La discussion sur les finances avait été vive, mais honorable. À
peine fut-elle finie que la Chambre retomba dans le scandale. M.
Billault avait présenté un amendement demandant au gouvernement «de
travailler sans relâche à développer la moralité des populations et
de ne plus s'exposer à l'affaiblir par de funestes exemples». C'était
vouloir infliger au cabinet une sorte de flétrissure infamante. La
présentation d'un tel amendement par un homme qui n'appartenait
pas aux opinions extrêmes, et qui avait même refusé de s'associer
aux banquets, montrait à quel degré d'animosité en était venue
l'opposition de toutes nuances.
Le débat[499] commença toutefois par un discours d'une inspiration
supérieure à l'amendement qu'il venait appuyer. J'ai déjà eu
occasion de marquer le rôle parlementaire de M. de Tocqueville,
et comment, chez lui, la vue naturellement haute et lointaine du
moraliste politique se trouvait parfois rabaissée et raccourcie par
les préoccupations de l'homme de parti[500]. Cette dualité ne fut
jamais plus apparente que dans le discours du 27 janvier 1848. Le
moraliste politique s'y montrait d'abord dans des avertissements
d'une clairvoyance vraiment prophétique. «Pour la première fois
depuis quinze ans, disait-il, j'éprouve une certaine crainte pour
l'avenir;... pour la première fois, existe, dans le pays, le
sentiment, l'instinct de l'instabilité, ce sentiment précurseur
des révolutions, qui souvent les annonce, qui quelquefois les fait
naître..... On dit qu'il n'y a point de péril parce qu'il n'y a pas
d'émeute; on dit que, comme il n'y a pas de désordre matériel à la
surface de la société, les révolutions sont loin de nous. Messieurs,
je crois que vous vous trompez. Sans doute le désordre n'est pas dans
les faits, mais il est entré profondément dans les esprits. Regardez
ce qui se passe au sein de ces classes ouvrières qui, aujourd'hui,
je le reconnais, sont tranquilles. Il est vrai qu'elles ne sont pas
tourmentées par les passions politiques proprement dites, au même
degré où elles ont été tourmentées jadis; mais ne voyez-vous pas que
leurs passions, de politiques, sont devenues sociales? Ne voyez-vous
pas qu'il se répand peu à peu dans leur sein des opinions, des idées
qui ne vont pas seulement à renverser telles lois, tel ministère,
tel gouvernement, mais la société même, à l'ébranler sur les bases
sur lesquelles elle repose aujourd'hui? Ne voyez-vous pas que peu
à peu il se dit dans leur sein que tout ce qui se trouve au-dessus
d'elles est incapable et indigne de les gouverner; que la division
des biens, faite jusqu'à présent dans le monde, est injuste; que la
propriété repose sur des bases qui ne sont pas les bases équitables?
Et ne croyez-vous pas que quand de telles opinions prennent racine,
quand elles se répandent d'une manière presque générale, quand elles
descendent profondément dans les masses, elles amènent, tôt ou tard,
je ne sais pas quand, je ne sais pas comment, mais elles amènent tôt
ou tard les révolutions les plus redoutables? Telle est, messieurs,
ma conviction profonde; je crois que nous nous endormons à l'heure
qu'il est sur un volcan.» Revenant sur la même idée, à la fin de
son discours, il s'écriait avec une véritable angoisse: «Est-ce que
vous ne ressentez pas, par une sorte d'intuition instinctive qui
ne peut s'analyser, mais qui est certaine, que le sol tremble de
nouveau en Europe? Est-ce que vous ne sentez pas, que dirai-je? un
vent de révolution qui est dans l'air?..... Est-ce que vous avez,
à l'heure où nous sommes, la certitude d'un lendemain? Est-ce que
vous savez ce qui peut arriver en France, d'ici à un an, à un mois,
à un jour peut-être? Vous l'ignorez; mais ce que vous savez, c'est
que la tempête est à l'horizon, c'est qu'elle marche sur vous. Vous
laisserez-vous prévenir par elle? Messieurs, je vous supplie de ne
pas le faire; je me mettrais volontiers à genoux devant vous, tant
je crois le danger réel et sérieux, tant je pense que le signaler
n'est pas recourir à une vaine forme de rhétorique.» On ne relit
pas aujourd'hui sans émotion ces paroles auxquelles l'événement
est venu donner une si prompte et si tragique confirmation. Sur le
moment, cependant, elles produisirent peu d'effet: l'opinion n'en
fut pas remuée et effrayée, comme elle l'avait été par le discours
de M. de Montalembert. Cette différence ne tenait pas seulement à
ce que l'éloquence de M. de Tocqueville était de nature plus froide
et moins communicative; elle tenait surtout à ce que, par d'autres
côtés, sa thèse paraissait être une thèse de parti, et qu'à ce
titre son pessimisme devenait suspect. En effet, quelle était sa
conclusion? Il ne disait pas: «Oublions nos misérables querelles;
unissons-nous contre le danger commun; faisons tous notre _meâ culpâ_
de fautes qui sont celles, non de tel parti, de tel gouvernement,
de tel ministère, mais d'une société où les révolutions politiques
ont détruit les traditions, les principes, les croyances, et où la
révolution économique menace d'aboutir à une sorte de matérialisme
aussi dépravant pour les hautes classes qu'irritant pour les
classes inférieures; travaillons ensemble à refaire les moeurs
publiques de la France.» Non, il retombait dans les griefs courants
de l'opposition; on eût dit qu'il ne parlait de la dégradation des
moeurs publiques que pour en imputer la responsabilité au ministère,
et il offrait comme remède au péril si effrayant qu'il dénonçait, la
réforme électorale et le remplacement de M. Guizot par M. Thiers.
[Note 499: Cette partie de la discussion occupa les séances des 27 et
28 janvier 1848.]
[Note 500: Cf. plus haut, t. VI, ch. II, § VI.]
En dépit de cette conclusion, M. de Tocqueville s'était tenu
généralement sur des hauteurs où les adversaires du cabinet
n'entendaient pas se placer. Le signataire de l'amendement, M.
Billault, lui restitua sa vraie portée, en rassemblant, dans un
discours d'une acrimonie froide et venimeuse, tous les scandales
réels ou imaginaires, exploités depuis un an par l'opposition.
Conformément à la tactique qui s'était déjà manifestée lors de
l'«affaire Petit», il chercha à faire retomber le poids infamant
de ces scandales sur M. Guizot. «Jusqu'à présent, disait-il, la
situation personnelle de M. le président du conseil avait donné
à l'éloquence de sa parole une influence considérable. Jusqu'à
présent, tous les reproches de corruption, de mauvais moyens, d'abus
d'influence venaient mourir, au pied de cette tribune, devant
l'austère magnificence de sa figure oratoire. Mais nous commençons à
connaître les secrets intimes de cet extérieur éclatant. Nous savons
que, derrière ce mirage oratoire qui enthousiasmait la majorité et
qui frappait le pays, se cachent des pratiques dont l'influence est
moins brillante, mais plus sûre.» Tous les regards étaient fixés sur
le président du conseil. La tête renversée, plus pâle encore que de
coutume, d'une effrayante immobilité, son émotion ne se trahissait
que par les éclairs qui, de temps à autre, jaillissaient de ses
yeux. Il dédaigna de répondre. Ce fut un membre de la majorité, M.
Janvier, qui vint déplorer le tour pris par le débat; il termina par
cette grave leçon à l'adresse de l'opposition constitutionnelle:
«Elle travaille, dit-il, à faire des ruines sous lesquelles nous
serions écrasés en commun. Pourtant elle a été durement avertie.
On ne reprochera pas aux radicaux d'avoir fait de l'hypocrisie;
ils ont montré une formidable, une implacable sincérité; ils se
sont réservé, une fois le parti conservateur abattu, de régler leur
compte avec les dynastiques, comme ils les nomment. Les radicaux
sont de terribles logiciens; ils ne tarderont pas à se prévaloir des
arguments de leurs alliés d'un jour pour démontrer qu'il faut couper
jusque dans sa racine l'arbre qui, depuis dix-huit ans, n'a produit
que de mauvais fruits.» La leçon ne fut pas entendue, et ceux à qui
elle était adressée n'en continuèrent pas moins leur vilaine besogne.
À la séance suivante, M. de Malleville descendit à des personnalités
plus mesquines encore; comme M. Billault, il visait principalement M.
Guizot; il se complaisait à montrer «le souverain pontife du parti
conservateur mêlé à d'indignes tripotages, receleur de démissions
achetées à prix d'argent». Le garde des sceaux ayant répondu, M. de
Girardin en prit prétexte pour lui lancer de grossières injures,
visiblement inspirées par les plus méprisables rancunes. Plus on
allait, plus le débat s'abaissait. La Chambre finit par en ressentir
honte et dégoût. M. Dufaure, tout en se prononçant pour l'amendement,
jugea nécessaire de désavouer les personnalités par lesquelles on
l'avait appuyé. Après quelques mots de M. Duchâtel, cet amendement
fut repoussé, par assis et levé, à une grande majorité.
En dépit du vote, les journaux de gauche se félicitaient du débat:
avec une sorte de joie féroce, ils comparaient les moyens de
discussion employés par l'opposition à des «coups de stylet»; ils
proclamaient que M. Guizot avait été condamné non seulement dans sa
politique, mais dans sa probité, dans son honneur, et ils saluaient
d'avance «le procès qui devait le conduire où son collègue Teste
l'attendait». La vérité était que cette violence finissait par faire
un tort sérieux au ministère. M. de Barante, dans une lettre à un
ami, après avoir constaté que ce qui se passait à la Chambre «n'était
plus une discussion parlementaire, mais une vraie guerre civile où
l'on veut détruire son ennemi par tous les moyens», ajoutait: «Cette
situation afflige et effraye un grand nombre de conservateurs. Les
uns lâchent pied; les autres cherchent des conciliations; beaucoup
sont portés au blâme et au mécontentement.» Il disait encore, dans
une autre lettre: «Une partie des conservateurs savent mauvais gré à
M. Guizot d'avoir tant d'ennemis[501].»
[Note 501: _Documents inédits._]