Le débat du Luxembourg avait pu un moment attirer l'attention par le
talent des orateurs; mais le résultat n'en avait jamais été douteux
pour personne. C'est au Palais-Bourbon que devait se livrer la grande
bataille. Plus on en approchait, plus l'opinion se montrait nerveuse
et inquiète. Le chroniqueur politique de la _Revue des Deux Mondes_,
alors favorable au ministère, écrivait le 15 janvier: «Le cabinet
ne peut se dissimuler qu'il règne, dans l'opinion publique, et même
dans l'esprit de beaucoup de ses amis, une sorte de panique, d'autant
plus dangereuse qu'elle est indéterminée.» Le _Journal des Débats_
constatait lui-même, le 20 janvier, les rumeurs alarmantes qui de
nouveau circulaient et se propageaient partout, sans qu'on en pût
saisir l'origine. «Des gens, ajoutait-il, viennent vous dire, d'un
air mystérieux que la situation est bien tendue. À voir certaines
figures, à entendre certains discours, on croirait, pour parler le
langage révolutionnaire, que nous sommes à la veille d'une journée...
Il en reste, dans l'esprit public, une inquiétude vague. La Bourse
baisse, et l'on finit par croire qu'il y a quelque chose, quoique
personne ne puisse dire ce qu'il y a.» Faut-il croire que l'idée
d'une révolution prochaine commençait à se présenter à certains
esprits? Le roi des Belges, observateur perspicace, au coeur un peu
sec, disait, vers cette époque, au duc régnant de Saxe-Cobourg:
«Mon beau-père sera sous peu chassé comme Charles X. La catastrophe
éclatera inévitablement en France, et, par suite de cela, en
Allemagne[488].»
[Note 488: _Aus meinem Leben und aus meiner Zeit_, von ERNST II,
herzog von Sachsen-Coburg-Gotha, t. I, p. 193.]
Contrairement à l'usage, la Chambre des députés ne commença pas par
discuter son adresse. La gauche voulut avoir auparavant, en guise
de prologue, une séance de scandale, ce qu'on appelait dans la
session précédente une «séance de corruption». Il lui parut qu'après
avoir été réduit à défendre sa moralité contre des accusations
outrageantes, le ministère apporterait moins d'autorité dans les
grands débats politiques. Or, par une continuation de cette sorte de
malechance mystérieuse qui pesait, depuis un an, sur le gouvernement,
il venait précisément de se faire, au cours d'un procès privé, une
révélation qui fournissait aux opposants une arme redoutable. Voici
les faits tels qu'ils furent alors jetés aux quatre vents de la
publicité par les intéressés eux-mêmes. M. Petit, ex-receveur des
finances à Corbeil, était en procès avec sa femme, à laquelle il
reprochait des relations coupables avec M. Bertin de Vaux, pair de
France et l'un des propriétaires du _Journal des Débats_; accusé à
son tour d'avoir obtenu sa recette particulière grâce à la protection
de l'homme qu'il présentait comme l'amant de sa femme, il fit rédiger
par son avocat, M. Bethmont, député de la gauche, un mémoire destiné
à sa justification, ou plutôt à sa vengeance. Ce mémoire ne pouvait
nier l'entremise de M. Bertin, mais il exposait que M. Petit avait
été nommé après avoir procuré au gouvernement, qui en avait besoin
pour acquitter certaines promesses, la démission de plusieurs membres
de la cour des comptes, et qu'il avait dédommagé ces derniers à
prix d'argent, soit par une somme une fois payée, soit par une
rente viagère. Ces marchés remontaient à 1841 et 1844; circonstance
aggravante, ils avaient été négociés dans le cabinet de M. Génie,
chef du secrétariat particulier de M. Guizot. Averti à l'avance de
la publication du mémoire, et en pressentant le très fâcheux effet,
le gouvernement essaya de l'empêcher; il n'y réussit pas. Le mémoire
fut lancé le 4 janvier, et l'un des premiers exemplaires fut remis
au _National_, qui se hâta de reproduire les faits, en criant au
scandale et à la corruption. On devine quel écho un pareil cri
pouvait rencontrer dans une opinion encore tout émue des tristes
débats de la session de 1847. Il paraît bien que ces achats de
démission n'étaient pas chose nouvelle; il y en avait eu soit avant,
soit depuis 1830, et sous les ministères les plus divers[489]. Leur
légalité avait même été débattue devant les tribunaux, et certains
arrêts l'avaient admise. L'expédient avait semblé parfois utile pour
corriger certains effets de l'inamovibilité et assurer une sorte
de retraite à des fonctionnaires âgés et infirmes. Peut-être les
souvenirs de la vénalité des charges avaient-ils empêché de bien voir
le vice de semblables pratiques. Mais il n'en restait pas moins que
c'était un abus, et qu'un gouvernement faisait fâcheuse figure quand
il se laissait surprendre la main dans de pareils brocantages. Les
amis du cabinet s'en rendaient bien compte. «Cela produit beaucoup
d'effet, écrivait l'un d'eux; les conservateurs se sentent mal à
l'aise, et M. Guizot lui-même est très préoccupé[490].»
[Note 489: Une note, trouvée dans les papiers de M. Guizot et publiée
par la _Revue rétrospective_, n'en relevait pas moins de vingt et un
entre 1821 et 1844.]
[Note 490: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
L'«affaire Petit», comme on disait alors, fut discutée le 21 janvier,
à la Chambre des députés, sur une interpellation de M. Odilon Barrot.
La veille, le ministère, pour marquer l'attitude qu'il entendait
prendre, avait déposé un projet interdisant et réprimant les
démissions données à raison d'une compensation pécuniaire. L'attaque
fut vive. M. Odilon Barrot s'indigna avec une solennité déclamatoire;
M. Dupin protesta au nom de la dignité de la magistrature; M. Dufaure
fut l'adversaire le plus redoutable, très âpre sous son apparente
modération. Derrière ces chefs d'emploi, s'agitait bruyamment le
choeur des interrupteurs, manifestant, par ses gestes, par ses cris,
par ses injures, le dégoût, le mépris, l'horreur que lui inspirait
un gouvernement si corrompu. La tactique était visiblement de faire
concentrer tous les coups sur le président du conseil. L'opposition
voulait profiter de ce que le marché avait été fait dans le cabinet
de M. Génie et, en quelque sorte, sous les yeux de M. Guizot,
pour atteindre ce dernier dans son renom, jusqu'alors incontesté,
d'austérité. «On veut l'abattre à force de clameurs», écrivait M. de
Barante[491]. Mais M. Guizot n'était pas de ceux auxquels on faisait
ainsi courber la tête. Il répondit avec une hauteur attristée. Sans
discuter le détail des faits, sans plaider l'ignorance personnelle,
sans opposer scandale à scandale par l'étalage de ce qui avait été
fait sous d'autres ministères, il se borna à affirmer que l'abus
était ancien, mais il reconnut que c'était un abus, annonça sa
résolution de le proscrire à l'avenir, et déclara que, depuis plus
de deux ans déjà, il avait cessé. Il ne se plaignait pas «de voir de
nouvelles susceptibilités morales s'introduire dans les moeurs, de
voir tomber devant la publicité, devant l'élévation croissante des
sentiments, des usages longtemps tolérés». Il demandait seulement
que ce progrès ne rendît pas injuste envers le passé. De la part de
l'opposition, sans doute, il savait n'avoir pas à attendre d'équité.
«Cependant, ajoutait-il, en présence d'hommes qui ont voué leur vie
entière à la cause de l'ordre et des libertés du pays,... en présence
d'hommes que jamais, dans la pensée même de leurs adversaires, aucun
intérêt personnel, autre que celui du pouvoir dont ils sont chargés,
n'a fait agir, il me semble que ce qui se passe aujourd'hui devant
vous dépasse la limite ordinaire des atteintes portées à la justice
ou à la vérité... Je n'ai pas un mot de plus à dire à l'opposition.
Quant à mes amis, ce n'est pas moi qui les découragerai jamais
d'être aussi vigilants et aussi exigeants qu'ils le pourront dans
la cause de la moralité publique et privée... Je demande seulement
au parti conservateur de se souvenir toujours que les hommes qu'il
honore de sa confiance ont recueilli de nos temps orageux un héritage
très mêlé... Nous travaillons incessamment à régler, à épurer cet
héritage... S'il a la confiance que c'est là ce que nous faisons,
qu'alors il se souvienne que l'oeuvre est très difficile, quelquefois
très amère, et que nous avons besoin de n'être pas un instant
affaiblis dans ce rude travail. Nous avons besoin que le parti
conservateur voie toujours les choses exactement comme elles sont,
sans faiblesse et sans charlatanerie. Nous avons besoin qu'il nous
soutienne de toute sa force. Si le moindre affaiblissement devait
nous venir de lui dans la tâche difficile que nous poursuivons, je
n'hésite pas à dire que, pour mon compte et pour celui de mes amis,
nous ne l'accepterions pas un instant.» Ainsi mise en demeure, la
Chambre ne manqua pas au cabinet; par 225 voix contre 146, elle
déclara sa «confiance dans la volonté exprimée par le gouvernement et
dans l'efficacité des mesures qui devaient prévenir le retour d'un
ancien et regrettable abus».
[Note 491: Lettre du 21 janvier 1848. (_Documents inédits._)]
La victoire paraissait complète. M. Guizot s'était tiré avec habileté
et dignité d'une situation difficile. Force était cependant d'avouer
que le ministère sortait affaibli de ce débat. Tout en votant pour
lui et en étant convaincue que ses accusateurs eussent fait pis
encore, la majorité n'avait pas caché sa tristesse. Il est toujours
fâcheux, pour un gouvernement, d'avoir à se défendre contre de telles
attaques, fût-il absolument innocent, ce qui n'était pas alors le
cas[492]. Toutefois l'opposition dynastique, qui avait mené cette
campagne avec tant de passion, avait-elle sujet de se féliciter du
résultat? Le discrédit qu'elle avait cherché à faire tomber sur
le cabinet rejaillissait sur le régime tout entier, sur la classe
gouvernante sans distinction de gauche ou de droite. De pareilles
journées ne profitaient en réalité qu'aux révolutionnaires et aux
socialistes.
[Note 492: M. Doudan écrivait au prince de Broglie, au sujet de cette
discussion: «C'est un bruit terrible pour une omelette au lard.
J'en ai voulu à la majorité d'avoir permis que M. Guizot subît la
nécessité de s'expliquer devant la Chambre sur ces misères. Il y
a des choses qui ne sont rien et qui sont indéfendables devant le
pédantisme d'un public, même d'un public qui ferait la même chose et
plus, toute la journée; mais la majorité, tout en votant bien, s'est
passé la fantaisie de prendre de grands airs attristés sur l'horreur
de donner des places dans une vue politique.» (_Mélanges et lettres_,
t. II, p. 148.)]
V
Le lendemain même de l'orageux débat sur l'«affaire Petit», la
Chambre des députés commençait la discussion de son adresse. La
première bataille, qui ne dura pas moins de trois jours[493], porta
sur la question financière. D'ordinaire cette question était
renvoyée au budget. Mais les meneurs croyaient qu'elle fournissait,
cette année, un terrain d'attaque exceptionnellement favorable, et
ils étaient impatients d'en profiter. On se rappelle, en effet,
le contre-coup fâcheux qu'avait eu sur les finances la mauvaise
récolte de 1846[494]. Depuis lors, sans doute, la situation s'était
notablement améliorée: l'excellente récolte de 1847 avait ramené
l'abondance et le bas prix des subsistances; plus aucune crainte
d'embarras monétaires; les affaires étaient redevenues actives; le
revenu des contributions indirectes, en recul assez marqué pendant
le premier semestre de 1847, avait repris sa marche en avant pendant
le second, si bien que le résultat total de l'année se trouvait à
peu près égal à celui de 1846: fait d'autant plus remarquable que
le malaise persistait en Belgique, en Hollande, en Allemagne, en
Angleterre surtout, où le déchet des impôts indirects pour 1847
n'était pas moindre de 55 millions. Toutefois, si la crise économique
semblait à sa fin, les difficultés qui en étaient résultées pour
nos finances n'avaient pu disparaître aussi vite; c'étaient ces
difficultés dont l'opposition croyait pouvoir se faire une arme
contre le cabinet.
[Note 493: Séances des 24, 25 et 26 janvier 1848.]
[Note 494: Voir plus haut, ch. I, § IV.--Cf. du reste, sur l'histoire
financière de la monarchie de Juillet, t. III, ch. V, § V; t. IV, ch.
V, § _XII_; t. V, ch. I, § X; t. VI, ch. II, § III.]
M. Thiers mena l'attaque. Pendant deux jours entiers, il fut presque
constamment sur la brèche, critiquant, répliquant, interrompant, avec
une verve qui ne faiblit pas un moment. Il excellait à illuminer, à
animer, à vivifier ces matières d'ordinaire assez ternes, lourdes et
arides. Si habile discuteur qu'il fût, il trouva un contradicteur
capable de lui tenir tête; ce fut M. Duchâtel, qui se surpassa en
cette circonstance, moins brillant que M. Thiers, mais non moins
lumineux et d'une doctrine financière plus sûre, plus large et plus
neuve. Quand, par exemple, M. Thiers déclarait l'épargne française
incapable de fournir, sans tarir les sources où s'alimentaient
le commerce et l'industrie, les 300 millions que l'État et les
compagnies s'apprêtaient à lui demander annuellement pour les
travaux de chemins de fer, il était singulièrement en retard, et
sa conclusion, qui tendait à ralentir la construction de notre
réseau ferré, eût été désastreuse. Quand, au contraire, M. Duchâtel
rappelait qu'on pouvait alléger les charges de l'État, non seulement
en diminuant ses dépenses, mais aussi en accroissant ses ressources;
quand il soutenait que certaines dépenses étaient fécondes, et
qu'il exposait les avantages de la politique financière du «faire
valoir», son idée était juste, à condition d'être appliquée avec
mesure et de ne pas servir d'excuse au gaspillage. Tout le discours
de M. Thiers tendait à présenter la situation comme dangereuse et
très gravement compromise par ce qu'il appelait les «folies de la
paix»: à son avis, avec des finances aussi engagées, il eût fallu
être garanti contre tout péril de guerre; or il croyait qu'on ne
l'était plus depuis les mariages espagnols; aussi terminait-il par ce
coup de tocsin: «Je quitte cette tribune, profondément alarmé.» M.
Duchâtel répondait que «la situation financière commandait une grande
prudence, une salutaire réserve, mais qu'elle ne devait pas inspirer
le découragement». Il se croyait sûr de «pouvoir conduire à bien,
sans dommage et sans péril pour le pays, les grandes entreprises
commencées».
Entre le pessimisme de M. Thiers et l'optimisme relatif de M.
Duchâtel, que faut-il croire? La vérité est qu'on était alors
en train de réparer les suites de la crise de 1847: ce travail
de réparation, analogue à celui que le gouvernement de Juillet
avait déjà mené à bonne fin après 1830 et après 1840, n'était pas
terminé, mais le plan en était tracé, et l'on pouvait entrevoir le
moment où les choses seraient rétablies dans leur état normal. En
ce qui touchait le budget ordinaire, si celui de 1847 se soldait
par un gros déficit de 109 millions, on s'attendait, pour 1848, à
un déficit beaucoup moindre, et on croyait pouvoir promettre le
retour à l'équilibre pour 1849. La principale difficulté venait,
on le sait, du budget extraordinaire et des travaux de chemins de
fer et autres, mis provisoirement à la charge de la dette flottante
jusqu'à ce qu'on pût y appliquer les réserves de l'amortissement.
Ces réserves se trouvant, pour le moment, absorbées par les
découverts du budget, la dette flottante avait rapidement grossi;
elle atteignait, le 1er janvier 1848, 630 millions, sur lesquels 285
millions de bons du Trésor à court terme, et environ 143 millions
de comptes courants des caisses d'épargne ou des correspondants du
Trésor. Il y avait là évidemment un chiffre trop élevé d'engagements
à vue ou à brève échéance; il pouvait en résulter, en cas de crise,
de graves embarras; sur ce point, les critiques de M. Thiers étaient
en partie fondées. Ajoutons que les travaux publics étaient loin
d'être terminés; tels qu'ils avaient été fixés par la loi du 11
juin 1842 sur les chemins de fer et par les lois successives qui
l'avaient complétée, ils s'élevaient à un milliard 109 millions;
sur cette somme, 412 millions seulement avaient été dépensés: il
restait donc encore à pourvoir, pour les années suivantes, à près de
700 millions; la dépense à faire de ce chef pour 1848 était fixée à
150 millions. Cet avenir effrayait M. Thiers, qui croyait voir déjà
la dette flottante à 800 millions. Il oubliait les deux causes qui
devaient l'alléger. C'était d'abord l'emprunt de 350 millions que la
loi du 8 août 1847 avait autorisé précisément dans ce dessein[495];
sur cette somme, 250 millions avaient été émis en rentes 3 pour 100
et adjugées, le 10 novembre 1847, à la maison Rothschild, au taux de
75 fr. 25[496]; les versements des adjudicataires étaient échelonnés
jusqu'en novembre 1849[497]. La dette flottante devait aussi être
dégagée par les remboursements que les compagnies de chemins de
fer auraient à effectuer et qui s'élevaient à 205 millions. Grâce
à cette double cause d'allégement, le gouvernement croyait pouvoir
affirmer que la dette flottante ne s'augmenterait pas, et que bientôt
même elle commencerait à diminuer. En effet, d'après ses calculs,
en 1848 ou au plus tard en 1849, tous les déficits des budgets
antérieurs seraient éteints par les réserves de l'amortissement qui
s'élevaient maintenant à environ 90 millions par an. Ces réserves,
devenues ainsi disponibles, pourraient alors être affectées aux
travaux extraordinaires et dégageraient d'autant la dette flottante.
En somme, en réunissant les 350 millions de l'emprunt, les 205
millions dus par les compagnies et les réserves de l'amortissement,
on calculait que vers 1855 on aurait terminé la liquidation de cette
colossale entreprise, et que la dette flottante serait absolument
dégagée. On aurait ainsi fait pour plus de 1,100 millions de travaux
extraordinaires, presque tous productifs, en n'augmentant la dette
publique que d'un capital de 350 millions. Ces calculs supposaient,
il est vrai, qu'aucun événement ne viendrait d'ici la compromettre la
paix extérieure ou la prospérité intérieure, et, par suite, détruire
l'équilibre du budget ordinaire; qu'il n'y aurait aucun danger de
guerre comme en 1840, aucune mauvaise récolte comme en 1846. C'était
là évidemment le côté faible de la combinaison; on n'y faisait pas
assez la part des accidents possibles.
[Note 495: Cf. plus haut, p. 32.]
[Note 496: Les emprunts précédents avaient été négociés, celui de
1841 à 78 fr. 52 1/2, celui de 1844 à 84 fr. 75: on voit quelle
dépréciation avait été causée par la crise de 1847.]
[Note 497: Les adjudicataires versèrent ainsi, jusqu'au 24 février
1848, 64 millions. Après la révolution, à raison de l'effondrement du
crédit, ils obtinrent de ne pas remplir leurs engagements.]
Toutefois, peut-on reprocher au gouvernement de n'avoir pas
prévu la catastrophe qui allait éclater et de ne s'être pas
préparé financièrement à son propre renversement? D'ailleurs,
quelles précautions eussent pu prévenir les conséquences d'une
révolution donnant le signal d'une panique universelle, arrêtant
brusquement toutes les affaires, tarissant les impôts, ruinant le
crédit, et provoquant le retrait en masse des dépôts faits aux
caisses d'épargne? Les auteurs de cette révolution, placés en
face de l'effroyable crise économique dont ils avaient toute la
responsabilité, ont essayé de la rejeter sur le régime déchu; ils ont
osé proclamer qu'à la veille des journées de Février, la banqueroute
était imminente, et que la République seule en avait sauvé la
France[498]. Pur mensonge dont il est facile aujourd'hui de faire
justice. C'est après et non avant la chute de la monarchie qu'il y
a eu menace de banqueroute; et la faute en était à ceux qui avaient
déchaîné la révolution et ne parvenaient pas, en dépit du mot de l'un
d'eux, à faire de l'ordre avec du désordre.
[Note 498: M. Garnier-Pagès, membre du gouvernement provisoire,
chargé de diriger les finances du nouveau régime, a dit, dans son
rapport du 10 mars 1848: «Ce qui est certain, ce que j'affirme de
toute la force d'une conviction éclairée et loyale, c'est que si la
dynastie d'Orléans avait régné quelque temps encore, la banqueroute
était inévitable. Oui, citoyens, proclamons-le avec bonheur, avec
orgueil, à tous les titres qui recommandent la République à l'amour
de la France et au respect du monde, il faut ajouter celui-ci: la
République a sauvé la France de la banqueroute.»]
Et maintenant si l'on cherche à juger dans son ensemble la politique
financière de la monarchie de Juillet, sans s'arrêter aux embarras
passagers dans lesquels elle se trouvait encore engagée à la veille
de sa chute, certains grands faits ressortent avec netteté. D'abord,
loin d'avoir augmenté les impôts, elle les a réduits; si elle a
ajouté 16 millions au principal de la contribution personnelle et
mobilière et de la taxe sur les portes et fenêtres, elle a fait des
dégrèvements pour plus de 60 millions, notamment sur l'impôt des
boissons et sur la loterie; l'accroissement d'environ 300 millions
qui s'est produit dans le revenu des contributions indirectes a
été dû au développement de la richesse publique. En second lieu,
elle a très peu emprunté: les rentes perpétuelles étaient, à la
fin de la Restauration, de 202 millions, soit, si on en défalque
environ 38 millions appartenant à la caisse de l'amortissement, 164
millions; elles s'élevaient, en 1848, à 244 millions, soit, en en
défalquant aussi 67 millions de rentes de la caisse d'amortissement,
177 millions. Ce n'est donc qu'une augmentation de 13 millions pour
les dix-huit années du règne, chiffre singulièrement minime si l'on
songe que le total des rentes dépasse actuellement 900 millions. À la
vérité, pour être absolument exact, les 13 millions devraient être
augmentés des 8 à 9 millions de rentes dont l'émission, autorisée
par la loi du 8 août 1847, n'a pu être réalisée avant la chute de la
monarchie; cette émission, en effet, était nécessaire pour dégager
la dette flottante. Ajoutons enfin que, parmi les 67 millions de
rentes appartenant en 1848 à la caisse d'amortissement, toutes ne
provenaient pas, comme en 1830, de rachats; 38 millions provenaient
de la consolidation des fonds des caisses d'épargne. Malgré ces deux
dernières observations, la monarchie de Juillet n'en doit pas moins
être considérée comme ayant usé très discrètement de l'emprunt. Et
cependant, sans impôts nouveaux, avec des emprunts si réduits, elle
a fait plus de 1,600 millions de travaux extraordinaires; elle a
dépensé plus d'un milliard pour la conquête de l'Algérie; elle a créé
l'instruction primaire; elle a transmis à ses successeurs une armée
en parfait état; elle a laissé un pays dont toutes les ressources
avaient été ménagées et qui était en plein développement économique.
Jamais on n'a fait autant pour l'avenir, en le grevant aussi peu.
Devant ces résultats, que pèsent certaines difficultés momentanées,
ou même certaines fautes de gestion? L'histoire est obligée de
reconnaître qu'en dehors de la Restauration, aucun autre des régimes
qui se sont succédé en France dans ce siècle ne se présente avec un
pareil bilan.