VI

Quand arrivent aux Tuileries les premières nouvelles de la défection

de la garde nationale, on ne veut pas d'abord y croire. «C'est

impossible, s'écrie le général Jacqueminot, c'est impossible; la

garde nationale est fidèle, je la connais.» Mais les rapports se

succèdent, de plus en plus positifs et alarmants. D'ailleurs, du

palais lui-même, on entend les cris de la seconde légion massée sous

les fenêtres du pavillon de Marsan, et l'on voit défiler sur le quai

la quatrième légion portant sa pétition à la Chambre. Puis voici des

amis connus, M. Horace Vernet, M. Besson, pair de France et colonel

de la troisième légion, le général Friant, qui racontent _de visu_

les scènes de la place des Victoires et comment les gardes nationaux

ont croisé la baïonnette contre les cuirassiers. Cette fois, les

plus optimistes sont atterrés. On avait toujours pensé que la garde

nationale était le rempart de la monarchie, et l'on s'était habitué

à le dire plus encore qu'on ne le pensait: du moment où elle passe

à l'émeute, que devenir? M. de Montalivet, qui vient de parcourir

Paris à la tête des gardes nationaux à cheval; M. Dupin, qui a

tenu à rendre visite au Roi en se rendant à la Chambre, insistent

avec émotion sur le péril de la situation. Plusieurs officiers de

la garde nationale ont pénétré dans le château, dans un grand état

d'effarement et d'exaltation, criant très haut qu'ils sont prêts à se

faire tuer pour le Roi, mais que le ministère est en exécration: ils

assurent que, si ce ministère est congédié, la garde nationale fera

tout rentrer dans l'ordre.

Depuis longtemps, on le sait, le ministère avait, au sein de la

cour, d'assez nombreux adversaires. Ces nouvelles leur servent

d'arguments. «Pour un homme, disent-ils, faut-il exposer la monarchie

à périr?» Ils trouvent un puissant auxiliaire dans la Reine. Il y

a déjà plusieurs mois que, sous l'action des propos tenus autour

d'elle, elle désire un changement de cabinet. L'agitation des

dernières semaines, en augmentant ses inquiétudes, l'avait rendue

plus impatiente encore de voir recourir au remède qu'elle croyait

seul efficace. Vers le 15 février, elle avait fait appeler M. de

Montalivet, lui avait manifesté les plus sombres pressentiments, et

lui avait demandé de tenter un suprême effort pour déterminer le Roi

à congédier M. Guizot. M. de Montalivet n'avait pas besoin d'être

convaincu; mais, ayant déjà plusieurs fois échoué devant le parti

pris de Louis-Philippe, il avait supplié la Reine de faire elle-même

la démarche. «Eh bien, soit, avait-elle dit, je parlerai.» Toutefois,

peu habituée à entretenir son époux des affaires politiques, elle

avait différé de jour en jour l'exécution de son dessein. Enfin, le

23, terrifiée des nouvelles qu'on lui apporte sur la garde nationale,

oubliant dans son trouble que ce qui eût pu être concédé avec honneur

à un mouvement d'opinion, ne pouvait l'être à une émeute, elle

accourt, éplorée, auprès du Roi, emploie toutes les ressources de sa

tendresse à lui faire partager son émotion et ses inquiétudes, et

le conjure de se séparer d'un cabinet dont la solidarité lui paraît

mortelle pour la monarchie.

Tout à l'heure encore, Louis-Philippe eût éconduit celle qu'il aimait

à appeler sa «bonne reine», en lui donnant affectueusement à entendre

qu'elle se mêlait de choses qui n'étaient pas de sa compétence.

Mais, depuis qu'il a su la trahison de la garde nationale, il est

bien changé; rien ne subsiste plus de l'optimisme obstiné, ironique,

avec lequel il recevait tous les alarmistes. Il est comme étourdi et

affaissé sous le coup qui le frappe et auquel il ne s'attendait pas.

Sans doute, il n'ignore pas que l'armée est toujours maîtresse de ses

positions, que nulle part elle n'a été entamée par l'émeute, que sa

supériorité de forces demeure évidente. Mais il se rend compte que,

s'il veut continuer la lutte, il doit engager à fond les troupes, se

débarrasser coûte que coûte de la garde nationale et donner l'ordre

de tirer au besoin sur elle. Cette dernière perspective le fait

frémir. On l'entend se répéter à lui-même: «J'ai vu assez de sang!»

Ne lui affirme-t-on pas d'ailleurs, jusque dans son entourage le

plus intime et le plus cher, que s'il consent à donner satisfaction

aux voeux des gardes nationaux, l'ordre sera rétabli aussitôt, sans

qu'aucune goutte de sang soit versée? C'est toucher une de ses

cordes les plus sensibles, et j'ai déjà eu occasion de noter combien

l'ancien élève de Mme de Genlis avait gardé vifs la sollicitude et

le respect de la vie humaine[548]. Un tel sentiment faisait sans

doute honneur à son coeur; mais, dans le cas particulier, était-il

bien raisonné? Les défaillances des souverains, par les conséquences

qu'elles entraînent, ne coûtent-elles pas souvent beaucoup plus de

sang que n'en feraient répandre les plus énergiques résistances? On

peut indiquer encore une autre cause de l'hésitation qui se manifeste

chez le Roi. Il semble avoir, sur son droit à se défendre par les

armes, un doute qui ne se fût certes pas présenté à l'esprit d'un

prince légitime, s'appuyant sur un titre antérieur et supérieur à

toute désignation populaire. Au moment de réprimer par la force la

sédition de la bourgeoisie parisienne, il s'arrête, anxieux, à la

pensée qu'il a reçu la couronne de ses mains. Il n'ose pas faire

violence à l'égarement passager de ceux dont il croit tenir son

pouvoir. État d'esprit qui se traduira, après sa chute, dans un

entretien avec M. Duchâtel, par cette exclamation bien significative:

«Est-ce que je pouvais faire tirer sur mes électeurs[549]?» Après

tout, n'est-ce pas l'un des phénomènes de ce siècle, que la foi au

droit monarchique semble n'être pas moins ébranlée dans le coeur

des rois que dans celui des peuples? N'oublions pas enfin que

Louis-Philippe avait alors soixante-quatorze ans: là même, à vrai

dire, est la principale explication du trouble où le jette cette

crise. Les vicissitudes de sa vie ont fini par user les énergies de

son esprit et de sa volonté. Comme j'ai dû déjà le faire observer,

dans l'obstination un peu infatuée avec laquelle il refusait naguère

d'écouter aucun avertissement, il y avait, à y regarder de près,

moins de fermeté que de sénilité; on ne pouvait s'étonner que cette

même sénilité, sous l'empire d'autres circonstances, tournât en

défaillance.

[Note 548: Par les conversations que le Roi a eues après sa chute,

on voit combien cette préoccupation du sang versé a eu d'action sur

lui. «On ne sait donc pas, disait-il à un de ses interlocuteurs,

que tout le monde m'a dit: Si vous cédez, pas une goutte de sang

français ne sera versée... On m'avait montré la guerre civile au

moment d'éclater; je n'ai pas voulu de la couronne au prix de la

guerre civile! On m'avait dit: La garde nationale demande la réforme;

si on la lui refuse, le sang coulera; non pas le sang des émeutiers

quand même, des fauteurs de désordre, mais le sang du vrai peuple, le

sang de la garde nationale, le sang des travailleurs et des honnêtes

gens! À cette garde nationale, à ce peuple de travailleurs, donnez

un ministère réformiste, et tout sera fini, tout. Il ne sera pas

même tiré un coup de fusil.» (_Une visite au roi Louis-Philippe_,

par Édouard LEMOINE.) Il ajoutait un autre jour: «J'ai détesté toute

ma vie cette profonde iniquité qu'on nomme la guerre... Ce n'est

pas pour rien que mes ennemis m'appelaient, en altérant la vérité

comme toujours, le Roi de la paix à tout prix. J'ai surtout une

horreur insurmontable pour la guerre civile.» (_Abdication du roi

Louis-Philippe_, racontée par lui-même et recueillie par Édouard

LEMOINE.) Causant avec le duc de Saxe-Cobourg, qui était venu le voir

à Claremont, Louis-Philippe revenait volontiers sur cette idée, qu'il

aurait pu triompher facilement de l'émeute; mais, répétant sa phrase

habituelle, il ajoutait: «J'ai vu assez de sang!» (_Aus meinem Leben

und aus meiner Zeit_, von ERNST II, herzog von Sachsen-Coburg-Gotha,

t. I, p. 184, 185.) Le Roi disait encore à M. Cuvillier-Fleury:

«Contre une insurrection morale, il n'y avait ni à attaquer, ni à se

défendre.»]

[Note 549: Louis-Philippe exprimera la même idée à M. Édouard

Lemoine: «Me défendre, avec quoi? avec l'armée? Oh! je sais qu'elle

eût bravement fait son devoir... Mais l'armée seule était prête,

et ce n'était pas assez pour moi. La garde nationale, cette force

sur laquelle j'étais si heureux de m'appuyer, la garde nationale

de Paris, de cette ville qui, la première entre toutes, m'avait

dit en 1830: Prenez la couronne et sauvez-nous de la république!

la garde nationale de Paris, pour laquelle j'ai toujours eu tant

de bénévolence, ou s'abstenait, ou se prononçait contre moi. Et je

me serais défendu! Non, je ne le pouvais pas!» (_Abdication du roi

Louis-Philippe_, racontée par lui-même et recueillie par Édouard

LEMOINE.) À la même époque, causant des journées révolutionnaires

traversées en 1848 par le gouvernement républicain, notamment de

l'invasion manquée de la Chambre le 15 mai, et de la sanglante

bataille de juin, Louis-Philippe était amené à parler de ceux qui lui

reprochaient d'avoir reculé, en février, devant la répression. «Le

15 mai, disait-il, leur donne raison; mais les journées de Juin me

donnent raison à moi-même; il n'y a que les gouvernements anonymes

qui puissent faire ces choses-là!»]

Louis-Philippe a écouté la Reine, sans prendre de parti; mais il est

sorti de cet entretien, ému et ébranlé. Sur ces entrefaites, vers

deux heures, M. Duchâtel arrive aux Tuileries; il a jugé convenable

de venir voir le Roi, en se rendant à la Chambre. Ce n'est pas qu'il

ait aucune inquiétude sur ses dispositions. Tout à l'heure encore,

il était informé par le général Dumas, aide de camp de service

auprès de Sa Majesté, qu'elle estimait le moment venu d'agir plus

énergiquement; il avait répondu que c'était aussi son avis, et,

depuis lors, divers messages avaient été échangés entre le château

et le ministère de l'intérieur, toujours dans le même ordre d'idées.

Aussitôt entré dans le cabinet du Roi, M. Duchâtel est interrogé

sur la situation[550]. Il répond que l'affaire est plus sérieuse

que la veille et l'horizon plus chargé, mais qu'avec de l'énergie

dans la résistance, on s'en tirera. «C'est aussi mon sentiment», dit

le Roi; il ajoute «qu'on lui donne, de tous côtés, le conseil de

terminer la crise en changeant le cabinet, mais qu'il ne veut pas s'y

prêter». «Le Roi sait bien, réplique alors M. Duchâtel, que, pour ma

part, je ne tiens pas à garder le pouvoir, et que je ne ferais pas

un grand sacrifice en y renonçant; mais les concessions arrachées

par la violence à tous les pouvoirs légaux ne sont pas un moyen de

salut; une première défaite en amènerait bientôt une nouvelle; il

n'y a pas eu loin, dans la révolution, du 20 juin au 10 août, et,

aujourd'hui, les choses marchent plus vite que dans ce temps-là; les

événements vont à la vapeur, comme les voyageurs.--Je crois comme

vous, dit le Roi, qu'il faut tenir bon; mais causez un moment avec

la Reine; elle est très effrayée; je désire que vous lui parliez.»

La Reine, aussitôt appelée, entre dans le cabinet, suivie du duc de

Montpensier; elle est sous l'empire d'une vive excitation. «Monsieur

Duchâtel, dit-elle, je connais le dévouement de M. Guizot pour le

Roi et la France; s'il le consulte, il ne restera pas un instant de

plus au pouvoir; il perd le Roi!--Madame, répond le ministre surpris

et ému d'une telle sortie, M. Guizot, comme tous ses collègues, est

prêt à se dévouer pour le Roi, jusqu'à la dernière goutte de son

sang; mais il n'a pas la prétention de s'imposer au Roi malgré lui.

Le Roi est le maître de donner ou de retirer sa confiance, selon

qu'il le juge convenable pour les intérêts de sa couronne.» Les

paroles de la Reine, le ton dont elle les a prononcées, l'émotion

dont tous ses traits portent l'empreinte, ont visiblement fait un

grand effet sur le Roi; mais, en même temps, la solution à laquelle

elle pousse, l'effraye. Il se tourne vers elle: «Ne parle pas ainsi,

ma chère amie, lui dit-il; si M. Guizot le savait!--Je ne demande

pas mieux qu'il le sache, s'écrie impétueusement la Reine; je le lui

dirai à lui-même; je l'estime assez pour cela; il est homme d'honneur

et me comprendra.» Le duc de Montpensier se prononce dans le même

sens, plus froidement, bien que d'une manière non moins arrêtée.

M. Duchâtel fait observer qu'il ne pourra pas ne pas communiquer à

M. Guizot ce qu'il vient d'entendre. Le Roi est devenu de plus en

plus soucieux. «Il y aurait peut-être lieu, dit-il, de convoquer

sur-le-champ le conseil.» M. Duchâtel répond que la Chambre est

assemblée, qu'elle ne peut rester sans ministre, et que le Roi ferait

mieux de causer d'abord avec M. Guizot. «Vous avez raison, conclut

Louis-Philippe; allez trouver M. Guizot, sans perdre un instant, et

amenez-le-moi.»

[Note 550: Pour les importantes conversations qui vont suivre et

qui ont amené la retraite du cabinet, je me suis attaché au récit

qu'en a fait M. Duchâtel dans la note qu'il a écrite à la demande

de M. Guizot, et dont j'ai eu communication. M. Guizot a, du reste,

reproduit presque entièrement, dans ses _Mémoires_, le récit de son

collègue.]

M. Duchâtel court à la Chambre, qui est réunie depuis peu de temps,

mais dont l'agitation ne permet aucune délibération. Il prévient

M. Guizot qui sort précipitamment de la salle, le fait monter dans

sa voiture, et, pendant le court trajet du Palais-Bourbon aux

Tuileries, le met au courant de ce qui vient de se passer. Les deux

ministres tombent aussitôt d'accord qu'ils doivent se montrer prêts

à poursuivre leur tâche, mais que, dans l'état de la Chambre et du

pays, ils ne peuvent le faire, s'ils ne sont pas assurés de l'appui

résolu de la couronne; quant à «imposer aujourd'hui au Roi chancelant

le maintien du cabinet ébranlé», ce serait, à leur avis, oeuvre vaine

et dangereuse, car ils n'obtiendraient pas ensuite de lui les mesures

nécessaires à la résistance; leur conclusion est donc de «laisser

la royauté choisir librement dans son hésitation, sans aggraver les

conditions des deux conduites entre lesquelles elle a à se prononcer».

Il est environ deux heures et demie quand M. Guizot et M. Duchâtel

entrent dans le cabinet du Roi, qui a auprès de lui la Reine, le duc

de Nemours et le duc de Montpensier. Le Roi expose la situation,

s'appesantit sur la gravité des circonstances, parle beaucoup de

son désir de garder le ministère, dit qu'il aimerait mieux abdiquer

que s'en séparer. «Tu ne peux pas dire cela, mon ami, interrompt la

Reine; tu te dois à la France; tu ne t'appartiens pas.--C'est vrai,

reprend le Roi, je suis plus malheureux que les ministres; je ne

puis pas donner ma démission.» À ce préambule, les ministres croient

voir que la résolution du Roi est prise de se séparer d'eux. M.

Guizot, qui jusqu'ici l'a écouté en silence, prend alors la parole:

«C'est à Votre Majesté, dit-il, à prononcer: le cabinet est prêt ou à

défendre jusqu'au bout le Roi et la politique conservatrice qui est

la nôtre, ou à accepter sans plainte le parti que le Roi prendrait

d'appeler d'autres hommes au pouvoir. Il n'y a point d'illusion à

se faire, Sire; une telle question est résolue par cela seul que,

dans un tel moment, elle est posée. Aujourd'hui plus que jamais, le

cabinet, pour soutenir la lutte avec chance de succès, a besoin de

l'appui décidé du Roi. Dès qu'on saurait dans le public, comme cela

serait inévitable, que le Roi hésite, le cabinet perdrait toute force

morale et serait hors d'état d'accomplir sa tâche.» Sur ces mots, le

Roi laisse de côté toute précaution de langage, et, considérant la

question comme tranchée: «C'est avec un bien amer regret, dit-il, que

je me sépare de vous; mais la nécessité et le salut de la monarchie

exigent ce sacrifice. Ma volonté cède; je vais perdre beaucoup de

terrain; il me faudra du temps pour le regagner.» Le Roi indique son

intention d'appeler M. Molé, auquel les ministres ne font aucune

objection; puis il leur fait ses adieux, en les embrassant avec

larmes. «Vous serez toujours les amis du Roi, dit la Reine; vous le

soutiendrez.--Nous ne ferons que de la résistance au petit pied et

sur le second plan, ajoute le duc de Nemours, mais, sur ce terrain,

nous comptons retrouver votre appui.» En présence de la rupture

accomplie, le trouble et la tristesse de Louis-Philippe augmentent

encore. Tendant une dernière fois la main à ceux dont il se sépare,

il leur dit avec un accent particulier d'amertume: «Vous êtes plus

heureux que moi, vous autres[551]!»

[Note 551: Comme je l'ai dit plus haut, je n'ai, sur cette

conversation, que le récit de M. Duchâtel, confirmé par M. Guizot; je

n'ai pas celui de Louis-Philippe. Toutefois je dois faire connaître

ce qu'on a parfois donné à entendre pour décharger le Roi. On a

dit que, tout en étant fort ébranlé, il n'avait pas encore exprimé

positivement sa volonté, qu'il avait seulement posé la question,

quand M. Guizot déclara précipitamment, d'un ton très raide et comme

s'il saisissait une occasion cherchée, «qu'une telle question était

résolue par cela seul qu'elle était posée.» Dans cette version, M.

Guizot aurait prononcé, le premier, la parole de rupture; le Roi

n'aurait fait que suivre. Je ne puis qu'indiquer cette façon de

présenter les choses. En l'absence de témoignages formels, je dois

m'en tenir au compte rendu si précis des deux anciens ministres.]

Cependant la Chambre, intriguée du départ subit de M. Guizot,

était de plus en plus agitée. Un député de Paris, M. Vavin, veut

interpeller le ministère sur la convocation tardive de la garde

nationale. M. Hébert demande qu'on attende le retour du président

du conseil. Une demi-heure se passe. Voici enfin M. Guizot: sa

figure est pâle et contractée. M. Vavin reprend la parole et indique

brièvement l'objet de son interpellation. M. Guizot se lève,

gagne lentement la tribune, et avec une gravité triste et fière:

«Messieurs, dit-il, je crois qu'il ne serait ni conforme à l'intérêt

public, ni à propos pour la Chambre, d'entrer, en ce moment, dans

aucun débat sur ces interpellations.» L'opposition, qui croit que le

ministre se dérobe, éclate en murmures. M. Guizot, impassible, répète

mot pour mot ce qu'il vient de dire, puis ajoute: «Le Roi vient de

faire appeler M. le comte Molé, pour le charger...» Des bancs de

la gauche partent des applaudissements de triomphe, que M. Odilon

Barrot, qui en sent l'inconvenance, tâche d'arrêter. «L'interruption

qui vient de s'élever, reprend M. Guizot toujours du même ton, ne me

fera rien ajouter ni retrancher à mes paroles. Le Roi vient d'appeler

M. le comte Molé, pour le charger de former un nouveau cabinet. Tant

que le cabinet actuel sera chargé des affaires, il maintiendra ou

rétablira l'ordre, et fera respecter les lois selon sa conscience,

comme il l'a fait jusqu'à présent.»

À peine M. Guizot est-il descendu de la tribune que, des bancs de la

majorité, les députés se précipitent vers les ministres, la colère

dans les yeux, l'injure à la bouche; ils croient que c'est le cabinet

qui a déserté son poste. «C'est indigne! s'écrient-ils. C'est une

lâcheté! On nous trahit!» Un simple mot arrête le torrent: «Et qui

vous dit que ce soient les ministres qui abandonnent le Roi?» Les

députés comprennent. Les uns, stupéfaits, regagnent leurs bancs, la

tête basse. Les autres tournent contre le Roi l'indignation qu'ils

exprimaient contre les ministres. «Aux Tuileries!» s'écrient-ils, et

plusieurs d'entre eux quittent précipitamment la salle. M. Calmon,

l'ancien directeur général de l'enregistrement, dit à son voisin

M. Muret de Bord, ami de M. Guizot, en lui frappant sur l'épaule:

«Citoyen Muret de Bord, dites à la citoyenne Muret de Bord de

préparer ses paquets; la république ne vous aimera pas.» Du côté

de l'opposition, si la masse triomphe avec une joie grossière,

quelques-uns sont soucieux. «Je désirais vivement la chute du

cabinet, dit M. Jules de Lasteyrie à M. Duchâtel; mais j'aurais mieux

aimé vous voir rester dix ans de plus que sortir par cette porte.»

M. de Rémusat, camarade de collège de M. Dumon, cause avec lui du

nouveau ministère dont il s'attend à faire partie; il se montre

inquiet. «C'eût été bien facile, dit-il, si nous étions arrivés par

un mouvement de la Chambre; mais qui peut mesurer les conséquences

d'un mouvement dans la rue?» Quant à M. Thiers, il se fait raconter

complètement par M. Duchâtel ce qui s'est passé. «Ah! reprend-il avec

une sorte de joie contenue, il a eu peur.»

Bientôt connue aux Tuileries, l'émotion de la Chambre ne laisse pas

que d'augmenter le trouble et la tristesse du Roi. A-t-il eu raison

de céder aux instances des siens? Il a des regrets, tout au moins

des doutes. Aussi bien personne ne veut-il paraître avoir conseillé

cette mesure. Le duc de Nemours, qui n'a été pour rien dans la chute

du cabinet, rencontrant M. de Montalivet à l'état-major, lui dit:

«Eh bien, mon cher comte, vous devez être content; M. Guizot n'est

plus ministre!--Bien loin de là, Monseigneur, reprend vivement M.

de Montalivet, je m'en afflige profondément. C'est trop tard ou trop

tôt. On ne change pas un général au milieu d'une bataille!»

À quatre heures, M. Guizot et ses collègues se réunissent, pour

la dernière fois, chez le Roi, afin de prendre congé de lui.

Louis-Philippe commence par se plaindre, avec un peu d'amertume,

qu'on fasse retomber sur lui seul toute la responsabilité du

changement de cabinet. «Il y a à cela, dit-il, quelque injustice;

j'ai pensé, sans doute à mon grand regret, que l'intérêt de la

monarchie exigeait ce changement; mais M. Guizot et M. Duchâtel ont

partagé mon avis.» M. Guizot répond que M. Duchâtel et lui étaient

prêts à soutenir jusqu'au bout la politique de résistance, qu'ils se

sont mis à l'entière disposition du Roi, qu'ils ont seulement ajouté

que poser dans les circonstances actuelles la question de la retraite

du cabinet, c'était la résoudre. MM. de Salvandy, Hébert et Jayr

expriment leurs regrets et leur désapprobation de la décision prise.

La conversation devient alors un peu pénible, et, quand on se sépare,

il y a de part et d'autre quelque contrainte.

Les ministres étaient fondés à rappeler que leur retraite était

l'oeuvre de Louis-Philippe[552]. Est-ce à dire qu'ils soient

absolument dégagés de toute responsabilité? Ne peut-on pas regretter

que M. Guizot et M. Duchâtel aient pris si vite le Roi au mot, qu'ils

ne l'aient nullement aidé à se relever d'une défaillance qui pouvait

être passagère? Quelques-uns de leurs collègues, entre autres M.

Hébert et M. de Salvandy, leur ont reproché, non sans raison, de

s'être décidés et surtout d'avoir fait connaître leur décision à

la Chambre, sans avoir consulté préalablement les autres membres

du cabinet. M. Guizot et M. Duchâtel n'eussent pas compromis leur

dignité ni ne se seraient fait soupçonner d'un attachement excessif

au pouvoir, en appelant l'attention du prince sur les inconvénients

d'une capitulation devant l'émeute et en demandant que leur retraite

fût ajournée jusqu'après le rétablissement de l'ordre matériel.

L'idée ne paraît pas leur en être venue. Peut-être M. Duchâtel, qui

depuis longtemps désirait s'en aller, a-t-il mis quelque empressement

à saisir l'occasion offerte. Quant à M. Guizot, il a vu sans doute

tout de suite les choses sous le jour où M. Duchâtel les lui a

montrées, dans leur rapide conversation entre le Palais-Bourbon et

les Tuileries. D'ailleurs, comme cela ressort de l'entretien qu'il

avait eu avec le Roi à la veille de la session[553], le président

du conseil se préoccupait vivement, depuis quelque temps, de la

cabale de cour formée contre le cabinet, et il était convaincu que le

gouvernement deviendrait impossible pour lui du moment où le Roi se

laisserait influencer par cette cabale. Ajoutons que ni le président

du conseil, ni le ministre de l'intérieur, n'avaient alors la moindre

pensée que la sédition mît sérieusement en péril l'existence de la

monarchie. Peu après, à Rome, M. Rossi, causant de cet événement avec

le prince Albert de Broglie, lui disait: «Votre père eût quitté trois

mois plus tôt. Casimir Périer n'eût pas quitté du tout.»

[Note 552: Au lendemain même de la révolution de Février, M.

Capefigue publia un livre où il présentait M. Guizot et ses collègues

comme ayant abandonné le Roi, le 23 février. M. Hébert voulut

protester et en écrivit à M. Guizot. Celui-ci lui répondit, le 12

avril 1849, en l'engageant, en son nom et au nom de M. Duchâtel

qu'il avait consulté, à garder le silence. «Ce serait, disait-il,

un spectacle déplorable, que de nous voir, tous dans le malheur et

naguère dans l'exil, rejeter officiellement les fautes sur le Roi, le

plus malheureux de tous et aujourd'hui le seul exilé... Non seulement

l'histoire saura et dira sur tout ceci la vérité, mais la plus

grande, de beaucoup la plus grande partie du public la sait et l'a

dite déjà...» (_Documents inédits._)]

[Note 553: Voir plus haut, chap. VI, § I.]

En tout cas, sur ce changement de cabinet opéré en pleine émeute, il

ne saurait y avoir deux manières de voir. Qu'à telle ou telle époque

antérieure, le Roi eût mieux fait de se séparer de M. Guizot, c'est

une opinion qui peut se soutenir par des raisons très sérieuses:

on comprend une politique qui eût cherché à prévenir la crise par

quelque concession. Mais résister obstinément et à outrance, frapper

solennellement l'opposition du blâme contenu dans le discours du

trône et dans l'adresse, refuser jusqu'au bout toute promesse de

réforme, interdire le banquet, mettre en mouvement l'armée pour

réprimer le désordre, engager le combat, et puis subitement, parce

que la garde nationale a trahi, abandonner tout ce qu'on a refusé

jusqu'alors, capituler sur les hommes et sur les choses, voilà qui

ne saurait s'expliquer que par une lamentable défaillance. Tout

ce qui va suivre--audace grandie de l'attaque, désorganisation

et impuissance de la défense, impossibilité de trouver un point

d'arrêt--ne sera que la suite fatale de cette première défaillance.

Le signal est donné d'un immense _lâchez tout_, après lequel il

n'y aura plus moyen de rien retenir. À vrai dire, l'histoire de la

monarchie de Juillet pourrait se terminer ici: la révolution a cause

gagnée.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 7 / 7) · 第 61 / 82 题