Le 28 décembre 1847, les deux Chambres étaient réunies pour entendre
le discours du trône. Louis-Philippe, visiblement vieilli, fatigué,
attristé, en fit la lecture d'une voix sourde. Après un début où il
constatait l'amélioration de la situation économique et annonçait
divers projets, notamment sur la réduction du prix du sel et sur
la réforme postale, il passait aux questions étrangères; loin d'y
appeler la discussion, il se renfermait dans des généralités peu
contestables et se bornait à exprimer l'espoir de voir maintenir la
paix de l'Europe et l'ordre intérieur des États; quelques phrases
étaient dites sur la Suisse, mais le nom de l'Italie n'était même
pas prononcé. Un court paragraphe était consacré à l'Algérie et
à la nomination du duc d'Aumale. Venait enfin le passage le plus
important, celui par lequel le Roi entendait répondre à la campagne
des banquets; on remarqua qu'en l'abordant, il fit effort pour
raffermir sa voix. «Plus j'avance dans la vie, disait-il, plus je
consacre, avec dévouement, au service de la France, au soin de
ses intérêts, de sa dignité, de son bonheur, tout ce que Dieu m'a
donné et me conserve encore d'activité et de force. Au milieu de
l'agitation que fomentent des passions ennemies ou aveugles, une
conviction m'anime et me soutient: c'est que nous possédons dans la
monarchie constitutionnelle, dans l'union des grands pouvoirs de
l'État, les moyens assurés de surmonter tous les obstacles et de
satisfaire à tous les intérêts moraux et matériels de notre chère
patrie. Maintenons fermement, selon la Charte, l'ordre social et
toutes ses conditions. Garantissons fidèlement, selon la Charte, les
libertés publiques et tous leurs développements. Nous transmettrons
intact, aux générations qui viendront après nous, le dépôt qui
nous est confié, et elles nous béniront d'avoir fondé et défendu
l'édifice à l'abri duquel elles vivront libres et heureuses.» Cette
fin du discours royal ne manquait pas de grandeur; l'accent en
avait même quelque chose de touchant dans la bouche d'un souverain
septuagénaire; la phrase sur la nécessité de «garantir les libertés
publiques et tous leurs développements» n'était pas d'une politique
réactionnaire; mais tout cela fut pour ainsi dire inaperçu; on ne
vit, on ne voulut voir que ces trois mots: _passions ennemies ou
aveugles_ qui se détachèrent du reste avec un relief extraordinaire.
La sévérité de ce langage indiquait de la part du gouvernement
l'intention de faire tête à l'opposition. Comme l'écrivait alors
un officieux, «le ministère relevait le gant qui lui avait été
jeté». On racontait dans les couloirs de la Chambre que, lors de
la rédaction du discours, M. Guizot avait répondu à ceux de ses
collègues qui eussent préféré un ton moins agressif: «Je veux porter
la guerre dans leur camp», et que le Roi avait ajouté: «C'est à moi,
à moi personnellement que les banquets se sont attaqués, et nous
verrons qui sera le plus fort.» Il n'y avait donc pas à s'étonner
que l'opposition prît ces paroles comme une déclaration de guerre,
ou plutôt comme l'acceptation de la guerre qu'elle-même avait
déclarée. Mais elle fit plus; elle feignit d'y voir une provocation
inattendue, une insulte gratuite, une infraction aux convenances
constitutionnelles qui ne permettaient pas de mêler le Roi aux
querelles des partis. De là, dans tous ses journaux, de bruyants
éclats de colère et d'indignation. Il est difficile de les prendre
au sérieux et d'y voir autre chose qu'une tactique peu sincère.
Après tout, ce double qualificatif--_ennemies ou aveugles_--qui
caractérisait avec tant de justesse le rôle des diverses fractions
de la gauche, n'avait rien d'excessif ni dans le fond ni dans la
forme. Sans doute, ce langage était placé dans la bouche du Roi, mais
ne savait-on pas que le discours du trône devait être regardé comme
l'oeuvre du cabinet et engageait sa seule responsabilité? Et puis
vraiment, étaient-ils fondés à se plaindre qu'on ne les traitât pas
avec assez de ménagements, ceux qui venaient, pendant la campagne des
banquets, d'accabler d'outrages non seulement le ministère, mais le
souverain?
Au sortir de la séance royale, les opposants de toutes
nuances,--gauche, centre gauche, républicains, légitimistes,--se
réunirent sous la présidence de M. Odilon Barrot. On agita s'il y
aurait lieu de répondre à ce qu'on appelait la provocation de la
couronne, par une démission en masse; l'idée fut repoussée, et M.
de Girardin demeura seul à vouloir résigner son mandat. Mais tous
se proclamèrent résolus à une lutte à outrance. Le plus vif fut M.
Thiers, qui, cependant, n'avait pas pris part personnellement aux
banquets; il déclara «voir dans l'injure jetée du haut du trône à
l'opposition presque entière un attentat véritable dont le châtiment
ne devait pas se faire attendre». Quelques jours après, quand la
Chambre vint, à l'occasion de la mort de Madame Adélaïde, apporter
ses condoléances au Roi affligé, on remarqua l'abstention de presque
tous les députés de l'opposition. Les radicaux, naturellement,
ne pouvaient qu'encourager les dynastiques dans cette attitude
d'hostilité contre le Roi lui-même. «On n'a pas mesuré, disait le
_National_, les coups qu'on porte à l'opposition; qu'elle ne mesure
pas davantage ceux qu'elle rendra... Toute faiblesse serait une
déchéance. On l'accuse d'être aveugle ou ennemie, qu'elle accepte
franchement le dilemme: il lui sera facile de prouver qu'elle n'est
pas aveugle; elle doit avoir le courage de l'autre position et aller
jusqu'au bout.»
Si, par son accent militant, le discours du trône irritait la gauche,
il parut, du moins au début, affermir la majorité conservatrice.
Celle-ci se montra, dans ses premiers votes, plus consistante qu'on
ne pouvait s'y attendre après les incertitudes de la session de
1847 et dans l'état de l'esprit public. Lors de la nomination du
président, des vice-présidents et des secrétaires de la Chambre, les
candidats du ministère l'emportèrent à une énorme majorité. «Les
élections du bureau sont triomphantes pour le parti conservateur,
écrivait M. de Viel-Castel, le 30 décembre 1847, et dépassent les
espérances. Aussi, ce soir, paraît-on très confiant dans les salons
ministériels[475].» Quelques jours après, il s'agissait de nommer
la commission de l'adresse; les neuf élus furent des partisans du
cabinet. En même temps, arrivait à Paris, le 1er janvier 1848, la
nouvelle de la reddition d'Abd el-Kader. Ne pouvait-on pas, après
les tristesses de l'année précédente, la saluer comme un heureux
présage pour l'année qui commençait et comme un signe que la mauvaise
veine était enfin épuisée? Sous ces impressions, il se produisait un
certain rassérènement chez les amis du ministère. «Il y a confiance
dans le succès», écrivait, le 2 janvier, M. de Barante à un de ses
amis[476]. Le 6, le duc de Broglie mandait à son fils: «La situation
ici est bonne, sans être excellente. La majorité est très bien
ralliée... Il y a néanmoins toujours du trouble au fond des esprits.
Les événements de l'année dernière ont laissé leurs traces, et la
majorité, quand elle se sent solidement établie, recommence à rêver
des projets de réforme et à chercher ce qu'elle pourra faire pour
démolir un peu quelque chose. Les bourses sont vides, les économies
sont consommées, le crédit et la confiance se rétablissent lentement
et péniblement. Il y aura du tirage pendant toute la session. M.
Guizot est content, confiant comme à son ordinaire. Duchâtel est
bien, mais il a moins d'ardeur et d'entrain. Le reste du ministère
paraît de bonne espérance et de bonne humeur[477].»
[Note 475: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
[Note 476: _Documents inédits._]
[Note 477: _Ibid._]