II

À mesure qu'on approche du jour où l'opposition et le gouvernement

doivent se heurter en pleine rue, au milieu d'une population

surexcitée, force est aux plus optimistes de s'avouer que le conflit

peut avoir de redoutables conséquences. Cette impression se manifeste

dans les deux camps. Tandis que plus d'un opposant dynastique

regrette au fond de s'être engagé dans une pareille aventure,

certains conservateurs ne voient pas sans tristesse ni sans effroi

les choses poussées ainsi à l'extrême. De cette double disposition

devaient naître quelques essais d'arrangement transactionnel,

d'autant que les représentants des deux partis se rencontraient

chaque jour dans les couloirs de la Chambre, et qu'entre plusieurs

les divergences politiques avaient laissé subsister une certaine

familiarité affectueuse. Tantôt c'est M. Achille Fould qui propose

à M. Thiers de faire prendre, par une cinquantaine de ministériels,

l'engagement d'obtenir, de gré ou de force, l'éloignement du cabinet,

si le banquet est abandonné; tantôt c'est M. Duvergier de Hauranne

qui offre de renoncer au banquet, si le gouvernement dépose un

projet sur le droit de réunion. Ces deux tentatives échouent; mais

une troisième se produit qui paraît d'abord avoir plus de chances

de réussir. Dès le premier jour, la commission du banquet, en

organisant ses diverses sous-commissions, a chargé trois de ses

membres, MM. Duvergier de Hauranne, Berger et de Malleville, de

«se mettre officieusement en communication avec M. Duchâtel pour

régler les formes de la manifestation et pour arriver aux moyens de

prévenir tout prétexte de conflit et de désordre». Il est bientôt

visible que ces délégués, au fond assez effrayés, sont disposés à

réduire leur banquet à une sorte de cérémonial très sommaire dont

tous les points seraient convenus à l'avance, et qu'ils cherchent

à rendre aux tribunaux le conflit si témérairement porté sur la

place publique. Des ouvertures que M. Duvergier de Hauranne fait à

M. Vitet, M. Berger à M. de Morny, M. de Malleville à M. Duchâtel

lui-même, il ressort à peu près ceci: «Si le ministère veut, comme on

l'annonce, empêcher les convives d'entrer au lieu même du banquet,

il les place dans cette alternative, ou de résister, ce qui est

le conflit matériel avec tout son inconnu, ou de reculer devant

la première injonction du commissaire de police, ce qui leur est

difficile après leurs défis si retentissants. Qu'il laisse seulement

commencer le banquet; le commissaire de police viendra, au bout de

quelques instants, en prononcer la dissolution. Engagement serait

pris par les convives de se disperser aussitôt, et, par le fait même

de la contravention constatée, la question se trouverait soumise

aux tribunaux.» Le gouvernement ne paraît pas d'abord disposé à

se prêter à cette sorte de comédie; il préfère empêcher, par un

grand déploiement de forces, l'accès même de la salle du banquet.

De plus en plus inquiets, les délégués de l'opposition reviennent

à la charge; ils font observer que le système du gouvernement

empêche la contravention de se commettre, et que, par suite, les

tribunaux ne pourront être saisis. Cet argument fait quelque

effet sur les ministres. Et puis, pour le plaisir d'embarrasser

et d'humilier davantage les opposants, doivent-ils les pousser à

risquer par amour-propre ce que par politique ils répugnent à faire?

Ne convient-il pas de tenir compte de l'état d'esprit d'une bonne

partie des conservateurs? N'a-t-on pas vu, dans la discussion de

l'adresse, qu'ils ne s'associent qu'à contre-coeur à la résistance

du cabinet? Si celui-ci se montre trop entier et trop raide, ne

s'expose-t-il pas à être abandonné par une portion de ses troupes,

ou tout au moins à se voir imputer la responsabilité de tous les

accidents qui pourront suivre? Soutenues avec force par M. Duchâtel,

ces raisons triomphent des objections faites par quelques-uns de

ses collègues et aussi des répugnances du Roi. Pouvoir est alors

donné par le ministre de l'intérieur à MM. de Morny et Vitet de

traiter sur les bases proposées avec les délégués de l'opposition.

Le sentiment très vif que chacune des parties a des dangers de la

situation facilite les pourparlers. À la fin de cette même journée

du 19 février, dans la matinée de laquelle a eu lieu la réunion du

restaurant Durand, les cinq négociateurs, dûment autorisés par leurs

mandants respectifs, arrivent à un accord aussitôt constaté dans un

procès-verbal assez étendu, dont le texte n'était du reste destiné

à recevoir aucune publicité[540]. Les conditions de l'accord se

résument ainsi: au jour et à l'heure indiqués, M. Odilon Barrot et

ses amis se rendront au banquet; avertis à la porte de la salle, par

le commissaire de police, qu'en se réunissant ils violent un arrêté

du préfet, ils passeront outre; aussitôt qu'ils seront assis, le

commissaire constatera la contravention et enjoindra à la réunion

de se dissoudre; M. Odilon Barrot répondra brièvement en maintenant

le droit de réunion, mais en engageant les assistants à se retirer;

l'autorité judiciaire, saisie de la contravention, prononcera sur la

question débattue; jusqu'à sa décision, les députés ne patronneront

aucun autre banquet. Les négociateurs s'engagent également à agir

sur les journaux de leurs partis respectifs, pour empêcher qu'aucun

article provocateur ou satirique ne vienne, d'un côté ou de l'autre,

envenimer les esprits.

[Note 540: Ce procès-verbal fut publié pour la première fois, en

1851, par M. de Morny, dans le _Constitutionnel_. M. Guizot l'a

reproduit dans ses _Mémoires_, t. VIII, p. 556 à 560.]

À mesure que se répand, dans la soirée du 19 février et dans la

matinée du 20, la nouvelle de la transaction conclue, les ardents

des deux camps ne cachent pas leur déplaisir. Dans les couloirs de

la Chambre, M. Duchâtel se voit reprocher par quelques conservateurs

d'avoir pactisé avec le désordre et avili l'autorité; qu'est-ce,

dit-on, que cette façon de régler la rencontre du gouvernement et

de l'émeute, comme on ferait les conditions d'un duel entre pairs?

À gauche, certaines gens font ressortir ce que cette retraite de

l'opposition a de piteux après une entrée en scène si tapageuse; au

Palais de justice, M. Marie n'ose, devant la vivacité des critiques,

avouer l'approbation qu'il a donnée à l'arrangement. Et puis les

spectateurs, comme toujours portés à la gouaillerie, ne se privent

pas de railler ce qu'ils appellent une «parodie». «Serez-vous de la

farce qui se jouera mardi?» demande-t-on tout haut dans la salle des

conférences du Palais-Bourbon[541].

[Note 541: Une lettre de M. Doudan au prince Albert de Broglie, en

date du 17 février,--c'est-à-dire alors que l'accord n'était pas

encore conclu,--est un spécimen des sarcasmes qui avaient cours dans

certains salons. «Les meneurs modérés, écrivait-il, ne demandent

qu'une grâce au gouvernement, c'est de faire juger par les tribunaux

si, oui ou non, Dieu et la Loi veulent que M. Ledru-Rollin puisse

monter sur les tables après son dîner et dire à peu près ouvertement

que le Roi est un drôle, les Chambres, un ramas d'escrocs, et Danton,

le plus aimable et le plus humain des législateurs. Or, pour les

traduire devant les tribunaux, le gouvernement le veut bien, mais il

ne veut pas leur donner l'occasion de commettre le délit nécessaire;

eux insistent et promettent de ne faire le délit que le plus petit

possible, un petit crime de deux sous, quoi! juste ce qu'il en faut

pour aller en police correctionnelle! C'est une chose admirable que

ce désir qu'a le parti d'aller en police correctionnelle, et je crois

bien que c'est la vocation de la plupart de ceux qui n'en ont pas

une plus haute, parmi ces doux panégyristes de 1793 et de 1794. Tout

le monde ne peut pas prétendre à la cour d'assises, malgré l'égalité

fondamentale et primordiale des hommes entre eux.» (_Mélanges et

Lettres_, t. II, p. 153, 154.)]

Néanmoins, l'impression dominante est une sorte de soulagement. Si

l'on se donne le plaisir facile de se moquer du traité, on est au

fond bien aise que la guerre soit évitée. Dans la commission du

banquet, personne ne songe à désavouer les négociateurs, et l'on

se prépare à exécuter le scénario convenu; on vient précisément de

découvrir enfin un local convenable pour le banquet, dans une rue

presque déserte des Champs-Élysées, la rue du Chemin de Versailles,

et l'on y fait dresser en toute hâte la tente qui doit abriter

les convives. De l'autre côté, le conseil des ministres ratifie

pleinement ce qui a été fait; M. Duchâtel donne aux autorités de

police des instructions loyalement conformes à la convention; sans

doute, des précautions militaires sont prises pour parer aux

éventualités; quelques troupes ont ordre de se rassembler près de

la barrière de l'Étoile; mais on évite tout ce qui pourrait être

interprété comme une provocation; ainsi renonce-t-on à mettre

préventivement la main sur les hommes connus pour être les fauteurs

ordinaires d'émeutes. En même temps, le gouvernement, qui ne croit

plus avoir devant lui qu'un débat judiciaire, s'y prépare. M. Hébert,

après avoir sondé discrètement des membres considérables de la cour

de cassation, se dit assuré que la question de droit sera tranchée

contre les prétentions de l'opposition. Le procureur général, M.

Dupin, malgré son peu de bienveillance habituelle pour le ministère,

est venu spontanément trouver le garde des sceaux; il lui a dit

combien il était heureux de l'arrangement conclu, et il lui a promis

de prendre la parole quand l'affaire viendra devant la cour suprême.

Le préfet de police n'est pas le moins satisfait de l'arrangement;

interrogé à plusieurs reprises par les ministres sur la possibilité

de troubles, il se montre très rassuré et ne redoute pas d'incidents

sérieux le jour du banquet. «Les gens à émeute, dit-il à M. Hébert,

ne sont pas prêts; les chefs ne veulent pas agir; toutes les mesures

sont bien prises, et les choses tourneront parfaitement.» Après le

conseil des ministres, M. Duchâtel étant allé voir madame la duchesse

d'Orléans, celle-ci le remercie vivement de ce qu'il a fait pour

prévenir le conflit et se montre agréablement surprise que le Roi n'y

ait pas fait obstacle. Dans les salons où les ministres et les chefs

de l'opposition se rencontrent, par exemple à l'ambassade ottomane

où il y a fête le 19 au soir, ils s'entretiennent pacifiquement de

l'arrangement. M. Duvergier de Hauranne, se trouvant, le 20, au

concert du Conservatoire, dans la même loge que M. Vitet, a avec lui

une conversation amicale et presque joyeuse sur le futur banquet. En

somme, il y a partout comme la détente que produit, entre deux armées

prêtes à s'entre-choquer, l'annonce subite d'un armistice.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 7 / 7) · 第 58 / 82 题