L'agitation née de l'incident de Ferrare et entretenue par les menées
de la diplomatie anglaise n'était pas une condition favorable pour
l'oeuvre de réforme modérée au succès de laquelle s'intéressait
le gouvernement français. Il en était résulté, du côté du public
italien, plus d'exigence, d'impatience, l'intimidation plus grande
des modérés, l'audace accrue des violents; du côté des gouvernements
de la Péninsule, encore moins de fermeté, de sang-froid, de décision,
de possession d'eux-mêmes. Ajoutons que la victoire remportée, à la
fin de novembre 1847, par les radicaux de la Suisse, avait, au sud
des Alpes, un retentissement qui n'était pas pour améliorer cette
situation.
Rome était toujours le point central sur lequel tous les yeux étaient
fixés. Le 15 novembre 1847, le gouvernement pontifical faisait
en avant un pas considérable: il réunissait, pour la première
fois, la Consulte d'État établie par un décret antérieur. Cette
assemblée, composée de notables choisis par le Pape sur une triple
présentation des provinces, était appelée à donner son avis sur
les réformes entreprises et, en général, sur toutes les grandes
affaires temporelles; elle ressemblait un peu à la diète convoquée
récemment par le roi de Prusse. Une telle institution dépassait de
beaucoup ce qu'on eût pu attendre, un an auparavant, de la libéralité
pontificale. Mais les esprits excités menaçaient déjà de ne plus
s'en contenter et rêvaient d'un plein régime parlementaire. Ému de
ces prétentions, le Pape insista, dans son allocution d'ouverture,
sur le caractère purement consultatif des délibérations, et ajouta
quelques paroles attristées et sévères sur l'ingratitude d'une
partie de ses sujets. Le discours fut accueilli avec une froideur
marquée, et, quand le Pontife revint à son palais, la foule témoigna
son mécontentement en ne poussant pas les acclamations accoutumées.
Les premières séances de la Consulte se passèrent assez bien; le
caractère ferme et respectueux de son adresse sembla indiquer que les
modérés y avaient la majorité. Mais bientôt, avec la discussion du
règlement intérieur, les difficultés commencèrent. Les délibérations
seraient elles secrètes ou publiques? C'était, en réalité, la
question du régime parlementaire qui se posait. Aux prises avec
ce pouvoir si nouveau pour lui d'une assemblée délibérante, le
gouvernement pontifical se sentait singulièrement inexpérimenté.
«Je suis fort novice, fort peu expert en ces matières», disait avec
bonhomie Pie IX à M. Rossi. Un autre jour, causant avec un de ses
familiers, il racontait l'histoire d'un enfant qui, ayant vu un
magicien faire apparaître et disparaître le diable, et ayant voulu
l'imiter, avait bien réussi à évoquer le fantôme, mais n'avait pu le
chasser. «Cet enfant, ajoutait le Pontife, c'est moi.»
Dans son embarras, Pie IX devait naturellement chercher conseil
auprès des gouvernements depuis longtemps habitués à ces problèmes.
Lord Minto, alors à Rome, pressait le Pape de tout céder, et
cherchait à lui persuader que le seul danger était, non d'aller trop
vite, mais de s'attarder. Toutefois, le crédit du ministre anglais
n'était pas en progrès au Quirinal; on finissait par voir clair
dans les résultats de sa mission. «C'est chose incroyable, écrivait
M. Désages à M. de Jarnac, à quel point les Anglais ont mauvaise
réputation en Italie, à cette heure, auprès des gouvernants et des
modérés[385].» Au contraire, on revenait peu à peu à la France, et
l'on s'apercevait que sa sagesse, un moment déplaisante, servait
les vrais intérêts de l'Italie[386]. M. Rossi, reprenant toujours
les mêmes thèses, recommandait au Pape de faire les concessions
nécessaires, mais de bien marquer qu'il ne se laisserait pas
entraîner au delà. Puis, se tournant vers les membres de la Consulte,
il leur prêchait fortement la modération, la patience, et leur
représentait combien ils se mettraient dans leur tort, aux yeux de
l'opinion européenne, s'ils entraient en lutte avec un pontife ayant
pris l'initiative de tant de mesures libérales.
[Note 385: Lettre du 27 janvier 1848. (_Documents inédits._)]
[Note 386: M. Rossi écrivait, le 18 novembre 1847, à M. Guizot: «Ceux
qui nous ont trouvés trop réservés ont compris que la voie pacifique
était la plus sûre. Aussi revient-on peu à peu à nous, précisément à
cause de la réserve digne et sérieuse que nous y avons mise.»]
Le gouvernement français n'admettait point, notamment, qu'on
prétendît imposer au Pape le régime parlementaire. Il apercevait, à
l'introduction de ce régime dans les États de l'Église, des obstacles
d'un caractère particulièrement grave. M. Guizot s'en expliquait
ainsi, dans une lettre remarquable, adressée, le 1er décembre 1847, à
M. Rossi: «Ce qui constitue vraiment l'État pontifical, ce qui fait
sa force et sa grandeur, c'est la souveraineté du Pape dans l'ordre
spirituel. Sa souveraineté temporelle dans un petit territoire a
pour objet et pour mérite de garantir l'indépendance et la dignité
visible de sa souveraineté spirituelle. Or, celle-ci ne peut être
partagée. Son intégrité, c'est la papauté elle-même. Il serait bien
difficile, probablement impossible, que la souveraineté temporelle
fût partagée sans que la souveraineté spirituelle eût à en souffrir.
Je ne comprendrais pas que, pour se donner le plaisir de couper en
deux ou trois parts le pouvoir temporel du Pape et d'en avoir une,
les Romains d'esprit et de sens courussent le risque de diminuer et
de compromettre la papauté... Se rend-on bien compte de ceci autour
de vous?... Quand je dis _on_, je veux dire d'une part le Pape, de
l'autre les chefs du parti laïque. Le Pape est-il bien décidé à
maintenir la position qu'il a prise dans son allocution, c'est-à-dire
à conserver sa souveraineté intacte, en admettant, du reste, dans
le gouvernement de ses États, toutes les améliorations désirables,
notamment ce concours, en haut et en bas, des laïques avec les
ecclésiastiques, dont l'appel de la _Consulta_ est déjà, à vrai dire,
le témoignage et le gage le plus éclatant? De leur côté, les chefs du
parti laïque comprennent-ils bien ou peuvent-ils comprendre combien
il leur importe de maintenir la papauté à toute sa hauteur et dans
toute sa force, et combien ils perdraient eux-mêmes à l'affaiblir et
à l'abaisser, dussent-ils avoir en partage un lambeau de sa petite
dépouille temporelle? Il nous importe essentiellement de savoir ce
qui en est, sur l'un et l'autre point, pour régler nous-mêmes notre
conduite. Si le Pape, d'un côté, et les chefs du parti laïque, de
l'autre, se font de leur situation une idée nette et sont résolus
de s'y tenir fermement, nous pourrons, à notre tour, les approuver
hautement, les appuyer fermement et pratiquer, d'une façon patente et
conséquente, une politique en harmonie avec la leur. Mais s'il n'y
avait, à Rome, sur la question vitale, point de vues un peu précises
et de résolutions un peu solides; si le Pape devait tantôt se
retrancher dans sa souveraineté, tantôt se laisser aller à la dérive
des prétentions qui le pressent; si les chefs laïques, de leur côté,
devaient être tantôt modérés, tantôt très exigeants, et céder tour à
tour à la crainte de mécontenter le Pape et au désir de contenter les
radicaux ou les rêveurs qui poussent aux révolutions, nous serions
obligés alors d'être beaucoup plus réservés et de nous tenir dans
une position d'observation et d'attente; car personne ne peut, en de
telles affaires, jouer le rôle des autres et faire pour eux ce qu'ils
ne feraient pas eux-mêmes[387].»
[Note 387: _Documents inédits._]
C'était sur un tout autre point, sur la participation des laïques
à l'administration et au gouvernement des États de l'Église, que
le cabinet français pressait Pie IX de faire des concessions. M.
Rossi avait cette réforme fort à coeur et y revenait souvent dans
ses conversations avec le cardinal secrétaire d'État et avec le
Pape: «Il n'y a plus d'illusion possible, disait-il au premier;
votre situation est nettement dessinée. Les radicaux frappent à
votre porte; il faut leur tenir tête. Vous seul, clergé, vous ne le
pouvez pas; il vous faut le concours des laïques, de tout ce qu'il
y a parmi eux de sensé, de puissant, de modéré. Pour les rallier,
il faut les satisfaire. La garde civique et la _Consulta_ sont des
moyens, ce n'est pas le but. Refuser toute part dans l'administration
proprement dite à des hommes qu'on vient de rendre plus forts serait
un contresens. Il y a plus d'un an que je le dis et que je le répète:
Si vous ne vous fortifiez pas en appelant des laïques aux fonctions
qui ne touchent en rien aux choses de la religion et de l'Église,
tout deviendra impossible pour vous, et tout deviendra possible aux
radicaux... Un cabinet mixte et bien composé rassurerait les timides
et satisferait les ambitieux[388].» Le Pape, avec sa bonne foi et sa
bonne volonté habituelles, reconnaissait la justesse de ces idées,
et essayait de les appliquer. Un _motu proprio_, du 30 décembre
1847, décida que le ministère de la guerre pourrait être confié à un
laïque; il fut en effet donné au général Gabrielli. En outre, il fut
prescrit que, sur les vingt-quatre auditeurs attachés au conseil des
ministres, il y aurait douze laïques. M. Rossi, tout en louant ces
mesures, ne s'en déclara pas satisfait; il demanda qu'on introduisit,
dans le ministère, deux autres laïques. Le Pape parut convaincu[389].
Mais quand se déciderait-il à agir en conséquence? Ce n'était pas
chose aisée pour lui de dépouiller le corps dont il était le chef.
[Note 388: Lettre de M. Rossi à M. Guizot, en date du 12 décembre
1847. Voir aussi une lettre du 14 décembre, rapportant une
conversation semblable avec le Pape.]
[Note 389: Lettre de M. Rossi à M. Guizot, en date du 18 janvier
1848.]
Chaque fois que notre diplomatie pressait le gouvernement pontifical
de satisfaire l'opinion, elle ne manquait pas de lui recommander,
en même temps, la fermeté, le courage; elle le conjurait de prendre
enfin en main les rênes que, depuis si longtemps, il laissait
flotter. «Il faut savoir vous fortifier et regarder en face les
radicaux, disait M. Rossi au cardinal secrétaire d'État. Tout est
là. Que peut craindre le Pape, en marchant d'un pas ferme dans la
voie de l'ordre et du progrès régulier? En tout cas, l'Europe serait
pour lui; avant tous, plus que tous, la France. Ne l'oubliez pas.
Que le Pape ne se trompe pas sur ses véritables amis.» Il ajoutait,
un autre jour, en causant avec Pie IX: «Que Votre Sainteté considère
la situation. Son État est au centre de l'Italie. Si l'ordre y
est maintenu, il pourrait y avoir, au pis aller, une question
napolitaine, ou toscane, ou sarde, mais point de question italienne.
S'il y avait bouleversement ici, la clef de la voûte serait brisée;
ce serait le chaos... D'ici peut sortir un grand bien, mais aussi, je
dois le dire, un mal incalculable[390].»
[Note 390: Lettres précitées de M. Rossi à M. Guizot, en date du 12
décembre 1847 et du 18 janvier 1848.]
Nos conseils ne parvenaient pas, malheureusement, à communiquer au
gouvernement pontifical la vigueur qui lui eût été nécessaire. Rome
est toujours au régime des _dimostrazioni_; seulement, le caractère
en est bien changé. Pie IX, au lieu d'être l'objet d'ovations
respectueuses et attendries, se voit en butte à des familiarités
insultantes. Sous ce rapport, rien de plus déplorable que ce qui
se passe à l'occasion de la fête du 1er janvier 1848. Inquiet de
certains mauvais desseins imputés aux meneurs radicaux, le Pape a
commencé par décider que cette fête n'aurait pas lieu. Mais, peu
après, le peuple ayant murmuré, il lève l'interdiction; bien plus,
le jour venu, il consent à se montrer au Corso en équipage de gala.
Aussitôt, la foule entoure sa voiture avec des clameurs incohérentes.
Des enfants déguenillés grimpent sur les marchepieds. Un certain
Cicervacchio, tribun du plus bas étage, alors en faveur auprès de
la plèbe, et qui devait peu après être compromis dans le meurtre de
Rossi, monte derrière le carrosse pontifical et agite au-dessus de
sa tête un énorme drapeau tricolore avec cette inscription: _Saint
Père, fiez-vous au peuple!_ N'était-ce pas une scène de révolution?
En même temps, dans cette foule qui paraît avoir perdu le respect de
son souverain, l'effervescence antiautrichienne est au comble: une
pétition est remise à la Consulte, réclamant une armée nationale,
avec des chefs capables, pour commencer au plus tôt la guerre de
délivrance.
Si des États de l'Église on passe en Toscane, on y trouve une
situation plus troublée encore et plus inquiétante. Point de
gouvernement, une presse sans frein, une garde civique en grande
partie aux mains des radicaux, les manifestations de la rue à
l'état permanent et dégénérant souvent en émeute, partout le cri de
guerre contre l'Autriche. «Le grand-duc de Toscane est à la dérive,
sans savoir où il jettera l'ancre», écrit M. de Barante[391]. M.
Doudan parle, de son côté, avec une compassion un peu ironique et
méprisante, des «avanies triomphales que ses peuples font subir au
pauvre grand-duc», et il le montre réduit à l'état d'un souverain
désarmé «autour duquel on danse et qu'on veut faire danser, pour
célébrer la chute de son pouvoir»; il en conclut que «les peuples ont
bien mauvaise mine à l'heure où ils s'affranchissent». Il ajoute, un
peu plus tard, dans une autre lettre: «Le grand-duc prend d'un air
si doux toutes les fantaisies plus ou moins absurdes de ses sujets,
que ces complaisances infinies pourraient bien le mener trop loin.
Les idées libérales sont bonnes, mais, comme le bon vin de Champagne,
il faut les tenir dans des bouteilles solides et bien bouchées. Les
souverains d'Italie n'ont pas la mine de savoir mettre le vin de
Champagne en bouteilles[392].»
[Note 391: Lettre à M. d'Houdetot, en date du 10 novembre 1847.
(_Documents inédits._)]
[Note 392: Lettres du 6 et du 27 novembre 1847. (_Mélanges et
Lettres_, t. II, p. 136 et 141.)]
En Piémont, les esprits sont aussi excités, mais il ont affaire à un
gouvernement moins débile. Qui pouvait savoir toutefois où voulait
en venir le prince de plus en plus mystérieux qui régnait à Turin?
Au commencement d'octobre, la foule ayant pris prétexte de la fête
du Roi pour faire une manifestation à la façon romaine et pour mêler
aux vivats en l'honneur du souverain des cris de: Vive l'Italie! À
bas les _codini_! À bas les Jésuites! la police la disperse assez
rudement. «En vous parlant à coeur ouvert, écrit Charles-Albert
au marquis Villamarina, je vous dirai que toutes ces ovations me
répugnent extrêmement; je suis né dans la révolution, j'en ai
parcouru les phases, et je sais ce que c'est que la popularité.
Aujourd'hui: _Viva!_ demain: _Morte!_... Je m'opposerai de tout mon
pouvoir à ces manifestations populaires à l'imitation de Rome et de
Florence.» Mais, au moment où l'on peut croire ainsi le Roi tout
à la résistance, voici qu'il congédie son vieux ministre, M. de
La Margherita, personnification de l'ancien régime, et que, le 30
octobre, la _Gazette officielle_ de Turin annonce toute une série de
réformes libérales: abolition des tribunaux d'exception, publicité
des débats judiciaires, institution d'une cour de cassation, égalité
des classes dans les conseils de ville, introduction du système
électif dans l'administration locale, création d'un registre de
l'état civil remis aux mains des autorités laïques, adoucissement
notable de la censure pour la presse politique. Ces concessions, très
désirées et peu attendues, sont accueillies avec enthousiasme; à
Turin, à Gênes, le «roi réformateur» est acclamé avec le même délire
que naguère Pie IX. Il est vrai que, comme à Rome, ces acclamations
sont calculées pour compromettre et entraîner le souverain. À
Gênes, la foule qui crie: À bas les Jésuites! prétend empêcher
Charles-Albert d'aller entendre la messe dans l'église de ces
religieux. Est-ce parce qu'il entrevoit ce qui se mêle d'exigences
et de menaces révolutionnaires dans ces ovations, que le Roi y
paraît si triste, si visiblement souffrant, pâle comme un cadavre,
des larmes dans les yeux, et que souvent il s'y dérobe avec une
brusquerie qui déconcerte les manifestants? Au fond, il n'a toujours
qu'une pensée, celle de la lutte contre l'Autriche, pensée pleine
de désirs et d'angoisses, et si l'agitation populaire lui répugne
tant, c'est qu'il y voit un affaiblissement pour la grande oeuvre
nationale. Dès le commencement d'octobre, dans la lettre déjà citée
à Villamarina, il écrivait: «Il nous faut de la tranquillité, il
nous la faut surtout devant l'Autriche, car, si nous commençons à
nous diviser, à être en agitation, l'indépendance nationale finira
par se perdre; et je suis résolu à la soutenir et à la défendre en y
donnant ma vie.» Et plus tard, ouvrant son coeur au marquis Robert
d'Azeglio, il se déclare prêt aux derniers sacrifices pour l'Italie,
mais se plaint d'être entravé par les difficultés que fait naître
le parti libéral. «Il faut des soldats, dit-il, et non des avocats,
pour mener à bien la grande entreprise. Infini serait donc le danger
d'une constitution qui, livrant la tribune aux parlementaires,
affaiblirait la force du gouvernement, amoindrirait la discipline
dans l'armée et, par ses indiscrétions, ajouterait aux difficultés
déjà écrasantes du commandement.» Puis il ajoute, en regardant bien
en face son interlocuteur: «Rappelez-vous, marquis d'Azeglio, que,
comme vous, je veux l'affranchissement de l'Italie, et rappelez-vous
que c'est pour cela que je ne donnerai jamais de constitution à mon
peuple.» Le langage est fier et paraît ferme. Mais il n'est pas
probable que ce peuple, une fois mis en branle, accepte de s'arrêter
devant la barrière que son souverain prétend élever devant lui.
Son effervescence, loin de se calmer, va chaque jour croissant.
Les journaux profitent de leur liberté nouvelle pour échauffer
les esprits et presser le Roi de leur donner satisfaction. Les
manifestations deviennent de plus en plus fréquentes et tumultueuses,
et le mot d'ordre y est de demander une constitution.
Ce qui se passe ainsi à Rome, en Toscane, en Piémont, ne dispose
naturellement pas M. de Metternich à voir les choses moins en noir.
Plus que jamais sa correspondance est pleine de gémissements et
de sombres pronostics. «Je suis vieux, écrit-il le 7 octobre 1847
au comte Apponyi, et j'ai traversé bien des phases dans ma vie
publique; je suis ainsi à même d'établir des comparaisons entre les
situations... Eh bien, je vous avouerai que la phase dans laquelle se
trouve aujourd'hui placée l'Europe est, d'après mon intime sentiment,
la plus dangereuse que le corps social ait eu à traverser dans le
cours des dernières soixante années[393].» Il augure très mal des
réformes entreprises dans les États romains[394], et s'exprime
sévèrement sur Pie IX lui-même. «Le Pape, dit-il, se montre chaque
jour davantage privé de tout esprit pratique. Né et élevé dans une
famille libérale, il s'est formé à une mauvaise école; bon prêtre,
il n'a jamais tourné son esprit vers les affaires gouvernementales;
chaud de coeur et faible de conception, il s'est laissé prendre et
enlacer, dès son avènement à la tiare, dans un filet duquel il ne
sait plus se dégager, et, si les choses suivent leur cours naturel,
il se fera chasser de Rome[395].» Charles-Albert lui inspire la plus
grande méfiance; il devine ses secrètes aspirations; il sent que la
Lombardie frémissante a les yeux fixés sur ce prince; aussi, tout en
témoignant pour les incertitudes et les duplicités de son caractère
un certain mépris, le redoute-t-il. «Le côté le plus dangereux pour
nous, c'est le Piémont», écrit-il le 23 janvier 1848[396]. Enfin, le
jeu de l'Angleterre ne lui échappe pas; il voit tous les dangers de
la politique «propagandiste» suivie en Italie par lord Palmerston, et
celui-ci lui apparaît comme «l'un des appuis les plus éhontés» de la
révolution[397].
[Note 393: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 424.]
[Note 394: Lettre au comte Apponyi, en date du 2 novembre 1847.
(_Ibid._, p. 439.)]
[Note 395: Lettre au même, en date du 7 octobre 1847. (_Ibid._, p.
342.) Voir aussi p. 344 et 435.]
[Note 396: _Ibid._, p. 433, 437, 444 et 557.]
[Note 397: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 426 et 441.]
Plus M. de Metternich est inquiet, plus il sent le besoin de se
tourner vers la France. C'est d'ailleurs le moment où le même
rapprochement s'opère dans les affaires de Suisse et où le voyage
à Paris du comte Colloredo et du général de Radowitz semble mettre
aux mains du gouvernement français la direction de la défense
conservatrice en Europe[398]. Non, sans doute, que le chancelier
se rallie complètement à nos principes et à notre point de vue
dans la question italienne; il persiste à soutenir que le «juste
milieu», possible en France, est une illusion en Italie[399]. Mais
il sent que, seuls, nous pouvons quelque chose contre les périls
qui le menacent; c'est à nous qu'il a recours pour contenir les
gouvernements dont les menées l'alarment, celui de Turin par exemple;
confiant dans les intentions de M. Guizot, disposé à se mettre pour
ainsi dire derrière lui, il lui demande à plusieurs reprises ce qu'il
compte faire, comme pour régler là-dessus sa propre attitude[400].
Quant à lui, il proteste toujours de sa volonté de demeurer sur la
défensive, de ne pas intervenir tant qu'on ne viendra pas l'attaquer
sur son propre territoire[401]; de cette modération, il a donné un
gage en faisant retraite dans l'affaire de Ferrare, et si, vers la
fin de décembre, il envoie quelques soldats à Modène sur la demande
du duc, cette mesure, trop restreinte pour être sérieusement
inquiétante, n'est que l'exécution d'un traité antérieur et spécial,
nullement le préliminaire d'une intervention plus étendue.
[Note 398: Voir plus haut, p. 214.]
[Note 399: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 424, 554,
558.--Voir aussi les _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 373 à
377.--Voir enfin une lettre de M. de Flahault, en date du 17 octobre
1847, rapportant à M. Guizot une conversation de M. de Metternich,
et la réponse de M. Guizot, en date du 27 octobre. (_Documents
inédits._)]
[Note 400: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 349, 424, 438,
555, 558, 559.--Voir aussi la lettre de M. de Flahault à M. Guizot,
en date du 29 janvier 1848. (_Documents inédits._)]
[Note 401: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 425, 437.]
Le gouvernement français ne se refusait pas au premier rôle que
le cabinet de Vienne semblait lui laisser. Il ne se faisait
cependant pas d'illusion sur les dangers de la situation et sur
la gravité des résolutions qu'elle pouvait l'obliger à prendre.
Rome surtout le préoccupait: on sait que, dès l'origine, il
s'était déclaré résolu à défendre le Pape, le cas échéant, et à
ne pas laisser, sur un terrain aussi important, le champ libre
soit à la révolution, soit à l'Autriche agissant seule et comme
puissance réactionnaire. Or, le moment de mettre cette résolution
en pratique par une intervention armée lui paraissait approcher.
Quelque répugnance qu'il eût pour les opérations de ce genre,--et
cette répugnance s'était manifestée dans les affaires d'Espagne
autrefois, dans celles de Suisse tout récemment,--il n'hésitait pas
et se préparait à toutes les éventualités. Dans les premiers jours
de janvier 1848, notre ambassadeur à Vienne avait sur ce sujet,
avec M. de Metternich, une conversation que ce dernier résumait en
ces termes, dans une lettre au comte Apponyi: «Après la lecture
des rapports qui venaient de m'arriver de Rome, de Florence et de
Turin, M. de Flahault me dit: «Mais voilà une détestable position
des choses!... Les puissances ne peuvent pas souffrir que le Pape
soit chassé!--Cela ne devrait point être possible, lui dis-je; mais
de quels moyens les cours disposent-elles pour agir comme elles
devraient le faire? L'Autriche est hors d'action; ceux qui ont à se
reprocher le malheur n'ont qu'à réparer le mal qu'ils ont fait.--Il
faut que le Pape adresse une réquisition simultanée à la France et
à l'Autriche.--L'Autriche, repris-je, ne peut se charger seule de
la besogne, car vous arriveriez avec un nouvel Ancône; la France,
si elle agit seule, sera paralysée par l'Angleterre; les deux cours
allant ensemble, le parti libéral, réuni aux radicaux, chassera
M. Guizot, parce qu'il sera accusé de vouloir renouveler avec M.
de Metternich la Sainte-Alliance!--Mais il faut se moquer d'une
attaque pareille; que le Pape s'adresse aux deux cours, et nous
irons!--C'est vous qui le dites; êtes-vous le cabinet français?--Non,
mais le cabinet parlera.--S'il parle, nous verrons ce que nous
aurons à répondre[402].» Ainsi qu'on peut s'en rendre compte, le
diplomate français paraissait beaucoup plus décidé à l'intervention
que le ministre autrichien. M. de Flahault ne se trompait pas sur
les dispositions de son gouvernement. Vers cette époque, le duc de
Broglie, alors à Paris et fort avant dans les confidences de M.
Guizot, écrivait à son fils, premier secrétaire à l'ambassade de
Rome: «Il est évident qu'il en faudra venir à une intervention à Rome
et en Toscane, en supposant que le reste tienne bon. Heureusement,
la violence contre le Pape excitera tout le monde ici, et ceux qui
s'en rendront coupables ne seront pas épousés, du moins tout de
suite, par l'opinion même la plus violente. Heureusement encore,
l'Autriche n'a ni la possibilité ni la volonté d'agir sans nous,
peut-être pas même avec nous, à Rome du moins, et nous tiendrons
la tête du mouvement. Mais, pour cela, il faut que le ministère
reste en place.» Il ajoutait, quelques jours plus tard: «Il y a
des points arrêtés. Ainsi, secourir le Pape s'il demande secours;
intervenir si les Autrichiens interviennent; mais, dans le cas où
les Italiens attaqueraient les Autrichiens, les laisser se battre
sans y prendre part, voilà le plan général. Les circonstances
décideront du reste[403].» En effet, M. Guizot avait obtenu du Roi et
du conseil des ministres des décisions formelles dans ce sens. Des
troupes étaient réunies à Toulon et à Port-Vendres, prêtes à être
embarquées au premier signal; le général Aupick était désigné pour
le commandement de cette expédition éventuelle et avait reçu ses
instructions. Une dépêche, du 27 janvier 1848, informait M. Rossi de
toutes les mesures prises et l'autorisait, s'il le jugeait utile, à
les annoncer au gouvernement pontifical.
[Note 402: Lettre du 14 janvier 1848. (_Mémoires de M. de
Metternich_, t. VII, p. 555.)]
[Note 403: Lettres du 16 et du 27 janvier 1848. (_Documents
inédits._)]