Suivant l'usage, la Chambre des pairs discuta la première son
adresse: elle le fit avec une ampleur inaccoutumée et n'y consacra
pas moins de huit séances, du 10 au 18 janvier. Au début et à la
fin, il fut question de la politique intérieure; mais, en dépit des
excentricités tapageuses de MM. d'Alton-Shée et de Boissy, cette
partie du débat n'eut pas grande importance; on sentait que, sur ce
sujet, les paroles décisives seraient dites dans une autre enceinte.
La discussion sur les affaires extérieures eut plus d'éclat et mérite
qu'on s'y arrête.
On commença par l'Italie. M. de Montalembert et M. Pelet de la
Lozère ayant reproché au gouvernement de s'être montré trop «tiède»
envers Pie IX, trop favorable à l'Autriche, et d'avoir ainsi aliéné
à la France les sympathies des Italiens, M. Guizot saisit avec
empressement l'occasion qui lui était offerte de faire la lumière
sur une politique jusqu'alors mal connue. Ses premiers mots furent
pour s'attaquer de front à un préjugé alors très répandu, même dans
une partie des conservateurs; ce préjugé n'admettait pas que la
France libérale pût, sans commettre une sorte d'apostasie, devenir,
dans quelque combinaison diplomatique, l'alliée d'une «puissance
absolutiste[478]». «On fait, dit le ministre, retentir les mots
_puissances absolutistes, Sainte-Alliance_, pour me placer et vous
placer vous-mêmes d'avance sous le joug des sentiments que ces mots
réveillent. Je repousse ces fantômes qu'on rassemble autour de notre
politique; j'écarte ces entraves dont on prétend la charger. Je me
félicite plus que personne de vivre dans un État constitutionnel
et dans un pays libre; mais les États constitutionnels et les pays
libres ont besoin comme les autres que leur politique aussi soit
libre, qu'elle puisse s'éloigner ou se rapprocher de telle ou telle
combinaison, s'isoler ou se concerter avec telle ou telle puissance,
choisir enfin et agir suivant l'intérêt seul du pays, dans la
circonstance où elle est appelée à agir. Le gouvernement de Juillet
possède très légitimement cette liberté, car il l'a conquise à la
sueur de son front... Il est bien en droit de choisir librement sa
politique, sans qu'on puisse le soupçonner de déserter quelqu'un des
grands intérêts qu'il a si fermement défendus. Au nom du gouvernement
que j'ai l'honneur de représenter, je réclame et je pratique cette
liberté nécessaire; et, en agissant ainsi, je crois mieux servir la
révolution de Juillet, je crois être plus fier pour elle et plus
confiant dans ses destinées que ceux qui veulent la cantonner dans
je ne sais quelle politique fatale, lui interdisant telle ou telle
combinaison, tel ou tel mouvement dans la sphère où se meuvent
les grands États[479].» Après ce préambule, le ministre exposa sa
politique italienne telle que nous l'avons vue à l'oeuvre, à la fois
favorable aux réformes régulières et en garde contre les prétentions
révolutionnaire et belliqueuses. Il ne méconnaissait pas qu'une telle
sagesse avait pu déplaire aux Italiens. «Il m'est arrivé, dit-il, de
sacrifier la popularité en France pour servir ce que je regardais
comme la bonne cause et l'intérêt bien entendu de mon pays; je
n'hésiterais pas davantage à le faire en Italie. Je peux regretter
la popularité; la rechercher, jamais.» À ceux qui lui reprochaient
d'avoir été trop «tiède» envers Pie IX, il répondit en parlant
magnifiquement du pontife réformateur et du catholicisme[480].
Enfin, pour montrer que sa politique avait été bien réellement celle
qu'il venait d'exposer, il termina en lisant, sans commentaire, l'une
des nombreuses lettres qu'il avait écrites à M. Rossi[481]. Cette
simple lecture eut un effet considérable. Ce fut comme une révélation
inattendue pour tous ceux qui, sur la foi des journaux, s'étaient
fait une idée si fausse de la conduite suivie en Italie. Les orateurs
qui, comme M. Cousin, s'apprêtaient à critiquer cette conduite,
se sentirent désarmés, et la Chambre n'eut plus qu'une pensée:
s'associer aux idées exprimées par le ministre, en en prenant acte;
elle se trouva unanime à voter un paragraphe additionnel, témoignant
sympathie et sollicitude pour le Saint-Père et pour ses imitateurs.
[Note 478: Dans un article publié par la _Revue des Deux Mondes_,
le 1er janvier 1848, un député de la majorité, M. de Morny, se
demandait si, pour remplacer l'alliance anglaise, la France devait
«rechercher d'autres alliances et s'empresser de donner des gages à
ces nouvelles amitiés». Il répondait: «Non.» Il reconnaissait sans
doute la nécessité de respecter les traités; mais il ajoutait: «Cela
fait, n'oublions jamais que nous sommes une puissance libérale, que
notre gouvernement est né d'une révolution... Si nous étions tentés
de l'oublier, le pays nous en ferait bientôt ressouvenir. N'imitons
pas ces parvenus qui, rougissant de leur origine, finissent par être
odieux à leurs familles plébéiennes et méprisés par le monde nouveau
où ils tentent de s'introduire.»]
[Note 479: C'étaient là des vérités que ne contesterait aujourd'hui
aucun homme politique sérieux. M. Thiers, qui, par entraînement
d'opposition, usait, en 1847, de l'argument combattu par M. Guizot,
en a fait justice lui-même plus tard, quand il l'a rencontré dans
la bouche des ministres de Napoléon III; à ceux-ci, prétendant que
l'Empire était tenu, à raison de son principe, de se mettre toujours,
en Europe, du côté des nationalités, il a répondu, avec l'impatience
du bon sens se heurtant à une niaiserie dangereuse: «En politique, il
faut se mettre du côté de ses intérêts. Si on rencontre son principe
sur son chemin, tant mieux; si on le trouve contre soi, tant pis.»
C'était, sous une forme plus vive et, en quelque sorte, plus brutale,
la même idée qu'avait exprimée M. Guizot.]
[Note 480: «Le Pape, dit M. Guizot, a fait une grande chose,
une chose qui, depuis bien des siècles peut-être, n'était venue
spontanément dans la pensée d'aucun souverain. Il a entrepris
volontairement, sincèrement, la réforme intérieure de ses États... À
ce titre seul, une immense confiance lui est due... Mais qu'est-ce
qui manque, en général, à la plupart des grands réformateurs? Un
point d'arrêt, un principe de résistance... Il y a, grâce à Dieu,
dans la situation du Pape, à côté d'un principe admirable et puissant
de réforme, un principe admirable et puissant de résistance... Je
sais bien que les révolutionnaires sont arrogants; je sais qu'ils
font bon marché de la religion, du catholicisme, de la papauté;
qu'ils se figurent qu'ils enlèveront tout cela comme un torrent. Ils
l'ont essayé plus d'une fois; ils ont cru qu'ils avaient emporté ces
vieilles grandeurs de la société humaine; elles ont reparu derrière
eux; elles ont reparu plus grandes qu'eux. Ce qui a surmonté le
pouvoir de la Révolution française et de Napoléon surmontera bien les
fantaisies de la jeune Italie.»]
[Note 481: La lettre lue par M. Guizot était du 27 septembre 1847;
j'en ai cité ailleurs quelques passages. (Cf. plus haut, p. 259 et
260.) Le ministre aurait pu, du reste, aussi bien lire plusieurs
autres de ses lettres.]
Après l'Italie, la Suisse. Attaquée par M. Pelet de la Lozère, la
politique suivie par le ministère dans le conflit de la Diète et du
Sonderbund eut la chance d'être défendue par M. le duc de Broglie,
qui la connaissait pour en avoir été l'un des principaux agents.
Celui-ci exposa, avec la précision et l'autorité habituelles de sa
parole, la situation respective des cantons, les attentats de la
Diète, le droit des puissances à se mêler de cette affaire, les
efforts faits par la France pour arrêter le mal sans cependant se
laisser entraîner dans une intervention armée. Il ne put sans doute
dissimuler l'échec final: «Le temps a manqué, dit-il tristement, et
Dieu a permis que l'iniquité triomphât.» Sur l'action diplomatique
qui se continuait, il garda la plus grande réserve; évidemment le
gouvernement n'était pas pressé de mettre une opinion si prévenue
contre tout ce qui lui paraissait avoir un air de Sainte-Alliance,
dans la confidence des négociations alors suivies avec le comte
Colloredo et le général de Radowitz. M. de Broglie se borna à
déclarer que «si le gouvernement n'avait pas réussi dans son oeuvre
de pacification, il avait du moins posé par là les bases d'une
entente durable entre les puissances médiatrices».
Ce discours, d'un sens politique si haut et si mesuré, avait fait
excellente impression, et la question paraissait vidée, quand M. de
Montalembert monta à la tribune. Dès ses premiers mots, il apparut
que ce n'était plus l'opposant venant chercher querelle au cabinet
ni même le chef du parti catholique apportant une doléance purement
religieuse. Préludant au rôle qui allait devenir le sien dans
les assemblées républicaines, l'orateur se plaçait au-dessus des
divisions d'écoles ou de groupes et parlait au nom de la société
menacée. «Je tiens, dit-il, qu'on ne s'est battu, en Suisse, ni
pour ni contre les Jésuites, ni pour ni contre la souveraineté
cantonale; on s'est battu contre vous et pour vous. (_Sensation._) Et
voici comment: on s'est battu pour la liberté sauvage, intolérante,
irrégulière, hypocrite, contre la liberté tolérante, régulière,
légale et sincère, dont vous êtes les représentants et les défenseurs
dans le monde. (_Très bien!_)... Ainsi donc, je ne viens pas parler
pour des vaincus, mais à des vaincus, vaincu moi-même à des vaincus,
c'est-à-dire aux représentants de l'ordre social, de l'ordre
régulier, de l'ordre libéral, qui vient d'être vaincu en Suisse et
qui est menacé dans toute l'Europe par une nouvelle invasion de
barbares.» (_Sensation._) Et alors, en traits de feu, il faisait un
tableau de toutes les infamies commises en Suisse, montrant partout
«l'abus de la force, l'étouffement de la liberté, la violation
de la foi jurée, la supériorité du nombre érigée en dogme et le
mensonge servant d'arme et de parure à la violence». Lord Palmerston
n'était pas oublié, et sa conduite était flétrie. Jamais parole
plus vengeresse n'avait consolé la conscience publique attristée
des défaites du bon droit. L'orateur insistait principalement sur
ce que la bataille perdue en Suisse était la même qui se livrait
en France. Il rappelait les banquets démagogiques fraternisant avec
les vainqueurs du Sonderbund; il signalait également l'évocation
des pires souvenirs révolutionnaires, l'éclosion d'apologies
terroristes auxquelles on assistait depuis un an. À M. de Lamartine
qui avait dit: «Nous ne voulons pas rouvrir le club des jacobins!»
il répondait: «Il est trop tard; le club des jacobins est déjà
rouvert, non pas en fait et dans la rue, mais dans les esprits, dans
les coeurs, du moins dans certains esprits égarés par des sophismes
sanguinaires, dans certains coeurs dépravés par ces exécrables romans
qu'on décore du nom d'histoire et où l'apothéose de Voltaire sert
d'introduction à l'apologie de Robespierre.» (_Approbation énergique
et prolongée._) Puis, comme s'il avait eu une intuition prophétique
de tout ce que devait être le radicalisme dans la seconde moitié du
siècle, il s'écriait: «Savez-vous ce que le radicalisme menace le
plus? Ce n'est pas au fond le pouvoir: le pouvoir est une nécessité
de premier ordre pour toutes les sociétés; il peut changer de mains,
mais, tôt ou tard, il se retrouve debout; il ne périt jamais tout
entier. Ce n'est pas même la propriété: la propriété peut changer
de mains, mais je ne crois pas encore à son anéantissement ou à sa
transformation. Mais savez-vous ce qui peut périr chez tous les
peuples? C'est la liberté. (_C'est vrai! Approbation._) Ah! oui,
elle périt, et pendant de longs siècles elle disparaît. Et, pour ma
part, je ne redoute rien tant, dans le triomphe de ce radicalisme,
que la perte de la liberté. (_Très bien!_) Qu'on ne vienne pas dire
que le radicalisme, c'est l'exagération du libéralisme; non, c'en
est l'antipode, c'est l'extrême opposé; le radicalisme n'est que
l'exagération du despotisme, rien autre chose! (_Très bien!_) et
jamais le despotisme n'affecta une forme plus odieuse. La liberté,
c'est la tolérance raisonnée, volontaire; le radicalisme, c'est
l'intolérance absolue qui ne s'arrête que devant l'impossible... La
liberté consacre les droits des minorités, le radicalisme les absorbe
et les anéantit.» Faisant alors un retour sur lui-même, l'orateur
rappelait combien il avait toujours aimé la liberté. «La liberté!
Ah! je peux le dire sans phrase, elle a été l'idole de mon âme.
(_Mouvement._) Si j'ai quelque reproche à me faire, c'est de l'avoir
trop aimée, aimée comme on aime quand on est jeune, c'est-à-dire
sans mesure, sans frein. Mais je ne me le reproche pas, je ne le
regrette pas; je veux continuer à la servir, à l'aimer toujours,
à croire en elle toujours! (_Très bien!_) Et je crois ne l'avoir
jamais plus aimée, jamais mieux servie qu'en ce jour où je m'efforce
d'arracher le masque à ses ennemis qui se parent de ses couleurs, qui
usurpent son drapeau pour la souiller, pour la déshonorer.» (_Marques
unanimes et prolongées d'assentiment._) Devant un tel péril, M.
de Montalembert n'avait pas grand coeur à s'arrêter longtemps aux
petites critiques qu'il pouvait avoir à faire sur la conduite du
cabinet; aussi se hâtait-il de laisser les ministres pour s'adresser
au pays. «La France, disait-il en terminant, se trouve dans la
situation que voici: le drapeau que vous avez vaincu à Lyon, en 1831
et en 1834, ce drapeau-là est aujourd'hui relevé de l'autre côté du
Jura (_sensation_), et, ce qui est bien plus grave, il y est appuyé
par l'Angleterre! À l'intérieur, vous avez ce que vous n'aviez ni
en 1831, ni en 1834, des sympathies avouées, publiques, croissantes
pour la Convention et la Montagne... Je ne demande aucune mesure
d'exception... Je demande que les honnêtes gens ouvrent les yeux...,
qu'ils s'arment d'une triple résolution à l'encontre des ennemis
intérieurs et extérieurs qui nous menacent... Ne souffrons pas que
les méchants aient seuls le monopole de l'énergie de l'audace...
Que les honnêtes gens aient aussi l'énergie du bien... Que ce soit
le principe de l'union entre nous tous qui voulons, au fond, la
même chose: la liberté, l'ordre, la paix. Veillons surtout sur la
liberté... N'oublions pas que cette liberté vient d'être immolée en
Suisse, qu'elle a été trahie par l'Angleterre, mais que la France
a pour destinée d'en être à jamais le drapeau et la sauvegarde.»
(_Acclamations prolongées._)
On se ferait difficilement une idée de l'effet produit par ce
discours sur la Chambre haute. Ces vieux routiers de la politique,
qu'on pouvait croire cuirassés contre toutes les émotions oratoires
et qui étaient d'ailleurs habitués plus à contredire qu'à suivre M.
de Montalembert, furent étrangement secoués, bouleversés, entraînés
par sa parole. Presque à chaque phrase, c'étaient des frémissements,
des trépignements, des bravos. Jamais on n'avait vu la vénérable
assemblée dans un tel état de surexcitation[482]. Quand l'orateur
revint à sa place, presque tous les pairs, et parmi eux M. le duc de
Nemours, se précipitèrent pour le féliciter. M. Guizot, qui devait
lui succéder à la tribune, renonça à la parole. «Je ne partage pas,
dit-il, toutes les idées exprimées par l'honorable préopinant; je
n'accepte point les reproches qu'il a adressés au gouvernement.
Mais il a dit trop de grandes, bonnes et utiles vérités, et il les
a dites avec un sentiment trop sincère et trop profond, pour que je
veuille élever, en ce moment, un débat quelconque avec lui. Je ne
mettrai pas, à la suite de tout ce qu'il vous a dit, une question
purement politique, et encore moins une question personnelle.»
Le calme ne parvenant pas à se rétablir, il fallut suspendre la
séance pendant quelque temps. Quand elle fut reprise, M. le comte
de Saint-Priest, encore tout ému, demanda que la Chambre ordonnât
l'impression du discours. Cette proposition eût été probablement
votée d'enthousiasme, si le président n'eût rappelé les articles du
règlement qui interdisaient toute mesure de ce genre.
[Note 482: Un journal peu suspect de sympathie pour l'orateur,
qu'il traite de «sacristain», le National, fait ce tableau de la
séance: «Nous voudrions raconter froidement la séance incroyable à
laquelle nous avons assisté; froidement, si cela est possible... Il
était réservé à M. de Montalembert d'exciter parmi ses collègues
une de ces violentes émotions contre lesquelles nous les croyions
garantis. Il peut être fier de son succès, qui dépasse tout ce que
son orgueil avait pu rêver. Personne n'avait encore remué à ce point
les pupitres, les couteaux de bois et les poitrines de la pairie. Ce
n'était pas de l'agitation, mais des transports. Ce n'étaient pas des
spasmes, mais une sorte de fièvre chaude. Les cris, les bravos, les
trépignements servaient de cortège aux effusions de son éloquence.
Passionné lui-même jusqu'au délire, il a jeté, sur tous les bancs,
des courants d'électricité qui les faisaient bondir.»]
L'émotion ne demeura pas renfermée dans l'enceinte du Luxembourg.
«L'effet, notait un observateur, n'a guère été moins grand au dehors
que dans la Chambre des pairs; c'est un véritable événement[483].»
Tous les journaux, même les plus hostiles à M. de Montalembert,
étaient obligés de constater son immense succès[484]. M. Marrast
ne cachait pas à M. Louis Veuillot son admiration et exprimait le
regret que le parti républicain «n'eût pas un _enragé éloquent_ comme
celui-là[485]». M. Doudan écrivait à un de ses amis: «J'aurais mieux
aimé que ce fût un autre que M. de Montalembert qui eût ce grand
succès. La Chambre des pairs en a été comme folle d'admiration durant
plusieurs heures[486].» M. Sainte-Beuve, dans ses notes, tout en se
défendant contre les idées développées dans ce discours, ne pouvait
s'empêcher de constater «l'enthousiasme sans exemple qu'il excitait
dans les salons et qui n'était qu'un reflet affaibli de celui qu'il
avait excité dans la haute Chambre[487]».
[Note 483: _Journal inédit du baron de Viel-Castel_, à la date du 15
janvier 1848.]
[Note 484: Le _Journal des Débats_ déclarait que «l'effet produit
par le discours était peut-être unique dans notre histoire
parlementaire». Le _Constitutionnel_ disait: «Sans proclamer, comme
on l'a fait, M. de Montalembert le plus grand orateur des temps
modernes, nous reconnaîtrons volontiers qu'il a déployé un grand
talent pour la défense d'une détestable cause.» On lisait dans la
_Presse_: «L'aiglon s'est fait aigle et s'est élevé à une hauteur où
l'amitié la plus complaisante ne le supposait pas capable d'arriver.
Peu d'hommes de tribune ont compté dans leur vie un succès aussi
complet.»]
[Note 485: _Mélanges_, par Louis VEUILLOT, t. IV, p. 74.]
[Note 486: X. DOUDAN, _Mélanges et lettres_, t. II, p. 147.]
[Note 487: _Les Cahiers de Sainte-Beuve_, p. 70.]
Une impression si extraordinaire ne tenait pas seulement à
l'éloquence de l'orateur, bien qu'il se fût élevé à des hauteurs
qu'il n'avait pas encore atteintes; elle ne tenait pas à sa passion,
bien qu'elle n'eût jamais été aussi entraînante. Elle tenait surtout
à ce qu'il venait de répondre à l'angoisse, jusque-là plus ou moins
inconsciente, qui oppressait alors les âmes. Il avait éclairé, comme
d'une lueur tragique, l'abîme vers lequel la France se sentait
poussée, en même temps qu'il essayait de réveiller le courage un peu
endormi de ceux que cet abîme épouvantait. C'était vraiment le cri
d'alarme et le cri de guerre de la société en péril qu'il se trouvait
avoir poussés.
La discussion de l'adresse se prolongea, quelques jours encore, sans
incident remarquable. Au vote sur l'ensemble, la minorité fut de 23
voix: le chiffre parut élevé pour la Chambre des pairs.