Du moment où l'on a pris le parti de la capitulation, au moins
faudrait-il tâcher d'en recueillir les bénéfices. Pour cela, la
première condition serait de procéder franchement et vivement,
sans arrière-pensée ni marchandage, et de s'avancer tout de suite
jusqu'au point où l'on a chance de frapper l'imagination populaire,
de satisfaire ceux qu'on vise à désarmer. Telle ne paraît pas être la
disposition du Roi. Regrettant au fond ce qu'il a fait, il n'a qu'une
préoccupation: restreindre ses concessions, s'arrêter le plus près
possible du terrain qu'il est triste d'avoir quitté. C'est dans ce
dessein qu'au lieu d'appeler M. Thiers, il a voulu tenter d'abord une
combinaison avec M. Molé.
Ce dernier était à la Chambre des pairs, tandis que le Roi le faisait
chercher à son hôtel; prévenu tardivement, il n'arrive aux Tuileries
qu'un peu après quatre heures[554]. Louis-Philippe commence par lui
exposer les faits, en atténuant la part qu'il a prise au renvoi du
ministère, «Maintenant, ajoute-t-il, c'est sur vous que je compte
pour former un cabinet.--Sire, répond M. Molé, je remercie le Roi
de sa confiance; mais, au point où en sont les choses, je ne puis
rien. Il faut reconnaître que les banquets l'emportent. C'est à
ceux qui ont fait les banquets à maîtriser le mouvement. Le seul
conseil que je puisse donner au Roi, c'est d'appeler MM. Barrot et
Thiers.--Appeler M. Thiers! Qu'est-ce que dira l'Europe?--Eh! Sire,
ce n'est pas à l'Europe qu'il faut penser en ce moment. La maison
brûle. Il s'agit d'appeler ceux qui peuvent éteindre le feu.--Oui,
mais pourquoi M. Thiers? M. Thiers n'a pas assisté aux banquets plus
que vous.--Il les a défendus, et ses amis les ont organisés.--Laissez
là M. Thiers, et dites-moi comment vous composeriez un cabinet.»
Pressé par le Roi, M. Molé indique MM. Dufaure, Passy, Billault.
Le nom de Bugeaud se trouvant jeté dans la conversation au sujet
du ministère de la guerre, le Roi laisse voir quelque répugnance;
il craint que le caractère dominant et peu traitable du maréchal
n'enlève à lui et à ses fils toute action sur les nominations
militaires. Enfin M. Molé quitte les Tuileries, en promettant de voir
ses amis et d'essayer de constituer un cabinet.
[Note 554: Pour la conversation qui va suivre, j'ai eu sous les yeux
un récit recueilli par M. Duvergier de Hauranne de la bouche de M.
Molé. J'ai déjà eu occasion de noter cette obligation où l'on est,
pour tous les entretiens avec le Roi, de s'en rapporter uniquement
au témoignage de ses interlocuteurs, sans pouvoir contrôler leur
version par celle du Roi lui-même. Je ne mets aucunement en doute la
bonne foi de ces interlocuteurs; mais il serait possible que certains
propos apparussent avec une physionomie un peu différente, racontés
par l'autre partie.]
Avant même que M. Molé ait vu le Roi, des gardes nationaux à
cheval, expédiés par M. de Montalivet, et beaucoup d'autres
messagers volontaires, se sont répandus dans les rues pour annoncer
le changement de cabinet. Au premier abord, dans les quartiers
riches, les gardes nationaux sont flattés de l'avoir emporté; ils
s'imaginent que tout est fini, et qu'ils n'ont qu'à rentrer chez
eux. Mais bientôt des objections s'élèvent: le nom de M. Molé est
déclaré insuffisant; on fait remarquer qu'il n'y a eu encore aucun
acte précis donnant quelque garantie, et que le Roi pourrait bien
avoir voulu se jouer du peuple. La conclusion est qu'il faut exiger
davantage. N'y est-on pas encouragé par le premier succès obtenu?
Ces sentiments se manifestent avec plus de force encore dans les
quartiers démocratiques. Les républicains, les hommes des sociétés
secrètes, qui commencent à entrevoir des chances auxquelles ils
n'avaient pas cru jusqu'ici, travaillent activement à aviver les
méfiances et à entretenir l'agitation. Malgré tout, sauf sur quelques
points où la plèbe s'acharne avec férocité contre des postes isolés
de gardes municipaux, il s'est produit une sorte de suspension
d'armes. Mais, entre les deux camps demeurés en présence, quel
contraste! Les émeutiers ont des allures de vainqueurs; ils pénètrent
dans les casernes, sous les yeux des soldats qui n'osent s'y opposer,
et délivrent les prisonniers faits dans la journée. Les troupes, au
contraire, sont fatiguées, tristes, mal à l'aise, sentant moins que
jamais au-dessus d'elles une impulsion forte et une direction nette,
ne sachant plus si la consigne est de résister ou de lâcher tout.
Cette démoralisation de l'armée est un des grands dangers de l'heure
actuelle. Le remède ne peut venir des ministres démissionnaires,
demeurés nominalement à leur poste. En réalité, toute initiative leur
est interdite. Jusqu'à ce que le nouveau cabinet soit constitué et
installé, l'émeute n'a plus aucun gouvernement en face d'elle.
M. Molé est-il suffisamment convaincu de la nécessité d'aller vite?
Il semble conduire ses négociations comme il ferait en temps normal.
En sortant de chez le Roi, vers cinq heures, il a mandé chez lui
MM. Dufaure, Passy, Billault. Leur avis a été qu'on ne pouvait
rien faire si l'on n'était pas assuré de l'appui de M. Thiers. Un
temps précieux est dépensé pour s'informer des dispositions de cet
homme d'État. Les premières démarches n'ayant pas abouti, M. Molé
se décide, après dîner, à aller lui-même place Saint-Georges. Il
trouve M. Thiers fort entouré et en train d'échanger, à travers
les grilles de son hôtel, des poignées de main avec la foule qui
l'acclame. Il lui demande si le ministère en voie de formation
pourrait compter sur sa bienveillance[555]. M. Thiers ne la refuse
pas, mais en indique les conditions. D'abord la réforme électorale
et la réforme parlementaire.--M. Molé ne fait pas d'objection.--La
dissolution.--«Ah! pour cela, répond M. Molé, c'est impossible. Je
vois ce que c'est: vous voulez que je gouverne pour vous.--Et quand
je le voudrais, réplique son interlocuteur, est-ce que ce n'est
pas la conséquence des derniers événements?» Il est manifeste que
M. Thiers se croit maître de la situation, et qu'il ne laisse à M.
Molé qu'un rôle assez subalterne: celui-ci s'en aperçoit et en est
mortifié. Toutefois, en terminant, M. Thiers daigne lui donner à
entendre que l'opposition ne refusera peut-être pas de prendre envers
lui quelques engagements pour le lendemain de la dissolution. Encore,
en donnant cette espérance, s'avance-t-il beaucoup: en effet, à ce
même moment, il y a réunion nombreuse chez M. Odilon Barrot; M.
Duvergier de Hauranne, qui essaye d'y dire quelques mots en faveur
du ministère Molé, présenté comme une combinaison transitoire, ne
parvient pas à se faire écouter, et il est décidé, à la presque
unanimité, qu'on ne saurait se contenter d'une semblable solution.
[Note 555: Sur la conversation de M. Molé et de M. Thiers, j'ai sous
les yeux deux récits recueillis par M. Duvergier de Hauranne de
la bouche des deux interlocuteurs. Ils ne concordent pas sur tous
les points. J'ai tâché d'en dégager les parties essentielles sur
lesquelles le doute ne m'a pas paru possible.]
Cependant, aux Tuileries, on s'étonne de ne pas entendre parler
de M. Molé. Chaque heure qui passe fait sentir plus vivement le
danger de cet interrègne. À défaut du ministère, dont l'enfantement
paraît devoir être pénible, n'y aurait-il pas moyen de satisfaire au
besoin le plus urgent, en constituant tout de suite un commandement
militaire assez fort et assez considérable pour agir et s'imposer
par lui seul? N'a-t-on pas sous la main l'homme d'un tel rôle, le
maréchal Bugeaud? Mais si l'on n'osait pas le prendre naguère quand
on faisait de la résistance, l'osera-t-on maintenant qu'on est entré
dans la voie des concessions? Quant à lui, il persiste à s'offrir.
Dans la journée, avant la démission de M. Guizot et de ses collègues,
il était venu trouver à la Chambre l'un des ministres, M. Jayr,
pour lui exprimer son étonnement qu'on n'eût pas encore donné suite
au projet de lui confier le commandement, et pour l'avertir que
la situation s'était singulièrement aggravée. «Le temps presse,
ajoutait-il; je suis un excellent médecin, mais pas au point de
sauver les moribonds.» Quand les ministres se sont réunis, peu après,
chez le Roi, pour lui remettre leurs portefeuilles, ils lui ont fait
part de la démarche du duc d'Isly; Louis-Philippe s'est borné à
répondre qu'il y penserait. À cinq heures, le maréchal se rend de sa
personne aux Tuileries et a une conversation avec le Roi. Celui-ci
est-il enfin convaincu? Il mande MM. Guizot et Duchâtel, leur annonce
son désir de donner le commandement général au maréchal Bugeaud
et les prie d'y préparer les généraux Sébastiani et Jacqueminot.
Les ministres remplissent leur mission; mais, en revenant, ils
trouvent le Roi de nouveau hésitant et disposé à attendre l'avis
du nouveau cabinet. Quel est le secret de ces tergiversations?
Est-ce l'influence du duc de Montpensier, très opposé, en effet, à
la nomination du maréchal? N'est-ce pas surtout l'âge du Roi qui,
décidément, n'a plus la force physique et morale nécessaire pour
dominer une telle crise? Il n'est pas jusqu'au regret de la faute
qu'il a commise en changeant son ministère, qui ne contribue à
abattre son courage et à lui ôter sa présence d'esprit. Ce regret
l'obsède et l'accable. Vers huit heures et demie ou neuf heures du
soir, M. Jayr, lui ayant apporté plusieurs ordonnances à signer, en
profite pour insister longuement et fortement sur la nécessité de
constituer tout de suite le commandement militaire. Louis-Philippe
l'écoute sans l'interrompre, puis, après quelques instants de
silence, suivant la pensée intérieure, pensée amère et douloureuse,
qui évidemment l'a seule occupé pendant que le ministre lui parlait
d'un tout autre sujet: «Et quand je songe, dit-il, que cette
résolution a été prise et exécutée en un quart d'heure!» M. Jayr
n'obtient pas d'autre réponse. Le maréchal Bugeaud, qui a été retenu
à dîner au château, finit par se lasser d'attendre: il quitte les
Tuileries, en disant avec colère à son aide de camp, le commandant
Trochu: «On a peur de moi; je les inquiète; je ne puis plus être
employé; allons-nous-en!»
Pendant ce temps, dans la ville qui ne sent aucune autorité au-dessus
d'elle, l'effervescence est loin de se calmer. La nuit venue, des
bandes circulent, criant, chantant, portant des torches et des
lanternes de papier. L'idée leur est venue d'exiger l'illumination
des fenêtres, et les habitants, entraînés ou intimidés, obéissent.
Le spectacle de cet embrasement général a attiré beaucoup de
curieux dans les rues. Vers huit heures et demie, une bande plus
nombreuse que les autres s'est formée du côté de la Bastille et s'est
engouffrée dans les boulevards: en tête, quelques officiers de la
garde nationale, dont l'un porte l'épée nue; puis un pêle-mêle de
gardes nationaux, de bourgeois, d'ouvriers, ces derniers en grande
majorité; parmi eux, quelques figures menaçantes et sinistres;
des drapeaux flottent au-dessus de la masse; sur les flancs, des
gamins agitent des torches. Cette foule avance en chantant la
_Marseillaise_, et grossit à chaque pas. En plusieurs points, elle
rencontre, stationnant sur les boulevards, des régiments de ligne,
de cavalerie ou d'artillerie qui la laissent passer. À la rue
Lepelletier, elle se détourne un instant pour se faire haranguer aux
bureaux du _National_, puis reprend sa marche vers la Madeleine.
Mais voici qu'arrivée au boulevard des Capucines,--il était alors
environ neuf heures et demie du soir,--elle voit, devant elle, la
chaussée complètement occupée par un bataillon du 14e de ligne,
derrière lequel on aperçoit les casques d'un détachement de dragons.
Cette mesure a été prise pour défendre les abords du ministère des
affaires étrangères qui, depuis la veille, a été plusieurs fois
menacé par l'émeute. La circulation se fait à droite par la rue
Basse-du-Rempart, à gauche par la rue Neuve-Saint-Augustin. Pour
éviter tout risque de contact trop direct entre le peuple et la
troupe de ligne, on avait pris soin de placer devant celle-ci un
bataillon de la garde nationale; mais, par une fatale malechance, ce
bataillon a quitté ses positions quelques instants avant l'arrivée
des manifestants, pour aller protéger le ministère de la justice.
Les hommes qui sont au premier rang de la foule viennent donc se
buter à la ligne immobile des soldats; pressés par ceux qui arrivent
derrière eux, ils requièrent impérieusement qu'on leur livre passage.
Le lieutenant-colonel leur répond avec douceur, en alléguant les
ordres qu'il a reçus: «Mes enfants, leur dit-il, je suis soldat, je
dois obéir; j'ai reçu la consigne de ne laisser passer personne,
et vous ne passerez pas. Si vous voulez aller plus loin, prenez la
rue Basse-du-Rempart.» Et comme la foule criait: Vive la ligne! «Je
suis très touché de votre sympathie, reprend-il, mais je dois faire
exécuter les ordres supérieurs; je ne puis vous laisser passer.»
Cependant la poussée venant de la queue devient de plus en plus
forte. Des trottoirs, les curieux crient: «Ils passeront, ils ne
passeront pas!» Des clameurs confuses s'élèvent de la bande: «À bas
Guizot! Vive la réforme! Vive la ligne! Illuminez!» Le tumulte est au
comble. Le lieutenant-colonel, insulté, menacé, voyant sa troupe sur
le point d'être forcée, rentre dans les rangs et ordonne de croiser
la baïonnette. À ce moment, un coup de feu part; quelques autres
suivent; puis, sans qu'aucun ordre ait été donné, tous les soldats,
qui se croient attaqués, déchargent leurs fusils sur la foule.
Celle-ci s'enfuit, en poussant un cri d'horreur et d'effroi. En même
temps, par un phénomène étrange, les soldats sont pris aussi de
panique; malgré le lieutenant-colonel qui leur crie: «14e de ligne,
vous vous déshonorez», ils se précipitent en désordre dans toutes
les rues adjacentes; les dragons détalent à fond de train du côté de
la Madeleine. La chaussée reste déserte, jonchée de lanternes, de
torches, de drapeaux, de chapeaux, de cannes, de parapluies, d'armes
diverses, et, au milieu de mares de sang, gisent une cinquantaine de
morts ou de blessés. Ce n'est qu'au bout de quelques instants que
les soldats, ayant retrouvé leurs esprits, reviennent honteux à leur
poste, et que, du côté de la foule, plusieurs personnes se hasardent
à secourir les victimes.
Comment expliquer cette catastrophe? D'où était parti le premier
coup de feu, devenu le signal d'une décharge générale? Sur le moment
on ne l'a pas su, et ce mystère a donné naissance à beaucoup de
suppositions. Les uns ont cru que le coup venait du côté de la foule
et en ont donné pour preuve qu'un soldat figurait parmi les morts:
on a même précisé et dit que l'auteur volontaire du coup était un
certain Lagrange, cerveau brûlé du parti démagogique, qui aurait
cherché par là à rendre toute pacification impossible; le «coup de
pistolet de Lagrange» est même devenu l'une des légendes des journées
de Février; je dis légende, car il paraît qu'à cette même heure
Lagrange était au Gros-Caillou. D'autres ont raconté que le coup
avait été tiré, dans un dessein analogue, par les agents du prince
Napoléon, fils du roi Jérôme, si ce n'est par le prince lui-même.
Bien qu'on ait été, paraît-il, jusqu'à se vanter de quelque chose de
ce genre dans certains milieux bonapartistes, cette version ne me
satisfait pas plus que la première. Le prince Napoléon a pu, le 23
et le 24 février, faire montre de zèle révolutionnaire, probablement
pour remercier Louis-Philippe de l'accueil bienveillant qui venait
d'être fait aux sollicitations de son père et aux siennes; mais
aucune preuve n'a été apportée qu'il ait joué un rôle dans cet
événement. D'après une explication plus simple et par cela seul plus
plausible, le coup de feu aurait été tiré par un sergent du 14e.
Ce sergent, nommé Giacomoni, Corse d'origine, avait un dévouement
passionné pour son lieutenant-colonel. Voyant ce dernier insulté
et menacé par une sorte d'énergumène qui faisait le geste de le
frapper au visage avec une torche, il avait une première fois ajusté
l'insulteur: un capitaine releva vivement son fusil. «Êtes-vous fou?
lui demanda-t-il, qu'est-ce que vous faites?--Puisqu'on veut faire du
mal au lieutenant-colonel, répondit Giacomoni, je dois le défendre,
n'est-il pas vrai?--Restez tranquille», reprit l'officier. À trois
ou quatre reprises, la même scène se renouvela. À la fin, devant une
agression plus menaçante du porteur de torche, Giacomoni n'y tint pas
et lâcha son coup[556].
[Note 556: J'emprunte ce récit aux _Souvenirs de l'année 1848_, par
M. Maxime DU CAMP. L'auteur s'est trouvé, après plusieurs années, en
rapport avec Giacomoni, et a recueilli ses confidences.]
Il a été d'opinion courante, dans un certain milieu, de considérer
la scène du boulevard des Capucines comme la crise décisive des
journées de Février; on a soutenu que tout aurait bien fini sans
ce malheur, et que la monarchie avait été mortellement atteinte
par ce coup de feu. C'est la tendance habituelle du vulgaire de
chercher dans des accidents fortuits la cause des grands événements;
en simplifiant ainsi l'histoire, il la met mieux à sa portée; de
plus, il trouve parfois son compte à décharger les responsabilités
humaines pour charger le hasard. Rien n'est moins justifié dans le
cas particulier. On sait en effet combien, avant ce lugubre épisode,
la situation était déjà compromise; les choses en étaient à un point
où, si cet accident avait été évité, il en serait survenu un autre
qui eût produit le même effet. J'ai garde de nier cependant que cet
effet n'ait été considérable et qu'il n'ait contribué à précipiter la
révolution.
Aussitôt le premier moment de terreur passé, la foule est revenue
sur le boulevard. Croyant à un guet-apens, sa colère est extrême.
Vainement la troupe, stupéfaite et atterrée, témoigne-t-elle ses
regrets; vainement le lieutenant-colonel envoie-t-il au peuple un
de ses officiers pour lui expliquer que tout a été le résultat d'un
«horrible malentendu»; on ne veut rien écouter, et le courageux
messager est sur le point d'être écharpé. Les hommes des sociétés
secrètes ont d'ailleurs compris tout de suite le parti à tirer de
ce que l'un d'eux n'a pas craint d'appeler une «bonne aubaine»; ils
s'appliquent à échauffer et à exploiter cette colère et surtout à la
propager dans la ville entière. Un fourgon qui passe là, conduisant
des émigrants au chemin de fer de Rouen, est arrêté, déchargé; on y
entasse seize cadavres, et le lugubre convoi se met en route dans
la direction de la Bastille. Des ouvriers, debout sur les rebords
de la voiture, agitent leurs torches et en projettent la lueur sur
les corps défigurés, souillés et sanglants; parfois ils en soulèvent
un et le dressent pour le mieux faire voir. «Vengeance! crient-ils,
vengeance! on égorge le peuple!--Aux armes! aux barricades!» répond
la foule. Des individus courent aux églises et sonnent le tocsin. Le
cortège s'arrête un moment devant le _National_, où M. Garnier-Pagès
le harangue; il parle de «crime horrible», d'«ordres sanguinaires»;
il déclare que «le sang du peuple a coulé, et qu'il doit être vengé».
Le chariot reprend ensuite sa marche; il parcourt les quartiers
Saint-Denis, Poissonnière, Montmartre, fait une halte aux bureaux
de la _Réforme_, passe par les Halles, le quartier Saint-Martin, et
vient enfin déposer les corps à la mairie du 4e arrondissement. Il
est deux heures du matin; il y a trois heures que cette tragique
procession circule dans Paris, sans que personne ait osé l'arrêter.
Elle a laissé derrière elle comme une longue traînée d'horreur, de
colère et de haine. Le peuple, répondant au lugubre appel qui lui est
fait, redescend en masse dans la rue; et, malgré la nuit, malgré la
pluie qui tombe par rafales, il s'emploie fiévreusement à hérisser
de barricades les quartiers du centre. Les uns ramassent des armes,
soit en pillant des boutiques d'armuriers, soit en obligeant les
habitants de chaque maison à livrer leurs fusils. D'autres fondent
des balles et fabriquent des cartouches. Partout c'est la bataille
qui se prépare. Sur quelques points, des bandes n'attendent pas le
jour pour attaquer les postes de municipaux ou de soldats de ligne;
mais ce ne sont que des escarmouches isolées. D'ailleurs, bien que
le mouvement soit devenu plus puissant, plus général, et que les
hommes des sociétés secrètes s'y soient mêlés, on ne distingue
toujours pas d'impulsion ni de direction centrales, de chefs connus
et considérables.
C'est vers dix heures du soir que le Roi apprend l'événement du
boulevard des Capucines. Il envoie aussitôt M. de Montalivet chez
M. Molé, pour le presser. M. Molé n'était pas encore revenu de chez
M. Thiers; MM. Dufaure, Passy et Billault l'attendaient. Les deux
premiers sont découragés et se sentent débordés. «Ce n'est plus une
émeute, c'est une révolution», disent-ils. M. de Montalivet abonde
dans leur sens et déclare que le Roi n'a plus qu'une ressource:
appeler M. Thiers et M. Odilon Barrot. Seul M. Billault se déclare
prêt à assumer toutes les responsabilités. M. Molé, qui revient
bientôt après, tout ému des nouvelles qu'il a recueillies sur son
chemin, tombe d'accord avec MM. Dufaure et Passy qu'il n'y a plus
place pour sa combinaison; elle n'a du reste jamais été viable.
Pendant ce temps, M. de Montalivet est retourné aux Tuileries, où il
rapporte, en s'y associant, les sinistres prévisions de MM. Dufaure
et Passy. Il trouve, auprès du Roi, MM. Guizot et Dumon qui sont
accourus à la nouvelle de la fusillade et qui, au nom de tous les
ministres démissionnaires, insistent de nouveau pour la nomination
immédiate du maréchal Bugeaud[557]. Louis-Philippe n'en conteste
pas la nécessité, mais, dans l'incertitude où il est encore sur le
nouveau ministère, il ne se décide toujours pas. MM. Guizot et Dumon
se retirent sans avoir obtenu aucun acte. Le vieux roi est calme,
mais apathique, visiblement accablé par les émotions successives de
cette journée. Le duc de Montpensier est agité; le duc de Nemours,
plus maître de soi, mais gardant sa réserve accoutumée.
[Note 557: La plupart des ministres démissionnaires avaient dîné chez
M. Duchâtel et se trouvaient encore au ministère de l'intérieur,
quand arriva la nouvelle de la fusillade. M. Duchâtel dit aussitôt à
M. Guizot: «Je crois que nous devons demander au Roi la nomination
immédiate du maréchal Bugeaud. Ni Jacqueminot, ni Sébastiani n'auront
droit de se plaindre; nous avons assez fait pour eux, trop peut-être!
J'espère qu'il ne sera pas trop tard.--Vous savez, répondit M.
Guizot, que ç'a été toujours mon avis: allons donc chez le Roi.» Il
fut convenu que M. Guizot irait avec M. Dumon, M. Duchâtel restant
au ministère pour recevoir les nouvelles, mais prêt à rejoindre ses
collègues aux Tuileries, si cela était nécessaire. (_Note de M.
Génie._)--On a cru et dit, sur la foi de témoignages considérables,
que M. de Montalivet avait jusqu'au bout combattu auprès du Roi la
nomination du maréchal. Dans les fragments qui m'ont été communiqués
de ses _Mémoires_, M. de Montalivet affirme, au contraire, que quand
il a été question d'appeler M. Thiers, il a insisté pour que la
nomination du maréchal fût faite auparavant.]
Vers minuit, le Roi est enfin officiellement informé que M. Molé
renonce à constituer un cabinet; depuis le renvoi du ministère
Guizot, neuf heures ont été perdues, et des heures bien précieuses.
Il n'est plus possible d'éviter M. Thiers. La répugnance du Roi
cède devant la nécessité. Toutefois, il veut, auparavant, prendre
une précaution: passant outre aux objections persistantes du duc de
Montpensier, il manifeste l'intention de suivre enfin le conseil
qui lui a été tant de fois donné dans la journée, et de mettre le
maréchal Bugeaud à la tête de l'armée et de la garde nationale. Il
juge utile que le nouveau cabinet se trouve sur ce point en face d'un
fait accompli. «M. Thiers, dit-il, ne voudrait peut-être pas nommer
lui-même le maréchal; mais il l'acceptera, je n'en doute pas, s'il
le trouve nommé et installé.» Seulement par qui faire contresigner
l'ordonnance? Nul autre moyen que de recourir aux membres de l'ancien
cabinet. On envoie chercher en toute hâte MM. Guizot, Duchâtel et le
général Trézel. «Au nom du salut de la monarchie», le Roi réclame de
«leur dévouement» ce dernier service. Les ministres démissionnaires
ne refusent pas d'assumer cette responsabilité. Deux aides de camp
sont envoyés à la recherche du maréchal Bugeaud et de M. Thiers. Il
est environ une heure du matin. À ce moment, le fourgon qui portait
les seize cadavres n'avait pas encore fini sa sinistre promenade.