VII

Du moment où l'on a pris le parti de la capitulation, au moins

faudrait-il tâcher d'en recueillir les bénéfices. Pour cela, la

première condition serait de procéder franchement et vivement,

sans arrière-pensée ni marchandage, et de s'avancer tout de suite

jusqu'au point où l'on a chance de frapper l'imagination populaire,

de satisfaire ceux qu'on vise à désarmer. Telle ne paraît pas être la

disposition du Roi. Regrettant au fond ce qu'il a fait, il n'a qu'une

préoccupation: restreindre ses concessions, s'arrêter le plus près

possible du terrain qu'il est triste d'avoir quitté. C'est dans ce

dessein qu'au lieu d'appeler M. Thiers, il a voulu tenter d'abord une

combinaison avec M. Molé.

Ce dernier était à la Chambre des pairs, tandis que le Roi le faisait

chercher à son hôtel; prévenu tardivement, il n'arrive aux Tuileries

qu'un peu après quatre heures[554]. Louis-Philippe commence par lui

exposer les faits, en atténuant la part qu'il a prise au renvoi du

ministère, «Maintenant, ajoute-t-il, c'est sur vous que je compte

pour former un cabinet.--Sire, répond M. Molé, je remercie le Roi

de sa confiance; mais, au point où en sont les choses, je ne puis

rien. Il faut reconnaître que les banquets l'emportent. C'est à

ceux qui ont fait les banquets à maîtriser le mouvement. Le seul

conseil que je puisse donner au Roi, c'est d'appeler MM. Barrot et

Thiers.--Appeler M. Thiers! Qu'est-ce que dira l'Europe?--Eh! Sire,

ce n'est pas à l'Europe qu'il faut penser en ce moment. La maison

brûle. Il s'agit d'appeler ceux qui peuvent éteindre le feu.--Oui,

mais pourquoi M. Thiers? M. Thiers n'a pas assisté aux banquets plus

que vous.--Il les a défendus, et ses amis les ont organisés.--Laissez

là M. Thiers, et dites-moi comment vous composeriez un cabinet.»

Pressé par le Roi, M. Molé indique MM. Dufaure, Passy, Billault.

Le nom de Bugeaud se trouvant jeté dans la conversation au sujet

du ministère de la guerre, le Roi laisse voir quelque répugnance;

il craint que le caractère dominant et peu traitable du maréchal

n'enlève à lui et à ses fils toute action sur les nominations

militaires. Enfin M. Molé quitte les Tuileries, en promettant de voir

ses amis et d'essayer de constituer un cabinet.

[Note 554: Pour la conversation qui va suivre, j'ai eu sous les yeux

un récit recueilli par M. Duvergier de Hauranne de la bouche de M.

Molé. J'ai déjà eu occasion de noter cette obligation où l'on est,

pour tous les entretiens avec le Roi, de s'en rapporter uniquement

au témoignage de ses interlocuteurs, sans pouvoir contrôler leur

version par celle du Roi lui-même. Je ne mets aucunement en doute la

bonne foi de ces interlocuteurs; mais il serait possible que certains

propos apparussent avec une physionomie un peu différente, racontés

par l'autre partie.]

Avant même que M. Molé ait vu le Roi, des gardes nationaux à

cheval, expédiés par M. de Montalivet, et beaucoup d'autres

messagers volontaires, se sont répandus dans les rues pour annoncer

le changement de cabinet. Au premier abord, dans les quartiers

riches, les gardes nationaux sont flattés de l'avoir emporté; ils

s'imaginent que tout est fini, et qu'ils n'ont qu'à rentrer chez

eux. Mais bientôt des objections s'élèvent: le nom de M. Molé est

déclaré insuffisant; on fait remarquer qu'il n'y a eu encore aucun

acte précis donnant quelque garantie, et que le Roi pourrait bien

avoir voulu se jouer du peuple. La conclusion est qu'il faut exiger

davantage. N'y est-on pas encouragé par le premier succès obtenu?

Ces sentiments se manifestent avec plus de force encore dans les

quartiers démocratiques. Les républicains, les hommes des sociétés

secrètes, qui commencent à entrevoir des chances auxquelles ils

n'avaient pas cru jusqu'ici, travaillent activement à aviver les

méfiances et à entretenir l'agitation. Malgré tout, sauf sur quelques

points où la plèbe s'acharne avec férocité contre des postes isolés

de gardes municipaux, il s'est produit une sorte de suspension

d'armes. Mais, entre les deux camps demeurés en présence, quel

contraste! Les émeutiers ont des allures de vainqueurs; ils pénètrent

dans les casernes, sous les yeux des soldats qui n'osent s'y opposer,

et délivrent les prisonniers faits dans la journée. Les troupes, au

contraire, sont fatiguées, tristes, mal à l'aise, sentant moins que

jamais au-dessus d'elles une impulsion forte et une direction nette,

ne sachant plus si la consigne est de résister ou de lâcher tout.

Cette démoralisation de l'armée est un des grands dangers de l'heure

actuelle. Le remède ne peut venir des ministres démissionnaires,

demeurés nominalement à leur poste. En réalité, toute initiative leur

est interdite. Jusqu'à ce que le nouveau cabinet soit constitué et

installé, l'émeute n'a plus aucun gouvernement en face d'elle.

M. Molé est-il suffisamment convaincu de la nécessité d'aller vite?

Il semble conduire ses négociations comme il ferait en temps normal.

En sortant de chez le Roi, vers cinq heures, il a mandé chez lui

MM. Dufaure, Passy, Billault. Leur avis a été qu'on ne pouvait

rien faire si l'on n'était pas assuré de l'appui de M. Thiers. Un

temps précieux est dépensé pour s'informer des dispositions de cet

homme d'État. Les premières démarches n'ayant pas abouti, M. Molé

se décide, après dîner, à aller lui-même place Saint-Georges. Il

trouve M. Thiers fort entouré et en train d'échanger, à travers

les grilles de son hôtel, des poignées de main avec la foule qui

l'acclame. Il lui demande si le ministère en voie de formation

pourrait compter sur sa bienveillance[555]. M. Thiers ne la refuse

pas, mais en indique les conditions. D'abord la réforme électorale

et la réforme parlementaire.--M. Molé ne fait pas d'objection.--La

dissolution.--«Ah! pour cela, répond M. Molé, c'est impossible. Je

vois ce que c'est: vous voulez que je gouverne pour vous.--Et quand

je le voudrais, réplique son interlocuteur, est-ce que ce n'est

pas la conséquence des derniers événements?» Il est manifeste que

M. Thiers se croit maître de la situation, et qu'il ne laisse à M.

Molé qu'un rôle assez subalterne: celui-ci s'en aperçoit et en est

mortifié. Toutefois, en terminant, M. Thiers daigne lui donner à

entendre que l'opposition ne refusera peut-être pas de prendre envers

lui quelques engagements pour le lendemain de la dissolution. Encore,

en donnant cette espérance, s'avance-t-il beaucoup: en effet, à ce

même moment, il y a réunion nombreuse chez M. Odilon Barrot; M.

Duvergier de Hauranne, qui essaye d'y dire quelques mots en faveur

du ministère Molé, présenté comme une combinaison transitoire, ne

parvient pas à se faire écouter, et il est décidé, à la presque

unanimité, qu'on ne saurait se contenter d'une semblable solution.

[Note 555: Sur la conversation de M. Molé et de M. Thiers, j'ai sous

les yeux deux récits recueillis par M. Duvergier de Hauranne de

la bouche des deux interlocuteurs. Ils ne concordent pas sur tous

les points. J'ai tâché d'en dégager les parties essentielles sur

lesquelles le doute ne m'a pas paru possible.]

Cependant, aux Tuileries, on s'étonne de ne pas entendre parler

de M. Molé. Chaque heure qui passe fait sentir plus vivement le

danger de cet interrègne. À défaut du ministère, dont l'enfantement

paraît devoir être pénible, n'y aurait-il pas moyen de satisfaire au

besoin le plus urgent, en constituant tout de suite un commandement

militaire assez fort et assez considérable pour agir et s'imposer

par lui seul? N'a-t-on pas sous la main l'homme d'un tel rôle, le

maréchal Bugeaud? Mais si l'on n'osait pas le prendre naguère quand

on faisait de la résistance, l'osera-t-on maintenant qu'on est entré

dans la voie des concessions? Quant à lui, il persiste à s'offrir.

Dans la journée, avant la démission de M. Guizot et de ses collègues,

il était venu trouver à la Chambre l'un des ministres, M. Jayr,

pour lui exprimer son étonnement qu'on n'eût pas encore donné suite

au projet de lui confier le commandement, et pour l'avertir que

la situation s'était singulièrement aggravée. «Le temps presse,

ajoutait-il; je suis un excellent médecin, mais pas au point de

sauver les moribonds.» Quand les ministres se sont réunis, peu après,

chez le Roi, pour lui remettre leurs portefeuilles, ils lui ont fait

part de la démarche du duc d'Isly; Louis-Philippe s'est borné à

répondre qu'il y penserait. À cinq heures, le maréchal se rend de sa

personne aux Tuileries et a une conversation avec le Roi. Celui-ci

est-il enfin convaincu? Il mande MM. Guizot et Duchâtel, leur annonce

son désir de donner le commandement général au maréchal Bugeaud

et les prie d'y préparer les généraux Sébastiani et Jacqueminot.

Les ministres remplissent leur mission; mais, en revenant, ils

trouvent le Roi de nouveau hésitant et disposé à attendre l'avis

du nouveau cabinet. Quel est le secret de ces tergiversations?

Est-ce l'influence du duc de Montpensier, très opposé, en effet, à

la nomination du maréchal? N'est-ce pas surtout l'âge du Roi qui,

décidément, n'a plus la force physique et morale nécessaire pour

dominer une telle crise? Il n'est pas jusqu'au regret de la faute

qu'il a commise en changeant son ministère, qui ne contribue à

abattre son courage et à lui ôter sa présence d'esprit. Ce regret

l'obsède et l'accable. Vers huit heures et demie ou neuf heures du

soir, M. Jayr, lui ayant apporté plusieurs ordonnances à signer, en

profite pour insister longuement et fortement sur la nécessité de

constituer tout de suite le commandement militaire. Louis-Philippe

l'écoute sans l'interrompre, puis, après quelques instants de

silence, suivant la pensée intérieure, pensée amère et douloureuse,

qui évidemment l'a seule occupé pendant que le ministre lui parlait

d'un tout autre sujet: «Et quand je songe, dit-il, que cette

résolution a été prise et exécutée en un quart d'heure!» M. Jayr

n'obtient pas d'autre réponse. Le maréchal Bugeaud, qui a été retenu

à dîner au château, finit par se lasser d'attendre: il quitte les

Tuileries, en disant avec colère à son aide de camp, le commandant

Trochu: «On a peur de moi; je les inquiète; je ne puis plus être

employé; allons-nous-en!»

Pendant ce temps, dans la ville qui ne sent aucune autorité au-dessus

d'elle, l'effervescence est loin de se calmer. La nuit venue, des

bandes circulent, criant, chantant, portant des torches et des

lanternes de papier. L'idée leur est venue d'exiger l'illumination

des fenêtres, et les habitants, entraînés ou intimidés, obéissent.

Le spectacle de cet embrasement général a attiré beaucoup de

curieux dans les rues. Vers huit heures et demie, une bande plus

nombreuse que les autres s'est formée du côté de la Bastille et s'est

engouffrée dans les boulevards: en tête, quelques officiers de la

garde nationale, dont l'un porte l'épée nue; puis un pêle-mêle de

gardes nationaux, de bourgeois, d'ouvriers, ces derniers en grande

majorité; parmi eux, quelques figures menaçantes et sinistres;

des drapeaux flottent au-dessus de la masse; sur les flancs, des

gamins agitent des torches. Cette foule avance en chantant la

_Marseillaise_, et grossit à chaque pas. En plusieurs points, elle

rencontre, stationnant sur les boulevards, des régiments de ligne,

de cavalerie ou d'artillerie qui la laissent passer. À la rue

Lepelletier, elle se détourne un instant pour se faire haranguer aux

bureaux du _National_, puis reprend sa marche vers la Madeleine.

Mais voici qu'arrivée au boulevard des Capucines,--il était alors

environ neuf heures et demie du soir,--elle voit, devant elle, la

chaussée complètement occupée par un bataillon du 14e de ligne,

derrière lequel on aperçoit les casques d'un détachement de dragons.

Cette mesure a été prise pour défendre les abords du ministère des

affaires étrangères qui, depuis la veille, a été plusieurs fois

menacé par l'émeute. La circulation se fait à droite par la rue

Basse-du-Rempart, à gauche par la rue Neuve-Saint-Augustin. Pour

éviter tout risque de contact trop direct entre le peuple et la

troupe de ligne, on avait pris soin de placer devant celle-ci un

bataillon de la garde nationale; mais, par une fatale malechance, ce

bataillon a quitté ses positions quelques instants avant l'arrivée

des manifestants, pour aller protéger le ministère de la justice.

Les hommes qui sont au premier rang de la foule viennent donc se

buter à la ligne immobile des soldats; pressés par ceux qui arrivent

derrière eux, ils requièrent impérieusement qu'on leur livre passage.

Le lieutenant-colonel leur répond avec douceur, en alléguant les

ordres qu'il a reçus: «Mes enfants, leur dit-il, je suis soldat, je

dois obéir; j'ai reçu la consigne de ne laisser passer personne,

et vous ne passerez pas. Si vous voulez aller plus loin, prenez la

rue Basse-du-Rempart.» Et comme la foule criait: Vive la ligne! «Je

suis très touché de votre sympathie, reprend-il, mais je dois faire

exécuter les ordres supérieurs; je ne puis vous laisser passer.»

Cependant la poussée venant de la queue devient de plus en plus

forte. Des trottoirs, les curieux crient: «Ils passeront, ils ne

passeront pas!» Des clameurs confuses s'élèvent de la bande: «À bas

Guizot! Vive la réforme! Vive la ligne! Illuminez!» Le tumulte est au

comble. Le lieutenant-colonel, insulté, menacé, voyant sa troupe sur

le point d'être forcée, rentre dans les rangs et ordonne de croiser

la baïonnette. À ce moment, un coup de feu part; quelques autres

suivent; puis, sans qu'aucun ordre ait été donné, tous les soldats,

qui se croient attaqués, déchargent leurs fusils sur la foule.

Celle-ci s'enfuit, en poussant un cri d'horreur et d'effroi. En même

temps, par un phénomène étrange, les soldats sont pris aussi de

panique; malgré le lieutenant-colonel qui leur crie: «14e de ligne,

vous vous déshonorez», ils se précipitent en désordre dans toutes

les rues adjacentes; les dragons détalent à fond de train du côté de

la Madeleine. La chaussée reste déserte, jonchée de lanternes, de

torches, de drapeaux, de chapeaux, de cannes, de parapluies, d'armes

diverses, et, au milieu de mares de sang, gisent une cinquantaine de

morts ou de blessés. Ce n'est qu'au bout de quelques instants que

les soldats, ayant retrouvé leurs esprits, reviennent honteux à leur

poste, et que, du côté de la foule, plusieurs personnes se hasardent

à secourir les victimes.

Comment expliquer cette catastrophe? D'où était parti le premier

coup de feu, devenu le signal d'une décharge générale? Sur le moment

on ne l'a pas su, et ce mystère a donné naissance à beaucoup de

suppositions. Les uns ont cru que le coup venait du côté de la foule

et en ont donné pour preuve qu'un soldat figurait parmi les morts:

on a même précisé et dit que l'auteur volontaire du coup était un

certain Lagrange, cerveau brûlé du parti démagogique, qui aurait

cherché par là à rendre toute pacification impossible; le «coup de

pistolet de Lagrange» est même devenu l'une des légendes des journées

de Février; je dis légende, car il paraît qu'à cette même heure

Lagrange était au Gros-Caillou. D'autres ont raconté que le coup

avait été tiré, dans un dessein analogue, par les agents du prince

Napoléon, fils du roi Jérôme, si ce n'est par le prince lui-même.

Bien qu'on ait été, paraît-il, jusqu'à se vanter de quelque chose de

ce genre dans certains milieux bonapartistes, cette version ne me

satisfait pas plus que la première. Le prince Napoléon a pu, le 23

et le 24 février, faire montre de zèle révolutionnaire, probablement

pour remercier Louis-Philippe de l'accueil bienveillant qui venait

d'être fait aux sollicitations de son père et aux siennes; mais

aucune preuve n'a été apportée qu'il ait joué un rôle dans cet

événement. D'après une explication plus simple et par cela seul plus

plausible, le coup de feu aurait été tiré par un sergent du 14e.

Ce sergent, nommé Giacomoni, Corse d'origine, avait un dévouement

passionné pour son lieutenant-colonel. Voyant ce dernier insulté

et menacé par une sorte d'énergumène qui faisait le geste de le

frapper au visage avec une torche, il avait une première fois ajusté

l'insulteur: un capitaine releva vivement son fusil. «Êtes-vous fou?

lui demanda-t-il, qu'est-ce que vous faites?--Puisqu'on veut faire du

mal au lieutenant-colonel, répondit Giacomoni, je dois le défendre,

n'est-il pas vrai?--Restez tranquille», reprit l'officier. À trois

ou quatre reprises, la même scène se renouvela. À la fin, devant une

agression plus menaçante du porteur de torche, Giacomoni n'y tint pas

et lâcha son coup[556].

[Note 556: J'emprunte ce récit aux _Souvenirs de l'année 1848_, par

M. Maxime DU CAMP. L'auteur s'est trouvé, après plusieurs années, en

rapport avec Giacomoni, et a recueilli ses confidences.]

Il a été d'opinion courante, dans un certain milieu, de considérer

la scène du boulevard des Capucines comme la crise décisive des

journées de Février; on a soutenu que tout aurait bien fini sans

ce malheur, et que la monarchie avait été mortellement atteinte

par ce coup de feu. C'est la tendance habituelle du vulgaire de

chercher dans des accidents fortuits la cause des grands événements;

en simplifiant ainsi l'histoire, il la met mieux à sa portée; de

plus, il trouve parfois son compte à décharger les responsabilités

humaines pour charger le hasard. Rien n'est moins justifié dans le

cas particulier. On sait en effet combien, avant ce lugubre épisode,

la situation était déjà compromise; les choses en étaient à un point

où, si cet accident avait été évité, il en serait survenu un autre

qui eût produit le même effet. J'ai garde de nier cependant que cet

effet n'ait été considérable et qu'il n'ait contribué à précipiter la

révolution.

Aussitôt le premier moment de terreur passé, la foule est revenue

sur le boulevard. Croyant à un guet-apens, sa colère est extrême.

Vainement la troupe, stupéfaite et atterrée, témoigne-t-elle ses

regrets; vainement le lieutenant-colonel envoie-t-il au peuple un

de ses officiers pour lui expliquer que tout a été le résultat d'un

«horrible malentendu»; on ne veut rien écouter, et le courageux

messager est sur le point d'être écharpé. Les hommes des sociétés

secrètes ont d'ailleurs compris tout de suite le parti à tirer de

ce que l'un d'eux n'a pas craint d'appeler une «bonne aubaine»; ils

s'appliquent à échauffer et à exploiter cette colère et surtout à la

propager dans la ville entière. Un fourgon qui passe là, conduisant

des émigrants au chemin de fer de Rouen, est arrêté, déchargé; on y

entasse seize cadavres, et le lugubre convoi se met en route dans

la direction de la Bastille. Des ouvriers, debout sur les rebords

de la voiture, agitent leurs torches et en projettent la lueur sur

les corps défigurés, souillés et sanglants; parfois ils en soulèvent

un et le dressent pour le mieux faire voir. «Vengeance! crient-ils,

vengeance! on égorge le peuple!--Aux armes! aux barricades!» répond

la foule. Des individus courent aux églises et sonnent le tocsin. Le

cortège s'arrête un moment devant le _National_, où M. Garnier-Pagès

le harangue; il parle de «crime horrible», d'«ordres sanguinaires»;

il déclare que «le sang du peuple a coulé, et qu'il doit être vengé».

Le chariot reprend ensuite sa marche; il parcourt les quartiers

Saint-Denis, Poissonnière, Montmartre, fait une halte aux bureaux

de la _Réforme_, passe par les Halles, le quartier Saint-Martin, et

vient enfin déposer les corps à la mairie du 4e arrondissement. Il

est deux heures du matin; il y a trois heures que cette tragique

procession circule dans Paris, sans que personne ait osé l'arrêter.

Elle a laissé derrière elle comme une longue traînée d'horreur, de

colère et de haine. Le peuple, répondant au lugubre appel qui lui est

fait, redescend en masse dans la rue; et, malgré la nuit, malgré la

pluie qui tombe par rafales, il s'emploie fiévreusement à hérisser

de barricades les quartiers du centre. Les uns ramassent des armes,

soit en pillant des boutiques d'armuriers, soit en obligeant les

habitants de chaque maison à livrer leurs fusils. D'autres fondent

des balles et fabriquent des cartouches. Partout c'est la bataille

qui se prépare. Sur quelques points, des bandes n'attendent pas le

jour pour attaquer les postes de municipaux ou de soldats de ligne;

mais ce ne sont que des escarmouches isolées. D'ailleurs, bien que

le mouvement soit devenu plus puissant, plus général, et que les

hommes des sociétés secrètes s'y soient mêlés, on ne distingue

toujours pas d'impulsion ni de direction centrales, de chefs connus

et considérables.

C'est vers dix heures du soir que le Roi apprend l'événement du

boulevard des Capucines. Il envoie aussitôt M. de Montalivet chez

M. Molé, pour le presser. M. Molé n'était pas encore revenu de chez

M. Thiers; MM. Dufaure, Passy et Billault l'attendaient. Les deux

premiers sont découragés et se sentent débordés. «Ce n'est plus une

émeute, c'est une révolution», disent-ils. M. de Montalivet abonde

dans leur sens et déclare que le Roi n'a plus qu'une ressource:

appeler M. Thiers et M. Odilon Barrot. Seul M. Billault se déclare

prêt à assumer toutes les responsabilités. M. Molé, qui revient

bientôt après, tout ému des nouvelles qu'il a recueillies sur son

chemin, tombe d'accord avec MM. Dufaure et Passy qu'il n'y a plus

place pour sa combinaison; elle n'a du reste jamais été viable.

Pendant ce temps, M. de Montalivet est retourné aux Tuileries, où il

rapporte, en s'y associant, les sinistres prévisions de MM. Dufaure

et Passy. Il trouve, auprès du Roi, MM. Guizot et Dumon qui sont

accourus à la nouvelle de la fusillade et qui, au nom de tous les

ministres démissionnaires, insistent de nouveau pour la nomination

immédiate du maréchal Bugeaud[557]. Louis-Philippe n'en conteste

pas la nécessité, mais, dans l'incertitude où il est encore sur le

nouveau ministère, il ne se décide toujours pas. MM. Guizot et Dumon

se retirent sans avoir obtenu aucun acte. Le vieux roi est calme,

mais apathique, visiblement accablé par les émotions successives de

cette journée. Le duc de Montpensier est agité; le duc de Nemours,

plus maître de soi, mais gardant sa réserve accoutumée.

[Note 557: La plupart des ministres démissionnaires avaient dîné chez

M. Duchâtel et se trouvaient encore au ministère de l'intérieur,

quand arriva la nouvelle de la fusillade. M. Duchâtel dit aussitôt à

M. Guizot: «Je crois que nous devons demander au Roi la nomination

immédiate du maréchal Bugeaud. Ni Jacqueminot, ni Sébastiani n'auront

droit de se plaindre; nous avons assez fait pour eux, trop peut-être!

J'espère qu'il ne sera pas trop tard.--Vous savez, répondit M.

Guizot, que ç'a été toujours mon avis: allons donc chez le Roi.» Il

fut convenu que M. Guizot irait avec M. Dumon, M. Duchâtel restant

au ministère pour recevoir les nouvelles, mais prêt à rejoindre ses

collègues aux Tuileries, si cela était nécessaire. (_Note de M.

Génie._)--On a cru et dit, sur la foi de témoignages considérables,

que M. de Montalivet avait jusqu'au bout combattu auprès du Roi la

nomination du maréchal. Dans les fragments qui m'ont été communiqués

de ses _Mémoires_, M. de Montalivet affirme, au contraire, que quand

il a été question d'appeler M. Thiers, il a insisté pour que la

nomination du maréchal fût faite auparavant.]

Vers minuit, le Roi est enfin officiellement informé que M. Molé

renonce à constituer un cabinet; depuis le renvoi du ministère

Guizot, neuf heures ont été perdues, et des heures bien précieuses.

Il n'est plus possible d'éviter M. Thiers. La répugnance du Roi

cède devant la nécessité. Toutefois, il veut, auparavant, prendre

une précaution: passant outre aux objections persistantes du duc de

Montpensier, il manifeste l'intention de suivre enfin le conseil

qui lui a été tant de fois donné dans la journée, et de mettre le

maréchal Bugeaud à la tête de l'armée et de la garde nationale. Il

juge utile que le nouveau cabinet se trouve sur ce point en face d'un

fait accompli. «M. Thiers, dit-il, ne voudrait peut-être pas nommer

lui-même le maréchal; mais il l'acceptera, je n'en doute pas, s'il

le trouve nommé et installé.» Seulement par qui faire contresigner

l'ordonnance? Nul autre moyen que de recourir aux membres de l'ancien

cabinet. On envoie chercher en toute hâte MM. Guizot, Duchâtel et le

général Trézel. «Au nom du salut de la monarchie», le Roi réclame de

«leur dévouement» ce dernier service. Les ministres démissionnaires

ne refusent pas d'assumer cette responsabilité. Deux aides de camp

sont envoyés à la recherche du maréchal Bugeaud et de M. Thiers. Il

est environ une heure du matin. À ce moment, le fourgon qui portait

les seize cadavres n'avait pas encore fini sa sinistre promenade.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 7 / 7) · 第 62 / 82 题