(Février 1848.)
I. Dans une réunion de l'opposition parlementaire, résolution
est prise d'assister au banquet. Agitation qui en résulte. Il
est question d'une procession populaire devant accompagner les
députés. Dispositions de la garde nationale. Nouvelle réunion où
les députés décident de se rendre en corps au banquet. Optimisme
du Roi. Les radicaux ne croient pas à une révolution.--II. Les
inquiétudes ressenties dans les deux camps conduisent à chercher
une transaction. Arrangement conclu entre les représentants du
ministère et ceux de l'opposition. Il en résulte une certaine
détente.--III. Publication du programme de la manifestation,
rédigé par M. Marrast. Le gouvernement estime que cette
publication rompt l'accord et prend des mesures en conséquence.
Court débat à la Chambre. Embarras de l'opposition qui renonce
au banquet et à la manifestation. Réunions dans les bureaux du
_Siècle_ et dans ceux de la _Réforme._ Le gouvernement, rassuré,
contremande pendant la nuit les mesures militaires qu'il avait
ordonnées.--IV. La journée du 22 février. Attroupements sur
la place de la Concorde et envahissement du Palais-Bourbon.
Échauffourées. Les députés préparent la proposition de mise en
accusation. Elle est déposée à la séance de la Chambre par M.
Barrot. Les désordres s'aggravent. Faiblesse du commandement
militaire. On ne se décide pas à appeler le maréchal Bugeaud. Le
duc de Nemours. Dans la soirée, ordre d'occuper militairement la
ville.--V. Le 23 au matin, l'émeute reparaît. La garde nationale
manifeste en faveur de la réforme et prend l'émeute sous sa
protection.--VI. Effet produit à la cour et sur Louis-Philippe
par la défection de la garde nationale. Conversations du Roi
avec M. Duchâtel et M. Guizot. Retraite du cabinet. Émotion
de la Chambre. Qui est responsable de cette retraite?--VII.
M. Molé est chargé de former un cabinet. Accueil fait à cette
nouvelle. Démarches de M. Molé. En attendant, ne conviendrait-il
pas de donner le commandement au maréchal Bugeaud? La fusillade
du boulevard des Capucines. Qui avait tiré le premier coup de
feu? La promenade des cadavres. M. Molé renonce à former un
cabinet. Le Roi fait appeler M. Thiers au milieu de la nuit,
mais, auparavant, nomme le maréchal Bugeaud au commandement
supérieur des troupes et de la garde nationale.--VIII. Bugeaud
arrive à l'état-major le 24, vers deux heures du matin. Les
mesures qu'il prend. Conversation du Roi avec M. Thiers. Ce
dernier est chargé de former un ministère dont fera partie M.
Odilon Barrot. Ses démarches pour réunir ses collègues. Les
colonnes formées par Bugeaud se mettent en mouvement entre cinq
et six heures du matin. Bedeau s'arrête devant la barricade
du boulevard Saint-Denis et envoie demander de nouvelles
instructions à l'état-major. Bugeaud donne l'ordre de suspendre
les hostilités. Comment y a-t-il été amené? M. Thiers et ses
nouveaux collègues sont reçus par le Roi. La Moricière à
la tête de la garde nationale. Entrevue des ministres et de
Bugeaud.--IX. Retraite lamentable de la colonne du général
Bedeau. Bugeaud mal reçu par la garde nationale. M. Barrot et le
général de La Moricière vont annoncer dans la ville le nouveau
ministère. Leur insuccès. Alerte aux Tuileries. Progrès de
l'émeute. Elle n'a toujours ni direction ni chef. Elle s'empare
de l'Hôtel de ville. Le Roi essaye de passer en revue les forces
réunies sur la place du Carrousel.--X. Les Tuileries sont
menacées. Le cabinet du Roi. M. Crémieux demande le changement
de M. Thiers et du maréchal Bugeaud. M. Barrot président du
conseil. On commence à parler d'abdication. Démarche de M. de
Girardin. Le Roi dit: «J'abdique.» Attitude de la Reine. Le Roi
écrit son abdication. L'émeute n'en est pas désarmée. Départ du
Roi.--XI. Le duc de Nemours prend en main le commandement. La
duchesse d'Orléans quitte les Tuileries. Le duc de Nemours veut
l'emmener au Mont-Valérien. La duchesse va à la Chambre.--XII.
État d'esprit des députés. M. Thiers, absolument découragé, ne
fait que traverser le Palais-Bourbon. M. Odilon Barrot n'y vient
pas. Délégation du _National._ Lamartine promet son concours à
la république.--XIII. La duchesse d'Orléans dans la Chambre.
M. Sauzet veut la faire sortir. Elle s'y refuse. MM. Marie et
Crémieux proposent la nomination d'un gouvernement provisoire.
M. Odilon Barrot, qui vient seulement d'arriver, prend la
parole. La duchesse veut parler, mais sa voix est étouffée.
Première invasion du peuple. Discours de M. Ledru-Rollin et
de M. de Lamartine. Seconde invasion. Fuite des députés et
de la famille royale. Nomination à la criée des membres du
gouvernement provisoire.--XIV. D'où venaient les envahisseurs?
Les troupes les ont laissés passer malgré les ordres réitérés
du duc de Nemours. Toutes les troupes qui occupent encore
quelque point dans Paris rentrent dans leurs casernes, souvent
en se laissant désarmer. Derniers et vains efforts de M.
Odilon Barrot. La duchesse d'Orléans et le duc de Nemours aux
Invalides.--XV. La duchesse d'Orléans et le duc de Nemours
quittent la France. Après beaucoup de traverses, le Roi et la
Reine s'embarquent pour l'Angleterre. Départ d'Algérie du prince
de Joinville et du duc d'Aumale.--XVI. Conclusion.
I
Plus l'opposition croyait le ministère «perdu», moins elle avait de
raisons de continuer une agitation extraparlementaire devenue inutile
et dont elle ne pouvait se dissimuler les périls[530]. Mais, par ses
défis de tribune, elle s'est mise dans l'impossibilité de reculer.
Il lui faut faire quelque chose d'éclatant, sous peine de paraître
ridicule. Elle ne se sent plus libre, et, comme l'écrivait alors le
duc de Broglie, elle a «fait un pacte avec le diable[531]».
[Note 530: Pour le récit qui va suivre, j'ai d'abord consulté,
en m'efforçant de le contrôler, tout ce qui a été publié par les
contemporains, acteurs ou spectateurs du drame, entre autres les
Mémoires de MM. Guizot, Odilon Barrot, Dupin; les brochures de M.
Édouard Lemoine et les articles de M. Croker dans la _Quarterly
Review_, échos des entretiens de Louis-Philippe dans l'exil; les
conversations de M. Thiers recueillies par M. Senior; les lettres
apologétiques publiées par le maréchal Bugeaud et le général Bedeau;
les histoires de MM. Garnier-Pagès, Élias Regnault, Daniel Stern, de
Lamartine, Louis Blanc, Pelletan; l'ouvrage de Lucien de la Hodde sur
les sociétés secrètes; les _Souvenirs de l'année 1848_, par M. Maxime
du Camp; l'écrit de M. Sauzet sur la Chambre des députés; les notes
de M. Marie reproduites par son biographe, M. Chérest; les _Mémoires
secrets et témoignages authentiques_ de M. de Marnay, etc., etc.
J'ai complété et redressé, sur plusieurs points, ces témoignages,
par de nombreux _Documents inédits_ dont on a bien voulu me donner
communication. Ce sont d'abord des notes que M. Guizot s'est fait
adresser, après la révolution, par ses anciens collègues et par
ses principaux agents, et où ceux-ci rapportent ce qu'ils ont fait
et vu: Note de M. Duchâtel, ministre de l'intérieur, datée d'avril
1850; de M. Hébert, garde des sceaux, mai 1850; de M. Jayr, ministre
des travaux publics, mai 1848; de M. Dumon, ministre des finances,
mai 1850; du général Trézel, ministre de la guerre, décembre 1849;
du général Tiburce Sébastiani, commandant l'armée de Paris; de M.
Delessert, préfet de police, mai 1850; de M. Génie, chef du cabinet
de M. Guizot, février 1867. Je n'ai pas besoin de faire ressortir
l'importance capitale de ces pièces dont je me suis beaucoup servi. À
un point de vue opposé, je n'ai pas pris connaissance avec moins de
fruit d'un récit détaillé écrit par M. Duvergier de Hauranne. J'ai eu
également communication des Mémoires du duc Pasquier et de quelques
fragments de ceux du comte de Montalivet. Enfin j'ai pu recueillir
utilement certains renseignements verbaux de la bouche de témoins
survivants. Je me borne à indiquer ces sources d'une façon générale,
ne pouvant spécifier, à chacun des détails de ce récit, toutes celles
où j'aurai puisé; je ne ferai cette spécification que pour quelques
faits plus importants ou plus contestés que d'autres.]
[Note 531: Lettre à son fils, en date du 17 février 1848. (_Documents
inédits._)]
Le 13 février, le lendemain même du vote de l'adresse, une centaine
de députés de gauche et de centre gauche se réunissent au restaurant
Durand, place de la Madeleine, sous la présidence de M. Odilon
Barrot. Au milieu d'une discussion confuse et tumultueuse, deux
avis se font jour: l'un conclut à prendre part au banquet interdit;
l'autre propose une démission en masse qui, dit-on, amènera
forcément la dissolution de la Chambre. Cette idée de la démission,
mise en avant dans les journaux par MM. Marrast et de Girardin, a
pour principal champion dans la réunion un républicain, M. Marie.
Les arguments par lesquels il combat le banquet sont curieux à
noter. À l'entendre, «ce banquet, réalisé en face d'une bataille
toujours menaçante, après les excitations qui l'ont précédé et qui
nécessairement doivent l'accompagner et le suivre, au milieu d'une
population si impressionnable, si ardente, si facile à soulever,
est un feu de joie allumé au milieu de matières incendiaires».
Déjà le matin, dans une conférence entre radicaux, M. Marie a dit:
«Si nous sommes prêts pour une révolution, donnez votre banquet;
si nous ne sommes pas prêts, ce sera une émeute, et je n'en veux
pas.» Dans une telle bouche, ces paroles devraient faire réfléchir
les opposants dynastiques. Ce sont cependant leurs chefs les plus
écoutés qui, d'accord avec certains radicaux moins timides que M.
Marie, viennent réfuter ce dernier. Ils font valoir qu'il y a un
engagement publiquement pris pour le banquet, et que le renier
serait se déconsidérer; ils ne nient pas la possibilité d'une
collision, mais croient pouvoir la braver, sauf à en rejeter à
l'avance la responsabilité sur le gouvernement; ils objectent, du
reste, à la démission en masse, que la dissolution ne s'ensuivrait
pas nécessairement, et que les réélections des démissionnaires ne
seraient peut-être pas toutes assurées. Ce dernier argument n'est
pas celui qui frappe le moins vivement les intéressés. En somme,
dans cette réunion où les dynastiques sont en immense majorité, le
banquet, qui effrayait un républicain, est voté par 70 voix contre 18.
En sortant, M. Thiers, qui est demeuré muet pendant tout le débat,
dit à M. Marie: «Le parti que vous avez proposé était le seul
raisonnable.--Pourquoi donc, lui répond M. Marie, n'avez-vous pas
exprimé cette opinion? Vous auriez influencé plusieurs de vos amis
qui ont voté en sens contraire.--Que voulez-vous? réplique M. Thiers,
ils tiennent au banquet; mais toute agitation est dangereuse; toute
résistance sera vaincue. Le gouvernement est prêt; il a dans Paris ou
près de Paris 80,000 hommes; les points stratégiques sont arrêtés.
Un mouvement populaire, quel qu'il soit, sera écrasé en moins d'une
heure.» Quelle est la vraie pensée de M. Thiers? N'a-t-il pas quelque
projet ou tout au moins quelque rêve qui lui fait voir sans déplaisir
la situation se tendre et les affaires se gâter? Peu de jours
auparavant, un de ses interlocuteurs lui ayant exprimé une certaine
inquiétude: «Soyez donc tranquille, a-t-il répondu; tout s'arrangera
mieux que vous ne le supposez. Le pis aller serait l'abdication du
_vieux_. Serait-ce donc, à vos yeux, un si grand malheur?» Les propos
de ce genre ne sont pas rares à gauche, surtout depuis que le Roi a
pris l'habitude, dans ses heures d'impatience, de menacer lui-même
de son abdication. L'écho de ces propos arrivait à la cour et dans
les milieux conservateurs; on avait même fini par s'y persuader que,
dans une partie de l'opposition dynastique, s'était formée une sorte
de conspiration ou tout au moins d'intrigue tendant à pousser le
vieux roi dehors et à le remplacer par une régence de la duchesse
d'Orléans. Quelques-uns soupçonnaient, très à tort, la princesse
d'être personnellement mêlée à cette intrigue.
Dès le lendemain de la réunion du restaurant Durand, une
note, publiée dans tous les journaux de l'opposition, avertit
solennellement le public de la décision prise. Il y est dit «que
l'adresse, telle qu'elle a été votée, constitue, de la part de la
majorité, une violation flagrante, audacieuse, des droits de la
minorité; que le ministère, en entraînant son parti dans un acte
aussi exorbitant, a tout à la fois méconnu un des principes les
plus sacrés de la constitution, et violé, dans la personne de leurs
représentants, l'un des droits les plus essentiels des citoyens».
La note annonce ensuite «le concours des députés au banquet qui
se prépare, à titre de protestation contre les prétentions de
l'arbitraire». Elle se termine en faisant connaître que, par suite
d'une décision de la réunion, «aucun de ses membres ne participera à
la présentation de l'adresse au Roi».
Ainsi, pour cette seule raison que le gouvernement a blâmé les
banquets et reproché à l'opposition son «aveuglement», on ne
craint pas de le dénoncer comme ayant violé la constitution. Cette
accusation redoutable, portée devant une nation qui, depuis dix-huit
ans, s'est vue si souvent louée d'avoir fait, pour un semblable
motif, la révolution de 1830, devait paraître une invitation à la
recommencer. Les dynastiques ont-ils, après coup, quelque sentiment
de l'imprudence de leur conduite? On les voit aussitôt s'appliquer
à faire prendre par la commission générale d'organisation des
mesures qui révèlent une certaine préoccupation. Ils obtiennent
que le comité local du 12e arrondissement, suspect d'être trop
radical, soit dessaisi et ses invitations annulées. D'après le projet
primitif, le banquet devait avoir lieu un dimanche, dans le faubourg
Saint-Marceau, et le prix en était fixé à 3 francs; on décide qu'il
aura lieu un jour de la semaine, dans les Champs-Élysées, et que
la cotisation sera élevée à 6 francs. Il était un peu puéril de
croire à l'efficacité de ces petits moyens. Au moment même où l'on
se flatte d'empêcher que le banquet ne soit trop démocratique,
l'idée se répand d'une démonstration bien autrement dangereuse et
pour laquelle toutes les précautions sont de nul effet; il s'agit
d'une sorte de grande procession populaire qui doit accompagner les
députés à travers la ville lorsqu'ils se rendront au lieu du banquet.
Dès lors, plus d'exclusion possible; personne qui ne soit appelé à
participer à cette procession. L'agitation s'en trouve généralisée.
Dans les milieux les plus divers, il n'y a guère d'autre sujet de
conversation. Chaque soir, sur le boulevard, des groupes se forment,
où l'on discute avec animation les événements qui se préparent.
La jeunesse des écoles est particulièrement échauffée. Dans les
faubourgs, beaucoup d'ateliers s'apprêtent à chômer le jour de la
manifestation, et les ouvriers se promettent de s'y rendre, les uns
par esprit d'opposition, d'autres par curiosité du spectacle. Les
chefs des sociétés secrètes, voyant ce mouvement, ne veulent pas
rester à l'écart, et une délégation, composée de MM. Louis Blanc,
Guinard et Howyn, vient réclamer dans le cortège une place à part
pour deux à trois cents ouvriers en blouse; il faut montrer par là,
disent-ils, que la manifestation n'est pas exclusivement bourgeoise.
La délégation est reçue par MM. Garnier-Pagès, Pagnerre et Odilon
Barrot; c'est ce dernier qui insiste pour qu'on lui fasse une réponse
favorable.
Des étudiants, des ouvriers, on en veut bien dans le cortège; mais
ce que les meneurs désirent avant tout et ce qu'ils se croient
assurés d'avoir en grand nombre, ce sont des gardes nationaux.
Là leur paraît être ce qui donnera à la manifestation toute son
importance et toute son efficacité. Leur ambition est de pouvoir dire
que le ministère Guizot est condamné par la garde nationale comme
l'avait été autrefois le ministère Villèle. Se trompaient-ils sur
les dispositions de cette milice ou sur son influence? L'événement
ne devait malheureusement que leur donner trop raison. On est si
complètement revenu aujourd'hui des anciennes illusions sur la garde
nationale, qu'on a quelque peine à se figurer les idées régnantes
dans la première moitié du siècle[532]. La garde nationale en était
venue à se considérer, non comme une partie de la force publique dans
la main des autorités, mais comme la «cité politique sous les armes»,
jugeant le gouvernement avant de le soutenir, et pouvant au besoin
lui signifier ses blâmes ou ses exigences. La monarchie de 1830, à
son origine, n'avait pas peu contribué à exalter des prétentions qui
devaient, à la fin, lui être si funestes[533]. La garde nationale
lui avait alors payé ses flatteries, en lui fournissant pour la
répression des émeutes une force que, dans la désorganisation d'un
lendemain de révolution, on n'aurait peut-être pas trouvée ailleurs;
encore raisonnait-elle son concours et n'était-on jamais assuré
qu'il ne lui passerait pas par la tête de le refuser. Mais, le
danger matériel dissipé et la royauté nouvelle mieux assise, les
inconvénients de l'institution subsistèrent seuls[534], et ce fut
le jeu habituel de l'opposition de susciter par là des embarras au
gouvernement. La revue que le Roi avait l'habitude de passer à chaque
anniversaire des journées de Juillet devint bientôt, à cause des
manifestations qu'on redoutait d'y voir se produire, un véritable
cauchemar pour les ministres. Le premier, M. Thiers osa, en 1836, la
contremander. Rétablie en 1837, elle fut de nouveau suspendue les
années suivantes et eut lieu pour la dernière fois en 1840[535].
Visiblement, à mesure que le gouvernement de Juillet s'éloignait
et se dégageait de son origine, il se montrait plus froid et plus
défiant à l'égard de la garde nationale. La défiance se comprend:
mais peut-être avait-on le tort d'y joindre un peu de négligence.
Cette négligence apparut notamment dans le choix du commandant en
chef. Au début, on avait compris l'importance capitale de ce poste.
Aussitôt après s'être débarrassé de La Fayette, on y avait appelé
le maréchal de Lobau, l'un des plus glorieux vétérans des guerres
impériales; celui-ci, par son prestige personnel, son activité, son
mélange de fermeté et de rondeur, était parvenu à tenir bien en
main cette troupe de nature indocile et capricieuse; le bourgeois
armé se sentait flatté d'être traité avec une sorte de familiarité
militaire par un si illustre guerrier. Mort en 1839, le maréchal de
Lobau avait eu pour successeur le maréchal Gérard; c'était encore une
grande renommée; sa santé l'obligea à donner sa démission en 1842. La
sécurité matérielle dont on jouissait alors fit-elle croire que ce
commandement n'était plus qu'une sorte de sinécure honorifique? On
donna pour successeur aux deux maréchaux le général Jacqueminot, de
promotion récente, sans illustration guerrière, et n'ayant pas figuré
sur les champs de bataille de l'Empire avec un grade supérieur à
celui de colonel. Il venait d'être, sous les précédents commandants,
major général de la garde nationale. En dehors de son dévouement au
Roi, il avait pour principal titre d'être le beau-père de M. Duchâtel
et d'avoir été, comme député, l'un des membres influents de ce groupe
des anciens 221, auxquels le ministère du 29 octobre jugeait utile,
en 1842, de donner des gages. Pour comble, il n'était plus jeune
et avait une santé délabrée; dans les derniers temps, il en était
venu à ne pouvoir presque plus sortir de sa chambre, ni se lever de
sa chaise longue. Malgré d'excellentes intentions, il n'était donc,
ni moralement, ni physiquement, en état d'exercer sur les gardes
nationaux l'action personnelle qui était, avec eux, la principale et
presque l'unique arme du commandement. Naturellement, l'opposition
souligna les défiances montrées par le gouvernement, pour éveiller et
irriter les susceptibilités de la garde nationale, et elle profita
de la négligence du commandement pour s'emparer de l'influence
qu'il laissait échapper. Ce ne fut pas sans succès. Les élections
des officiers, faites presque toujours sur le terrain politique,
témoignaient des progrès que faisait dans la milice parisienne
un certain esprit de fronde, s'attaquant, sinon à la monarchie
elle-même, du moins à sa politique. Ces sentiments étaient surtout
visibles depuis un an. Nulle part les malheureux événements de 1847
et la campagne des banquets n'avaient exercé une plus fâcheuse
action. Dans les diverses légions, les «réformistes» se trouvaient
en nombre; s'ils n'étaient pas la majorité, ils étaient du moins
l'élément le plus remuant. On comprend dès lors comment, voulant
provoquer une grande manifestation extraparlementaire, les agitateurs
se sont tout de suite tournés vers la garde nationale et pourquoi
leur appel y a trouvé beaucoup d'écho.
[Note 532: Même après la révolution de 1848, M. de Tocqueville
proclamait que «les grandes libertés politiques des nations modernes
consistaient surtout en trois choses: la garde nationale, la liberté
de la presse et la liberté de la tribune».]
[Note 533: Rappelons qu'un article de la charte de 1830 avait
solennellement «confié au patriotisme et au courage des gardes
nationales» cette même charte et «tous les droits qu'elle
consacrait».]
[Note 534: Ajoutons qu'en 1837, pour rendre moins lourd le service
des factions, on porta à 80,000 hommes l'effectif des douze légions
de Paris, et que cette augmentation ne put se faire sans en rendre la
composition plus démocratique.]
[Note 535: À la suite de diverses scènes de désordre, plusieurs
gardes nationales de province furent dissoutes.]
Cependant, l'idée de faire précéder le banquet d'une procession
populaire ne plaisait pas également à tous les députés. Plusieurs
se préoccupaient du caractère que cette procession menaçait de
prendre. Le 19 février au matin, l'opposition parlementaire était
de nouveau réunie au restaurant Durand, pour prendre les dernières
décisions. La principale question posée est celle de savoir si l'on
se rendra en corps au banquet. La délibération n'est pas moins
confuse et tumultueuse qu'à la première réunion. M. Barrot, qui
préside, en fait reproche à l'assemblée. «Il est vraiment incroyable,
dit-il, que nous ne puissions pas délibérer avec calme, quand nous
prenons peut-être la plus grave résolution que nous ayons prise
en notre vie.» Elle est bien grave en effet, plus encore que ne
se l'imagine M. Barrot. Beaucoup des assistants sont visiblement
tristes, inquiets, tentés de reculer. M. Berryer augmente encore leur
désarroi en leur démontrant qu'ils se placent sur un terrain qui va
s'effondrer sous leurs pas. C'est M. de Lamartine qui ranime les
courages par une harangue enflammée; il ne nie pas le péril de la
manifestation. «La foule, s'écrie-t-il, est toujours un péril; mais,
au point où nous en sommes, il faut, ou avancer dans le péril, ou
reculer dans la honte[536].» Sous l'action de cette parole, il est
décidé, à la presque unanimité, que le banquet aura lieu le mardi 22
février, et que les députés résolus à prendre part à ce «grand acte
de résistance légale»--ils étaient au nombre de 92--se réuniront ce
jour-là, à dix heures du matin, place de la Madeleine, pour se rendre
processionnellement au lieu du banquet.
[Note 536: Le lendemain, M. de Lamartine écrivait à un ami: «Hier,
il y a eu une dernière réunion des oppositions. La démoralisation
était au camp. Berryer venait de l'achever avec les légitimistes,
en parlant bien et en concluant à se retirer. On m'a conjuré de lui
répondre. Je l'ai fait, dans une improvisation de vingt minutes,
telle que tout s'est raffermi comme au feu. Jamais encore ma faible
parole n'avait produit un tel effet. Tout ce que vous avez lu de moi
est du sucre et du miel auprès de cette poudre!»]
Durant toute cette séance, M. Thiers, suivant le mot d'un témoin,
a trouvé le moyen de n'être ni absent ni présent. Il s'est tenu
constamment à la porte du salon, voyant et entendant tout, appuyant
quelquefois d'un signe de tête ou d'un geste les paroles les plus
véhémentes, mais ne prononçant pas un mot. Comme il sortait avec M.
de Falloux, celui-ci lui dit: «N'êtes-vous pas effrayé de tout ce
que nous venons de voir et d'entendre?--Non, pas du tout.--Cependant
ceci ressemble bien à la veille d'une révolution.» M. Thiers hausse
gaiement les épaules et répond avec l'accent de la plus franche
sécurité: «Une révolution! une révolution! On voit bien que vous êtes
étranger au gouvernement et que vous ne connaissez pas ses forces.
Moi, je les connais; elles sont dix fois supérieures à toute émeute
possible. Avec quelques milliers d'hommes sous la main de mon ami le
maréchal Bugeaud, je répondrais de tout. Tenez, mon cher monsieur
de Falloux, pardonnez-moi de vous le dire avec une franchise qui
ne peut vous blesser, la Restauration n'est morte que de niaiserie,
et je vous garantis que nous ne mourrons pas comme elle. La garde
nationale va donner une bonne leçon à Guizot. Le Roi a l'oreille
fine, il entendra raison et cédera à temps.»
Cette sécurité de M. Thiers témoigne sans doute d'un aveuglement bien
étrange chez un esprit aussi fin. Mais, dans ces jours malheureux,
où n'est pas l'aveuglement? M. de Rambuteau, ému des nouvelles
inquiétantes que lui ont apportées plusieurs membres de son conseil
municipal sur l'état des esprits dans Paris et particulièrement dans
la garde nationale, les apporte au Roi. Celui-ci l'écoute non sans
impatience et le congédie avec ces mots: «Mon cher préfet, dans huit
jours, vous serez honteux des sottes peurs qu'on vous a inspirées
et que je ne puis partager en aucune façon.» Ces mêmes conseillers
municipaux sont allés aussi avertir le préfet de police, M.
Delessert. Celui-ci se refuse à prendre au sérieux leurs avis. «Tout
est prévu, leur dit-il; nous sommes parfaitement en mesure.» Et comme
l'un de ses interlocuteurs fait un geste d'incrédulité, il reprend
d'une voix plus haute: «Oui, monsieur, parfaitement en mesure; vous
pouvez le dire à ceux qui vous effrayent.»
Cette révolution, que le Roi aussi bien que M. Thiers se refusent à
croire possible, la prévoit-on du moins chez les radicaux? Ceux-ci,
dans les pourparlers fréquents qu'ils ont alors avec leurs alliés
de la gauche dynastique, protestent n'avoir aucun dessein de ce
genre. Le _National_ dénonce à l'avance, comme agents provocateurs,
tous ceux qui, le jour du banquet, pousseraient au désordre. M.
Marrast dit à M. Odilon Barrot et à M. Duvergier de Hauranne: «Vous
craignez une collision; eh bien, moi, je la crains cent fois plus que
vous.--Plus, c'est beaucoup dire.--Plus, car si elle a lieu, ce n'est
pas votre parti, c'est le mien qui en aura toute la responsabilité.»
En exprimant ces sentiments, les radicaux sont sincères; ils
redoutent d'autant plus un choc armé, que la victoire du gouvernement
leur paraît absolument certaine. On peut donc affirmer qu'il n'y a,
de leur part, à cette époque, aucune conspiration tendant à une prise
d'armes, aucun plan de révolution[537]. Toutefois, beaucoup d'entre
eux n'en ont pas moins le sentiment que la voie où l'on s'engage
est pleine d'inconnu et peut leur apporter bien des surprises. Pour
n'être pas préparée, voulue, la collision leur paraît possible;
et alors il n'est guère d'éventualités, si hardies soient-elles,
que quelques-uns ne caressent en rêve, qu'ils n'abordent en
conversation[538]. Dans des réunions tenues chez M. Goudchaux, les
républicains de l'école du _National_ vont jusqu'à discuter la
composition d'un gouvernement provisoire, et ils font demander à
M. Marie s'il consentirait à en faire partie. «Y a-t-il donc des
projets?» demande M. Marie, étonné et peu disposé, au premier abord,
à prendre cette ouverture au sérieux. «Des projets, lui répond-on,
non; mais tout est possible dans le mouvement qui se prépare, et il
faut nous mettre en garde contre toutes les éventualités.» M. Marie
se rend à ses observations, et, comme il l'a rapporté depuis, ses
interlocuteurs et lui se séparent «avec la pensée que le dénouement
pourrait bien ne pas être aussi pacifique qu'ils l'ont cru tout
d'abord». Ces républicains poussent plus loin encore leur prévoyance.
Se sentant par eux-mêmes sans prestige sur l'armée, ils croient utile
de s'allier à un Bonaparte; leur seule hésitation est de savoir
s'ils s'adresseront au fils du roi Jérôme ou au prince Louis, l'homme
de Strasbourg et de Boulogne; après délibération, ce dernier a la
préférence, et il reçoit d'eux, en Angleterre, avis de se tenir prêt
à passer en France au premier signal[539].
[Note 537: «Par mes opinions, a écrit depuis M. Marie, par mes
relations, par la situation que quelques services rendus m'avaient
faite au sein des partis avancés, j'aurais connu les projets
conçus... Un mouvement sérieux se préparant dans le but d'une
révolution, je l'aurais su... Or j'affirme que personne alors ne
voulait de révolution, qu'il n'y avait aucune préparation dans ce
sens. Pas de conspiration, en un mot. Des désirs, des voeux, des
espérances peut-être, rien de plus.» (_La Vie et les oeuvres de A. T.
Marie_, par Aimé CHÉREST, p. 94.)]
[Note 538: «Il me semble, dit un jour M. Pagnerre aux députés
radicaux, que les dynastiques vont plus loin qu'ils ne pensent et
qu'ils ne veulent. Ils espèrent continuer le mouvement sur le terrain
de la légalité, mais il ne me paraît pas du tout certain qu'ils y
parviennent. Que feront-ils, que ferez-vous, si le mouvement va
plus loin?--Nous les aiderons loyalement à maintenir tout dans la
légalité, répondent les députés radicaux. Si une force supérieure
en ordonne autrement, nos collègues de la gauche ont déclaré
maintes fois, à la tribune et ailleurs, que la responsabilité des
événements retomberait sur les ministres, sur le Roi lui-même, qui
les avaient provoqués, et qu'ils n'abandonneraient plus la cause de
la Révolution.»]
[Note 539: Ce dernier fait est rapporté par un témoin peu suspect et
bien informé, M. SARRANS jeune, dans son _Histoire de la révolution
de Février_, t. I, p. 291 à 293.]