Tout semble ainsi à la paix, quand, le 21 février au matin, le
_National_, la _Réforme_ et la _Démocratie pacifique_ publient, en
tête de leurs colonnes, le programme officiel de la manifestation du
lendemain. Dans cette pièce, le banquet disparaît presque absolument
derrière la grande procession populaire qui doit accompagner les
députés de la Madeleine à la rue du Chemin de Versailles; le peuple
est appelé à descendre dans la rue, pour donner à cette démonstration
des proportions énormes; libellé dans la forme d'un arrêté de police
ou plutôt d'un ordre de bataille, le programme dispose de la voie
publique, indique les conditions du défilé, attribue à chaque groupe
sa place; enfin, fait plus grave encore et qui met bien en lumière
la prétention de substituer une sorte de pouvoir révolutionnaire aux
autorités légales, invitation est adressée aux gardes nationaux de
figurer dans le cortège, en uniforme, sinon en armes, et de se ranger
par légion, officiers en tête.
Que s'est-il donc passé? D'où vient ce programme qui, suivant
l'expression même de l'un des députés adhérant au banquet, «sentait
la république d'une lieue[542]»? C'est M. Marrast qui l'a rédigé
au nom d'une des sous-commissions d'organisation. Sur la demande
d'un des membres de cette sous-commission, il l'a montré, avant de
l'imprimer, à MM. Odilon Barrot et Duvergier de Hauranne; ceux-ci
en ont été peu satisfaits; mais ils se sont bornés à recommander
au rédacteur de prendre un ton plus modeste, sans paraître
attacher beaucoup d'importance à l'affaire et sans réclamer que
les corrections leur soient soumises. M. Marrast, laissé ainsi
sans contrôle, en a profité pour maintenir à peu près sa rédaction
première. Prévoyait-il qu'il ferait ainsi rompre l'accord conclu
entre l'opposition et le gouvernement? Quelques-uns de ses amis lui
ont attribué, après coup, une sorte d'arrière-pensée machiavélique
dont ils lui ont fait un titre à la reconnaissance du parti
républicain. Peut-être lui ont-ils supposé ainsi une décision et une
prévision révolutionnaires qu'il était loin d'avoir à cette date.
[Note 542: Lettre de M. Léon Faucher à M. Reeve, en date du 8 mars
1848.]
En tout cas, que M. Marrast l'ait voulu ou non, sa publication fait
évanouir toute chance d'arrangement pacifique. Les membres du cabinet
s'étant réunis vers dix heures du matin au ministère de l'intérieur,
M. Duchâtel, si décidé naguère pour l'accord avec l'opposition,
déclare que cet accord ne peut subsister après le programme[543]. À
son avis, le gouvernement ne saurait accepter d'être ainsi dépossédé
de ses pouvoirs de police sur la voie publique et de son droit
de commander à la garde nationale; et puis, contre les dangers
d'une telle manifestation, ce qui a été arrangé à l'avance pour le
banquet n'est plus une garantie. Les ministres adhèrent unanimement
à cette façon de voir. Tout en continuant à offrir à l'opposition
l'épreuve convenue pour arriver à un débat judiciaire, ils décident
d'interdire et, au besoin, de réprimer la manifestation projetée.
Leur détermination est immédiatement communiquée au Roi, qui y donne
sa pleine approbation. Diverses mesures sont prises en vue d'avertir
le public. La principale est une proclamation du préfet de police
à la population parisienne; MM. Vitet et de Morny ont été invités
à la rédiger pendant que les ministres délibéraient. Elle commence
par rappeler comment, dans le dessein de donner une issue judiciaire
au conflit, le gouvernement avait renoncé à «s'opposer par la force
à la réunion projetée» et avait consenti «à laisser constater la
contravention en permettant l'entrée des convives dans la salle
du banquet». Puis elle continue, en ces termes: «Le gouvernement
persiste dans cette détermination; mais le manifeste, publié ce
matin par les journaux de l'opposition, annonce un autre but,
d'autres intentions; il élève un gouvernement à côté du véritable
gouvernement du pays;... il appelle une manifestation publique,
dangereuse pour le repos de la cité; il convoque, en violation de la
loi du 22 mars 1831, les gardes nationaux qu'il dispose à l'avance,
en haie régulière, par numéro de légion, les officiers en tête. Ici
aucun doute n'est possible de bonne foi; les lois les plus claires,
les mieux établies, sont violées. Le gouvernement saura les faire
respecter.» La proclamation se termine par une «invitation à tous
les bons citoyens de ne se joindre à aucun rassemblement». On décide
d'afficher en même temps: 1º un ordre du jour du général Jacqueminot,
rappelant aux gardes nationaux qu'ils ne peuvent se réunir, à ce
titre, sans l'ordre de leur chef; 2º un arrêté du préfet de police,
interdisant formellement le banquet; 3º l'ordonnance sur les
attroupements. Tout en cherchant à retenir la population, le cabinet
s'apprête, s'il est nécessaire, à réprimer le désordre. Le meilleur
moyen lui paraît être de faire, le lendemain, un grand déploiement
militaire; on exécutera un plan que le maréchal Gérard a arrêté dès
1840, pour le cas de troubles dans Paris; dans ce plan qui suppose
l'action simultanée de l'armée et de la garde nationale, tout est
minutieusement prévu, la division des zones, l'emplacement à occuper
par chaque corps, la façon dont ils doivent se relier, le mode de
combat. On croit disposer de forces suffisantes pour parer à toutes
les éventualités; le ministre de la guerre dit avoir sous la main
31,000 hommes de troupes; depuis quelque temps déjà, en prévision de
troubles possibles, les soldats ont reçu des vivres et des munitions.
[Note 543: Telle a été son impression dès la veille au soir, où il
a reçu communication, en épreuves d'imprimerie, du document qui
allait être publié par les journaux radicaux. Il l'a montré alors à
MM. de Morny et Vitet, qui l'ont trouvé si contraire à l'esprit des
conventions et aux paroles échangées, qu'ils ont refusé d'abord de
croire à son authenticité.]
Pendant que les ministres prennent ces diverses décisions, la
commission générale du banquet était réunie chez M. Odilon Barrot.
Vers midi, M. Duvergier de Hauranne, qui assistait à cette réunion,
est averti que deux messieurs le demandent à la porte. Il sort et se
trouve en face de MM. Vitet et de Morny, dont la physionomie lui
fait aussitôt pressentir un malheur. Tout saisi, il les interroge
du regard. «Nous venons de passer chez vous, lui disent-ils, pour
vous annoncer, à notre grand regret, que tout est rompu.--Rompu, et
pourquoi?--À cause du programme, du malheureux programme qui a paru
dans les journaux.» M. Duvergier de Hauranne est fort troublé. Ne
peut-on pas trouver quelque expédient pour rétablir l'accord? Il prie
les ambassadeurs ministériels d'entrer dans la chambre à coucher de
M. Odilon Barrot et appelle ce dernier. Les deux représentants de la
gauche insistent sur le péril de la situation. «Le char est lancé,
disent-ils, et, quoi que nous fassions, le peuple sera demain dans la
rue.» Ils ne justifient pas le programme, en avouent l'inconvenance,
mais ne sont pas en mesure d'en garantir le désaveu public. Ils
offrent seulement de faire insérer dans leurs journaux une note
destinée à l'atténuer en le commentant. Séance tenante, M. Duvergier
de Hauranne rédige cette note et va la montrer à M. Marrast, qui
consent à la publier le lendemain dans le _National_. MM. Vitet
et de Morny n'ont pas pouvoir pour accepter rien de semblable;
ils promettent seulement d'en référer aux ministres. M. Barrot et
M. Duvergier de Hauranne rejoignent les membres de la commission,
auxquels ils n'osent même pas communiquer la nouvelle qu'ils viennent
de recevoir; ils veulent encore espérer que la rupture pourra être
évitée.
Leur espoir est de courte durée. Peu après, vers deux heures, en
arrivant au Palais-Bourbon, ils apprennent que le ministère persiste
dans sa résolution, et qu'on commence à afficher dans les rues les
proclamations du préfet de police. Dans les couloirs et sur les
bancs de la Chambre, les conservateurs sont fort animés. «Enfin,
disent-ils, c'en est fait des capitulations; le parti de l'énergie
l'emporte.» L'opposition, au contraire, est accablée, consternée.
Elle ne sait que faire ni que dire. Cependant, en se prolongeant,
son immobilité et son silence menacent de devenir tout à fait
ridicules. Vers la fin de la séance, M. Odilon Barrot se décide à
interpeller le ministère. Sa parole est embarrassée. Après avoir
rappelé les premiers faits: «Il paraît, dit-il, qu'à des conseils
de sagesse, de prudence, ont succédé d'autres inspirations, que des
actes d'autorité s'interposent, sous prétexte d'un trouble qu'ils
veulent apaiser et qu'ils s'exposent à faire naître. (_Rumeurs._)...
Il n'y a pas de ministère, il n'y a pas de système administratif
qui vaille une goutte de sang versé. C'est le gouvernement qui
est chargé du maintien de l'ordre... C'est sur lui que pèse la
responsabilité.»--«La responsabilité ne pèse pas seulement sur le
gouvernement, répond M. Duchâtel; elle pèse sur tout le monde.» Le
ministre n'a jamais parlé avec plus d'autorité et de mesure. Du
banquet pour lequel «il est toujours prêt à laisser arriver les
choses au point où, une contravention étant constatée, un débat
judiciaire pourrait s'engager», il distingue la manifestation
annoncée par le programme, au mépris de la loi sur les attroupements
et de la loi sur la garde nationale. «C'est, dit-il, un gouvernement
né d'un comité, prenant la place du gouvernement constitutionnel,
parlant aux citoyens, convoquant les gardes nationaux, provoquant des
attroupements... Non, nous ne pouvions pas le supporter!» M. Barrot
essaye de revenir à la charge; il n'aboutit qu'à trahir plus encore
l'embarras et l'équivoque de sa situation. Parle-t-il du programme,
il déclare «qu'il ne l'avoue ni le désavoue», et comme ces paroles
étranges provoquent des exclamations, qu'on lui crie de toutes parts:
«Il faut l'avouer ou le désavouer», il reprend: «Je mettrai tout
le monde parfaitement à l'aise. J'avoue très hautement l'intention
de cet acte, j'en désavoue les expressions.»--«La détermination du
gouvernement, réplique le ministre, se trouve justifiée par les
paroles de M. Odilon Barrot. Ce manifeste que l'on n'avoue ni ne
désavoue est-il un gage de sécurité pour nous qui sommes chargés de
maintenir l'ordre public?»
De l'aveu de tous, dans cette courte escarmouche, l'avantage a été
pour le ministre. Seul il a parlé net et a paru savoir ce qu'il
voulait. En outre, sur le terrain où il a fort habilement porté
la question, l'opposition ne saurait plus se donner une attitude
de résistance légale. Ce n'est pas en effet la question plus ou
moins discutable du droit de réunion dans un local clos et couvert
qui est maintenant posée; il s'agit d'appliquer la loi contre les
attroupements que personne n'a jamais pu contester et à laquelle on
ne saurait refuser d'obéir sans tomber dans la rébellion ouverte.
Que peut donc faire cette opposition? Comment sortir de l'impasse où
elle s'est si aveuglément engagée? Elle n'a pas une minute à perdre
pour prendre son parti. La journée touche à sa fin, et c'est pour le
lendemain matin qu'elle a donné rendez-vous au peuple dans la rue.
En sortant de la séance, vers cinq heures, les députés de la gauche
et du centre gauche se réunissent dans un bureau de la Chambre;
mais le tumulte est tel qu'ils ne peuvent délibérer. Ils se
transportent, au nombre d'une centaine, chez M. Odilon Barrot. Ce
dernier préside et commence par poser la question sans conclure.
M. Thiers, qui jusqu'à présent s'est borné au rôle de spectateur
silencieux et complaisant, qui dans aucune des réunions n'a ouvert
la bouche pour retenir ses amis, se décide cette fois à crier:
Casse-cou! Il le fait avec une vivacité de gestes et de langage qui
montre à quel point il est alarmé. «L'opposition, dit-il, serait
insensée et coupable, si elle exposait volontairement la capitale
à une collision sanglante, si elle livrait les événements au
jugement de la force, incomparablement supérieure dans les mains du
gouvernement. Il faut subir la loi des circonstances et céder.» Un
député de la gauche avancée, M. Bethmont, parle dans le même sens.
La plupart des assistants sont visiblement soulagés de s'entendre
donner ces conseils; ils ont peur et ne demandent qu'à capituler.
Bientôt même, suivant l'expression d'un témoin, c'est une sorte de
«sauve-qui-peut». À peine consent-on à écouter ceux qui, comme M. de
Lamartine, déclament sur la honte de la reculade, ou qui, comme M.
Duvergier de Hauranne et M. de Malleville, déclarent qu'ayant pris
un engagement public, ils ne sont plus libres de ne pas le tenir.
Au vote, 80 voix contre 17 décident que les députés n'iront pas au
banquet.
C'est maintenant à la commission générale de statuer si ce banquet
aura lieu sans les députés. Elle se réunit dans la soirée, toujours
chez M. Odilon Barrot. L'irritation est vive parmi les délégués du
Comité central et du 12e arrondissement. Toutefois force leur est de
reconnaître qu'on ne peut rien faire sans l'opposition parlementaire.
M. Marrast est un des plus vifs pour l'abstention. «Par humanité,
s'écrie-t-il, par amour du peuple, renoncez au banquet... Qu'un
conflit s'engage, et la population sera écrasée. Voulez-vous la
livrer à la haine de Louis-Philippe et de M. Guizot[544]?» La réunion
n'hésite donc pas à prononcer l'ajournement du banquet. Seulement,
inquiète de la figure qu'elle va faire, elle cherche comment couvrir
l'humiliation de cette reculade. MM. Abbatucci et Pagnerre proposent
de mettre en accusation le ministère. On se jette sur cette idée, et
les députés présents signent en blanc l'acte d'accusation qui n'est
même pas rédigé. Pas un d'eux ne songe à se demander où pourrait bien
être, dans la conduite du ministère, le crime qui seul justifierait
une proposition aussi grave et aussi insolite. Ce n'est pas au
ministère qu'ils songent, mais bien à eux-mêmes; ils se flattent
d'échapper au ridicule à force de violence, et ne voient pas d'autre
moyen de se faire pardonner par les partis extrêmes leur défection
dans l'affaire du banquet.
[Note 544: Quelques historiens de gauche ont attribué à M. Marrast
un langage tout opposé. Mais M. Duvergier de Hauranne, qui était
présent, leur donne, dans ses _Notes inédites_, un démenti formel.]
Comment informer maintenant cette population que, depuis quelques
jours, on a travaillé à mettre en branle, que la manifestation est
ajournée? Des notes sont rédigées pour les journaux qui s'impriment
dans la nuit. De plus, les députés et les membres de la commission
générale se dispersent pour aller porter la nouvelle dans les
différents centres d'agitation. Partout elle est reçue avec colère.
Les soldats s'indignent de la prudence de leurs chefs. Une députation
des écoles vient relancer M. Odilon Barrot jusque dans sa maison et
lui reproche d'avoir «déserté en présence de l'ennemi». Ce soir-là,
il y a réunion assez nombreuse dans les bureaux du _Siècle_; les
esprits y sont fort échauffés. Les députés, qui viennent y annoncer
la décision prise, sont violemment invectivés; on les accuse de
«lâcheté», de «trahison». «Voilà trop longtemps que cela dure,
s'écrie-t-on, il faut en finir et jeter tout par terre!» Sur ce,
arrive le rédacteur en chef du _Siècle_, M. Perrée; il sort de
l'état-major de sa légion où il a appris qu'ordre est donné de
convoquer la garde nationale le lendemain. «Vous avez raison d'être
irrités, dit-il aux assistants; mais il ne s'agit pas de déclamer et
de crier comme des enfants; il s'agit de prendre un parti. Eh bien,
moi, voici ce que je vous propose. Demain, j'en suis instruit, le
rappel sera battu à six heures du matin. Allons-y tous en armes,
et crions: Vive la réforme!» Une acclamation unanime part de tous
les coins de la salle. «C'est cela! en armes, vive la réforme et à
bas le système!» Se rend-on compte qu'on vient de trouver l'arme
avec laquelle sera faite la révolution? Le _Siècle_ est l'organe de
l'opposition dynastique: il était dit que, jusqu'au bout, ce parti
prendrait l'initiative et assumerait la responsabilité de tout ce qui
devait contribuer à renverser la monarchie. En quittant la réunion
du _Siècle_, vers minuit, les députés sont tristes et inquiets; ils
se sentent absolument débordés par le mouvement qu'ils ont suscité.
Comme l'a écrit plus tard l'un d'eux, ils ont le sentiment «que la
chaudière fera explosion, malgré toutes leurs soupapes».
Dans cette même soirée du lundi, il y a aussi réunion aux bureaux
de la _Réforme_. C'est le quartier général des révolutionnaires
extrêmes, des hommes des sociétés secrètes. On y délibère sur la
conduite à tenir le lendemain. Quelques comparses secondaires
paraissent plus ou moins tentés de profiter de l'agitation régnante
et de l'irritation causée par la défection des députés, pour
risquer une émeute. Mais ce parti est nettement combattu par les
personnages importants. M. Louis Blanc déclare qu'on ne peut exposer
le peuple à être écrasé comme il le serait inévitablement. «Si vous
décidez l'insurrection, s'écrie-t-il, je rentrerai chez moi pour
me couvrir d'un crêpe et pleurer sur la ruine de la démocratie.»
M. Ledru-Rollin, fort écouté dans cette maison, n'est pas moins
prononcé pour l'abstention. «À la première révolution, dit-il d'un
ton légèrement dédaigneux, quand nos pères faisaient une journée, ils
l'avaient préparée longtemps à l'avance; nous autres, sommes-nous en
mesure? avons-nous des armes, des munitions, des hommes organisés?
Le pouvoir, lui, est tout prêt, et les troupes n'attendent qu'un
ordre pour nous écraser. Donner le signal de l'insurrection, ce
serait conduire le peuple à la boucherie. Je m'y refuse absolument.»
Docile à la voix de ses chefs, l'assemblée décide qu'on dissuadera le
peuple de descendre dans la rue, et que, s'il y vient malgré cela,
on se bornera à se mêler à lui et à observer les événements. Il est
convenu que la _Réforme_ du lendemain matin donnera le mot d'ordre
de l'abstention, et M. Flocon rédige un article qui conclut en ces
termes: «Hommes du peuple, gardez-vous, demain, de tout entraînement
téméraire. Ne fournissez pas au pouvoir l'occasion cherchée d'un
succès sanglant. Ne donnez pas à cette opposition dynastique qui vous
abandonne et qui s'abandonne, un prétexte dont elle s'empresserait
de couvrir sa faiblesse... Patience! quand il plaira au parti
démocratique de prendre une initiative semblable, on saura s'il
recule, lui, quand il s'est avancé!»
Pendant ce temps, que se passe-t-il du côté du gouvernement? Les
autorités militaires ont employé la fin de l'après-midi à assurer
l'exécution des résolutions énergiques prises dans le conseil des
ministres du matin. Les généraux et colonels de l'armée de Paris,
réunis à l'état-major, ont entendu lecture du plan détaillé du
maréchal Gérard; on leur a remis leurs ordres de marche, l'indication
des points qu'ils doivent occuper. Les mesures ont été également
prises pour que la garde nationale soit appelée sous les armes,
le lendemain, à la première heure. Les commissaires de police
ont reçu leurs instructions sur la conduite à tenir en face des
rassemblements. Enfin le préfet de police est convenu avec le
ministre de l'intérieur de faire arrêter dans la nuit vingt-deux
individus connus pour être des fauteurs d'émeutes: dans le nombre
étaient Albert et Caussidière. En somme, on s'attendait à une
«journée» pour le lendemain, et l'on s'y préparait.
Mais, dans la soirée, à mesure qu'on apprend le désarroi de
l'opposition, sa reculade, les contre-ordres partout donnés aux
manifestants, la préoccupation fait place, dans les ministères
et aux Tuileries, à une satisfaction triomphante. On jouit, et
de la sécurité retrouvée, et de la figure ridicule faite par des
adversaires naguère si arrogants. Le Roi surtout exulte. Lord
Normanby étant venu le voir, il lui crie, du plus loin qu'il
l'aperçoit: «Vous le savez, tout est fini; j'étais bien sûr qu'ils
reculeraient!» De même à l'un de ses ministres, M. de Salvandy: «Eh
bien! Salvandy, vous nous disiez hier que nous étions sur un volcan;
il est beau, votre volcan! Ils renoncent au banquet, mon cher! Je
vous avais bien dit que tout cela s'évanouirait en fumée!» Il répète
volontiers: «C'est une vraie journée des dupes.» La Reine, avec plus
de mesure, se laisse gagner par cette confiance. «Vous nous trouvez
beaucoup plus tranquilles, dit-elle à l'amiral Baudin; ce matin,
j'étais très inquiète, et j'ai écrit à mes fils Joinville et d'Aumale
que je regrettais fort leur absence en un pareil moment; maintenant,
j'espère que tout se passera bien.» Sans doute, les rapports, en
même temps qu'ils font connaître la capitulation des chefs de
l'opposition, signalent la fermentation assez grande qui continue à
régner dans la ville, les attroupements qui se forment autour des
proclamations du préfet de police, les propos irrités ou méprisants
qu'on y tient sur la retraite des députés. Mais on ne voit là que la
fin des récentes agitations, non le prélude de quelque trouble plus
grave.
Le gouvernement se sent définitivement confirmé dans sa sécurité,
quand, vers minuit, le préfet de police est informé par son agent
De La Hodde, en même temps membre influent des sociétés secrètes,
de tout ce qui s'est passé dans les bureaux de la _Réforme_. Du
moment que, dans ce milieu d'où sont sorties toutes les insurrections
du commencement du règne, on est découragé et l'on conclut à
s'abstenir, n'est-ce pas une assurance que l'ordre ne sera pas
troublé? De même que certains hommes d'État avaient le tort, pour
apprécier les mouvements d'opinion, de ne pas regarder au delà
du pays légal, M. Delessert croyait que, pour juger des chances
d'émeute, il suffisait de surveiller les conspirateurs de profession.
Ainsi l'habileté même avec laquelle il était parvenu à pénétrer dans
les sociétés secrètes, lui devenait une cause d'erreur. Aussitôt
en possession du rapport de son agent, il court au ministère de
l'intérieur, où il trouve M. Duchâtel conférant avec le général
Tiburce Sébastiani, commandant la division de Paris, et avec le
général Jacqueminot, commandant la garde nationale. Tous quatre
s'accordent à penser que, dans cette situation nouvelle, le grand
déploiement militaire, projeté pour le lendemain, devient inutile,
qu'il est même dangereux, qu'il aurait un air de provocation, qu'il
contribuerait à faire naître les rassemblements; que, du moment où
les troupes doivent demeurer immobiles, le mieux est de ne pas les
mettre en contact avec la population; faut-il ajouter qu'au fond on
a des doutes sur la garde nationale, qu'on craint son inertie ou ses
manifestations hostiles, et qu'on est bien aise d'avoir une raison de
ne pas la convoquer? En somme, l'opinion unanime est qu'il vaut mieux
laisser à la ville sa physionomie accoutumée. Toutefois, le ministre
de l'intérieur peut-il, à lui seul, contremander une mesure aussi
considérable, qui a été décidée le matin en conseil? Il juge que
l'urgence et la difficulté de consulter ses collègues au milieu de la
nuit, lui permettent d'assumer cette responsabilité. Il n'en avertit
même pas le président du conseil. Il se borne à envoyer le général
Jacqueminot prendre l'avis du Roi. Celui-ci répond non seulement
qu'il approuve, mais que la même idée lui était venue, et qu'il
allait en écrire au ministre. Dès lors, M. Duchâtel n'hésite pas:
le reste de la nuit est employé à faire porter à tous les chefs de
corps et aux états-majors des diverses légions de la garde nationale,
des contre-ordres qui leur arrivent entre quatre et cinq heures du
matin. Il est prescrit seulement de consigner les troupes dans leurs
casernes, pour qu'elles soient prêtes à tout événement. En outre,
M. Delessert croit se conformer à la nouvelle attitude du pouvoir,
en suspendant l'exécution des arrestations préventives dont il était
convenu, quelques heures auparavant, avec le ministre.