Heureusement, pour l'honneur des derniers jours du régime
parlementaire, le débat se releva avec les affaires extérieures.
L'Italie occupa deux séances[502]; la Suisse, trois[503]. M. de
Lamartine, qui n'avait pas paru à la tribune depuis dix-huit
mois, ouvrit le feu sur la question italienne: sa harangue, plus
sentimentale que politique, plus déclamatoire qu'éloquente, fut ce
qu'on pouvait attendre de l'auteur de l'_Histoire des Girondins_.
Avec de grandes phrases sur la sympathie due aux peuples opprimés,
il accusa le gouvernement de s'être montré d'une «partialité
inqualifiable pour le seul antique ennemi de la France, la maison
d'Autriche», et d'avoir travaillé à maintenir, au delà des Alpes,
«l'oppression étrangère, les abus, le morcellement et l'impuissance
des États italiens»; puis, généralisant son grief, il s'écria:
«Depuis les mariages espagnols, il a fallu que la France, à l'inverse
de sa nature, à l'inverse des siècles et de la tradition, devint
gibeline à Rome, sacerdotale à Berne, autrichienne en Piémont, russe
à Cracovie, française nulle part, contre-révolutionnaire partout!»
[Note 502: 29 et 31 janvier 1848.]
[Note 503: 1er, 2 et 3 février.]
M. Guizot se leva pour répondre; il fut tout de suite visible que les
outrages dont il venait d'être abreuvé depuis le commencement de la
session, ne l'avaient pas abattu. Aussi maître de son visage, de son
geste, de sa voix, de sa pensée, qu'au lendemain d'un triomphe, sa
parole était fière, imposante. Vainement l'opposition, surprise et
irritée de voir porter la tête si haut à celui qu'elle se flattait
d'avoir accablé, tentait-elle de le démonter par ses clameurs
injurieuses; chaque apostrophe qu'elle lui jetait provoquait de sa
part une réplique qui mettait en déroute les imprudents agresseurs.
Domptant la gauche comme un cheval ombrageux qu'on ramène à
l'obstacle jusqu'à ce qu'il l'ait franchi, il la forçait à entendre
l'éloge de la modération de l'Autriche. Interrompu lorsqu'il disait:
«Nous avons accepté les traités de 1815», par des voix lui criant:
«subis, subis!»--«Comment, messieurs, leur répondait-il, vous trouvez
plus honorable et plus fier de dire que vous les avez subis!» Après
chacun de ces incidents, renouvelés dix fois avant qu'il eût parlé un
quart d'heure, le ministre reprenait le fil de son discours avec une
entière liberté d'esprit. La gauche, vaincue, finit par l'écouter en
silence. La politique qu'il exposait, nous la connaissons: politique
de «juste milieu», comme disait le ministre, favorable aux réformes,
sympathique à Pie IX, mais en garde contre les entraînements
révolutionnaires et belliqueux, se refusant «à faire, pour enlever
la Lombardie à l'Autriche, ce que la France n'avait pas voulu faire,
au lendemain de 1830, pour reprendre elle-même la frontière du Rhin
et la frontière des Alpes». La majorité paraissait goûter ces idées,
et quand le président du conseil descendit de la tribune, il fut
accompagné jusqu'à son banc par des acclamations enthousiastes.
Le lendemain, ce fut le tour de M. Thiers. Au début, à l'entendre
grossir la voix pour dénoncer les «tyrans» et les «bourreaux» de
l'Italie, on put croire à une répétition de la _Marseillaise_
déjà chantée à la tribune par M. de Lamartine. Mais s'il voulait
plaire à l'opposition, il entendait ne pas devenir impossible
comme ministre; or il se rendait bien compte que, sur ce terrain
des affaires italiennes, dépasser une certaine limite, c'était
tomber dans la guerre[504]. De là, dans son discours, après des
phrases qui semblaient d'un tribun, des conclusions qui étaient
d'un ministre éventuel. Le premier criait qu'il fallait «détester»
les traités de 1815; le second se hâtait d'ajouter qu'il fallait
les «observer». En somme, M. Thiers se défendait de vouloir, en
Italie, aucun bouleversement, aucun remaniement de territoire, et,
tout en affectant de combattre la politique du gouvernement, il
n'aboutissait qu'à revendiquer, comme lui, l'indépendance des divers
États de la Péninsule et à demander qu'on les encourageât dans leurs
réformes. Surprise, désappointée, l'opposition, qui avait commencé
par applaudir l'orateur, devint bientôt silencieuse; elle laissait
même entrevoir une irritation qui devait éclater plus librement, le
lendemain, dans ses journaux[505].
[Note 504: À ce même moment, M. Rossi, qui de Rome suivait
anxieusement ces débats, disait à son premier secrétaire, le prince
Albert de Broglie: «Si le ministère tombe, et que Molé ou Thiers
arrivent au pouvoir, je vous envoie tout de suite à Paris pour leur
dire:--Je ne puis faire un pas de plus sans aboutir à la guerre
contre l'Autriche. La voulez-vous?»--Je tiens ce fait de M. le duc de
Broglie.]
[Note 505: Le _National_ du 1er février disait que la politique
exposée par M. Thiers «était au fond la même que celle de M. Guizot,
avec l'hypocrisie en plus», et il regrettait que la gauche n'eût pas
«sifflé» l'orateur.]
M. Guizot profita habilement de l'avantage que lui donnait le
discours de M. Thiers. Avec une modération qui n'était pas sans
persiflage, il se félicita de se trouver si parfaitement d'accord
avec son adversaire. «Vous demandez, lui dit-il en substance, qu'on
défende l'indépendance des États et qu'on encourage les réformes; ç'a
été précisément la politique du cabinet; tout au plus différons-nous
sur certains détails de forme, sur l'emploi de certains gros mots que
vous eussiez probablement laissés de côté si vous étiez au pouvoir;
ainsi, nous n'avons pas qualifié les gouvernements de _tyrans_ et de
_bourreaux_, ne croyant pas utile et convenable de traiter de cette
manière ceux qu'on veut ramener à des sentiments de modération, de
clémence et de générosité envers les peuples; ainsi encore, nous ne
nous sommes pas vantés de _détester_ les traités que nous jugions
nécessaire de maintenir et de respecter, estimant que ce n'était
peut-être pas la meilleure manière d'en conseiller le respect et
d'en assurer le maintien; mais, à cela près, nous sommes d'accord;
les bons conseils que vous nous avez donnés, nous les avons suivis
d'avance; ce que vous avez dit, nous l'avons déjà fait[506].» M.
Thiers se sentit pris au piège, et, contrairement à son habitude, il
ne répliqua pas. Ses mouvements d'épaule et la moue de son visage
trahissaient assez clairement sa contrariété. À son défaut, M. Odilon
Barrot vint déclamer furieusement contre les traités de 1815, qui,
disait-il, n'existaient plus en droit, s'ils existaient encore en
fait. Cela n'était pas pour rendre moins fausse la situation de M.
Thiers, ni pour atténuer le succès de M. Guizot; aussi se trouva-t-il
une grande majorité pour approuver la politique italienne du
ministère.
[Note 506: M. Guizot éprouvait parfois un singulier embarras à
concilier les exigences de la discussion parlementaire avec les
convenances de sa diplomatie. Au cours de sa réponse à M. Thiers,
il fut amené à dire que la présence des troupes autrichiennes à
Modène était «un fait irrégulier». Mais il se rendit compte aussitôt
que cette expression blesserait l'Autriche, qu'il entrait dans son
jeu de ménager. M. Klindworth écrivit, le 3 février 1848, à M. de
Metternich: «Dans la discussion sur l'Italie, M. Guizot a prononcé
un discours dans lequel il a dit que la présence des Autrichiens à
Modène constituait un état de choses _irrégulier_. Le ministre fait
savoir à Votre Altesse le vif regret qu'il éprouve de n'avoir pas
songé, en parlant ainsi, aux traités qui autorisaient la présence
des troupes impériales dans cet État. Ce mot _irrégulier_ lui
est échappé, et il s'appliquera à réparer le mal à la première
occasion, en expliquant la vérité sur cette affaire.» (_Mémoires de
Metternich_, t. VII, p. 565.) On peut croire que si M. Guizot eût
écrit lui-même, il l'eût fait d'un ton un peu différent, et que,
s'il a inspiré la démarche de M. Klindworth, il n'a pas été consulté
sur la rédaction de sa lettre. Il est heureux, en tout cas, qu'une
indiscrétion n'ait pas fait tomber alors ce document aux mains de
l'opposition.]
M. Thiers voulut prendre sa revanche dans la discussion des affaires
de Suisse. La question lui paraissant diplomatiquement close, il
crut les hardiesses de langage moins compromettantes et visa à se
faire pardonner par la gauche sa réserve dans le débat sur l'Italie.
Tout d'abord, il marqua qu'il voyait, dans ce qui s'était passé en
Suisse, la lutte de la révolution et de la contre-révolution; la
France ne pouvait, à son avis, prendre parti contre la première sans
trahir son principe et sacrifier son intérêt. Suivait un long récit
où, avec une habileté perfide, les faits étaient toujours présentés
à l'honneur des radicaux. L'orateur «applaudissait» sans réserve
«à la grande force déployée par la diète contre le Sonderbund», et
accusait le gouvernement du roi Louis-Philippe de «s'être conduit
comme eût pu le faire Charles X». Puis, faisant allusion aux
négociations qui se continuaient avec les puissances continentales,
il s'efforçait de soulever l'opinion en lui montrant une perspective
d'intervention armée. «À la face de la France et de l'Europe», il
défiait solennellement le ministère d'oser demander à la Chambre «un
homme et un écu pour envoyer une armée en Suisse». Il ajoutait que,
si on ne voulait pas l'intervention, la politique suivie conduisait
à une issue ridicule. «Vous êtes coupable, en Suisse, concluait-il,
ou des plus mauvais sentiments, ou d'une imprévoyance impardonnable,
et peut-être des deux torts à la fois.» Jamais la parole de M. Thiers
n'avait été plus pressante, plus saisissante; jamais il n'avait eu
plus de verve et d'éclat; mais jamais aussi il ne s'était montré
plus audacieusement révolutionnaire. «On dit, s'écriait-il, que
les hommes qui viennent de triompher en Suisse sont radicaux, et
on croit avoir tout dit en les accusant de radicalisme. Je ne suis
pas radical, messieurs, les radicaux le savent bien, et il suffit
de lire leurs journaux pour s'en convaincre. Mais entendez bien mon
sentiment. Je suis du parti de la révolution, tant en France qu'en
Europe; je souhaite que le gouvernement de la révolution reste dans
la main des hommes modérés; je ferai tout ce que je pourrai pour
qu'il continue à y être; mais, quand ce gouvernement passera dans la
main d'hommes qui sont moins modérés que moi et mes amis, dans la
main d'hommes ardents, fussent les radicaux, je n'abandonnerai pas ma
cause pour ce motif: je serai toujours du parti de la révolution.» À
cette déclaration que l'orateur, le bras étendu, la tête haute, avait
faite avec une énergie voulue, la gauche, surprise et ravie, répondit
par des bravos frénétiques, auxquels les rédacteurs du _National_
s'associèrent ouvertement du haut de la tribune des journalistes.
Trois fois M. Thiers voulut reprendre son discours, trois fois les
acclamations réitérées l'en empêchèrent. L'impression ne fut pas
moins vive de l'autre côté de la Chambre: seulement c'était de la
colère, de l'indignation. Les conservateurs voyaient plus clairement
encore qu'ils ne l'avaient vu dans le passé, ce qu'ils auraient à
craindre d'un retour de M. Thiers au ministère. Ces sentiments
se manifestaient même chez quelques-uns de ceux qu'on pouvait
croire avoir partie liée avec l'opposition. De ce nombre était M.
Molé: alors fort prononcé contre M. Guizot dont il se flattait de
recueillir la succession, il avait négocié d'avance avec la gauche
la composition de son futur cabinet; depuis le commencement de la
discussion de l'adresse, il assistait à toutes les séances de la
Chambre des députés, dans l'attente visible de l'événement qui lui
ouvrirait l'accès du pouvoir, et ne cachait nullement son intimité
avec les opposants les plus animés; néanmoins, après le discours
de M. Thiers sur les affaires de Suisse, il ne put contenir son
irritation; il allait répétant partout dans les couloirs: «Ce sont
d'odieux sophismes!»
M. Guizot eût désiré répondre immédiatement; mais brisé par la
fatigue des débats antérieurs, souffrant en outre d'un violent accès
de grippe, il se trouvait physiquement hors d'état de le faire. Le
lendemain, bien que très faible encore, il voulut parler quand même.
Son discours se ressentit de l'état de sa santé; il parut languissant
et terne, surtout après celui de M. Thiers. Le président du conseil
n'en parvint pas moins à faire la lumière, et sur le droit des
puissances à regarder aux affaires intérieures de la Suisse, et sur
la justice de la cause du Sonderbund, et sur l'iniquité des radicaux.
Ce qui fit le plus d'effet fut la citation de plusieurs dépêches
que M. Thiers lui-même avait écrites en 1836, et dans lesquelles
il gourmandait et menaçait les radicaux suisses beaucoup plus
rudement que ne l'avait fait depuis le ministère conservateur[507].
La contradiction entre le langage de ces dépêches et celui que le
même homme d'État venait de tenir à la tribune était telle, qu'elle
provoqua, de la part de la majorité, pendant la lecture des pièces,
une succession presque ininterrompue de rires et d'exclamations.
Avec son impatience accoutumée, M. Thiers demanda à s'expliquer
immédiatement et ne fit que s'enferrer davantage. Explicite sur le
passé, M. Guizot fut réservé sur l'avenir connaissant les préjugés
répandus jusque dans une partie des conservateurs, il n'osait pas
trop dévoiler son intention de continuer, dans les affaires suisses,
l'entente avec les puissances continentales. Au moment du vote,
pressé de nouveau sur ce point par M. Thiers, il déclara, à deux
reprises, pour éviter de s'expliquer, que le projet d'adresse, tel
qu'il était rédigé, impliquait seulement approbation de ce qui avait
été fait jusqu'alors. «La Chambre, ajoutait-il, reste parfaitement
libre dans son jugement sur ce qui pourra se faire; il n'y a pas un
mot qui enchaîne l'avenir et qui le préjuge, ni pour le gouvernement,
ni pour la Chambre.» Sur cette déclaration, l'amendement de
l'opposition fut repoussé par 206 voix contre 126.
[Note 507: Sur les circonstances dans lesquelles ces dépêches avaient
été écrites, cf. plus haut, t. III, ch. II, § III.]
Dans la question suisse comme dans la question italienne, M. Guizot
avait donc eu pour lui une majorité considérable. Néanmoins,
n'était-ce pas une attitude assez inusitée de la part d'un ministère,
que cette façon de limiter au passé l'approbation demandée? Cela seul
ne montrait-il pas quelles difficultés rencontrait, dans l'état de
l'opinion, la politique, pourtant alors très justifiée, qui tendait
à se rapprocher des puissances continentales et à profiter du besoin
que celles-ci avaient de se mettre derrière la France? On en vient à
se demander si M. Guizot eût pu jamais triompher de préventions si
fortes, et s'il n'eût pas nécessairement succombé le jour où il lui
aurait fallu faire accepter du pays quelque démarche manifestant ce
rapprochement. Étrange et inintelligente contradiction de ce public
qui attendait de son gouvernement qu'il lui assurât, en Europe,
toutes les satisfactions de la prépondérance, si ce n'était même
les profits de la conquête, et qui, par une sorte de sentimentalité
révolutionnaire, répugnait à la liberté d'alliances qui était la
condition première d'une telle politique!
Il y avait déjà treize séances que l'opposition s'acharnait contre M.
Guizot. Elle ne pouvait se vanter de l'avoir une seule fois battu;
mais, en voyant la faiblesse relative de son discours sur la Suisse,
elle se flattait qu'il était physiquement hors de combat; elle
croyait avoir brisé sinon son courage, du moins sa voix. Ses journaux
le déclaraient usé, fini: M. Guizot aphone, c'était Samson dépouillé
de sa chevelure. «Tout le monde a pu se convaincre, disait une
feuille de ce parti, que sa voix compte pour une grosse moitié dans
son éloquence.» Ce peu généreux espoir devait être de courte durée.
Dès la séance suivante[508], un député de la gauche, M. Lherbette,
ayant débité une diatribe contre la nomination du duc d'Aumale au
gouvernement de l'Algérie, M. Guizot n'y peut tenir, et, malgré sa
souffrance, il prend la parole. Il ne la garde qu'une demi-heure,
mais c'est assez pour y déployer, avec un éclat extraordinaire, les
qualités même qu'on avait pu croire voilées lors de son précédent
discours; on ne saurait imaginer parole plus serrée, plus nerveuse,
plus vibrante. De M. Lherbette et de ses sottises, il n'est plus
trace; tout a été broyé. Avec cela, d'admirables accents pour
exprimer la fierté de l'homme et la loyauté du royaliste. Le geste,
l'allure, semblent avoir quelque chose d'inspiré. Ajoutez la pâleur
de ce visage altéré, ce regard où brûle la fièvre, cette voix sombre,
d'abord incertaine, mais bientôt subjuguée par une volonté maîtresse.
L'assemblée, qui ne s'attendait à rien de pareil, en est toute
saisie. Tandis que la majorité, soulevée de ses bancs, éclate en
applaudissements, la gauche demeure stupide et anéantie, en voyant se
dresser, si grand et si terrible, l'orateur qu'elle croyait terrassé;
elle ne songe pas à l'interrompre et semble presque sur le point
d'être entraînée dans l'enthousiasme général. Au sortir de la séance,
chacun disait que M. Guizot n'avait jamais eu un plus beau triomphe
oratoire[509]. Qui donc aurait pu se douter que c'était le dernier?
[Note 508: 4 février 1848.]
[Note 509: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]