LA DERNIÈRE SESSION.

(Décembre 1847.--Février 1848.)

I. Malaise des esprits. N'aurait-il pas mieux valu changer le

cabinet? Le Roi rebute ceux qui lui donnent ce conseil. Madame

Adélaïde. La famille royale. Raisons pour lesquelles M. Guizot

ne veut pas quitter le pouvoir. Sa conversation avec le Roi.

État d'esprit de M. Duchâtel. Les opposants ne croient pas à

la possibilité d'une révolution.--II. Le discours du trône.

Irritation de l'opposition. La majorité paraît compacte.--III.

L'adresse à la Chambre des pairs. Le débat sur l'Italie. M.

Guizot expose sa politique. Le débat sur la Suisse. Discours

de M. de Montalembert.--IV. À la Chambre des députés, attaque

sur l'affaire Petit. Réponse de M. Guizot.--V. L'adresse

au Palais-Bourbon. La question budgétaire. M. Thiers et M.

Duchâtel. Quelle est la véritable situation des finances? Le

bilan du règne.--VI. L'amendement sur la question de moralité.

Discours de M. de Tocqueville. Discussion scandaleuse.--VII. Le

débat sur les affaires étrangères. Dans la question italienne,

M. Guizot a un avantage marqué sur M. Thiers. Discours

révolutionnaire de M. Thiers sur la Suisse. Fatigue de M.

Guizot. L'opposition le croit physiquement abattu. Il parle avec

un succès éclatant sur la nomination du duc d'Aumale.--VIII. La

question de la réforme. Beaucoup de conservateurs voudraient

qu'on «fît quelque chose». Le projet de banquet du XIIe

arrondissement. Défis portés, à la tribune, par les opposants.

Réponses de M. Duchâtel et de M. Hébert. Les amendements

Darblay et Desmousseaux de Givré. L'article additionnel de M.

Sallandrouze. Déclaration un peu ambiguë de M. Guizot. Il a agi

malgré le Roi. Le ministère l'emporte au vote, mais il sort

affaibli de cette discussion.

I

L'ouverture de la session était annoncée pour le 28 décembre 1847.

L'opposition, tout échauffée de ses banquets, y arrivait dans un état

de surexcitation extrême et résolue à ne garder aucun ménagement.

Un symptôme encore plus inquiétant peut-être était le malaise et

le trouble de cette grande masse qui joue le rôle de spectateur

dans le drame politique. Tout y avait contribué: les mécomptes de

la dernière session, les souffrances de la crise économique et

surtout le doute où l'on était parvenu à jeter les esprits sur la

moralité du régime. De nouveaux scandales[447], de retentissants

suicides[448] venaient encore d'assombrir les derniers mois de 1847.

«Triste année», écrivait le 31 décembre, à l'heure même où elle

finissait, un ami du cabinet, «année marquée par tant de désastres,

tant de catastrophes, tant de crimes publics ou privés, et qui

apparaîtra dans l'histoire avec une physionomie toute particulière,

plus sombre que celle des années mêmes où ont éclaté de grandes

et sanglantes révolutions, parce qu'elle a semblé mettre à nu les

plaies d'une société corrompue[449].» Le même observateur ajoutait,

quelques jours plus tard: «Les esprits sont inquiets, tristes,

agités. Les événements de la politique extérieure, l'état de la

Suisse et de l'Italie, en France même le réveil plus ou moins

sérieux de l'esprit révolutionnaire, attesté par les banquets, les

nombreuses catastrophes qui ont semblé prouver, depuis quelques

mois, l'affaiblissement du sentiment moral tant dans le gouvernement

que dans les classes supérieures, les embarras financiers, les

souffrances du commerce et de l'industrie, les faillites, moins

nombreuses, moins énormes qu'en Angleterre, en Belgique et en

Allemagne, mais considérables pourtant, la baisse des fonds, les

bruits sans cesse répandus sur la maladie ou la mort du Roi, et qui

rappellent si vivement aux imaginations les chances de l'existence

d'un homme de soixante-quinze ans, tel est le fonds bien sombre sur

lequel roulent tous les entretiens. Il faut ajouter que, par suite

des diverses calamités qui ont affligé la société, l'hiver s'écoule

sans fêtes, sans bals, sans grandes réunions; que le commerce s'en

ressent et s'en plaint. Aussi le mécontentement est-il général.

On se croit vaguement menacé de quelque grande calamité[450].»

La même impression se retrouve chez d'autres contemporains. «On

n'entend que des bruits sinistres», écrivait M. Doudan[451]. Pas

de mauvaises nouvelles qui ne trouvassent immédiatement créance:

à plusieurs reprises, on crut le Roi malade ou même mort. Un

député ministériel, déjà assez en vue, bien que fort loin de la

notoriété qu'il devait acquérir plus tard, M. de Morny, avouait son

anxiété dans un article publié par la _Revue des Deux Mondes_; il

y déclarait que «la situation politique était plus grave et plus

difficile qu'elle ne l'avait été depuis longtemps». Le désarroi,

le découragement des amis naturels du cabinet frappaient tous les

observateurs un peu perspicaces. Dès le 3 octobre 1847, M. de Barante

envoyait à M. Guizot cet avertissement: «Le parti conservateur est,

je crois, fidèle, mais plus attristé qu'on ne vous le dit: vous avez

à lui donner courage et contentement. Vous avez besoin d'une forte

session et de quelques discussions éclatantes, pour regagner ce que

l'insolence des journaux et la présomption des opposants d'ordre

inférieur ont fait perdre en considération au gouvernement[452].» Le

même M. de Barante écrivait, deux mois plus tard, à un de ses amis:

«Le parti conservateur soutiendra M. Guizot, mais avec une mollesse

chagrine, avec plus de crainte de l'opposition que de confiance dans

le cabinet[453].»

[Note 447: Un pair portant un grand nom de l'Empire était devenu fou

à la suite de désordres et avait voulu, dit-on, tuer sa maîtresse. Un

autre, ambassadeur en fonction, pris d'un accès de manie furieuse à

la suite de querelles domestiques, s'était enfermé dans une chambre

d'hôtel, avec ses deux enfants, menaçant de les tuer et de se tuer

après; ce n'était qu'après trois heures d'efforts qu'on était parvenu

à se rendre maître de lui et à l'enfermer dans une maison de santé.]

[Note 448: Le plus douloureux de ces suicides fut celui du comte

Bresson, l'habile négociateur des mariages espagnols, qui se coupa

la gorge à Naples, où il venait d'être nommé ambassadeur. Le déboire

très vif qu'il avait ressenti en se voyant appelé momentanément à un

poste secondaire ne suffisait pas à expliquer cet acte de désespoir,

qui devait être attribué à un accès de fièvre chaude.]

[Note 449: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]

[Note 450: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]

[Note 451: _Mélanges et lettres_, t. II, p. 148.]

[Note 452: _Documents inédits._]

[Note 453: _Ibid._]

De bons esprits,--dont plusieurs n'étaient nullement ennemis des

hommes au pouvoir,--en venaient à se demander s'il ne vaudrait

pas mieux éviter la lutte que l'engager dans ces conditions

périlleuses, et s'il ne serait pas plus sage de changer le

cabinet avant l'ouverture de la session. À leur avis, la situation

était trop tendue; il fallait à tout prix la détendre. N'était-ce

pas précisément l'avantage du régime parlementaire et de la

responsabilité ministérielle de permettre à la couronne de se plier

aux évolutions successives de l'esprit public? Que les idées de

l'opposition fussent peu raisonnables, ses mobiles et ses procédés

encore moins respectables, plusieurs de ceux qui désiraient un

nouveau ministère ne le contestaient pas; mais ils croyaient

impossible de ne pas tenir compte des préventions qu'elle était

parvenue à soulever. Ils ne s'arrêtaient pas à ce fait que le cabinet

avait jusqu'ici gardé la majorité dans les Chambres; pour être encore

numériquement nombreuse, cette majorité leur semblait moralement

ébranlée; si elle suivait le ministère, elle le suivait tristement,

avec plus de docilité que de foi. Ils ajoutaient que, surtout avec

un régime de suffrage restreint, on devait prêter l'oreille aux

bruits qui s'élevaient parfois hors des frontières du pays légal,

et y avoir égard quand ils avaient une certaine puissance. Il

n'était pas jusqu'à la durée inaccoutumée du cabinet qui ne parût

une raison de le remplacer. On ne doit pas croire, en effet, que,

pour un ministère, une vie prolongée soit toujours une cause de

force. Il faut compter avec la frivolité badaude, si vite ennuyée

de toute monotonie. Une partie de l'opinion, oublieuse du dégoût

et de l'inquiétude que lui avait causés, avant 1840, un régime de

crises ministérielles incessantes, finissait par se lasser de voir au

gouvernement les mêmes visages. D'ailleurs, si, en gardant longtemps

le pouvoir, des ministres peuvent, par les services rendus, créer et

fortifier leur clientèle, ils éveillent aussi forcément autour d'eux,

par ce qu'ils font et par ce qu'ils ne font pas, des déceptions,

des ressentiments, des jalousies, dont l'accumulation devient un

véritable péril. Et puis, dans les luttes parlementaires de quelque

durée, la situation est loin d'être égale entre eux et les opposants:

ces derniers, après chaque défaite, sont libres de se retirer à

l'écart, pendant un certain temps, pour restaurer leurs forces;

ainsi avait fait souvent M. Thiers; les ministres, au contraire, ne

sauraient s'éloigner, un seul instant, du champ de bataille; ils

doivent y demeurer quand même, exposés aux coups de leurs ennemis,

aux exigences de leurs amis, aux surprises des événements; de là

souvent ce résultat bizarre que les blessures du vainqueur restent à

vif et même s'enveniment, tandis que celles du vaincu se cicatrisent

assez promptement.

Quelles que fussent les raisons alléguées en faveur d'un changement

de ministère, elles se brisaient devant la volonté absolument

contraire du Roi. Déjà j'ai eu l'occasion de montrer quel était alors

l'état d'esprit de Louis-Philippe[454]. L'irritation que lui avait

causée la campagne des banquets, l'affermissait encore dans son parti

pris de ne rien céder à l'opposition. Et puis il se sentait tout à

fait rassuré sur la correction constitutionnelle de sa conduite.

Pour rien au monde, il n'eût cherché, comme Charles X, à gouverner

contre la majorité. Mais le pays, consulté en 1846, n'avait-il

pas répondu en donnant au ministère une majorité qui, depuis

lors, lui était demeurée fidèle? Après sa chute, Louis-Philippe

revenait volontiers sur cet argument qui lui paraissait justifier

sa conduite. «Remarquez-le bien, disait-il à un de ses visiteurs

de Claremont, je suis tombé en pleine constitution! Mon ministère,

dont on demandait la chute, avait la majorité... Si, cédant aux

clameurs de l'opposition, j'avais spontanément brisé ce ministère, je

n'étais plus dans la pratique vraie du gouvernement constitutionnel.

La France ne voulait plus de mes ministres, prétendaient leurs

adversaires. Mais cet argument a été, de tout temps et dans tous

les pays, l'arme de l'opposition... C'est ce que la plus formidable

des oppositions disait à Pitt, lorsque, âgé de vingt-quatre ans, il

prit les affaires. Pitt ne se laissa pas convaincre. Après avoir

essuyé quatorze défaites en trois mois (mon ministère n'en avait pas

encore subi une seule), il désira savoir si l'Angleterre pensait

réellement comme l'opposition, et il fit appel aux électeurs. Que

répondirent-ils? qu'ils étaient avec Pitt et non avec l'opposition.

Fort de cette réponse, Pitt garda les affaires, et il les garda

vingt ans! Mon gouvernement avait une situation bien plus belle

que celle de Pitt; la Chambre le soutenait, et le Roi,--un roi

constitutionnel!--lui devait son franc et loyal support. D'ailleurs,

je croyais, moi, dans mon âme et conscience, que la politique suivie

par mon ministère était la bonne, la vraie[455].»

[Note 454: Voir plus haut, p. 16 et 17.]

[Note 455: _Abdication du roi Louis-Philippe_, racontée par lui-même

et recueillie par M. Édouard LEMOINE, p. 34 à 37.]

Il ne manquait pourtant pas de gens, dans l'entourage du Roi, pour

le pousser à se séparer de ce ministère. La cour était généralement

défavorable à M. Guizot, dont elle jugeait l'impopularité dangereuse

pour la monarchie. L'intendant de la liste civile, M. de Montalivet,

professait cette idée avec une particulière insistance. Son jugement

était, à la vérité, un peu suspect, car, depuis plusieurs années,

il avait pris position contre le cabinet et s'était associé aux

campagnes de M. Molé[456]. Appelé par ses fonctions à travailler

deux ou trois fois par semaine avec le Roi, il en profitait pour lui

signaler le mécontentement croissant de l'opinion. Plusieurs autres

personnes, en mesure d'aborder le souverain, lui parlaient dans le

même sens, telles le maréchal Gérard, le maréchal Sébastiani, M.

Dupin, et enfin le préfet de la Seine, M. de Rambuteau, qui déclarait

l'esprit de la bourgeoisie parisienne fort malade et ajoutait que

«la moindre écorchure amènerait la gangrène». Louis-Philippe ne

voulait rien entendre et rabrouait même parfois assez rudement ces

informateurs et ces conseillers malencontreux. M. d'Haubersaert,

conseiller d'État, interrogé au retour d'une mission qui lui avait

fait parcourir une partie de la France, rapportait au Roi «qu'il y

avait beaucoup d'agitation dans les esprits, que partout on demandait

des réformes»; mais Louis-Philippe l'interrompait, à chaque mot, par

des «Non... Vous vous trompez... Je sais le contraire.» L'effort pour

inquiéter le Roi et le détacher de M. Guizot devait se continuer dans

les premiers jours de la session. M. de Montalivet se fondait sur

ce qu'il était colonel de la légion à cheval de la garde nationale,

pour signaler à Louis-Philippe le mécontentement et la désaffection

qui se manifestaient dans les rangs de la milice parisienne. Un

jour, il avait fait de cet état d'esprit une peinture si sombre que,

pour la première fois, le Roi parut ébranlé. Mais ce ne fut pas

pour longtemps. Le surlendemain, comme Louis-Philippe travaillait

avec son intendant, il lui dit: «J'ai été ému avant-hier; j'ai fait

venir Duchâtel et Jacqueminot; ils m'ont pleinement rassuré! Cette

maudite goutte vous rend pessimiste!--Hélas! Sire, répondit M. de

Montalivet, c'est de l'aveuglement de vos ministres que vient le

danger!--Que peut me faire la garde nationale? reprit le Roi. Je suis

dans la Charte. Je n'en sortirai pas comme Charles X. Je suis donc

inexpugnable.--La Chambre ne représente plus le pays; la majorité

est factice. La Charte a donné au Roi le pouvoir de dissoudre afin

de rectifier les malentendus graves et profonds.--Vous voulez la

réforme, vous ne l'aurez pas! Non que je sois hostile à la réforme

en elle-même, mais elle me mènerait par M. Molé à M. Thiers. Thiers,

c'est la guerre! et je ne veux pas voir anéantir ma politique de

paix. D'ailleurs, si on me pousse, j'abdiquerai.» Cette crainte de

M. Thiers était alors l'un des sentiments dominants du Roi. «Vous

voulez, disait-il à M. Dupin, que je renvoie mon ministère et que

j'appelle Molé. Je n'ai pas, vous le savez, la moindre répugnance

pour Molé; mais Molé échouera; et après lui, que reste-t-il? M.

Thiers escorté de MM. Barrot et Duvergier qui voudront gouverner,

qui m'ôteront tout pouvoir, qui bouleverseront ma politique; non,

non, mille fois non. J'ai une grande mission à remplir, non seulement

en France, mais en Europe, celle de rétablir l'ordre... C'est là ma

destinée; c'est là ma gloire; vous ne m'y ferez pas renoncer[457].»

[Note 456: Voir t. V, p. 422 et suiv.]

[Note 457: J'ai trouvé ces divers renseignements soit dans les

passages qui m'ont été communiqués, des _Mémoires de M. le comte de

Montalivet_, soit dans d'autres documents contemporains également

inédits.]

Quand ils se voyaient rebutés par le Roi, M. de Montalivet, le

maréchal Gérard, M. Dupin, M. de Rambuteau allaient assez volontiers

porter leurs alarmes à Madame Adélaïde. Depuis que Louis-Philippe

et sa soeur avaient pu se réunir après la première dispersion

de l'émigration, ils ne s'étaient pas quittés et, à vrai dire,

ils ne faisaient qu'un. Confidente de toutes les pensées de son

frère, associée à son travail, admise à lire tous ses papiers,

presque constamment présente dans son cabinet, Madame Adélaïde ne

représentait pas, dans cette communauté si étroite, l'élément le

moins viril, et, chaque fois qu'une initiative hardie avait été

prise, elle n'y avait pas été étrangère. Des événements douloureux

auxquels sa famille avait été mêlée à la fin du siècle dernier, elle

avait gardé une sorte de ressentiment contre les hommes et les idées

de la droite, et, par suite, une tendance à se porter du côté opposé.

Elle avait notamment peu de goût pour M. Guizot, et en entendre

mal parler ne devait pas lui déplaire. Cela ne la déterminait pas

cependant à presser son frère de changer son ministère. L'admiration

passionnée qu'elle portait au Roi, le souci qu'elle avait de lui

conserver la prépotence dans le gouvernement, la détournaient de

le contredire ouvertement sur une question où il manifestait avoir

une résolution si arrêtée et où il s'était à ce point engagé[458].

D'ailleurs, elle aussi était vieillie, fatiguée. Étant tombée malade

dans les derniers jours de 1847, son état s'aggrava subitement,

et elle succomba le 31 décembre. Sa mort, très douloureuse pour

Louis-Philippe, fit dans le public l'effet d'un nouveau son d'alarme

ajouté à tous ceux qui avaient retenti au cours de cette année

néfaste; l'impression générale fut que, privé de cet appui, le vieux

roi serait plus faible pour résister aux crises qui pourraient

éclater.

[Note 458: _Mémoires inédits du comte de Montalivet._]

Ce que Madame Adélaïde n'avait pas pu ou voulu tenter pour détacher

le Roi de M. Guizot, personne autre dans la famille royale n'était

en mesure de le faire. La Reine avait été un moment assez émue des

rapports de M. de Montalivet; mais le Roi, bien que lui étant très

attaché et admirant beaucoup ses vertus, n'avait pas l'habitude

de prendre ses avis sur les choses de la politique. Quant à la

duchesse d'Orléans, à raison de ses sympathies anciennes et notoires

pour les hommes et les idées du centre gauche, elle était un peu

suspecte à son beau-père et ne pouvait prétendre à exercer sur lui

aucune influence; triste, inquiète, elle se tenait dans une grande

réserve, se sentant observée avec quelque défiance, préoccupée

moins d'agir elle-même que de n'être pas compromise par ceux qui

s'agitaient parfois un peu indiscrètement autour d'elle. Parmi les

fils du Roi, il en était qui ne cachaient pas leurs préventions

contre la politique du cabinet, notamment le prince de Joinville.

Mais si Louis-Philippe était un père très attaché à ses enfants,

plein de sollicitude pour leur avenir, très fier de leurs brillantes

qualités, il était aussi un chef de famille très jaloux de son

autorité, permettant aux princes d'être les instruments, nullement

les conseillers et encore moins les critiques de sa politique.

Plusieurs fois, il avait manifesté son vif mécontentement quand

quelqu'un d'entre eux s'était trouvé agir à l'encontre de ses idées.

Ainsi était-il arrivé, notamment en 1844, lors de la publication de

la note du prince de Joinville sur l'_État des forces navales de la

France_[459]. À la fin de 1847, le bruit courait que, si ce même

prince avait quitté son commandement dans la Méditerranée et s'il se

disposait à aller passer l'hiver à Alger, c'était que son désaccord

avec le Roi sur la politique extérieure et intérieure l'avait fait

frapper d'une sorte de disgrâce[460].

[Note 459: _Aus meinem Leben und uns meiner Zeit_, von ERNST II,

herzog von Sachsen-Coburg-Gotha, t. I, p. 184.]

[Note 460: On a fait grand bruit, à ce propos, d'une lettre que le

prince de Joinville avait écrite le 7 novembre 1847, de la rade de

la Spezzia, à son frère le duc de Nemours. Cette lettre, ramassée

dans quelque tiroir, lors du sac des Tuileries, le 24 février 1848,

a été publiée par la _Revue rétrospective_. Cette façon de violer le

secret d'une correspondance de famille, pour livrer au public les

plaintes d'un fils contre son père, et cela quand ce dernier était

dans le malheur, fait peu d'honneur à la délicatesse des éditeurs

de la _Revue rétrospective_, et montre une fois de plus qu'on se

permet dans la vie politique des procédés auxquels on aurait honte

d'avoir recours dans la vie privée. Ajoutons qu'on ne saurait

accepter comme un jugement réfléchi et définitif des pages écrites

dans le laisser-aller d'un épanchement fraternel, à une heure d'idées

noires où le prince lui-même se disait «troublé» et «funesté» par

de douloureuses nouvelles. Pour avoir l'expression exacte de sa

pensée, il faudrait, non sans doute prendre le contre-pied, mais

baisser ses plaintes de plusieurs tons. Ces réserves faites, voici

les principaux passages de la lettre: «Mon cher bon, je t'écris

un mot parce que je suis troublé par les événements que je vois

s'accumuler de tous côtés. Je commence à m'alarmer sérieusement,

et, dans ces moments-là, on aime à causer avec ceux en qui on a

confiance. La mort de Bresson m'a funesté... Il était ulcéré contre

le Roi; il avait tenu à Florence d'étranges propos sur lui. Le Roi

est inflexible; il n'écoute plus aucun avis; il faut que sa volonté

l'emporte sur tout. On ne manquera pas de répéter, et on relèvera,

ce que je regarde comme un danger, l'action que le père exerce sur

tout. Cette action inflexible, lorsqu'un homme d'État compromis

avec nous ne peut la vaincre, il n'a plus d'autre ressource que

le suicide.» Rien, soit dit en passant, de moins prouvé que cette

interprétation donnée au suicide de M. Bresson; le prince, écrivant

dans l'émotion de la première nouvelle, était évidemment mal informé.

La lettre continuait en ces termes: «Il me paraît difficile que,

cette année, à la Chambre, le débat ne vienne pas sur cette situation

anormale qui a effacé la fiction constitutionnelle et a mis le Roi

en cause sur toutes les questions. Il n'y a plus de ministres; leur

responsabilité est nulle; tout remonte au Roi. Le Roi est arrivé

à cet âge où l'on n'accepte plus les observations. Il est habitué

à gouverner, et il aime à montrer que c'est lui qui gouverne. Son

immense expérience, son courage et ses grandes qualités font qu'il

affronte le danger audacieusement, mais le danger n'en existe

pas moins... Nous arrivons devant la Chambre avec une déplorable

situation extérieure, et, à l'intérieur, avec une situation qui n'est

pas meilleure. Tout cela est l'oeuvre du Roi seul, le résultat de

la vieillesse d'un roi qui veut gouverner, mais à qui les forces

manquent pour prendre une résolution virile. Le pis est que je ne

vois pas de remède. Chez nous, que dire et que faire, lorsqu'on

montrera notre mauvaise situation financière? Au dehors, que faire

pour relever notre position et suivre une ligne de conduite qui soit

du goût de notre pays? Ce n'est pas, certes, en faisant en Suisse une

intervention austro-française, ce qui serait pour nous ce que les

campagnes de 1823 ont été pour la Restauration. J'avais espéré que

l'Italie pourrait nous offrir ce dérivatif, ce révulsif dont nous

avons tant besoin; mais il est trop tard, la bataille est perdue...

Je me résume: En France, les finances délabrées; au dehors, placés

entre une amende honorable à Palmerston au sujet de l'Espagne, ou

cause commune avec l'Autriche pour faire le gendarme en Suisse et

lutter en Italie contre nos principes et nos alliés naturels: tout

cela rapporté au Roi, au Roi seul qui a faussé nos institutions

constitutionnelles... Tu me pardonneras cette épître; nous avons

besoin de nous sentir les coudes. Tu me pardonneras ce que je dis du

père: c'est à toi seul que je le dis; tu connais mon respect et mon

affection pour lui; mais il m'est impossible de ne pas regarder dans

l'avenir, et il m'effraye un peu.»]

Si Louis-Philippe ne voulait pas se séparer de son ministère,

ne pouvait-il pas venir à la pensée du ministère lui-même de se

retirer volontairement? M. Guizot ne devait pas ignorer qu'il y

avait, dans une partie des conservateurs, une réelle lassitude de

la résistance, l'effroi des violences probables de la lutte, le

désir d'une détente. Ajoutons qu'il n'estimait pas ses adversaires

capables de garder longtemps sa succession. Une sortie volontaire,

en pareil cas, pouvait donc être, de sa part, un acte de prudence

et un calcul habile; et puis elle avait quelque chose de fier et de

hautain qui ne devait pas lui déplaire. Il ne paraît pas cependant

en avoir eu un seul moment l'idée. Sa conduite ne saurait être

expliquée par un vulgaire amour du pouvoir; il était au-dessus d'un

pareil sentiment, et, d'ailleurs, la possession de ce pouvoir avait

vraiment alors peu d'agrément. M. Guizot se décidait uniquement

par la conviction très sincère du bien qu'il pouvait faire au

pays en restant et du mal qu'il lui ferait en tombant; en cela,

il songeait peu aux affaires intérieures, bien qu'il se fût fait

scrupule de provoquer, par sa retraite, la dislocation d'une majorité

conservatrice si laborieusement constituée; il songeait surtout aux

affaires étrangères qui étaient, on le sait, depuis quelque temps,

sa préoccupation dominante. Il se sentait engagé, particulièrement

en Suisse et en Italie, dans de grandes opérations diplomatiques,

au terme desquelles il apercevait la France devenue l'arbitre de

l'Europe; la mission du comte Colloredo et du général de Radowitz

à Paris l'autorisait à croire qu'il touchait à ce but. Or ces

opérations, lui seul en possédait le secret et était en mesure de

les conduire à bonne fin. C'était à raison de la confiance qu'il

inspirait que les puissances continentales consentaient à se mettre

derrière la France. On le lui répétait journellement de Vienne et de

Berlin, et l'un des objets du voyage à Paris des plénipotentiaires

autrichien et prussien était précisément d'examiner, avant de se

lier définitivement, jusqu'à quel point on pouvait être assuré de

la durée du ministère. Celui-ci tombé et les opposants installés à

sa place, tout était interrompu, bouleversé; plus de chance de voir

jouer à la France le grand rôle rêvé pour elle; elle s'éloignait

des puissances continentales, se retrouvait à la merci de lord

Palmerston, et n'était-il même pas à craindre qu'on ne l'engageât,

en Italie, dans quelque aventure conduisant à la guerre, et à la

guerre révolutionnaire? Un ami du ministre, conseiller d'État et

député, le comte de Saint-Aignan, était allé faire un voyage à Rome,

à la fin de 1847; au moment de prendre congé de M. Rossi, il lui

demanda ses commissions pour Paris. «J'en aurais bien une, répondit

l'ambassadeur, mais vous n'oseriez pas la faire.» Sur la promesse

d'une transmission fidèle, M. Rossi reprit: «Eh bien, dites à M.

Guizot qu'il est temps pour lui de s'en aller.» M. de Saint-Aignan,

qui ne s'était attendu à rien de pareil, ne laissait pas d'être assez

embarrassé de son message. Néanmoins, aussitôt revenu à Paris, il

s'en acquitta. M. Guizot ne parut ni surpris, ni choqué; il ne cacha

pas qu'à regarder seulement les affaires intérieures, il aurait été

très tenté de céder la place à d'autres. «Mais, ajouta-t-il, passez

dans le cabinet de M. Génie; il vous montrera les dernières dépêches

que j'ai reçues de Londres, de Berne, de Vienne, de Berlin; vous

comprendrez alors pourquoi je ne puis m'en aller[461].» Doit-on

beaucoup s'étonner de voir le ministre dans ce sentiment, quand

un homme qui n'avait certes pas donné l'exemple d'un attachement

immodéré au pouvoir, et qui avait même, dans d'autres circonstances,

conseillé à M. Guizot de donner sa démission, le duc de Broglie,

écrivait de Londres, le 16 décembre 1847: «Il est clair que le

nouveau cabinet, quel qu'il soit, passera sous le joug de lord

Palmerston et de M. Thiers, que la France prendra rang, derrière

l'Angleterre, à la tête des radicaux de l'Europe; cela est à peu près

aussi certain qu'il est certain que deux et deux font quatre. J'en

conclus qu'il n'y a pas pour la France ni pour l'Europe d'intérêt

plus pressant que le maintien du cabinet, qu'il faut que le cabinet

lui-même ne succombe qu'après avoir fait tout ce qu'il peut faire

honorablement pour se conserver, et que les puissances conservatrices

en Europe doivent faire également au maintien du cabinet tous les

sacrifices que comportent leur honneur et leur dignité[462].»

[Note 461: Ce fait m'a été rapporté par M. le comte de Saint-Aignan.]

[Note 462: _Documents inédits._]

Toutefois, si M. Guizot croyait de son devoir de ne pas déserter son

poste, il n'avait nulle envie de s'imposer à la couronne, et était

prêt à se retirer au cas où celle-ci aurait la moindre hésitation.

Il tenait d'autant plus à avoir sur ce point une explication très

nette, qu'il n'ignorait pas tous les propos tenus contre lui à la

cour, et que l'air parfois soucieux du Roi pouvait faire craindre

qu'il n'en fût ébranlé. Avant donc de s'engager dans les luttes de

la session, il voulut éprouver en quelque sorte la résolution du

souverain et lui ouvrir la porte toute grande pour reculer s'il en

avait la moindre velléité. «Que le Roi, lui dit-il, ait la bonté

d'y penser sérieusement; la situation est grave et peut provoquer

des résolutions graves; on a réussi à donner à cette question de la

réforme électorale et parlementaire une importance qu'en soi elle n'a

pas, mais qui, dans l'état des esprits, est devenue réelle; il n'est

pas impossible que le Roi soit obligé de faire à cet égard quelque

concession.--Que me dites-vous là? s'écria Louis-Philippe avec un

mouvement de vive impatience; voulez-vous, vous aussi, m'abandonner,

moi et la politique que nous avons soutenue ensemble?--Non, Sire;

personne n'est plus convaincu que moi de la bonté de cette politique,

et plus décidé à lui rester fidèle; mais le Roi le sait par sa propre

expérience: il y a, dans le gouvernement constitutionnel, des moments

difficiles, des désagréments à subir, des défilés à passer. C'est

sur le Roi lui-même, je le reconnais, non sur ses ministres, que

pèsent les situations de ce genre; les ministres qui n'y conviennent

pas peuvent et doivent se retirer; le Roi reste et doit rester.

Si la question qui agite en ce moment le pays plaçait le Roi dans

une nécessité semblable, il y aurait pour lui plus de déplaisir

que de danger; il trouverait, dans les rangs de l'opposition, des

conseillers qui lui sont sincèrement attachés et qui accompliraient

probablement ces réformes dans une mesure conciliable avec la

sécurité de la monarchie. Et si cette mesure était dépassée, si

les nouveaux conseillers du Roi ne contenaient pas le mouvement

après l'avoir satisfait, si la politique d'ordre et de paix était

sérieusement compromise, le Roi ne tarderait pas à retrouver, pour la

relever, l'appui du pays.--Qui me le garantira? Qui sait où peut me

mener la pente où l'on veut que je me place? On est près de tomber,

quand on commence à descendre. Avec votre cabinet, je suis à l'abri

des mauvais premiers pas.--Pas autant que je le voudrais, Sire; le

cabinet est bien attaqué; il l'est non seulement dans la Chambre,

dans le public ardent et bruyant; il l'est quelquefois auprès du Roi

lui-même, dans sa cour, plus haut encore peut-être.--C'est vrai,

et je m'en désole: ils ont même inquiété et troublé un moment mon

excellente reine; mais, soyez tranquille, je l'ai bien raffermie;

elle tient à vous autant que moi.--J'en suis bien heureux, Sire,

et bien reconnaissant; mais tout cela fait, pour le cabinet, une

situation bien tendue; s'il doit en résulter une crise ministérielle,

il vaut mieux, infiniment mieux, que la question soit résolue avant

la réunion des Chambres et leurs débats. Aujourd'hui, le Roi peut

changer son cabinet par prudence; la lutte une fois, engagée, il ne

le changerait que par nécessité.--C'est précisément là ma raison pour

vous garder aujourd'hui, s'écria le Roi; vous savez bien, mon cher

ministre, que je suis parfaitement résolu à ne pas sortir du régime

constitutionnel et à en accepter les nécessités, même déplaisantes;

mais, aujourd'hui, il n'y a point de nécessité constitutionnelle;

vous avez toujours eu la majorité. Si le régime constitutionnel veut

que je me sépare de vous, j'obéirai à mon devoir constitutionnel;

mais je ne ferai pas le sacrifice d'avance, pour des idées que je

n'approuve pas. Restez avec moi, défendez jusqu'au bout la politique

que tous deux nous croyons bonne; si on nous oblige à en sortir, que

ceux qui nous y obligeront en aient seuls la responsabilité.--Je

n'hésite pas, Sire; j'ai cru de mon devoir d'appeler toute

l'attention du Roi sur la gravité de la situation; le cabinet

aimerait mille fois mieux se retirer que de compromettre le Roi; mais

il ne l'abandonnera pas[463].»

[Note 463: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 542 à 545.]

En effet, ainsi rassuré sur la résolution de la couronne, M. Guizot

était prêt à aborder la lutte, sans hésitation, bien que sans

illusion sur son extrême gravité. «J'aurai besoin de tout ce que

je puis avoir de force physique et morale, écrivait-il au duc de

Broglie. Pourvu que je l'aie, je l'emploierai volontiers dans la

situation actuelle, car elle me convient. Elle est vive, mais elle

est nette. Au dedans et au dehors, nous sommes partout en face

des radicaux, et plus je les regarde, plus je reconnais en eux

l'ennemi[464].»

[Note 464: Lettre particulière du 13 décembre 1847. (_Documents

inédits._)]

Tous les membres du cabinet étaient prêts à suivre loyalement leur

chef dans cette bataille; mais tous n'y apportaient pas le même

entrain. Parmi les plus ardents, les plus dévoués à la politique et

à la personne de M. Guizot, était M. Hébert, nommé garde des sceaux

le 14 mars précédent. D'autres, au contraire, étaient plutôt portés

à prendre un peu ombrage de l'autorité que le nouveau président

du conseil pourrait vouloir exercer sur eux. Celui-ci s'en était

aperçu le jour où, préoccupé de remédier à ce que son cabinet avait

d'un peu vieilli et fatigué, il avait songé à y adjoindre, en

qualité de sous-secrétaires d'État, quatre jeunes députés, MM. de

Goulard, Moulin, Magne et Béhic; il dut reculer devant la résistance

méfiante d'une partie de ses collègues. Les journaux avaient plus

ou moins vent de ces petites difficultés intérieures et cherchaient

naturellement à les grossir. Ils faisaient surtout grand bruit de

l'hostilité sourde qui, à les entendre, continuait à exister entre

M. Guizot et M. Duchâtel. Ils racontaient que l'élévation du premier

à la présidence du conseil avait été faite contre l'opposition du

second. Ce n'était pas exact. En admettant même qu'au fond, cette

mesure n'eût pas été tout à fait agréable au ministre de l'intérieur,

il avait eu le bon goût de n'y faire aucun obstacle et de l'approuver

hautement. Ce qui était vrai, c'était la continuation de cette

lassitude chagrine que nous avons déjà notée chez lui au commencement

de l'année[465]. Elle se traduisait quelquefois par une certaine

disposition critique à l'égard de son chef. À l'intérieur, bien que

très opposé à la «réforme», plus opposé même peut-être au fond que

M. Guizot, qui, sans le Roi, n'eût pas eu scrupule à faire quelque

concession, il jugeait la résistance du président du conseil trop

hautaine et trop cassante dans la forme. Sur la politique étrangère,

il trouvait plus encore à blâmer: ayant désapprouvé les mariages

espagnols[466], il voyait de mauvais oeil l'évolution vers l'Autriche

qui s'en était suivie, et s'inquiétait d'entendre les journaux crier

au rétablissement de la Sainte-Alliance; j'ai déjà eu occasion de

mentionner la démarche faite par lui, à la fin de 1847, auprès de M.

Guizot, pour lui demander de ne pas se séparer de l'Angleterre dans

les affaires de Suisse[467]. Sans doute il ne mettait pas le public

dans la confidence de ces dissentiments; mais il s'en ouvrait avec

des familiers qui n'étaient pas tous discrets. Il avait aussi des

griefs d'un autre ordre. Son frère, M. Napoléon Duchâtel, préfet de

la Haute-Garonne, avait eu la fantaisie peu justifiée de devenir

ambassadeur, et il avait brigué la succession de M. Bresson à Madrid.

M. Guizot ne crut pas pouvoir opposer un refus aux instances de

son collègue, et la nomination fut convenue; seulement, connue des

journaux avant d'être réalisée, elle suscita une telle clameur qu'il

ne put être question d'y donner suite. Le ministre de l'intérieur en

fut mortifié et soupçonna le chef du cabinet du président du conseil,

M. Génie, d'avoir perfidement ébruité la mesure pour en rendre

l'exécution impossible, et d'avoir encouragé l'opposition en donnant

à entendre que son ministre avait eu la main forcée et qu'il serait

heureux de pouvoir se dégager. Toutefois, quelle que fût l'humeur

de M. Duchâtel, elle ne lui faisait pas oublier les devoirs de sa

situation, et l'opposition ne devait compter, non seulement, bien

entendu, sur aucune trahison de sa part, mais sur aucune faiblesse.

Il avait renoncé, pour le moment, à toutes les idées de démission

qui, naguère, lui avaient traversé l'esprit. Bien que toujours assez

fatigué du pouvoir, il lui aurait répugné d'avoir l'air de reculer

devant la violence injurieuse de l'attaque et de fuir personnellement

le péril auquel ses collègues resteraient exposés. Il n'était pas de

ceux qui prennent leur retraite la veille d'une bataille. Il restait

donc à son poste, faisait face à l'ennemi, et tout en prenant soin

parfois de ne pas confondre absolument sa position avec celle de M.

Guizot, il annonçait la résolution de prendre sa bonne part de la

lutte qui allait s'ouvrir[468].

[Note 465: Voir plus haut, p. 18 à 20.]

[Note 466: Voir plus haut, p. 19.]

[Note 467: Voir plus haut, p. 207, 208.]

[Note 468: _Journal inédit du baron de Viel-Castel_, novembre et

décembre 1847.]

De cette lutte, personne alors ne pouvait préjuger l'issue. On savait

seulement qu'elle serait violente, acharnée. Le ministère avait bien

l'air d'être affaibli, mais l'opposition ne paraissait pas avoir

gagné ce qu'il avait perdu. On se sentait dans une obscurité pleine

d'angoisses et de menaces. Il ne faudrait pas en conclure cependant

qu'on s'attendît au dénouement qui devait se produire à si bref

délai. Comme j'ai déjà eu occasion de le noter, si l'imagination

publique était oppressée de je ne sais quelle vague inquiétude,

il n'y avait, à vrai dire, chez personne, la prévision nette et

réfléchie que le gouvernement de Juillet pût être à la veille de

sa chute. Fait remarquable, c'était chez les révolutionnaires

qu'on était le plus éloigné de croire à une révolution prochaine.

Les républicains, qui, dans les premières années de la monarchie,

s'imaginaient toujours être sur le point de la jeter bas, étaient

absolument revenus de ces illusions et ne croyaient plus à la

possibilité d'un coup de force. Plusieurs d'entre eux, ne gardant

pour la république qu'une préférence théorique, professaient

hautement qu'il fallait se placer sur le terrain de la Charte et

agir en parti constitutionnel; cette idée avait été soutenue, au

commencement de 1847, dans une brochure intitulée: _Les Radicaux et

la Charte_, qui avait fait quelque bruit; son auteur, M. Hippolyte

Carnot, fils du conventionnel, était cependant un républicain

notoire, et il avait donné, quelques années auparavant, un gage aux

opinions avancées, en publiant les mémoires de Barrère, le plus

odieux peut-être des hommes de 1793, et en les faisant précéder

d'une préface apologétique[469]. M. Recurt, l'ancien président de

la Société des Droits de l'homme, disait à M. Duvergier de Hauranne,

auprès duquel il était assis au banquet du Château-Rouge: «Je

suis républicain, et je ne doute pas qu'un jour la république ne

succède à la monarchie. Mais ce jour est loin, et, je vous le dis en

conscience, dans l'état actuel des esprits et des moeurs, j'aurais

la république dans ma main, que je me garderais de l'en laisser

sortir.» Le découragement avait pénétré jusque dans la fraction

la plus violente du parti. Le journal _la Réforme_ agonisait,

faute d'abonnés et d'argent, et était à la veille d'interrompre sa

publication. Les sociétés secrètes, désorganisées, ne comptaient

guère plus de quinze cents adhérents. Au plus fort de l'agitation des

banquets, en octobre 1847, un aventurier démagogue qui devait avoir

son heure de célébrité, M. Caussidière, convoqua à Paris quelques

meneurs de province pour examiner si l'échauffement des esprits ne

permettait pas de tenter un mouvement. L'idée, très mal accueillie,

fut combattue notamment par l'un des chefs les plus influents des

sociétés secrètes, l'ouvrier Albert, le futur membre du gouvernement

provisoire. M. Ledru-Rollin, consulté, parut trouver très mauvais

qu'on eût songé à le mêler à une entreprise aussi insensée; il

«déclara, d'un ton assez sec, qu'aucune insurrection ne devait

éclater, et que, par conséquent, il n'en était pas le chef[470]».

[Note 469: Cette publication avait eu du moins cet avantage de

provoquer l'Essai de Macaulay sur Barrère. En effet, voyageant alors

en France, Macaulay fut indigné de cette tentative de réhabilitation,

et il voulut, selon sa propre expression, «faire trembler le vieux

scélérat dans sa tombe». Il y réussit. Qui ne se souvient de ces

lignes vraiment vengeresses par lesquelles il termina son Essai: «Il

n'est pas indifférent qu'un homme revêtu par le public d'un mandat

honorable et élevé, un homme auquel sa position et ses relations

semblent donner le droit de parler au nom d'une grande partie de ses

concitoyens, vienne solliciter notre approbation en faveur d'une

vie souillée de toutes sortes de vices que ne rachète aucune vertu.

C'est ce qu'a fait M. Hippolyte Carnot. En cherchant à transformer

en relique cette charogne jacobine, il nous a forcé à la pendre au

gibet, et nous osons dire que de la hauteur d'infamie où nous l'avons

placée, il aura quelque peine à la descendre.»]

[Note 470: Lucien DE LA HODDE, _Histoire des sociétés secrètes de

1830 à 1848_, p. 378 à 381.]

À plus forte raison ne songeait-on pas à la possibilité d'une

révolution dans les rangs de l'opposition dynastique. On y avait

même, au fond, peu d'espoir de vaincre prochainement le ministère.

«Je dois le dire, a écrit depuis l'un des chefs de ce parti,

malgré les efforts de toutes les oppositions, malgré l'agitation

des banquets, malgré le mouvement qui s'opérait visiblement dans

l'opinion des classes moyennes, je croyais que, pour plusieurs

années, le roi Louis-Philippe et sa politique triompheraient de

toutes nos attaques[471].» Peut-être faut-il voir dans cette double

conviction et de la durée du ministère et de la solidité du trône,

une explication des violences où se laissèrent entraîner des

hommes sincèrement attachés à la monarchie. Ils étaient à la fois

exaspérés de se voir encore si loin du pouvoir et rassurés sur les

conséquences de la secousse qu'ils donnaient à la machine politique.

Sur ce dernier point, les principaux d'entre eux ont fait, après

coup, des aveux significatifs. «Le Roi et ses ministres, a écrit M.

Odilon Barrot, étaient parvenus à nous faire partager leur fausse

sécurité; ils nous rendirent, par cela même, moins défiants des

suites de l'agitation que nous avions dû provoquer pour répondre

à leur défi[472].» Même langage chez M. Duvergier de Hauranne.

«L'opposition constitutionnelle a certainement commis une erreur,

a-t-il dit; elle a cru l'éducation politique du pays plus avancée

et la monarchie de 1830 plus solidement établie qu'elle ne l'était

en effet[473].» M. Guizot, de son côté, s'associait à cette sorte

de _meâ culpâ_ et confessait l'excès de sa confiance. «Ce fut là, à

cette époque, dit-il dans ses Mémoires, et je suis persuadé qu'ils

ne me désavoueront pas, l'erreur commune de tous les hommes qui,

dans les rangs de l'opposition comme dans les nôtres, voulaient

sincèrement le maintien du gouvernement libre dont le pays entrait

en possession. Nous avons trop et trop tôt compté sur le bon sens

et la prévoyance politique que répand la longue pratique de la

liberté; nous avons cru le régime constitutionnel plus fort qu'il ne

l'était réellement[474].» Enfin, le vieux roi exilé faisait, peu de

temps avant sa mort, à M. Cuvillier-Fleury, cette réflexion d'une

philosophie attristée: «Les gouvernements en France ont plus de

facilité à s'établir parce qu'ils sont faibles, qu'à durer quand ils

sont forts. Faibles, tout leur vient en aide. Les bourgeois de Paris

ne m'auraient pas renversé s'ils ne m'avaient cru inébranlable.»

[Note 471: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 472: _Mémoires posthumes_ de M. Odilon BARROT, p. 505, 506.]

[Note 473: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 474: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 546.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 7 / 7) · 第 49 / 82 题