IV

Le mardi 22 février, au lever du jour, le ciel est bas et plombé; par

intervalles, des rafales de vent chassent une pluie fine et froide.

Dans les premières heures de la matinée, tout paraît tranquille. Les

organisateurs du banquet, qui, la veille au soir, ont contremandé la

manifestation, sont même étonnés d'être si complètement obéis; ils

voient là un signe de l'indifférence de la population, et l'un d'eux,

M. Pagnerre, causant avec M. Barrot et M. Duvergier de Hauranne,

conclut que «le gouvernement, en forçant l'opposition à se retirer,

lui a épargné un bien complet fiasco». Aux Tuileries, le Roi félicite

chaudement ses conseillers. «L'affaire tourne à merveille, leur

dit-il. Que je vous sais gré, mes chers ministres, de la manière

dont elle a été conduite!... Quand je pense que beaucoup de nos amis

voulaient qu'on cédât! Mais ceci va réconforter la majorité.»

Cependant, vers neuf heures, des bandes, peu nombreuses d'abord,

bientôt grossies, commencent à descendre des faubourgs du nord et

de l'est sur les boulevards, des faubourgs du sud sur les quais, se

dirigeant toutes vers la Madeleine. C'est l'effet de l'impulsion

donnée depuis quelques jours et que le contre-ordre de la dernière

heure n'a pas suffi à détruire; quand le populaire a été à ce point

chauffé, il ne se refroidit pas si vite. De ceux qui forment ces

bandes, les uns n'ont pas su les dernières décisions de la commission

générale du banquet, les autres en sont irrités et veulent protester

quand même, le plus grand nombre sont des curieux qui désirent voir

«s'il y aura quelque chose». Partout ils trouvent libre passage.

Pas un soldat dans les rues. Les sergents de ville eux-mêmes ont

pour instruction de ne pas se montrer en uniforme. Cette foule vient

s'accumuler devant la Madeleine et sur la place de la Concorde. Les

blouses y sont en majorité. Nulle cohésion entre les éléments qui la

composent; nulle discipline; aucun chef ne la pousse ni ne la dirige.

Elle reste là, ondulant sur cette vaste place, ne sachant pas ce

qu'elle attend, sans dessein arrêté, poussant quelques cris de: «Vive

la réforme! À bas Guizot!» huant les gardes municipaux qui passent,

mais n'ayant aucune idée de livrer bataille. Les révolutionnaires,

qui, suivant le mot d'ordre donné la veille à la _Réforme_, se sont

mêlés à ce peuple pour l'observer, n'estiment pas qu'il y ait rien à

tenter avec lui.

À la préfecture de police, au ministère de l'intérieur, on n'attache

pas une grande importance à ces attroupements. On reste sous

l'impression optimiste qui a fait décommander, pendant la nuit, le

déploiement des troupes. Tous les ministres, cependant, ne sont pas

aussi rassurés. L'un d'eux, M. Jayr, qui, en venant aux Tuileries,

a pu voir sur les deux quais un courant continu d'hommes en blouse

se dirigeant vers la place de la Concorde, ne peut cacher au Roi

ses préoccupations: «Nous aurons, lui dit-il, sinon une grande

bataille, du moins une forte sédition; il faut s'y tenir prêts.--Sans

doute, reprend le Roi, Paris est ému; comment ne le serait-il pas?

Mais cette émotion se calmera d'elle-même. Après le _lâche-pied_

de la nuit dernière, il est impossible que le désordre prenne des

proportions sérieuses. Du reste, vous savez que les mesures sont

prises.»

Cependant la situation ne s'améliore pas sur la place de la Concorde.

Une bande nombreuse d'étudiants et d'ouvriers, partie du Panthéon,

arrive en chantant la _Marseillaise_. Plus organisée et plus compacte

que les autres, elle traverse la foule, l'entraîne et se dirige

sur le Palais-Bourbon. Vainement quelques gardes municipaux, qu'un

commissaire de police est allé chercher en toute hâte au poste

voisin, essayent-ils de barrer le pont; ils sont emportés en un

instant. Arrivés devant les grilles de la Chambre, les plus hardis

des manifestants les escaladent et pénètrent dans l'intérieur du

palais, où il n'y a, à cette heure, que les garçons de service et

quelques rares députés. Que signifie cet envahissement? Ses auteurs

eussent été bien embarrassés de le dire. C'est une gaminerie, mais

une gaminerie de sinistre augure. L'alarme est donnée; les dragons

accourent de la caserne d'Orsay; ils trouvent, en arrivant, le

palais déjà évacué et rejettent la foule au delà du pont, tandis que

d'autres troupes viennent occuper les abords de la Chambre.

Les manifestants alors se divisent. Tandis qu'une partie se forme

en bandes pour parcourir la ville, le plus grand nombre reste sur

la place de la Concorde. Un tas de pierres se trouvant là, l'idée

vient à quelques individus de s'en servir pour attaquer un poste

voisin. Un détachement de gardes municipaux à pied et à cheval

arrive au secours des assiégés. À plusieurs reprises, il essaye

de déblayer la place; mais la foule se reforme derrière lui; les

gamins se mêlent à ses rangs et se faufilent entre les jambes des

chevaux que les cavaliers embarrassés ont peine à tenir debout sur

l'asphalte glissant; aussitôt que les soldats ont le dos tourné, des

volées de cailloux tombent sur eux. Des curieux réfugiés partout

où les charges ne peuvent les atteindre, plusieurs assis dans les

vasques des fontaines, rient de ces escarmouches, lancent des lazzi

aux troupes, poussent des cris séditieux ou font entendre des chants

révolutionnaires. Les municipaux sont admirables de sang-froid et de

patience: en dépit des insultes et des pierres dont on les accable,

des blessures que reçoivent plusieurs d'entre eux, de l'agacement que

doit leur causer l'inefficacité de leurs efforts, ils évitent d'user

sérieusement de leurs armes; tout au plus distribuent-ils quelques

coups de crosse et de plat de sabre. Des échauffourées du même genre

ont lieu autour de la Madeleine. Vers midi, une bande se détache pour

aller attaquer le ministère des affaires étrangères, alors au coin

de la rue des Capucines; elle jette des pierres dans les vitres,

essaye d'enfoncer la porte, mais est bientôt obligée de se retirer

devant les troupes qu'on est allé chercher aux casernes voisines.

Les étudiants repassent alors sur la rive gauche, qu'ils parcourent

pendant quelques heures et où ils tentent vainement de débaucher

l'École polytechnique.

Ces désordres ne décident pas encore le gouvernement à une action

plus énergique. Est-il dérouté de voir démentir ses prévisions de

la veille au soir? Ou bien persiste-t-il à croire que tout est fini

par l'abandon du banquet, que ces dernières ébullitions sont sans

gravité, et que l'important est de ne pas rallumer par une attitude

provocante les passions en voie de s'éteindre? Quoi qu'il en soit, on

dirait qu'il s'est appliqué à se montrer le moins possible. En dehors

des quelques bataillons et escadrons déployés tardivement autour

du Palais-Bourbon, les troupes restent invisibles, renfermées dans

leurs casernes. Ce qui a été fait pour protéger tel ou tel point l'a

été sur l'initiative isolée de quelque commissaire de police, et on

n'y a guère employé que de faibles détachements de gardes municipaux

dont le courage ne peut suppléer au petit nombre. Ces luttes inégales

ont pour principal résultat d'aviver la vieille hostilité des foules

parisiennes contre cette troupe d'élite. Déjà l'on voit poindre la

tactique populaire qui tend à diviser les défenseurs de l'ordre,

en criant: Vive la ligne! en même temps que: À bas les municipaux!

En somme, contre l'émeute grandissante, à peine, çà et là, une

défensive partielle, morcelée, incertaine; pas d'offensive générale

et puissante.

Que font, pendant ce temps, les députés de l'opposition? Les voit-on

chercher à calmer une agitation dont ils sont responsables? Non, ils

s'occupent à rédiger l'acte d'accusation qu'ils doivent déposer à la

Chambre contre le ministère. Ils ne se font pourtant pas illusion sur

le résultat; ils sont découragés et croient leur rôle fini. «Venez,

mon cher ami, écrit M. Barrot à M. Duvergier de Hauranne, pour que

nous fassions ensemble notre testament politique.» Un projet, préparé

à la hâte, est soumis, vers onze heures, aux députés qui se trouvent

réunis chez M. Barrot: le ministère y est accusé «d'avoir trahi au

dehors l'honneur et les intérêts de la France, d'avoir faussé les

principes de la constitution, violé les garanties de la liberté;...

d'avoir, par une corruption systématique,... perverti le gouvernement

représentatif; d'avoir trafiqué des fonctions publiques;... d'avoir

ruiné les finances de l'État;... d'avoir violemment dépouillé les

citoyens d'un droit inhérent à toute constitution libre;... d'avoir

remis en question toutes les conquêtes de nos deux révolutions». À

la grande surprise des rédacteurs, M. Thiers les critique vivement.

Selon lui, «on se méprend sur l'état des esprits; tout est fini,

complètement fini, et l'opposition n'a plus qu'à subir sa défaite;

si pourtant on se croit obligé de faire quelque chose, une adresse

à la couronne suffit pleinement; certes, l'idée d'une mise en

accusation ne doit pas être abandonnée, et, bientôt peut-être, il y

aura lieu d'y revenir à propos des affaires de Suisse et d'Italie;

mais c'est une ressource dernière qu'il faut ménager; aujourd'hui,

un tel acte paraîtrait à tous excessif et ridicule». Les auteurs du

projet répondent que la mise en accusation sera à peine suffisante

pour calmer l'émotion publique; ils rappellent que, la veille au

soir, dans la commission du banquet, les députés se sont formellement

engagés à la proposer; qu'à cette condition seule, ils ont obtenu

l'ajournement de la manifestation; ils se déclarent résolus à ne

pas manquer à leur parole. L'avis de M. Thiers n'est pas appuyé. La

discussion porte à peu près uniquement sur le point de savoir si

l'acte sera signé par quelques membres ou par tous les députés de

l'opposition. Ce dernier parti l'emporte; mais quand il s'agit de

s'exécuter, beaucoup se dérobent.

En se rendant, vers deux heures, à la séance de la Chambre, les

députés, dont plusieurs ignoraient jusqu'alors ce qui se passait,

sont surpris de voir la foule massée sur la place de la Concorde

et le Palais-Bourbon entouré de troupes. Les manifestants les

accueillent diversement, suivant qu'ils les reconnaissent pour des

amis ou des adversaires du cabinet. Les opposants jouissent plus

ou moins des ovations ordinairement assez grossières qui leur sont

faites. Aucun d'eux, du reste, n'augure de tout cela rien de sérieux;

les plus radicaux, loin de voir dans cette agitation le commencement

d'une révolution, ne croient même pas à une véritable émeute; ils

sont convaincus que la nuit mettra fin à ce tapage. Arrivés à la

Chambre, les promoteurs de la mise en accusation circulent de banc

en banc pour recueillir des signatures; ils n'ont qu'un succès

médiocre. M. Dufaure répond à l'un d'eux, de sa voix la plus rude et

de façon à être entendu de tout le monde: «C'est dans le cas où le

cabinet aurait laissé faire le banquet qu'il mériterait d'être mis en

accusation.» En somme, cinquante-trois députés seulement consentent à

signer[545]. Les ministériels, qui paraissent confiants, assistent,

ironiques, à ces allées et venues. Enfin M. Odilon Barrot se décide à

remettre silencieusement son papier au président. M. Guizot monte au

bureau, pour en prendre connaissance, et le parcourt avec un sourire

dédaigneux. Pendant ce temps, se poursuivait, devant des auditeurs

naturellement peu attentifs, une discussion sur le renouvellement du

privilège de la Banque de Bordeaux. Elle durait depuis deux heures

environ, quand M. Barrot rappelle au président, sans en indiquer

autrement l'objet, la proposition qu'il a déposée au nom «d'un assez

grand nombre de députés», et lui demande de fixer le jour de la

discussion dans les bureaux. M. Sauzet répond qu'elle aura lieu le

surlendemain, jeudi. Sur ce, l'assemblée se sépare.

[Note 545: En voici la liste: Odilon Barrot, Duvergier de Hauranne,

général de Thiard, Dupont de l'Eure, Isambert, Léon de Malleville,

Garnier-Pagès, Chambolle, Bethmont, Lherbette, Pagès de l'Ariège,

Baroche, Havin, Léon Faucher, F. de Lasteyrie, de Courtais, H. de

Saint-Albin, Crémieux, Gaultier de Rumilly, Raimbault, Boissel, de

Beaumont (Somme), Lesseps, Mauguin, Creton, Abbatucci, Luneau, Baron,

G. de Lafayette, Marie, Carnot, Bureaux de Pusy, Dusolier, Mathieu,

Drouyn de Lhuys, d'Aragon, Cambacérès, Drault, Marquis, Bigot,

Quinette, Maichain, Lefort-Gonsollin, Tessié de la Motte, Demarçay,

Berger, Bonnin, de Jouvencel, Larabit, Vavin, Gamon, Maurat-Ballange,

Taillandier. Il est curieux de noter que cette liste contenait trois

futurs ministres de l'Empire, MM. Baroche, Abbatucci et Drouyn de

Lhuys.]

Durant la séance de la Chambre, l'agitation a grandi dans la ville.

La place de la Concorde a fini par être un peu dégagée; mais, dans

les Champs-Élysées, les gardes municipaux ne parviennent pas à avoir

raison des bandes qui s'embusquent derrière les arbres ou les amas

de chaises. Un moment, le petit poste de la rue de Matignon est

assailli par des gens qui tâchent d'y mettre le feu. Des bandes

descellent les grilles du ministère de la marine et s'en servent

comme de leviers pour déchausser les pavés et ébaucher une première

barricade au coin de la rue Saint-Florentin et de la rue de Rivoli.

Repoussées par les gardes municipaux, elles se replient sur le centre

de la ville, et essayent d'élever d'autres barricades, d'abord rue

Duphot, ensuite rue Saint-Honoré. Sur leur chemin, elles enfoncent

les devantures des boutiques d'armuriers; elles y trouvent des

fusils, mais peu de poudre, car le gouvernement a eu, dans les jours

précédents, la précaution de la faire enlever. Pas plus que le matin,

il n'y a d'ensemble ni de direction; chaque bande agit au gré de sa

fantaisie. Les hommes des sociétés secrètes demeurent spectateurs

assez sceptiques. Caussidière, qui assiste avec Albert à la tentative

de barricade de la rue Saint-Honoré, dit à De La Hodde: «Tout cela

n'est pas clair; il y a du monde, mais c'est tout; ça n'ira pas

jusqu'aux coups de fusil.» Albert est du même avis; il n'a pas

reconnu ses hommes dans les remueurs de pavés, et la manifestation ne

lui paraît pas avoir un caractère républicain.

En présence de tels faits, l'effacement des autorités militaires

devient de plus en plus difficile à comprendre. Leur quartier général

est à l'état-major de la garde nationale, alors installé dans l'aile

des Tuileries qui longe la rue de Rivoli. Le général Jacqueminot,

commandant supérieur de la garde nationale, et le général Tiburce

Sébastiani, chef de l'armée de Paris, y sont en permanence. J'ai déjà

eu occasion de noter en quoi le premier était inégal à la position

qu'il occupait[546]. Le second était un officier brave, dévoué à la

monarchie de Juillet, mais de portée ordinaire, sans grand prestige,

et dont on ne pouvait attendre d'initiative en dehors des habitudes

d'un service régulier; s'il avait été appelé, en 1842, à la tête

de la première division militaire, c'était uniquement à raison de

la faveur dont jouissait auprès du Roi, son frère, le maréchal

Sébastiani. Dès le jour où l'on a pu craindre des désordres, certains

ministres se sont demandé s'il ne conviendrait pas de réunir tous

les pouvoirs dans une main plus forte et plus ferme; un nom s'est

présenté tout de suite à leur esprit, celui du maréchal Bugeaud.

Lui-même se croyait indiqué, et, depuis quelque temps, il tournait

autour du Roi et des ministres, s'offrant manifestement et se portant

fort du succès. Plusieurs fois on a pu croire que ce changement

allait être fait. Mais certains membres du cabinet, M. Duchâtel

notamment, hésitaient, par crainte soit d'effaroucher l'opinion,

soit de se donner un collaborateur encombrant et dominateur, soit

seulement de faire de la peine aux deux titulaires. Cette dernière

considération n'était pas sans agir sur le Roi, qui savait gré aux

généraux Jacqueminot et Sébastiani de leur dévouement politique. La

mesure s'est donc trouvée ajournée. Toutefois, il était implicitement

convenu entre le Roi et son gouvernement que, si les choses

tournaient mal, le maréchal recevrait le commandement de l'armée et

de la garde nationale: on oubliait que les meilleurs remèdes risquent

de ne plus produire d'effet, lorsqu'on y recourt trop tard.

[Note 546: Voir plus haut, p. 401.]

À défaut du maréchal, le duc de Nemours tâchait d'exercer, au-dessus

des deux commandants, une sorte d'arbitrage; il le faisait sans avoir

reçu d'investiture spéciale, et n'ayant d'autre titre que celui

de son rang. Ainsi assurait-il un peu d'unité entre des pouvoirs

égaux et naturellement rivaux. Loyal, courageux, admirablement

désintéressé, ce prince devait se montrer, dans ces journées

tragiques, plus que jamais digne du bel éloge que faisait de lui le

duc d'Orléans, quand il disait: «Mon frère Nemours, c'est le devoir

personnifié!» Mais, d'une timidité fière et triste, se sachant peu

populaire auprès du public qui le connaissait mal et s'en sentant

parfois gêné, ayant plus de réflexion que d'initiative, de rectitude

dans le jugement que de promptitude dans la décision, plus habitué

par son père à obéir qu'à commander, plus propre à se dévouer qu'à

exercer de l'ascendant, il était homme à faire modestement tout

son devoir en s'effaçant autant que possible, non à se mettre en

avant pour suppléer à l'insuffisance des autres, ni à s'emparer

spontanément d'un rôle qui ne serait pas strictement le sien.

Combien il eût gagné à être secondé par ses deux frères, le prince

de Joinville et le duc d'Aumale, particulièrement aimés du soldat et

en faveur auprès de l'opinion! Malheureusement ils étaient au loin.

Le second était, depuis six mois, dans son gouvernement d'Afrique,

et le premier venait de rejoindre son frère à Alger, pour assurer

à la princesse, sa femme, le bienfait d'un hiver en pays chaud. La

Reine, agitée de sombres pressentiments, déplorait ces séparations;

elle eût voulu retenir auprès du Roi le prince de Joinville, et,

le 30 janvier, en lui disant adieu, elle avait versé beaucoup de

larmes[547]. De tous ses frères, le duc de Nemours n'avait alors à

Paris que le plus jeune, le duc de Montpensier, le préféré du père

comme presque tous les derniers-nés, mais n'ayant encore eu le temps

ni d'acquérir beaucoup d'expérience, ni de se faire un renom égal à

celui de ses aînés.

[Note 547: Le matin du 24 février, on entendra la duchesse d'Orléans

s'écrier à plusieurs reprises: «Et Joinville, Joinville qui n'est pas

ici!»]

Vers cinq heures, les nouvelles qui arrivent à l'état-major sont

telles qu'on se décide enfin à prescrire l'occupation militaire

de la ville suivant le plan du maréchal Gérard. C'est l'opération

que le conseil des ministres avait déjà décidée le lundi matin et

que M. Duchâtel avait contremandée dans la nuit. Les ordres sont

aussitôt expédiés à tous les chefs de corps, qui savent d'avance où

se porter. Comme la garde nationale doit participer à l'occupation,

le rappel est battu dans plusieurs quartiers; il produit peu d'effet;

un très petit nombre d'hommes prennent les armes, et encore leurs

dispositions sont-elles souvent douteuses. Ce n'est pas le seul

mécompte. Le préfet de police ayant voulu procéder aux arrestations

préventives, suspendues la veille au soir, ne parvient à mettre

la main que sur cinq des meneurs révolutionnaires et non des plus

considérables; les autres se sont cachés. L'armée, du moins, s'est

mise en mouvement aussitôt les ordres reçus. À neuf heures du soir,

chaque corps est arrivé à l'emplacement qu'il doit occuper. Partout,

devant ce mouvement offensif exécuté avec ensemble, l'émeute s'est

dispersée sans résistance sérieuse. Tout au plus se produit-il encore

quelque reste de désordre là où les soldats ne se trouvent pas en

nombre; sur divers points, les réverbères sont détruits et les

conduites de gaz coupées; aux Champs-Élysées, des gamins mettent le

feu à des baraques et à des amas de chaises; des bandes incendient

ou dévastent les barrières de l'Étoile, du Roule et de Courcelles;

aux Batignolles, dans la rue du Bourg-l'Abbé, dans la rue Mauconseil,

il y a des échauffourées avec échange de quelques coups de feu; mais

nulle part ne s'engage de combat sérieux. Peu à peu, d'ailleurs,

avec la nuit qui s'avance, le silence se fait dans la ville; le

peuple est rentré dans ses maisons. Les soldats bivouaquent autour de

grands feux, sous une pluie épaisse. À une heure du matin, ordre leur

est donné de retourner à leurs casernes, en ne laissant dehors que

quelques détachements.

Que penser de la journée qui finit? D'aucun côté, on n'y voit clair.

Les meneurs des sociétés secrètes se sont réunis, dans la soirée, au

Palais-Royal; ils ne songent toujours pas à se mêler à un mouvement

qu'ils se refusent à prendre au sérieux: attendre et voir, telle est

la conclusion à laquelle ils aboutissent, après une conversation

confuse. À la _Réforme_, au _National_, on n'est pas moins

embarrassé, et l'on regrette même une agitation dont on n'espère

aucun résultat et par laquelle on craint d'être compromis. Dans les

bureaux du _Siècle_, chez M. Odilon Barrot, on est triste et inerte.

Aux Tuileries, toute la soirée s'est passée à attendre et à recevoir

les nouvelles qui arrivent successivement. La Reine ne cache pas son

anxiété et son trouble. Le Roi, au contraire, demeure confiant. Il

rappelle plaisamment que les Parisiens n'ont pas l'habitude de faire

des révolutions en hiver. «Ils savent ce qu'ils font, dit-il encore;

ils ne troqueront pas le trône pour un banquet.» Cette confiance

augmente à mesure qu'on apprend l'absence de résistance opposée aux

troupes, dans la soirée, et le calme si facilement rétabli dans

la ville. Les ministres d'ailleurs disent bien haut que ce n'a été

qu'une échauffourée sans importance, que le lendemain il n'en sera

probablement plus question, qu'en tout cas, si le désordre persiste,

on sera alors fondé à agir très vigoureusement. Cette impression de

sécurité est encore confirmée, quand M. Delessert vient annoncer que

les chefs révolutionnaires persistent à se tenir à l'écart. À la fin

de la soirée, lorsque le Roi se retire dans ses appartements, il est

tout à fait triomphant. Jugeant l'affaire définitivement terminée,

il se félicite et félicite ses ministres d'avoir su vaincre sans

effusion de sang. Il attend de cette victoire toutes sortes d'heureux

résultats. Persuadé que, comme en 1839, l'impuissance constatée de

l'émeute raffermira le pouvoir royal, il ne cache pas à M. Duchâtel

que depuis longtemps il ne s'est pas senti aussi fort.

V

Le mercredi 23, Paris se réveille encore sous la pluie. Dès sept

heures du matin, les troupes sortent de leurs casernes pour reprendre

les positions qu'elles occupaient la veille au soir. La ville paraît

calme. Au ministère de l'intérieur, on se flatte que tout est fini;

quelques députés conservateurs, venus aux nouvelles auprès de M.

Duchâtel, lui expriment même le regret que le désordre n'ait pas duré

assez longtemps pour effrayer les intérêts et donner au pouvoir la

force dont il a besoin. Bientôt cependant, vers neuf heures, l'émeute

reparaît sur plusieurs points. Cette fois, elle se concentre entre la

rue Montmartre, les boulevards, la rue du Temple et les quais, dans

ces quartiers populeux, aux rues enchevêtrées, qui, au lendemain de

1830, avaient été le théâtre préféré de toutes les insurrections.

Les bandes n'ont toujours pas de direction d'ensemble, ni de chefs

connus. Elles harcèlent les troupes, élèvent çà et là des barricades,

attaquent les postes isolés; nulle part elles n'engagent une vraie

bataille, n'opposent une résistance durable. De part et d'autre, il y

a quelques blessés et même quelques morts, mais en très petit nombre.

Dans le peuple, bien que les physionomies soient plus sombres que la

veille, rien n'indique une passion bien profonde. Quant à l'armée,

elle est triste de la besogne qu'on lui fait faire, un peu troublée

parfois quand elle doit marcher contre des gens qui l'accueillent

en criant: Vive la ligne! Elle souffre du mauvais temps, de la

distribution défectueuse des vivres et surtout de ne pas se sentir

conduite par une main ferme et une volonté résolue. Néanmoins, sa

supériorité de forces est évidente. Pendant cette matinée, elle

ne subit d'échec nulle part; partout les insurgés reculent devant

elle. Des renforts lui arrivent des garnisons voisines. Dans ces

conditions, la lutte pourra, à raison même de ce qu'elle a de

morcelé, se prolonger plus ou moins longtemps, mais la défaite finale

de l'émeute ne paraît pas douteuse. Telle est la situation quand

entre en scène la garde nationale.

Dès la veille, aussitôt les premiers troubles éclatés, les

adversaires du ministère lui avaient crié: «Osez donc réunir la garde

nationale!» Trois députés de Paris, MM. Carnot, Vavin et Taillandier,

après s'être concertés avec leurs collègues, étaient venus exprimer à

M. de Rambuteau «la douloureuse surprise qu'éprouvait la population

de ne pas voir convoquer la garde nationale». Il eût fallu que le

gouvernement pût répondre sans ambages: «Non, nous ne la convoquons

pas, parce que vous avez travaillé à en faire un instrument de

désorganisation, ce que déjà, par sa nature propre, elle n'était

que trop disposée à devenir.» Mais un tel langage eût fait alors

scandale. En haut lieu, d'ailleurs, on avait des illusions sur

l'esprit de cette milice; on s'en fiait aux protestations répétées

du général Jacqueminot, qui croyait témoigner son dévouement au

Roi en se refusant à admettre qu'il ne fût pas partagé par tous

ses subordonnés. Louis-Philippe, dans l'esprit duquel certains

rapports finissaient par jeter quelque inquiétude, avait, au cours

de cette même journée du mardi, envoyé le ministre de la guerre à

l'état-major, pour savoir très nettement ce qu'on devait attendre

de la garde nationale. «Vous pouvez dire au Roi, avait répondu

le général Jacqueminot, que, sur trois cent quatre-vingt-quatre

compagnies, il y en a six ou sept mal disposées, mais que toutes

les autres sont sincèrement attachées à la monarchie.» Informé de

cette réponse, le Roi s'était borné à dire: «Six ou sept mauvaises!

Oh! il y en a bien dix-sept ou dix-huit!» C'est évidemment sur

ces assurances données par le commandant supérieur que, quelques

moments après, lors des ordres donnés, à cinq heures du soir, pour

l'occupation militaire de la ville, on s'était décidé à faire battre

le rappel dans plusieurs quartiers. J'ai dit quel en avait été le

très médiocre résultat.

Cette première épreuve n'était pas un encouragement à recommencer.

Cependant, le mercredi matin, quand l'armée a été remise en

mouvement, on n'a pas jugé possible de ne pas convoquer de nouveau

la garde nationale. Celle-ci n'avait-elle pas son rôle et sa place

marqués dans le plan d'occupation qu'il s'agissait d'exécuter? Son

absence aurait fait des vides matériels; elle aurait fait surtout un

vide moral dont on craignait que les troupes ne fussent affectées. La

convocation a même été plus générale que la veille: ordre a été donné

de battre le rappel dans tous les quartiers. Bien que, cette fois,

l'affluence soit un peu plus grande, ce n'est encore qu'une faible

minorité qui prend les armes. Ceux qui viennent sont-ils du moins

les hommes d'ordre, instruits enfin par la prolongation des troubles

qu'il est de leur intérêt d'y mettre un terme? Non, par un phénomène

étrange, à l'appel du gouvernement, les amis de ce gouvernement, les

conservateurs, qui au fond forment la majorité de la plupart des

légions, ne répondent qu'en petit nombre; presque tous restent chez

eux, rassurés, indolents ou boudeurs. Les opposants, au contraire,

accourent avec empressement. C'est que, de ce côté, il y a un mot

d'ordre, celui de se réunir en armes pour crier: Vive la réforme!

On l'a vu donner, le 21, dans la réunion du _Siècle_. Depuis, il a

été répété et propagé. Dans la soirée du 22, les républicains du

Comité central, réunis chez M. Pagnerre, ont décidé de suivre cette

tactique. Le 23, au matin, les révolutionnaires de la _Réforme_, M.

Flocon en tête, s'y sont ralliés; ils ont pressé leurs partisans,

dont beaucoup n'étaient pas de la garde nationale, de se procurer

quand même des uniformes et de se mêler aux détachements afin d'y

pousser le cri convenu.

En effet, à peine les gardes nationaux sont-ils arrivés à leurs

divers points de rassemblement, que, de leurs rangs, s'élèvent des

voix demandant qu'on s'interpose entre le gouvernement et le peuple,

pour obliger le Roi à changer ses ministres et à accorder la réforme.

Soutenue sur un ton très haut, appuyée par les compères, l'idée

trouve faveur. Parmi ceux qui y adhèrent, beaucoup, pour rien au

monde, ne voudraient contribuer à jeter bas la monarchie; mais ils

s'imaginent niaisement faire oeuvre de pacification; leur vanité

est séduite par l'importance de ce rôle d'arbitre, et il ne leur

déplaît pas de donner une leçon à un gouvernement accusé de tant de

crimes au dehors et au dedans. Ceux qui seraient d'un avis contraire

se croient en minorité,--ils le sont peut-être par la faute de tous

les conservateurs restés chez eux,--et ils se taisent, intimidés.

Plus que jamais, d'ailleurs, on sent l'insuffisance du commandement

supérieur. Autrefois, pas un trouble n'éclatait dans la ville, pas

un coup de tambour ne résonnait, sans qu'on vît aussitôt le vieux

maréchal de Lobau aller d'une mairie à l'autre, parcourir tous les

postes, haranguant, dirigeant, stimulant ses gardes nationaux. Son

successeur est hors d'état de quitter la chambre; nul ne le voit; il

n'est même pas représenté auprès des divers corps par des officiers

sûrs qui dirigent et surveillent l'exécution de l'ordre général.

C'est vers dix ou onze heures du matin que la plupart des légions

se mettent en mouvement. Il est tristement instructif de les suivre

à l'oeuvre. La première (quartiers des Champs-Élysées et de la

place Vendôme) est la seule où les réformistes n'aient pu provoquer

aucune manifestation: bien au contraire, elle siffle au passage les

députés de la gauche. La seconde (Palais-Royal, Chaussée-d'Antin et

faubourg Montmartre), appelée à prendre position devant le pavillon

de Marsan, y arrive, après une longue promenade, escortée de deux

mille individus avec lesquels elle chante la _Marseillaise_ et crie:

Vive la réforme! La troisième (quartier Montmartre et faubourg

Poissonnière), chargée de protéger la Banque, se jette entre les

insurgés et les gardes municipaux et force ces derniers à rentrer

dans leur caserne; un peu plus tard, elle croise par deux fois la

baïonnette contre les cuirassiers qui, d'ordre du général Friant, se

disposent à dégager la place des Victoires; enfin elle parcourt les

rues environnantes en criant: «Vive la réforme! à bas le système! à

bas Guizot!» M. Maxime du Camp, qui passe par là, court au commandant

dans lequel il reconnaît un riche agent de change, et lui demande

où il va. «Je n'en sais rien, répond celui-ci; je viens de protéger

la population contre les cuirassiers qui voulaient la sabrer; ce

gouvernement nous rend la risée de l'Europe; je vais promener mes

hommes à travers la ville, afin de donner l'exemple à la bourgeoisie;

je suis tout prêt, si l'on veut, à aller arrêter Guizot pour le

conduire à Vincennes.» La quatrième légion (quartier du Louvre) signe

une pétition pour demander la mise en accusation du ministère, et

entreprend de la porter en corps au Palais-Bourbon; arrêtée sur le

quai par un bataillon fidèle de la dixième légion, elle remet sa

pétition à quelques députés de la gauche accourus au-devant d'elle.

La cinquième (quartier Bonne-Nouvelle et faubourg Saint-Denis) fait

comme la seconde: elle empêche les gardes municipaux de charger

l'émeute. La sixième (quartier du Temple) se prononce aussi pour

la réforme. La septième (quartiers voisins de l'Hôtel de ville)

somme le préfet de la Seine de faire savoir au Roi que, s'il ne

cède pas à l'instant, «aucune force humaine ne pourra prévenir

une collision entre la garde nationale et la troupe». La dixième

(faubourg Saint-Germain) est divisée: tandis qu'un bataillon,

résolument conservateur, protège la Chambre, un autre, massé dans la

rue Taranne, acclame la réforme et refuse d'obéir au colonel, qui,

désespéré, s'éloigne en arrachant son hausse-col.

En somme, presque toutes les légions se sont prononcées contre le

gouvernement. Sans doute, si l'on tient compte des gardes nationaux

restés chez eux, les manifestants ne sont qu'une faible minorité;

mais qu'importe? ils sont les seuls à se montrer, à crier, à agir.

Sans doute aussi, parmi ces manifestants, la grande masse n'a pas

conscience de ce qu'elle fait, et, au fond, elle aurait horreur et

terreur d'une révolution; mais, encore une fois, qu'importe? son

aveuglement ne rend sa conduite ni moins coupable ni moins funeste.

L'effet en est immense, et du coup la situation est absolument

changée. Cette émeute misérable, infime, décousue, sans chef,

désavouée par les révolutionnaires eux-mêmes, devient importante

et se sent enhardie, du moment où la garde nationale l'a prise

sous sa protection. Par contre, l'armée, qui jusqu'ici a combattu

tristement, mais sans hésitation, est désorientée, ébranlée. Dans

le quartier Saint-Denis, au moment où la garde nationale commence à

se montrer, un passant demande à un officier: «Est-ce que l'émeute

est sérieuse?» L'officier lève les épaules, en signe d'ignorance.

«Ah! dit-il, ce ne sont point les émeutiers que je redoute.--Eh! que

redoutez-vous donc?--La garde nationale, qui, si cela continue, va

s'amuser à nous tirer dans le dos.» Vers le même moment, sur la place

de l'Odéon, deux détachements, l'un de soldats de ligne, l'autre de

gardes nationaux, sont côte à côte. Les commandants se saluent. «Que

ferez-vous, si une troupe de peuple se présente? demande l'officier

de la garde nationale.--Je ferai comme vous, répond l'officier de

ligne.--Mais, moi, je ne disperserai pas la colonne, je la laisserai

passer.--Je ferai comme vous, répète l'officier de ligne; mes soldats

feront ce que fera la garde nationale.»

Si fâcheux que soient l'encouragement donné aux factieux et le

découragement jeté dans l'armée, la conduite de la garde nationale

devait avoir une conséquence plus grave encore.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 7 / 7) · 第 60 / 82 题