À mesure qu'on approche du jour où l'opposition et le gouvernement
doivent se heurter en pleine rue, au milieu d'une population
surexcitée, force est aux plus optimistes de s'avouer que le conflit
peut avoir de redoutables conséquences. Cette impression se manifeste
dans les deux camps. Tandis que plus d'un opposant dynastique
regrette au fond de s'être engagé dans une pareille aventure,
certains conservateurs ne voient pas sans tristesse ni sans effroi
les choses poussées ainsi à l'extrême. De cette double disposition
devaient naître quelques essais d'arrangement transactionnel,
d'autant que les représentants des deux partis se rencontraient
chaque jour dans les couloirs de la Chambre, et qu'entre plusieurs
les divergences politiques avaient laissé subsister une certaine
familiarité affectueuse. Tantôt c'est M. Achille Fould qui propose
à M. Thiers de faire prendre, par une cinquantaine de ministériels,
l'engagement d'obtenir, de gré ou de force, l'éloignement du cabinet,
si le banquet est abandonné; tantôt c'est M. Duvergier de Hauranne
qui offre de renoncer au banquet, si le gouvernement dépose un
projet sur le droit de réunion. Ces deux tentatives échouent; mais
une troisième se produit qui paraît d'abord avoir plus de chances
de réussir. Dès le premier jour, la commission du banquet, en
organisant ses diverses sous-commissions, a chargé trois de ses
membres, MM. Duvergier de Hauranne, Berger et de Malleville, de
«se mettre officieusement en communication avec M. Duchâtel pour
régler les formes de la manifestation et pour arriver aux moyens de
prévenir tout prétexte de conflit et de désordre». Il est bientôt
visible que ces délégués, au fond assez effrayés, sont disposés à
réduire leur banquet à une sorte de cérémonial très sommaire dont
tous les points seraient convenus à l'avance, et qu'ils cherchent
à rendre aux tribunaux le conflit si témérairement porté sur la
place publique. Des ouvertures que M. Duvergier de Hauranne fait à
M. Vitet, M. Berger à M. de Morny, M. de Malleville à M. Duchâtel
lui-même, il ressort à peu près ceci: «Si le ministère veut, comme on
l'annonce, empêcher les convives d'entrer au lieu même du banquet,
il les place dans cette alternative, ou de résister, ce qui est
le conflit matériel avec tout son inconnu, ou de reculer devant
la première injonction du commissaire de police, ce qui leur est
difficile après leurs défis si retentissants. Qu'il laisse seulement
commencer le banquet; le commissaire de police viendra, au bout de
quelques instants, en prononcer la dissolution. Engagement serait
pris par les convives de se disperser aussitôt, et, par le fait même
de la contravention constatée, la question se trouverait soumise
aux tribunaux.» Le gouvernement ne paraît pas d'abord disposé à
se prêter à cette sorte de comédie; il préfère empêcher, par un
grand déploiement de forces, l'accès même de la salle du banquet.
De plus en plus inquiets, les délégués de l'opposition reviennent
à la charge; ils font observer que le système du gouvernement
empêche la contravention de se commettre, et que, par suite, les
tribunaux ne pourront être saisis. Cet argument fait quelque
effet sur les ministres. Et puis, pour le plaisir d'embarrasser
et d'humilier davantage les opposants, doivent-ils les pousser à
risquer par amour-propre ce que par politique ils répugnent à faire?
Ne convient-il pas de tenir compte de l'état d'esprit d'une bonne
partie des conservateurs? N'a-t-on pas vu, dans la discussion de
l'adresse, qu'ils ne s'associent qu'à contre-coeur à la résistance
du cabinet? Si celui-ci se montre trop entier et trop raide, ne
s'expose-t-il pas à être abandonné par une portion de ses troupes,
ou tout au moins à se voir imputer la responsabilité de tous les
accidents qui pourront suivre? Soutenues avec force par M. Duchâtel,
ces raisons triomphent des objections faites par quelques-uns de
ses collègues et aussi des répugnances du Roi. Pouvoir est alors
donné par le ministre de l'intérieur à MM. de Morny et Vitet de
traiter sur les bases proposées avec les délégués de l'opposition.
Le sentiment très vif que chacune des parties a des dangers de la
situation facilite les pourparlers. À la fin de cette même journée
du 19 février, dans la matinée de laquelle a eu lieu la réunion du
restaurant Durand, les cinq négociateurs, dûment autorisés par leurs
mandants respectifs, arrivent à un accord aussitôt constaté dans un
procès-verbal assez étendu, dont le texte n'était du reste destiné
à recevoir aucune publicité[540]. Les conditions de l'accord se
résument ainsi: au jour et à l'heure indiqués, M. Odilon Barrot et
ses amis se rendront au banquet; avertis à la porte de la salle, par
le commissaire de police, qu'en se réunissant ils violent un arrêté
du préfet, ils passeront outre; aussitôt qu'ils seront assis, le
commissaire constatera la contravention et enjoindra à la réunion
de se dissoudre; M. Odilon Barrot répondra brièvement en maintenant
le droit de réunion, mais en engageant les assistants à se retirer;
l'autorité judiciaire, saisie de la contravention, prononcera sur la
question débattue; jusqu'à sa décision, les députés ne patronneront
aucun autre banquet. Les négociateurs s'engagent également à agir
sur les journaux de leurs partis respectifs, pour empêcher qu'aucun
article provocateur ou satirique ne vienne, d'un côté ou de l'autre,
envenimer les esprits.
[Note 540: Ce procès-verbal fut publié pour la première fois, en
1851, par M. de Morny, dans le _Constitutionnel_. M. Guizot l'a
reproduit dans ses _Mémoires_, t. VIII, p. 556 à 560.]
À mesure que se répand, dans la soirée du 19 février et dans la
matinée du 20, la nouvelle de la transaction conclue, les ardents
des deux camps ne cachent pas leur déplaisir. Dans les couloirs de
la Chambre, M. Duchâtel se voit reprocher par quelques conservateurs
d'avoir pactisé avec le désordre et avili l'autorité; qu'est-ce,
dit-on, que cette façon de régler la rencontre du gouvernement et
de l'émeute, comme on ferait les conditions d'un duel entre pairs?
À gauche, certaines gens font ressortir ce que cette retraite de
l'opposition a de piteux après une entrée en scène si tapageuse; au
Palais de justice, M. Marie n'ose, devant la vivacité des critiques,
avouer l'approbation qu'il a donnée à l'arrangement. Et puis les
spectateurs, comme toujours portés à la gouaillerie, ne se privent
pas de railler ce qu'ils appellent une «parodie». «Serez-vous de la
farce qui se jouera mardi?» demande-t-on tout haut dans la salle des
conférences du Palais-Bourbon[541].
[Note 541: Une lettre de M. Doudan au prince Albert de Broglie, en
date du 17 février,--c'est-à-dire alors que l'accord n'était pas
encore conclu,--est un spécimen des sarcasmes qui avaient cours dans
certains salons. «Les meneurs modérés, écrivait-il, ne demandent
qu'une grâce au gouvernement, c'est de faire juger par les tribunaux
si, oui ou non, Dieu et la Loi veulent que M. Ledru-Rollin puisse
monter sur les tables après son dîner et dire à peu près ouvertement
que le Roi est un drôle, les Chambres, un ramas d'escrocs, et Danton,
le plus aimable et le plus humain des législateurs. Or, pour les
traduire devant les tribunaux, le gouvernement le veut bien, mais il
ne veut pas leur donner l'occasion de commettre le délit nécessaire;
eux insistent et promettent de ne faire le délit que le plus petit
possible, un petit crime de deux sous, quoi! juste ce qu'il en faut
pour aller en police correctionnelle! C'est une chose admirable que
ce désir qu'a le parti d'aller en police correctionnelle, et je crois
bien que c'est la vocation de la plupart de ceux qui n'en ont pas
une plus haute, parmi ces doux panégyristes de 1793 et de 1794. Tout
le monde ne peut pas prétendre à la cour d'assises, malgré l'égalité
fondamentale et primordiale des hommes entre eux.» (_Mélanges et
Lettres_, t. II, p. 153, 154.)]
Néanmoins, l'impression dominante est une sorte de soulagement. Si
l'on se donne le plaisir facile de se moquer du traité, on est au
fond bien aise que la guerre soit évitée. Dans la commission du
banquet, personne ne songe à désavouer les négociateurs, et l'on
se prépare à exécuter le scénario convenu; on vient précisément de
découvrir enfin un local convenable pour le banquet, dans une rue
presque déserte des Champs-Élysées, la rue du Chemin de Versailles,
et l'on y fait dresser en toute hâte la tente qui doit abriter
les convives. De l'autre côté, le conseil des ministres ratifie
pleinement ce qui a été fait; M. Duchâtel donne aux autorités de
police des instructions loyalement conformes à la convention; sans
doute, des précautions militaires sont prises pour parer aux
éventualités; quelques troupes ont ordre de se rassembler près de
la barrière de l'Étoile; mais on évite tout ce qui pourrait être
interprété comme une provocation; ainsi renonce-t-on à mettre
préventivement la main sur les hommes connus pour être les fauteurs
ordinaires d'émeutes. En même temps, le gouvernement, qui ne croit
plus avoir devant lui qu'un débat judiciaire, s'y prépare. M. Hébert,
après avoir sondé discrètement des membres considérables de la cour
de cassation, se dit assuré que la question de droit sera tranchée
contre les prétentions de l'opposition. Le procureur général, M.
Dupin, malgré son peu de bienveillance habituelle pour le ministère,
est venu spontanément trouver le garde des sceaux; il lui a dit
combien il était heureux de l'arrangement conclu, et il lui a promis
de prendre la parole quand l'affaire viendra devant la cour suprême.
Le préfet de police n'est pas le moins satisfait de l'arrangement;
interrogé à plusieurs reprises par les ministres sur la possibilité
de troubles, il se montre très rassuré et ne redoute pas d'incidents
sérieux le jour du banquet. «Les gens à émeute, dit-il à M. Hébert,
ne sont pas prêts; les chefs ne veulent pas agir; toutes les mesures
sont bien prises, et les choses tourneront parfaitement.» Après le
conseil des ministres, M. Duchâtel étant allé voir madame la duchesse
d'Orléans, celle-ci le remercie vivement de ce qu'il a fait pour
prévenir le conflit et se montre agréablement surprise que le Roi n'y
ait pas fait obstacle. Dans les salons où les ministres et les chefs
de l'opposition se rencontrent, par exemple à l'ambassade ottomane
où il y a fête le 19 au soir, ils s'entretiennent pacifiquement de
l'arrangement. M. Duvergier de Hauranne, se trouvant, le 20, au
concert du Conservatoire, dans la même loge que M. Vitet, a avec lui
une conversation amicale et presque joyeuse sur le futur banquet. En
somme, il y a partout comme la détente que produit, entre deux armées
prêtes à s'entre-choquer, l'annonce subite d'un armistice.