouée. C'est moi,
moi seul qu'on attaque en elle. Ne me parlez pas de dissolution!» M.
Thiers insiste. «Non, vous dis-je, reprend le Roi, la Chambre est
bonne, excellente, je veux la garder, je la garderai... Au surplus,
pourquoi nous quereller là-dessus? Vous avez votre avis, j'ai le
mien. Demain, il sera temps de nous entendre. Aujourd'hui, j'ai
besoin de votre nom;... il me le faut;... et, quoi que vous fassiez,
il sera au _Moniteur_.--_M. Thiers._ Le Roi ne fera pas mentir le
_Moniteur_.--_Le Roi._ Non, mais le _Moniteur_ dira que je vous ai
appelé. Vous ai-je appelé, oui ou non? Reste à savoir si vous voudrez
qu'on dise que vous avez refusé.--_M. Thiers._ Si la nécessité était
moins pressante, je refuserais certainement. Aujourd'hui, je ne
m'oppose pas à ce que le _Moniteur_ annonce que le Roi m'a appelé
et que j'ai accepté, pourvu que le nom de M. Barrot soit joint au
mien.--_Le Roi._ Encore M. Barrot. Pourquoi M. Barrot?--_M. Thiers._
Le nom de M. Barrot est indispensable, et si le Roi refuse, je n'ai
plus qu'à me retirer.--_Le Roi._ Allons! il faut faire ce que vous
voulez. Eh bien, dictez, je suis votre secrétaire.--_M. Thiers._
Sire, je vais écrire moi-même.--_Le Roi, prenant vivement la plume._
Non, non, dictez. Si ce que vous dictez ne me convient pas, je le
changerai.»--M. Thiers dicte alors la note que doit publier le
_Moniteur_. Elle porte que M. Thiers, chargé de former un cabinet, a
proposé au Roi de s'adjoindre M. Barrot, et que le Roi y a consenti.
Après une ou deux minutes de réflexion, le Roi trouve cette formule
convenable et l'écrit de sa main. «Le Roi, ajoute M. Thiers, me
permettra maintenant d'aller me concerter avec mes futurs collègues.
Quant à la dissolution et aux autres questions non résolues, il reste
bien entendu que si demain il nous était impossible de nous entendre
avec le Roi, nous serions libres.--_Le Roi._ Certainement; vous
êtes libres, et moi aussi.» Le Roi annonce alors à M. Thiers qu'il
a mis le maréchal Bugeaud à la tête de la force publique. «C'est
votre ami, lui dit-il; vous vous entendrez à merveille.» M. Thiers
paraît un peu embarrassé et se plaint qu'on ait pris un parti si
grave sans consulter le nouveau cabinet. «Que voulez-vous? lui dit le
Roi, Trézel et Jacqueminot ne sont bons à rien. Il me faut un homme
pour me défendre, et Bugeaud est le seul en qui j'ai confiance... Au
reste, que peut-on vous dire? Ce n'est pas vous qui l'avez nommé,
c'est Duchâtel. Allez trouver le maréchal et concertez-vous avec lui.»
[Note 558: Je n'ai, sur la conversation du Roi et de M. Thiers, que
des comptes rendus recueillis de la bouche de ce dernier, soit par
M. Duvergier de Hauranne, soit par M. Senior. Je me suis attaché de
préférence au premier, qui est plus complet et qui m'a semblé devoir
être plus exact. Toutefois je dois, ici plus que jamais, renouveler
les réserves que j'ai faites déjà sur l'inconvénient de comptes
rendus émanés d'un seul des interlocuteurs et non contrôlés par
l'autre.]
En sortant de chez le Roi, M. Thiers se rend à l'état-major. Du
plus loin qu'il l'aperçoit, le maréchal, interrompant le discours
qu'il tient aux officiers: «Eh bien, mon cher Thiers, lui crie-t-il,
je suis charmé de vous voir. Je suis commandant en chef, vous
êtes premier ministre. À nous deux, nous allons faire de bonne
besogne.--Permettez, répond M. Thiers, je ne suis pas ministre et
je ne sais pas si je le serai; je suis seulement chargé de former
un cabinet avec M. Barrot.» Au nom de Barrot, le maréchal fait un
peu la grimace; mais il se remet aussitôt. Il parle alors de ses
moyens d'action, se plaint que ses prédécesseurs lui aient laissé
des troupes fatiguées avec des munitions insuffisantes[559]. Il
n'en promet pas moins d'agir vigoureusement, et répète, à plusieurs
reprises, avec sa rudesse de vieux soldat: «J'aurai le plaisir de
tuer beaucoup de cette canaille, c'est toujours cela.» Il presse M.
Thiers de courir chez ses amis et de persuader à la garde nationale
de donner son concours. «Il serait sans doute très malheureux,
ajoute-t-il, qu'elle ne voulût pas marcher, ou qu'elle voulût marcher
contre nous. Mais, s'il en était ainsi, dites-lui bien que ce ne
serait pas une raison pour me faire jeter ma langue au chat.»
[Note 559: Le maréchal Bugeaud ayant renouvelé, après la révolution,
dans une lettre publiée, ses plaintes sur l'insuffisance des
munitions, le général Trézel, ministre de la guerre dans le cabinet
Guizot, lui a répondu en apportant des chiffres détaillés. La
controverse intéresse peu aujourd'hui. En effet, ce n'est pas faute
de cartouches que la monarchie est tombée, c'est faute d'avoir voulu
s'en servir.]
Rentré chez lui, M. Thiers y trouve M. de Rémusat qu'il a envoyé
chercher en partant pour les Tuileries; il lui rend compte brièvement
de sa conversation avec le Roi. Au nom de Bugeaud, M. de Rémusat
proteste. «Il y avait, dit-il, pour le Roi, deux partis à prendre:
ou livrer bataille purement et simplement, sans transiger; dans ce
cas, il faisait bien de prendre Bugeaud, mais nous n'avions rien à
faire aux Tuileries; ou essayer de la conciliation et faire, dans
ce dessein, les concessions nécessaires; alors il était naturel
d'appeler Thiers et Barrot, mais Bugeaud devait être tenu à l'écart.»
M. de Rémusat insistant, M. Thiers lui propose de retourner
immédiatement avec lui aux Tuileries. Ils trouvent le malheureux
roi, épuisé de fatigue, enveloppé de flanelle, sur le point de se
mettre au lit. M. de Rémusat expose brièvement ses objections. Le
Roi lui répond «d'abord qu'il est impossible de faire descendre
de cheval le général en chef au moment du combat, ensuite que M.
Thiers et ses amis ne sont pas encore ministres et, par conséquent,
ne répondent pas de la nomination; demain, quand le cabinet sera
constitué, il fera ce qu'il lui plaira». Il est près de quatre
heures du matin, quand M. Thiers et M. de Rémusat, qui a fini par
se laisser persuader, sortent des Tuileries. Ils emploient le reste
de la nuit à recruter les membres du nouveau ministère. Ils se
rendent successivement chez M. Duvergier de Hauranne et chez M.
Odilon Barrot, dont ils ont quelque peine à obtenir le concours; tous
deux font contre le maréchal Bugeaud les plus vives objections. Il
est entendu que des portefeuilles sont réservés à MM. Cousin et de
Malleville. M. Thiers voudrait avoir aussi quelques membres du tiers
parti: des offres sont faites à MM. Dufaure, Passy, Billault, qui
les déclinent, et au général de La Moricière, qui les accepte. Ces
pourparlers se prolongent jusque vers huit heures du matin.
Tandis que M. Thiers est occupé à ces démarches préliminaires, le
maréchal Bugeaud commence l'exécution de son plan d'attaque. Les
trois colonnes qui doivent se diriger sur l'Hôtel de ville, la
Bastille et le Panthéon, sont parties entre cinq et six heures du
matin. Le maréchal a présidé lui-même au départ, prescrivant aux
chefs d'annoncer partout le nouveau ministère, encourageant les
soldats par quelques paroles d'une énergique familiarité. À peu de
distance du Carrousel, les troupes rencontrent les barricades qui ont
été construites pendant la nuit et qui sont beaucoup plus nombreuses
qu'on ne pouvait s'y attendre[560]. Néanmoins la résistance n'est
pas suffisamment organisée pour arrêter une offensive vigoureuse.
La colonne du général Sébastiani, partie la première à cinq heures
un quart, arrive à l'Hôtel de ville un peu avant sept heures, après
avoir emporté et détruit plusieurs barricades: elle a eu dix à douze
hommes tués et le double de blessés. La colonne dirigée vers le
Panthéon atteint aussi le but qui lui a été indiqué.
[Note 560: D'après un relevé fait après coup, il y en avait plus de
1,500. En outre, 4,000 arbres avaient été abattus.]
Quant à la colonne du général Bedeau, forte d'environ deux mille
hommes et partie à cinq heures et demie, elle s'est avancée sans
grande difficulté jusqu'au boulevard Bonne-Nouvelle. Elle se trouve
là en face d'une barricade d'aspect assez imposant, élevée à l'entrée
de la rue Saint-Denis. Cette barricade ne constitue pas un obstacle
infranchissable: ses défenseurs peu nombreux ne tiendraient pas
devant une attaque résolue, et en tout cas elle peut être tournée
par les rues adjacentes. Mais, à ce moment, interviennent des gardes
nationaux, des habitants du quartier, qui adjurent le général de
ne pas donner le signal d'une bataille meurtrière. «Il y a un
malentendu, disent-ils; le peuple ne sait pas encore que MM. Thiers
et Barrot sont chargés de faire un ministère; attendez au moins
quelques instants, qu'on ait le temps de répandre cette nouvelle, et
la pacification se fera d'elle-même.» En dépit de la vigueur dont
il a fait preuve en Afrique, le général Bedeau est, par nature, un
peu temporisateur; la conduite du gouvernement depuis vingt-quatre
heures n'est pas d'ailleurs faite pour l'encourager à brusquer
les choses. Au lieu de renvoyer ces donneurs de conseils, il les
écoute et se met à parlementer avec eux. Il allègue ses ordres. Ses
interlocuteurs le pressent d'en référer à l'état-major, qui ne pourra
lui savoir mauvais gré d'avoir évité l'effusion du sang. Le général
consent à envoyer au maréchal un mot au crayon, l'informant «qu'il
est en présence d'une population non armée, inoffensive et trompée,
qui ne croit pas au changement de ministère»; il lui demande des
proclamations faisant connaître ce changement; il ajoute qu'il «s'est
arrêté pour faciliter la réunion de la garde nationale». Cependant,
plus l'immobilité de la colonne se prolonge, plus la foule augmente
autour d'elle, insistant vivement pour qu'on ne cherche pas à forcer
le passage. Les troupes sont comme enlisées dans cette foule;
elles ne pourraient s'en dégager que par un effort énergique; il
leur faudrait commencer par bousculer les prétendus médiateurs et
peut-être par les charger. Bedeau est de plus en plus hésitant et
anxieux. Un négociant du quartier, M. Fauvelle-Delebarre, s'offre à
aller faire connaître la situation au maréchal Bugeaud et à rapporter
ses ordres; le général consent à suspendre jusque-là toute attaque.
Ne devait-on pas compter sur le maréchal pour mettre fin à ces
hésitations?
Depuis que les colonnes d'attaque sont parties, ont afflué à
l'état-major, des bourgeois, des gardes nationaux qui, sous prétexte
d'apporter des nouvelles, déclaraient tout émus que l'armée, en
engageant les hostilités, allait empêcher l'effet pacificateur que
devait produire l'appel de MM. Thiers et Odilon Barrot. Le maréchal
les a reçus d'abord assez mal. Au premier message du général Bedeau,
il a répondu en ne le blâmant pas de s'être arrêté et en lui envoyant
des proclamations; «toutefois, a-t-il ajouté, il demeure entendu que,
si l'émeute se montre, il faut faire les sommations et employer la
force avec énergie, comme nous en sommes convenus ce matin». Mais
de nouveaux prôneurs de conciliation accourent, de plus en plus
nombreux et pressants; au lieu de leur fermer la porte, le maréchal
consent à discuter avec eux. Voici enfin M. Fauvelle-Delebarre qui se
dit chargé d'une mission du général Bedeau. L'état-major présente,
à ce moment, un spectacle étrange: l'escalier est encombré par la
foule des arrivants; en haut, le maréchal, entouré d'officiers; sur
les premières marches, M. Fauvelle-Delebarre, couvert de sueur, les
traits en désordre, s'exprimant sur un ton très haut et avec une
grande exaltation. «Si la troupe tire un coup de fusil, s'écrie-t-il,
tout est perdu; toute médiation devient impossible, et Paris est
noyé dans le sang.»--«Qui donc êtes-vous, demande un officier
d'état-major, pour parler ainsi à un maréchal de France?»--«Oui,
ajoute le maréchal d'un ton brusque, qui êtes-vous, un maire, un
adjoint? Êtes-vous hostile ou bien intentionné?» M. Fauvelle se
dit connu de plusieurs amis du maréchal qu'il nomme; il affirme
son dévouement à l'ordre et ses intentions pacifiques; puis il
insiste de nouveau avec véhémence sur sa demande, se porte fort
qu'une fois le nouveau ministère connu, la garde nationale suffira
à maintenir l'ordre. De toutes les marches de l'escalier, des voix
confuses l'appuient. Le maréchal résiste quelques instants; mais il
est visiblement étourdi de ce bruit, troublé de ces instances si
générales. Enfin il rentre dans la salle la plus proche et dicte
un ordre à l'adresse du général Bedeau; cet ordre lui prescrit de
cesser les hostilités, de se replier sur les Tuileries en évitant
toute collision et de laisser la garde nationale rétablir seule la
tranquillité. Le maréchal revient ensuite sur l'escalier et remet
le papier à M. Fauvelle. «Allez, lui dit-il, je suis convaincu
que vous êtes un honnête homme; je vous confie l'ordre que vous
sollicitez[561].»
[Note 561: Quelques personnes ont prétendu que M. le duc de Nemours
était présent à l'entretien avec M. Fauvelle-Delebarre, et lui ont
attribué un rôle plus ou moins actif dans la délibération qui a
précédé l'envoi des ordres. Ces assertions sont inexactes. Je tiens
de M. le duc de Nemours qu'il n'est pas retourné à l'état-major
depuis la nomination du maréchal Bugeaud. Il ne voulait pas que sa
présence pût gêner le commandement; il se faisait seulement tenir au
courant de ce qui se passait par un de ses officiers d'ordonnance.]
Aussitôt après, des ordres semblables sont expédiés à tous les chefs
de corps. Celui qui est adressé au général Sébastiani est ainsi
conçu: «Annoncez partout que le feu a cessé, que l'on est d'accord,
et que la garde nationale va prendre le service de la police. Faites
entendre des paroles de douceur.» On y a joint l'_Avis_ suivant,
destiné à être porté à la connaissance de la population: «Le Roi,
usant de sa prérogative constitutionnelle, a chargé MM. Thiers et
Barrot de former un cabinet. Sa Majesté a confié au maréchal duc
d'Isly le commandement en chef des gardes nationales et de toutes les
troupes de ligne. La garde nationale prend le service de la police.
Je donne ordre de faire cesser le feu partout. _Paris, le 24 février
1848._ Le maréchal duc D'ISLY.» Le préfet de police reçoit également
par un officier d'état-major «l'ordre de cesser toute opération autre
que celle de la défensive»; il est avisé que «les postes occupés
doivent être maintenus, mais sans agression et sans tirer un coup de
fusil».
Que s'est-il donc passé dans l'esprit du maréchal? Comment lui,
tout à l'heure encore si énergique, en est-il venu à cette sorte de
capitulation? Quand il avait pris possession du commandement, il
était évidemment dans les dispositions qui, les jours précédents,
l'avaient poussé à proposer son concours au ministère Guizot; il ne
songeait qu'à accomplir l'oeuvre de répression armée qui eût été en
harmonie avec la politique de ce ministère. Mais il avait dû bientôt
se rendre compte que le cabinet Thiers-Barrot auquel il se trouvait
associé avait une orientation fort différente. Quand tout dans le
gouvernement était au laisser-aller, pouvait-il seul s'obstiner à
la résistance? Force lui était bien de s'avouer que la thèse des
prôneurs de conciliation et de désarmement eût été approuvée par
les nouveaux ministres. Encore s'il eût pris le parti de suivre sa
voie à part, sans s'occuper d'un cabinet dont, après tout, il ne
tenait pas son mandat et qui n'était pas encore formé! Mais non; il
nourrissait au contraire l'arrière-pensée de prendre place dans ce
cabinet, et, au milieu de la nuit, il avait écrit à M. Thiers une
lettre par laquelle il s'offrait pour le ministère de la guerre[562].
Se rendant compte, comme on le voit par cette lettre même, qu'on
lui objecterait son «impopularité», il se préoccupait de la faire
disparaître et de montrer à la population parisienne qu'il n'était
pas le fusilleur sanguinaire de la légende de la rue Transnonain.
Faut-il ajouter que, de divers côtés, lui arrivaient d'assez
fâcheuses nouvelles? On annonçait qu'au delà du rayon où agissaient
les troupes, notamment autour de la Bastille et dans le faubourg
Saint-Marceau, l'insurrection faisait des progrès et s'emparait de
plusieurs casernes; que, derrière les colonnes elles-mêmes, les
barricades détruites se reformaient. Peut-être, en présence de ces
faits, le maréchal perdait-il un peu, au fond, de son assurance
première et commençait-il à se demander si une armée déjà fatiguée
et qu'il croyait insuffisamment munie de cartouches[563], serait en
état de soutenir une lutte qui menaçait de se prolonger. Dans quelle
mesure chacune de ces causes a-t-elle influé sur sa détermination?
Il serait difficile de le dire avec précision. Après tout, pourquoi
pousser plus loin l'analyse? À Claremont, comme on débattait devant
Louis-Philippe à qui devait être imputé l'ordre de suspendre les
hostilités: «À quoi bon cet ordre? dit le Roi, il était dans l'air.»
Voilà le vrai mot de la situation. Oui, cet ordre était dans l'air
qui régnait aux Tuileries depuis la retraite du cabinet conservateur,
et ce n'est certes pas la moindre preuve de l'action débilitante de
cet air, qu'un Bugeaud lui-même n'ait pu y échapper[564].
[Note 562: Dans cette lettre, le maréchal s'exprimait ainsi: «Il
y avait longtemps que j'avais prévu, mon cher Thiers, que nous
serions tous les deux appelés à sauver la monarchie. Mon parti est
pris, je brûle mes vaisseaux... Quand j'aurai vaincu l'émeute, et
nous la vaincrons, car l'inertie et le défaut de concours de la
garde nationale ne m'arrêteront pas, j'entrerai volontiers, comme
ministre de la guerre, avec vous, dans la formation d'un nouveau
cabinet, à moins que l'impopularité prétendue qu'on me reproche ne
soit un obstacle insurmontable. Dans ce cas, je n'hésiterai pas à
vous conseiller de prendre Bedeau, officier distingué, et de lui
adjoindre, comme sous-secrétaire d'État, M. Magne, député, dont je
connais personnellement la rare capacité.»]
[Note 563: L'insuffisance des munitions préoccupait à ce point le
maréchal, qu'en ce moment même il envoyait à M. Thiers une note où il
disait qu'en dehors de la colonne de Bedeau, les soldats n'avaient
que dix cartouches par homme. J'ai déjà mentionné que le général
Trézel a contesté l'exactitude de ces assertions.]
[Note 564: C'est au milieu de témoignages souvent un peu incertains
et mal concordants, que j'ai cherché à dégager la vérité sur les
circonstances dans lesquelles a été donné l'ordre de suspendre
les hostilités. Ce cas n'est pas le seul où j'aie eu occasion de
remarquer que le trouble et l'émotion de ces heures de crise semblent
avoir réagi sur les souvenirs de ceux qui y ont été acteurs ou
spectateurs. De là, entre eux, des contradictions parfois singulières
qu'on aurait probablement tort d'attribuer à un défaut de sincérité.
Ces réflexions trouvent leur application à propos du récit fait par
le maréchal Bugeaud des événements que je viens de raconter. Ce récit
se trouve dans une lettre publique du 19 octobre 1848, lettre écrite
à un moment où le maréchal briguait les suffrages des conservateurs
pour la présidence de la république. Le maréchal est parfaitement
dans le vrai, quand il parle d'une «foule de bourgeois très bien mis,
venant des divers points où se trouvait l'insurrection, et accourant
vers lui, les larmes dans les yeux, pour le supplier de faire retirer
les troupes»; il est également dans le vrai, quand il se fait honneur
d'avoir repoussé d'abord ces conseils. Mais, plus loin, voulant
expliquer pourquoi il a fini par céder, il affirme que l'ordre exprès
et réitéré de cesser les hostilités lui aurait été apporté de la part
du Roi, une première fois par MM. Thiers et Barrot, une seconde par
M. le duc de Nemours. Ici le maréchal se trompe évidemment. D'abord
il paraît certain que l'ordre a été donné avant même que la nouveaux
ministres fussent arrivés aux Tuileries: l'un d'eux, M. Duvergier de
Hauranne, le déclare de la façon la plus formelle. À quelle heure
exactement cet ordre est-il parti de l'état-major? C'est difficile
à fixer. Le général Sébastiani et M. Delessert disent sept heures:
je serais porté à croire, étant donné le temps pris par la marche de
Bedeau et par les pourparlers qui ont suivi, que cette indication
est un peu trop matinale. En tout cas, c'est au plus tard vers huit
heures, et les ministres ne semblent être arrivés aux Tuileries que
vers huit heures et demie. C'est donc à tort que le maréchal fait
intervenir M. Thiers et M. Barrot. Quant au Roi, il a nié absolument,
dans ses conversations de l'exil, avoir donné l'ordre que lui
attribue Bugeaud. Enfin M. le duc de Nemours m'a affirmé n'avoir rien
transmis de semblable. Ce n'est pas à dire que les ministres ou le
Roi aient blâmé cet ordre. Bien au contraire, comme on le verra dans
la suite du récit, les ministres, dans leur première entrevue avec le
Roi, ont parlé de la suspension des hostilités comme d'une mesure qui
s'imposait, et Louis-Philippe, dans cette même conversation de l'exil
où il a nié avoir donné l'ordre, ajoutait: «Il est bien entendu que
je ne regrette pas, que je n'ai jamais regretté que le maréchal n'ait
pas engagé la bataille... J'ai une horreur pour la guerre civile.
Aussi il est certain, très certain, que, si l'on m'avait consulté,
j'aurais été d'avis qu'il fallait, n'importe par quel moyen, éviter
l'effusion du sang.» (_Abdication du roi Louis-Philippe_, racontée
par lui-même et recueillie par M. Édouard LEMOINE, p. 17 à 19.) Cet
ordre était la conséquence logique de la politique où l'on s'était
engagé depuis le changement du ministère. C'est seulement en ce sens
que le maréchal pouvait en rejeter la responsabilité sur d'autres.
Mais, s'il n'a fait que ce qu'on lui aurait demandé de faire, si sa
détermination a été, aussitôt après, approuvée et confirmée, il n'en
reste pas moins qu'il a donné l'ordre sans avoir reçu sur ce point
aucune prescription spéciale du Roi et des ministres. Bugeaud donnait
une explication plus exacte de sa conduite, le jour où, rencontrant
dans un salon ce M. Fauvelle-Delebarre qui s'était fait le messager
du général Bedeau, il lui disait: «Je vous reconnais, monsieur. Vous
nous avez fait bien du mal. J'aurais dû, sans vous écouter, vous
faire chasser de ma présence, et, sourd aux lamentations de vos
bourgeois de Paris et de votre garde nationale, défendre mon roi dans
ses Tuileries et vous mitrailler tous sans merci. Louis-Philippe
serait encore sur le trône, et vous me porteriez aux nues à l'heure
qu'il est. Mais que voulez-vous? J'étais harcelé, étourdi par un tas
de poltrons et de courtisans. _Ils m'avaient rendu imbécile comme
eux!_» (Ce propos a été rapporté par Daniel STERN dans son _Histoire
de la révolution de 1848_.)]
Pendant que ces graves événements se produisent à l'état-major, M.
Thiers, qui a terminé ses démarches préliminaires, reprend, vers
huit heures du matin, le chemin des Tuileries, en compagnie de M.
Odilon Barrot et des autres hommes politiques qu'il désire faire
entrer dans son cabinet. De la place Saint-Georges au palais, les
futurs ministres franchissent de nombreuses barricades et risquent
même un moment d'être pris entre deux feux. Partout, sur leur chemin,
ils annoncent le nouveau ministère, mais sans grand succès. «On
vous trompe, répondent les insurgés; on veut nous égorger.» Et, à
l'appui de leurs défiances, ils allèguent la nomination de Bugeaud.
M. Barrot, troublé de ces apostrophes populaires, veut s'en retourner
chez lui, et ce n'est pas sans peine que M. Thiers et le général de
La Moricière le déterminent à franchir le guichet des Tuileries.
Les députés trouvent la place du Carrousel occupée par des troupes
assez nombreuses, mais mornes; dans la cour du château, des aides
de camp, des gens de service, de simples citoyens, courant çà et là
d'un air effaré. Le duc de Nemours et le duc de Montpensier viennent
au-devant d'eux avec courtoisie, calmes et dignes, mais fort abattus.
Au moment d'entrer dans le palais, M. Thiers quitte un instant ses
collègues pour passer par l'état-major, mais il ne tarde pas à les
rejoindre dans les appartements du Roi. Celui-ci vient de se lever.
Enveloppé dans un large vêtement brun, il paraît fatigué et ne marche
qu'avec effort. La conversation s'engage. Sur les personnes, pas de
difficulté. «Je les accepte toutes, dit le Roi; venons aux choses.»
Quelqu'un ayant parlé de la dissolution, le Roi s'y montre non moins
opposé que dans sa conversation de la nuit avec M. Thiers. Le mot de
réforme est prononcé. «Nous verrons, répond le Roi, quand la crise
sera finie. Ce n'est pas de ces éventualités que j'ai besoin de
causer maintenant avec vous. Que faut-il faire aujourd'hui même?»
Comme M. Thiers répliquait que lui et ses amis n'étaient pas encore
ministres, et que le cabinet Guizot était toujours en fonction:
«Laissez là les bêtises constitutionnelles, dit vivement le Roi; vous
savez bien que M. Guizot est hors de question, et que je ne me fie
qu'à vous.» M. Thiers propose alors, pour tenir compte des objections
présentées contre Bugeaud, sans cependant «faire descendre de cheval
un maréchal de France», une transaction que, peu auparavant, il a
fait agréer par ses collègues: elle consiste à donner le commandement
de la garde nationale à un général plus populaire, à La Moricière,
Bugeaud conservant toujours le commandement en chef. Le Roi entre
vivement dans cette idée; il demande seulement si le général de La
Moricière consent à être sous les ordres du maréchal. «De tout mon
coeur, dit La Moricière; j'ai servi sous lui toute ma vie.» M.
Thiers signale ensuite à l'attention du Roi l'insuffisance des forces
militaires et le manque de munitions. Il en conclut que le mieux
serait de rappeler toutes les troupes et de les concentrer autour des
Tuileries. Le Roi approuve encore. Il est bien entendu, quoiqu'on ne
fasse pas allusion à l'ordre donné tout à l'heure par le maréchal,
que les hostilités sont suspendues: c'est un point qu'on ne discute
pas, parce que tous le considèrent comme acquis. On ne songe à user,
pour le moment, que des moyens de conciliation et de pacification.
«S'ils ne réussissent pas, ajoute M. Thiers, eh bien! nous nous
battrons.» Le Roi congédie ses ministres,--je les appellerai
désormais ainsi, bien que le cabinet ne soit pas officiellement
constitué,--en les engageant à aller s'entendre avec le maréchal
Bugeaud sur les décisions prises[565].
[Note 565: Deux des membres de l'ancien cabinet, MM. Dumon et Hébert,
arrivant aux Tuileries quelques instants après cet entretien,
trouvent le Roi fort soucieux. Ils lui demandent si le ministère
est formé. «Pas encore, répond le Roi, mais je crois qu'il va se
former.» Puis, interrogé sur les mesures qui lui sont réclamées, il
ajoute: «Je ne sais pas trop. Au surplus, je ne dispute pas avec eux.
J'accorde tout; je suis vaincu.»]
Le maréchal prend très bien la nomination de La Moricière. «Vous
ne pouviez pas, dit-il, me donner un meilleur second.» Il agrée
également l'idée de M. Thiers de concentrer les troupes autour
des Tuileries. «J'ai déjà pris les devants», lui répond-il,
faisant allusion aux ordres qu'il a envoyés, peu auparavant, aux
chefs de corps. De nouvelles instructions, dans ce sens, sont
aussitôt rédigées et expédiées[566]. Les ministres exposent, avec
complaisance, au maréchal et aux officiers qui l'entourent, leur
façon d'envisager la situation. «L'opinion, disent-ils, veut la
réforme; nous la lui apportons; mais elle n'en sait rien encore.
Voilà la cause de la crise. Il s'agit donc uniquement de dissiper
ce malentendu, non de mettre Paris à feu et à sang. Au lieu de
témoigner, comme le précédent cabinet, de la défiance à la garde
nationale, nous allons la convoquer; elle annoncera partout la bonne
nouvelle.» Dans le même dessein, on décide que M. Odilon Barrot et
le général de La Moricière vont se montrer dans les rues pour faire
connaître le changement de ministère et de système. Le général
étant en costume de ville, on l'affuble, par-dessus son pantalon à
carreaux, de diverses pièces d'uniforme empruntées aux uns et aux
autres. M. Thiers s'est offert aussi pour aller parler au peuple,
mais le maréchal l'a arrêté: «Laissez-les, dit-il, aller seuls et
tâcher de raconter leur histoire. J'ai besoin de vous ici. Nous
serons bientôt attaqués.» Le vrai motif du maréchal était que M.
Horace Vernet venait de lui dire à l'oreille: «Retenez M. Thiers.
J'ai traversé l'insurrection; je l'ai trouvée furieuse contre lui, et
je suis convaincu qu'on le couperait en petits morceaux.» Les choses
allaient vite, et M. Thiers était déjà dépassé.
[Note 566: Ce sont peut-être ces instructions que le maréchal Bugeaud
confondait avec le premier ordre de cesser le feu, quand il racontait
n'avoir fait qu'obéir aux prescriptions apportées par les nouveaux
ministres.]