Vers la fin du mois de septembre 1847, M. Guizot, après avoir
énuméré tout ce qui l'inquiétait en Italie, concluait en ces termes:
«Cependant, j'espère: à Naples, il y a un roi et une administration;
en Piémont, il y a un roi, un gouvernement et une nation; je crois
que ces deux États tiendront bon[404].» Quelques semaines plus
tard, M. de Metternich exprimait également l'idée que la révolution
pourrait être limitée et contenue, tant qu'elle n'aurait pas gagné
ces deux royaumes[405]. Enfin, au commencement de janvier 1848, M.
Rossi terminait ainsi le récit des scènes de désordre dont Rome
venait d'être le théâtre: «Ce n'est encore qu'une tempête dans un
verre d'eau; Turin et Naples sont les parois du verre; si ces parois
viennent à rompre, tout est à craindre[406].» Le mois de janvier
n'était pas fini, que l'une de ces parois se brisait.
[Note 404: Lettre du 28 septembre 1847. (_Documents inédits._)]
[Note 405: Lettre à M. de Ficquelmont, en date du 23 octobre 1847.
(_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 437.)]
[Note 406: Cité par M. D'HAUSSONVILLE dans son _Histoire de la
politique extérieure du gouvernement de Juillet_, t. II, p. 262.]
Ferdinand II, qui régnait à Naples depuis 1830, était un pur
autocrate, convaincu de son omnipotence, habitué à imposer en toutes
choses sa volonté; plein de mépris, quoique non sans sollicitude
pour ses sujets; professant que ceux-ci «n'avaient pas besoin de
penser», puisqu'il «se chargeait de leur bien-être»; détesté de la
partie intelligente, remuante et ambitieuse des classes moyennes,
en même temps qu'il jouissait d'une sorte de popularité parmi les
_lazzaroni_; non dépourvu de résolution et de fierté, mais esprit
court, obstiné, avec je ne sais quoi d'un peu rusé et ironique;
portant haut le sentiment de la dignité de sa couronne et prompt à
maintenir l'indépendance de son royaume, soit contre l'Angleterre
quand elle tentait de le violenter, soit contre l'Autriche quand
elle prétendait le protéger. Par son caractère, par ses idées, par
son passé, il était donc porté à voir de mauvais oeil un mouvement
italien où l'autonomie napolitaine risquait d'être absorbée
dans l'idée nationale, et un mouvement libéral qui menaçait son
absolutisme[407]. Quand du Quirinal part le signal des réformes, et
que les gouvernements de Toscane et de Piémont y répondent plus ou
moins, Ferdinand II, plein d'humeur et non sans dédain à l'égard du
nouveau pape, jaloux de Charles-Albert et se méfiant de lui, essaye
de fermer absolument ses États à la contagion des idées nouvelles.
Mais toutes les prohibitions policières sont impuissantes. Vainement
les premières insurrections, éclatées, en septembre 1847, à Messine
et à Reggio, sont-elles assez rudement réprimées, l'agitation va
croissant, surtout en Sicile. Là, les abus de l'administration sont
pires encore qu'en terre ferme, et le mécontentement se complique
d'un vieux sentiment d'indépendance très réfractaire à la prépotence
napolitaine. À la fin de 1847, les choses deviennent si menaçantes,
que le Roi reconnaît la nécessité de faire quelques concessions
aux Siciliens. Il s'y prend mal, et, au milieu de janvier 1848,
Palerme, en pleine révolte, repousse les troupes envoyées pour la
soumettre, et réclame impérieusement l'autonomie de la Sicile avec la
constitution libérale de 1812, autrefois établie sous l'influence de
l'Angleterre.
[Note 407: Peu de temps après son avènement, ayant reçu de
Louis-Philippe, son oncle, le conseil de faire des concessions à
l'opinion, Ferdinand II avait répondu par cette lettre qui le peint
bien: «Pour m'approcher de la France de Votre Majesté, si elle peut
jamais être un principe, il faudrait renverser la loi fondamentale
qui constitue la base de notre gouvernement, et m'engouffrer dans
cette politique de jacobins pour laquelle mon peuple s'est montré
félon plus d'une fois à la maison de ses rois. La liberté est fatale
à la famille des Bourbons, et moi, je suis décidé à éviter à tout
prix le sort de Louis XVI et de Charles X. Mon peuple obéit à la
force et se courbe; mais malheur s'il se redresse sous les impulsions
de ces rêves qui sont si beaux dans les sermons des philosophes
et impossibles en pratique! Dieu aidant, je donnerai à mon peuple
la prospérité et l'administration honnête à laquelle il a droit;
mais je serai roi, je serai roi seul et toujours... J'avouerai avec
franchise à Votre Majesté qu'en tout ce qui concerne la paix ou le
maintien du système politique en Italie, j'incline aux idées qu'une
vieille expérience a montrées au prince de Metternich efficaces et
salutaires... Nous ne sommes pas de ce siècle. Les Bourbons sont
vieux, et, s'ils voulaient se calquer sur le patron des dynasties
nouvelles, ils seraient ridicules.»]
Cette même influence se devine dans le mouvement sicilien de 1848.
«Lord Napier et tous ses compatriotes de Naples et de Palerme, écrit
peu après M. Désages, ont été très actifs pour l'insurrection et
la séparation[408].» Les efforts de pacification que fait notre
diplomatie[409] se heurtent à l'action contraire de la diplomatie
britannique. Au plus fort des troubles, le gouvernement napolitain
ayant demandé aux représentants de la France et de l'Angleterre
de se porter médiateurs pour arrêter l'effusion du sang, et notre
chargé d'affaires s'étant montré disposé à accepter cette mission,
le ministre anglais, lord Napier, s'y refuse, à moins que le roi de
Naples ne l'autorise à rendre aux Siciliens la constitution de 1812
et à leur garantir le droit d'y faire eux-mêmes telles modifications
que bon leur semblerait: «Partez seul, si vous le jugez convenable,
dit-il à son collègue français; seulement, je dois vous prévenir que
le bâtiment qui vous conduira en Sicile portera également des lettres
à nos agents et aux hommes influents du pays, par lesquelles je leur
expliquerai pourquoi je n'ai pas cru devoir partir avec vous. Quant
à m'associer à vous dans cette occasion, croyez-moi, je le regrette,
mais c'est impossible. Partout ailleurs, sur tous les points du
globe, en Chine même, je pourrais peut-être faire ce que vous me
demandez: en Sicile, la France et l'Angleterre ont des intérêts d'un
ordre très différent[410].» Il était évident qu'une Sicile, à demi
ou même complètement séparée de Naples, convenait aux ambitions
méditerranéennes de la politique britannique.
[Note 408: Lettre à M. de Jarnac, en date du 12 février 1848.
(_Documents inédits._)]
[Note 409: Le même M. Désages mandait à M. de Jarnac, le 27 janvier
1848: «Nous écrivons à Naples pour prêcher modération pendant la
lutte, clémence et réformes après, si l'insurrection est comprimée.»]
[Note 410: Cité par M. D'HAUSSONVILLE dans son _Histoire de la
politique extérieure_, t. II, p. 271.]
L'insurrection de Palerme a naturellement son contre-coup à Naples,
où se produisent des démonstrations menaçantes. Ferdinand, effrayé,
se tourne vers l'Autriche et lui demande jusqu'à quel point il peut
compter sur son aide. M. de Metternich, qui, on le sait, n'était
nullement en mesure et en volonté de se lancer dans une intervention,
assure le roi de Naples de tout son appui moral; mais, quant à un
secours armé, il s'excuse sur l'impossibilité de faire traverser les
États pontificaux par ses troupes, sans l'autorisation du Pape: or,
il sait bien que, dans l'état des esprits, on ne peut pas, à Rome,
lui donner cette autorisation, et en effet le cardinal secrétaire
d'État ne parle de rien moins que de se porter lui-même à la
frontière pour barrer le chemin aux Autrichiens[411]. Laissé à ses
propres forces, Ferdinand sent fléchir son orgueil de prince absolu,
et entre à son tour dans la voie des concessions. S'il y vient le
dernier, il y marche singulièrement vite. Le 18 janvier 1848, un
décret confère des attributions nouvelles et presque représentatives
aux Consultes déjà existantes de Naples et de Sicile; des ministres
distincts sont nommés pour cette dernière portion du royaume. Le 19,
d'autres décrets apportent de grands adoucissements au régime de la
presse et accordent une large amnistie. Mais la population surexcitée
ne se déclare pas satisfaite; le 27 janvier, elle remplit les rues de
Naples, promenant des drapeaux aux trois couleurs italiennes, criant:
Vive Pie IX! et réclamant une constitution. Après quelques velléités
de résistance, la capitulation du Roi est complète. Il renvoie, non
seulement du palais, mais du royaume, son ministre de la police et
son confesseur, particulièrement impopulaires, et prend des ministres
libéraux. Bien plus, le 29 janvier, une proclamation annonce l'octroi
d'une constitution analogue à la charte française. C'est dans Naples
un délire de joie; le Roi étant sorti à cheval, la foule se presse
pour lui baiser les mains. Le 11 février, la constitution est
définitivement promulguée. En quelques jours, Ferdinand, naguère
si réfractaire au mouvement libéral, a de beaucoup dépassé tous les
autres souverains qui n'en sont encore qu'aux réformes civiles,
et qui ont jusqu'ici refusé de donner des constitutions. Est-ce
seulement, chez lui, effet de la peur, ou bien nécessité de lâcher
d'autant plus qu'il a plus imprudemment retenu? Probablement l'un et
l'autre. Peut-être cherche-t-il aussi à jouer une sorte de méchant
tour aux autres gouvernements: une malice de ce genre est assez dans
sa nature. On racontait de lui ce propos: «Ils me poussent, je les
précipiterai.»
[Note 411: Dépêche du ministre des affaires étrangères de Naples à
son ambassadeur à Vienne, en date du 14 janvier 1848; dépêche de
cet ambassadeur, en date du 17 janvier; dépêche du comte de Ludolf,
ambassadeur d'Autriche à Rome, en date du 23 janvier. (BIANCHI,
_Storia documentata della diplomazia europea in Italia_, t. V, p. 88,
89.)]
L'impulsion venue de Naples est en effet irrésistible. Dans toute
l'Italie, des manifestations bruyantes ont lieu en l'honneur de la
révolution des Deux-Siciles, et les souverains sont mis en demeure
de suivre l'exemple de Ferdinand II. Si décidé que Charles-Albert
ait été jusqu'alors à ne pas s'engager dans cette voie, il se sent
ébranlé par une telle clameur. Il consulte une sorte de conseil de
conscience sur la valeur de la promesse qu'il a faite autrefois à
M. de Metternich de ne pas changer les bases fondamentales et les
formes organiques de la monarchie; le conseil déclare qu'il n'y a
là rien qui empêche l'octroi de la constitution. Cet avis ne calme
pas entièrement les scrupules du Roi, et c'est l'âme déchirée, au
milieu d'angoisses qui contrastent étrangement avec l'allégresse
de la foule, que, le 8 février, il se décide à publier les bases
d'un Statut selon le type de la charte française. Le grand-duc de
Toscane n'est pas homme à résister quand le roi de Sardaigne cède;
lui aussi promet donc sa constitution, le 11 février, et la promulgue
le 17. Que va faire le Pape, ainsi enveloppé de gouvernements qui
deviennent représentatifs et pressé par son peuple qui lui crie qu'un
Pie IX ne peut refuser ce qu'un Bourbon a accordé? Chez lui, sans
doute, le chef d'État n'est pas habitué à résister longtemps; mais
ici, la conscience du Pontife est en jeu: il doute que le régime
parlementaire soit compatible avec l'intégrité de sa souveraineté
spirituelle. Tout en bénissant, du balcon du Quirinal, la foule
qui réclame la constitution, il lui rappelle tout ce qu'il a fait
déjà et la supplie de ne rien demander qui soit «contraire à la
sainteté de l'Église». Il consent néanmoins à charger une commission
d'examiner quelles institutions pourraient donner satisfaction
au voeu populaire, sans entraver l'exercice du pontificat. L'un
des premiers actes de cette commission est de prendre l'avis de
l'ambassadeur de France, qui, naturellement, en réfère à son
gouvernement[412]. M. Rossi voit les difficultés théoriques
du problème; mais en fait, il constate que «la nécessité d'un
gouvernement représentatif est reconnue, à Rome, par tout le monde».
Parmi ceux qui, autour du Pape, se prononcent le plus hautement dans
ce sens, on remarque beaucoup de personnages naguère très opposés à
toute concession de ce genre. «Ils n'ont pas changé, dit finement
M. Rossi; c'est toujours le même sentiment: ils avaient peur de la
constitution; aujourd'hui, ils ont peur de ceux qui veulent une
constitution.» Est-il besoin d'ajouter que, dans toute la Péninsule,
l'effervescence, provoquée par la question constitutionnelle, amène
un redoublement de manifestations contre l'Autriche? À Turin, dans la
fête organisée en l'honneur du Statut, figurent les délégués milanais
en costume de deuil, et le soir, dans les rues de la ville, circule
un char allégorique sur lequel chaque ville lombarde a sa bannière
brandie par un homme en armure de fer; au sommet, un moine sonne le
tocsin à coups redoublés.
[Note 412: Lettre de M. Rossi à M. Guizot, en date du 17 février
1848.--La réponse du gouvernement français ne put être donnée avant
la révolution de Février.]
Le gouvernement français--j'ai déjà eu l'occasion de le
dire--estimait que, pour le moment, les Italiens avaient bien assez
à faire de mener à terme leurs réformes civiles, et il ne désirait
pas qu'ils s'appropriassent trop tôt notre régime parlementaire.
Ce n'est pas qu'il fût indifférent à l'avantage de voir ce régime
s'étendre en Europe et, par suite, accroître le nombre des clients
naturels de la France; mais c'est que rien ne lui paraissait
devoir plus nuire à son patronage libéral que des innovations
prématurées et par suite condamnées à l'insuccès[413]. Néanmoins,
le changement accompli, il ne peut faire mauvais visage à ceux
qui témoignent ainsi le désir de le prendre pour modèle. Il leur
déclare donc «se féliciter des nouveaux gages d'intimité que créera
désormais la similitude des institutions politiques», et promet
de «seconder l'établissement pacifique et régulier» des nouveaux
régimes constitutionnels[414]. Mais, cette politesse faite, il
s'empresse d'y ajouter, «avec une amicale franchise», des conseils
qui trahissent ses inquiétudes. Ainsi indique-t-il, dans une dépêche
à son représentant à Florence, les deux conditions dont dépend, à son
avis, le succès de l'entreprise tentée en Toscane. La première est
que les modérés «se rallient autour du grand-duc,... s'appliquent
à faire sortir des institutions nouvelles un gouvernement fort et
régulier, les défendent énergiquement contre l'invasion des passions
démagogiques, assignent au mouvement un temps d'arrêt et résistent
fermement à ceux qui voudraient le pousser au delà». La seconde est
que «le gouvernement toscan mette toute sa fermeté à assurer le
maintien des traités, à conserver avec les États voisins des rapports
de bonne intelligence, à empêcher que son territoire ne devienne un
foyer de propagande et d'hostilité contre tel ou tel État, enfin
à écarter toute cause, tout prétexte d'intervention extérieure et
toute occasion de guerre[415]». Le gouvernement français n'envoie
pas d'autres conseils à Turin. Louis-Philippe répète volontiers au
marquis Brignole, ambassadeur du gouvernement sarde à Paris, que
le meilleur moyen, pour le Piémont, de rassurer les puissances sur
ses innovations politiques, est de se montrer résolu à contenir le
parti qui pousse à la guerre contre l'Autriche[416]. Se tournant
en même temps vers la cour de Vienne, notre cabinet tâche de lui
faire prendre, sinon en gré, du moins en patience, les constitutions
italiennes[417], et obtient d'elle de nouvelles assurances qu'elle ne
songe toujours pas à intervenir, soit à Naples, soit ailleurs[418];
il lui offre, du reste, de proclamer, d'accord avec les autres
cabinets, le respect dû à ses droits sur le royaume lombard-vénitien,
lui promet de s'employer à surveiller et à contenir Charles-Albert,
et lui annonce que notre armée est prête, au premier appel, à voler
au secours du Pape[419].
[Note 413: À l'heure même où, sans qu'on le sût encore à Paris,
commençait l'éclosion des constitutions italiennes, le 31 janvier
1848, M. Guizot expliquait, à la tribune du Palais-Bourbon,
pourquoi il avait laissé les gouvernements de la Péninsule juges
du degré et de la nature de leurs réformes, sans les pousser à
copier nos institutions politiques. «Je crois, disait-il, que la
France doit avoir constamment l'oeil ouvert sur l'équilibre qui se
déplace, de jour en jour, en Europe, entre les grands systèmes de
gouvernement, entre les gouvernements absolus et les gouvernements
constitutionnels. Je crois que l'établissement d'institutions libres
tourne au profit de la France, de son influence, de sa grandeur:
à une condition cependant, à la condition que ces tentatives-là
réussissent... Savez-vous ce qu'il y a de plus dangereux pour le
régime constitutionnel?... Ce sont les tentatives infructueuses ou
malheureuses. Savez-vous ce qui a le plus nui aux réformes en Italie?
Ce sont les révolutions de 1820 et de 1821, révolutions mal conçues,
venues mal à propos, fondées sur de mauvais principes et fondant des
institutions impraticables... Je n'ai nulle envie de voir recommencer
des tentatives pareilles... Voilà la cause de ma réserve dans les
conseils que je peux être appelé à donner aux États italiens. Quand
ils se sentiront en mesure de fonder des constitutions chez eux,
quand elles seront, en effet, praticables, leur indépendance sera,
je le répète, affirmée, maintenue par nous, aussi bien qu'elle l'est
aujourd'hui pour les réformes purement administratives.»]
[Note 414: Dépêche de M. Guizot au comte de La Rochefoucauld,
ministre de France à Florence, en date du 21 février 1848.]
[Note 415: Même dépêche.]
[Note 416: BIANCHI, _Storia documentata della diplomazia europea in
Italia_, t. V, p. 93 à 95, et p. 434 et 435.]
[Note 417: _Ibid._]
[Note 418: Lettre particulière de M. de Flahault à M. Guizot, en date
du 1er février 1848. (_Documents inédits._)]
[Note 419: Dépêche de M. d'Arnim, ministre de Prusse, à Paris,
en date du 8 février 1848. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs,
1830-1848_, t. II, p. 690.)]
Comme il fallait s'y attendre, cette fois encore, notre action
modératrice est contrariée par la diplomatie britannique. Celle-ci,
bien que convaincue à part soi que les Italiens ne sont pas mûrs
pour le régime parlementaire et l'avouant au besoin, a pressé
ardemment les gouvernements piémontais et toscan de suivre sans
retard l'exemple du roi de Naples[420]. Les constitutions octroyées,
elle prend partout sous son patronage ceux qui veulent en tirer les
conséquences les plus radicales. Ce rôle est particulièrement visible
à Naples, où les concessions royales n'ont pas désarmé l'insurrection
sicilienne, et où l'Angleterre paraît de plus en plus avoir intérêt
à la persistance du conflit et du désordre. Une telle conduite n'est
pas pour rendre plus facile la situation de nos représentants en
Italie. Ceux-ci se sentent impuissants à retenir un mouvement ainsi
protégé, excité, et, sur le théâtre particulier où ils opèrent, la
popularité des agents de lord Palmerston leur semble parfois grandir
aux dépens de la leur. Aussi ne faut-il pas s'étonner de trouver
alors, dans leurs appréciations, une note assez attristée. De Naples,
M. de Bussières mande, vers la fin de février 1848, à M. Guizot, que
l'influence de la France est très diminuée, que les Anglais tiennent
le haut du pavé, parlent en maîtres, font trembler le gouvernement,
ont des agents partout, soudoient la presse, renversent le ministère
suspect de sympathies françaises, pour le remplacer par un ministère
à eux[421]. De Turin, M. de Bacourt, chargé d'affaires de France,
écrit à M. de Barante: «Mon influence ici est absolument nulle; on se
méfie de nous, surtout le gouvernement.» Puis il ajoute: «Le Piémont
est complètement changé de ce que vous l'avez connu. Ce gouvernement
si régulier, cette administration si ordonnée, ce roi si hautain et
si inabordable pour la foule, ce calme si complet qu'il ressemblait,
dit-on, au calme des tombeaux, tout cela n'existe plus. L'agitation
révolutionnaire s'est emparée de tout le monde. Il n'y a plus
d'autorité nulle part, que celle des journaux plus ou moins radicaux
et de la tourbe qui s'agite dans les cafés, dans les auberges, dans
les rues... Les hommes que vous avez connus raisonnables, modérés,
corrigés presque par l'expérience des révolutions, ont, tous ou
à peu près, perdu la tête... Ceux d'entre eux qui ont encore le
pouvoir de réfléchir n'ont pas le courage d'arrêter les autres et
d'affronter l'impopularité en disant qu'on court à la perte. Mon
rôle est ici très difficile, car, si je dis, comme je le fais, que
la France appuiera toutes les réformes légitimes qui ont été faites
par le Roi, mais qu'elle appuiera aussi le maintien des traités,
seule base du maintien de la paix générale, on me répond que je parle
de la France de M. Guizot, mais qu'il y a, derrière lui, derrière
notre gouvernement, derrière le Roi, une France qui ne permettra pas
qu'on écrase l'Italie, si elle tente de chasser les Autrichiens...
Le ministre d'Angleterre joue ici, dans la mesure de son esprit, le
jeu de lord Palmerston; il pousse aux partis extrêmes; c'est lui seul
qu'on écoute de tous les membres du corps diplomatique. Il prend en
main la défense des Lombards persécutés par l'Autriche et accepte les
ovations que les avocats radicaux de Turin lui décernent en l'honneur
des notes diplomatiques adressées par lord Palmerston au prince de
Metternich... Je juge tout très froidement, et c'est pour cela que
je vous affirme que nous sommes ici dans la première phase d'une
révolution[422].»
[Note 420: Dépêches de M. Abercromby, ministre d'Angleterre à Turin,
en date des 2 et 3 février 1848, et dépêches de lord Palmerston à ses
agents à Turin, Florence, Naples, en date des 11 et 12 février.]
[Note 421: Lettres des 23, 28 février et 3 mars 1848. (_Documents
inédits._)]
[Note 422: Février 1848. (_Documents inédits._)]
Les Italiens faisaient preuve d'un singulier aveuglement, quand
ils refusaient d'écouter nos conseils de sagesse et préféraient
se fier aux flatteries de la diplomatie anglaise. En effet, à
ce moment même, sans qu'ils parussent s'en apercevoir ou s'en
inquiéter, une grave menace s'élevait contre eux en Europe; ils
étaient en train, par leurs imprudences, de s'attirer l'hostilité
de deux grandes puissances, jusqu'alors demeurées spectatrices:
la Prusse et la Russie. Le gouvernement prussien avait été assez
longtemps sympathique au mouvement inauguré par Pie IX, et
s'était d'abord montré peu compatissant pour les embarras de la
politique autrichienne, à laquelle il reprochait volontiers son
«exagération» dans tout ce qui regardait l'Italie; il aimait à
voir dans les réformes du Pape une sorte d'imitation de celles
de Frédéric-Guillaume[423]. «Le prince de Metternich, disait M.
de Canitz au ministre de France, part de ce point qu'il y a une
révolution en Italie; si l'on entend par cette expression une
modification du système suivi jusqu'ici, on pourrait dire aussi
qu'il y a une révolution en Prusse[424].» Mais, au commencement de
1848, le point de vue changea complètement à Berlin. On aperçut dans
l'agitation italienne cette révolution que le roi de Prusse abhorrait
et qu'à ce moment il désirait tant réprimer en Suisse; on y découvrit
aussi une menace contre les traités constitutifs de l'Europe. Dès
lors, on jugea nécessaire de manifester hautement la résolution de
la traiter en ennemie. Dans les premiers jours de février 1848, le
gouvernement prussien fit adresser des représentations à Turin: il
y démentait le bruit, alors répandu en Italie, d'un refroidissement
entre l'Autriche et la Prusse; tout en reconnaissant le droit du
gouvernement sarde de changer ses institutions, il faisait remarquer
que la garantie donnée par l'Europe à l'indépendance des États
italiens avait pour contre-partie l'obligation pour ces États de
remplir leurs devoirs internationaux; que cette garantie était
incompatible avec une attitude de menace et d'agression envers un
pays voisin, et que tel était le caractère du mouvement unitaire,
auquel on semblait, à Turin, donner trop d'encouragement; il
terminait par cette grave déclaration qu'il considérerait comme
s'adressant à lui-même toute attaque dirigée contre l'Autriche, son
alliée[425].
[Note 423: Ce rapprochement se présentait à d'autres esprits qui, à
raison de leurs préjugés, ne pouvaient voir qu'un des côtés de la
physionomie du Pape. Le prince Albert écrivait, dans une lettre au
baron Stockmar, le 13 février 1848: «Le Pape est la contre-partie
du roi de Prusse; beaucoup d'élan, des idées politiques à moitié
digérées, peu de perspicacité, avec un esprit très cultivé et très
accessible aux influences extérieures. Leur pierre d'achoppement à
tous les deux, c'est la pensée qu'ils peuvent mettre leurs sujets en
branle et garder ensuite complètement dans leurs mains la direction
et l'extension du mouvement...» (_Le Prince Albert, Extraits de
l'ouvrage de sir Théodore Martin_, par A. CRAVEN, t. I, p. 243.)]
[Note 424: Correspondance du marquis de Dalmatie avec M. Guizot, en
1847, notamment lettres du 18 août et du 14 octobre. (_Documents
inédits._)]
[Note 425: Lettres du marquis de Dalmatie à M. Guizot, notamment
celles du 18 et du 19 février 1848. (_Documents inédits._)]
Derrière la Prusse était la Russie. Nicolas, à la différence
de Frédéric-Guillaume, n'avait jamais vu d'un oeil favorable
le mouvement italien; mais il avait paru d'abord y faire peu
d'attention. Tout au plus, en octobre 1847, s'en était-il occupé
un moment, pour féliciter le roi des Deux-Siciles de la vigueur
avec laquelle il venait de réprimer des insurrections, et de «sa
résolution de faire face avec énergie au débordement du torrent
révolutionnaire[426]». Naples était visiblement le seul point de
la Péninsule où il trouvait un souverain vraiment selon son coeur.
Aussi, grandes sont son émotion et sa colère quand, quelques
mois plus tard, il apprend que ce roi de Naples a été réduit à
capituler devant la révolution. Il sort alors de son immobilité un
peu dédaigneuse et indifférente. Il offre à l'Autriche de mettre
d'urgence à sa disposition l'argent dont elle aurait besoin, sauf à
régulariser plus tard les conditions de cet emprunt; il lui propose
également de se charger de maintenir la Galicie, afin de rendre
disponibles pour l'Italie les troupes qui s'y trouvent[427]. C'est
tout de suite qu'il voudrait voir le cabinet de Vienne agir avec
énergie, et il se plaint amèrement de la timidité de ce cabinet,
de sa «vieillesse», de ses tiraillements intérieurs[428]. Comme
le gouvernement prussien, c'est Turin qu'il juge le point le plus
menaçant en Italie: il invite Charles-Albert à considérer l'Autriche
comme son alliée naturelle, et lui signifie sans réticence que toute
attaque du Piémont contre l'Autriche en Lombardie serait regardée
par la Russie comme un cas de guerre[429]. Ce n'est pas tout; il
s'adresse aussi à lord Palmerston. Le 12-24 février 1848, le comte
Nesselrode envoie au baron Brunnow, représentant de la Russie à
Londres, une longue dépêche sur la situation de l'Italie, qu'il
déclare être «chaque jour plus grave et plus menaçante pour la paix
générale». Il veut bien «ne pas mettre à la charge du gouvernement
anglais tous les faux bruits, toutes les fausses inductions qu'on
a cru pouvoir tirer, en Italie, de son langage et de celui de ses
agents». Mais, ajoute-t-il, «l'idée a fini par s'accréditer que ce
gouvernement appuie de ses désirs les efforts que tenterait l'Italie
pour rejeter au delà des Alpes ce qu'on est convenu d'appeler le
joug autrichien». Cherchant ensuite par quel argument il pourrait
détourner lord Palmerston de la voie où il s'est engagé, il n'en
trouve pas de plus efficace que de faire appel à cette haine jalouse
de la France qui, déjà en 1840, a rapproché les deux cabinets de
Londres et de Saint-Pétersbourg. Sa thèse est curieuse, surtout comme
aveu de la grande situation alors acquise à la France en Europe. «En
favorisant, dit-il, le mouvement constitutionnel sur le continent,
l'Angleterre agit, sans le vouloir, dans l'unique intérêt de la
France, dont les idées démocratiques, par la nature du sol où elles
tombent, ont bien plus d'écho dans les esprits, bien plus d'affinité
avec les moeurs que n'en peuvent avoir les idées anglaises. C'est en
favorisant l'introduction de ces institutions et le triomphe de ces
idées en Espagne et en Grèce, que l'Angleterre y a déjà augmenté la
puissance morale du gouvernement français... Même chose aura lieu
en Italie. D'ici à peu, grâce aux changements qui sont à la veille
de s'y effectuer, comme ils ont déjà eu lieu dans les autres pays,
la France aura conquis par la paix plus que ne lui donnerait la
guerre. Elle se verra, de tous côtés, entourée d'un rempart de petits
États constitutionnels organisés sur le type français, vivant de son
esprit; agissant sous son influence, et si, plus tard, cette France,
non plus celle de Louis-Philippe, mais celle qui lui succédera, quand
le système de compression adopté par ce souverain aura cessé de la
contenir, obéit aux instincts d'ambition qui tendent à la faire
déborder hors de ses limites, le gouvernement anglais regrettera
trop tard d'avoir affaibli d'avance le ressort des résistances qu'on
aurait pu opposer aux Français, paralysé la puissance autrichienne
qui leur servait de contrepoids et miné ainsi par la base le système
défensif fondé autrefois par lui-même, de concert avec l'Europe, au
prix de tant de calamités, de labeurs et de sacrifices.» Le comte
Nesselrode ne s'en tient pas à cet appel aux mauvais sentiments de
lord Palmerston contre la France; il termine par des avertissements
qui sont de véritables menaces et pose un _casus belli_. Il signifie
au cabinet de Londres que «l'Empereur est fermement résolu, en ce
qui concerne l'état de possession assigné aux divers États italiens
par les actes dont il est garant, à ne transiger en rien sur la
marche que lui prescrivent ses devoirs et ses intérêts politiques».
Il indique notamment qu'il n'admettra jamais cette séparation de
la Sicile plus ou moins sourdement poursuivie par la diplomatie
anglaise. Quant à la Lombardie, le chancelier russe s'exprime ainsi:
«L'appui moral de l'Empereur est d'avance acquis à l'Autriche dans
les mesures qu'elle prendra pour s'en conserver la possession;
et si les attaques qu'elle aurait essuyées d'un point quelconque
de l'Italie étaient soutenues du dehors par quelque puissance
étrangère, notre auguste maître n'hésiterait pas à regarder une
pareille agression comme un cas de guerre européenne et à employer
dès lors toutes ses forces disponibles à la défense du gouvernement
autrichien[430].»
[Note 426: Dépêche du comte Nesselrode à l'ambassadeur russe à
Naples, en date du 18 octobre 1847. (BIANCHI, _Storia documentata
della diplomazia europea in Italia_, t. V, p. 414.)]
[Note 427: Dépêche chiffrée du marquis de Dalmatie à M. Guizot, en
date du 20 février 1848. (_Documents inédits._)]
[Note 428: Dépêche de M. Mercier, chargé d'affaires de France à
Saint-Pétersbourg, en date du 3 février 1848, et dépêche du marquis
de Dalmatie, en date du 19 février. (_Documents inédits._)]
[Note 429: BIANCHI, _Storia documentata, etc._, t. V, p. 96.]
[Note 430: La dépêche du comte Nesselrode, qui ne fut communiquée
à lord Palmerston que le 7 mars, après la révolution de Février,
se trouve dans les _Parliamentary papers_ distribués aux Chambres
anglaises en 1849.]
Cette attitude de la Prusse et de la Russie est faite pour relever
un peu l'Autriche du découragement où elle était tombée. M. de
Metternich croit voir approcher, et il s'en réjouit, le moment
où, «l'Italie entrant en révolution flagrante, les puissances ne
pourront pas ne point s'en mêler». «Vous avez dit, écrit-il à M.
de Ficquelmont le 17 février 1848, un mot qui renferme la vérité
tout entière: _Les événements dans le royaume des Deux-Siciles
rompent le tête-à-tête dans lequel l'Autriche s'est trouvée avec
la révolution italienne._ Ce mot, je l'ai adopté, et je m'en suis
emparé dans mes expéditions aux cours... Ne tombons pas d'ici à deux
mois, et bien des choses seront placées autrement qu'elles ne le
sont le 17 février[431]!» Non sans doute que le cabinet de Vienne
se sente ainsi enhardi à sortir de sa réserve et à tenter quelque
démarche offensive: bien au contraire, il continue à protester qu'il
ne songe à rien de semblable; une intervention isolée en Italie,
loin de le séduire, l'effraye, et il déclare qu'en tout cas, il ne
voudrait jamais rien faire, dans ce genre, qu'après concert entre
les puissances et en agissant en leur nom, au lieu d'agir au sien
propre[432]. Seulement, il se sent autorisé à le prendre de plus haut
avec l'Angleterre, et notamment à ne plus subir aussi patiemment
les interrogations soupçonneuses que lord Palmerston a l'habitude
de lui adresser à propos de tous les bruits d'intervention qui
circulent en Italie. À une question de ce genre que le ministre
anglais lui fait poser au cours de février, le chancelier répond
sur un ton fort piqué, et, se portant accusateur à son tour, il
se plaint de la malveillance témoignée dans ces derniers temps à
l'Autriche par le cabinet anglais, et de «l'encouragement donné par
ses organes officiels à la méfiance des gouvernements italiens[433]».
L'irritation contre le chef du _Foreign office_ est alors extrême
à la cour de Vienne. M. de Metternich écrit, le 17 février, à M.
de Ficquelmont: «Je vous envoie ci-joint quelques pièces qui vous
montreront jusqu'où vont les inepties enragées de lord Palmerston.
Si vous comprenez cet homme, vous êtes plus avancé que moi[434].»
Quelques jours plus tard, le 23 février, dans une lettre à son
ambassadeur à Londres, il montre lord Palmerston «à la tête de tous
les mouvements qui tendent à bouleverser l'Europe», et allumant
l'incendie en Espagne, en Grèce, en Suisse et en Italie[435].
[Note 431: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 589.]
[Note 432: Lettre de M. de Metternich à M. de Ficquelmont, en date du
10 février 1848. (_Mémoires de M. de Metternich,_ t. VII, p. 564.)
Lettres du comte de Flahault à M. Guizot, du 1er février 1848; du
marquis de Dalmatie au même, du 18 février; de M. Désages au comte de
Jarnac, du 14 février. (_Documents inédits._)]
[Note 433: Dépêche de lord Palmerston à lord Ponsonby, en date du 11
février 1848, et dépêche de M. de Metternich au comte Dietrichstein,
ambassadeur d'Autriche à Londres, en date du 27 février 1848.
(_Parliamentary papers._)]
[Note 434: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 589.]
[Note 435: Cité dans les Mémoires de Bernard de Meyer, le chef des
catholiques lucernois. (Cf. _Revue générale_ de Bruxelles, octobre
1881.)]
En même temps qu'il se plaint de lord Palmerston, M. de Metternich
se loue, de plus en plus, de M. Guizot. Malgré quelques griefs de
détail, il déclare que «les dispositions personnelles de ce ministre
sont aussi bonnes qu'elles peuvent l'être sous, l'influence de sa
position[436]»; que «le cabinet français marche aussi bien qu'il peut
aller[437]»; qu'il a «une bonne attitude en Italie[438]». L'appui
qu'il trouve maintenant à Berlin et à Saint-Pétersbourg ne lui fait
pas attacher moins de prix à notre concours. Il demeure convaincu
de l'impossibilité de rien tenter d'efficace sans la France, et,
par suite, comprend la nécessité de se placer sur le terrain où
il peut la rencontrer. Aussi continue-t-il à demander ce qu'on
pense et ce qu'on veut à Paris, afin de régler là-dessus sa propre
conduite[439]. En réalité, dans l'affaire d'Italie, comme dans celle
de Suisse, il est toujours résigné à marcher derrière la France.
Mêmes sentiments en Prusse. Notre crédit est, depuis quelques mois,
singulièrement grandi à la cour de Frédéric-Guillaume. Le marquis
de Dalmatie écrit de Berlin, le 19 février 1848, à M. Guizot: «La
confiance dans le gouvernement du roi Louis-Philippe est absolue.
On l'exprime ici de toutes les façons. À mon retour, on me l'a dit
en termes plus énergiques et, j'ai dû le reconnaître, plus sincères
que jamais[440].» Peu importe, dès lors, ce que la dépêche, citée
tout à l'heure, du comte Nesselrode au baron Brunnow, trahit de
malveillance persistante à notre égard dans le gouvernement russe:
cette malveillance est impuissante; du reste, comme on l'a vu par
cette même dépêche, ce n'est pas à Saint-Pétersbourg qu'on a le
sentiment le moins vif de la grande position que la France s'est
faite en Europe. En somme, M. de Barante peut, dans une lettre
intime, écrite le 31 janvier 1848, caractériser ainsi la situation
respective du cabinet de Paris et des autres cours: «Sans l'agitation
où les radicaux tiennent les esprits, le rôle de la France paraîtrait
ce qu'il est réellement, et l'on remarquerait que ces puissances du
continent, auparavant menaçantes, toujours prêtes à s'unir avec
l'Angleterre contre nous, implorent maintenant notre aide, n'osent
pas intervenir et se tiennent sur la défensive, heureuses de se
concerter avec nous[441].»
[Note 436: Dépêche à M. de Ficquelmont, en date du 10 février 1848.
(_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 563.)]
[Note 437: Dépêche au même, en date du 19 février 1848. (_Mémoires de
M. de Metternich_, t. VII, p. 567.)]
[Note 438: Lettre particulière du comte de Flahault à M. Guizot, en
date du 24 février 1848. (_Documents inédits._)]
[Note 439: Dépêche de M. de Metternich au comte Apponyi, en date du 6
février 1848. (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 563.)]
[Note 440: _Documents inédits._]
[Note 441: _Documents inédits._]
Le gouvernement du roi Louis-Philippe en était là de sa campagne
diplomatique, quand soudainement il sombra dans la tourmente du
24 février. Quelle eût été, sans cela, l'issue de cette campagne?
En présence d'une crise qui devenait, en Italie, chaque jour plus
aiguë, aurait-il pu longtemps encore empêcher les révolutions et
la guerre? Et, si celles-ci avaient fini par éclater malgré lui,
aurait-il trouvé là l'occasion d'une sorte d'arbitrage suprême qui
lui eût définitivement donné le premier rôle en Europe, ou bien son
«juste milieu» se fût-il débattu, impuissant entre les deux parties,
et eût-il été réduit, soit à se laisser annuler, soit à se mettre à
la remorque de l'une ou de l'autre? C'était le secret d'événements
qui n'ont pas eu le temps de se produire. Quoi qu'il en soit, le
dessein de cette politique était honnête, raisonnable et conforme aux
intérêts français. À travers beaucoup d'obstacles, le gouvernement
y était demeuré imperturbablement fidèle; les difficultés, en effet
très graves, rencontrées par lui, étaient imputables, non à ses
propres fautes, mais à celles que d'autres avaient commises malgré
lui. Enfin, si embrouillées que fussent les choses en Italie, à la
fin de février, nous y avions du moins sauvegardé l'essentiel: les
divers gouvernements, quoique entraînés et affaiblis, étaient tous
debout; l'Autriche, bien que menacée, n'avait pas été matériellement
attaquée et s'était abstenue de son côté de prendre l'offensive.
Faut-il ajouter que, si l'on est embarrassé pour préciser quel
bien la monarchie de Juillet, en subsistant, eût pu faire dans la
Péninsule, on ne l'est pas pour mesurer le mal qui, sur ce théâtre,
devait résulter de sa chute? L'Italie, prise de vertige et n'étant
plus retenue par personne, va se précipiter tête baissée dans tous
les périls dont la diplomatie du roi Louis-Philippe a cherché à la
préserver: elle va entreprendre contre les Autrichiens une guerre où
elle sera fatalement écrasée, et son mouvement réformateur se perdra
en un désordre révolutionnaire qui la conduira au meurtre de Rossi, à
la fuite de Pie IX et à la république romaine.
* * * * *
J'ai suivi ainsi, l'une après l'autre, chacune des grandes
entreprises qui ont occupé la diplomatie de la monarchie de
Juillet, dans la dernière période de son existence. Sauf en 1831
ou en 1840, jamais cette diplomatie n'avait été plus agissante et
appliquée à de plus graves objets. M. Guizot, qui s'y donnait tout
entier, parfois un peu au détriment de la politique intérieure, y
avait acquis une rare maîtrise. On a pu en juger par les lettres
particulières dans lesquelles il traitait presque toutes les affaires
et dont je me félicite d'avoir pu donner de nombreux extraits.
On ne saurait dire moins de bien de celles de ses correspondants
quand ils s'appelaient Broglie ou Rossi. C'est un ensemble de
littérature diplomatique vraiment incomparable. Malheureusement, en
racontant ces diverses négociations, l'historien est, chaque fois,
obligé de s'arrêter court devant l'abîme soudainement creusé par
la révolution du 24 février. Je ne me dissimule pas--car je l'ai
éprouvé pour mon compte--ce que cette interruption a de pénible et
d'irritant. On dirait d'un spectacle qu'un accident ferait cesser
brusquement au moment le plus critique du drame, et où, en place
du dénouement curieusement attendu, on n'aurait plus sous les yeux
que des acteurs qui s'enfuient et une scène qui s'effondre. Et
cependant, tout incomplète et mutilée que dût être forcément cette
histoire, elle était trop importante par les questions soulevées,
et surtout trop caractéristique de la direction nouvelle suivie par
le gouvernement du roi Louis-Philippe, de la position acquise par
lui au dehors, pour ne pas être exposée avec détail. L'impression
générale et dernière qui s'en dégage me paraît fort honorable pour
ce gouvernement. Nous venons de le voir, en Europe, jouissant
d'un crédit, occupant une place, exerçant une action qu'on ne lui
avait pas encore connus. Tandis que l'Angleterre était isolée et
discréditée par ses compromissions révolutionnaires, que les petits
États constitutionnels étaient naturellement amenés à faire partie
de notre clientèle, que les vieilles monarchies, désorientées par
le changement de l'esprit public, prenaient confiance dans notre
modération et sentaient le besoin de notre appui, la France, devenue
ouvertement, résolument conservatrice, sans cesser d'être sagement
libérale, se trouvait exercer une sorte d'arbitrage, imposer sa
politique aux autres cours du continent, et avoir la direction des
grandes affaires pendantes. Cela seul, et quelle qu'eût pu être
plus tard l'issue de chacune de ces affaires, était un résultat
considérable. Pour en mesurer l'importance, il suffit de se rappeler
combien longtemps la monarchie de Juillet avait vécu sous la menace
constante d'une nouvelle coalition des puissances continentales,
condamnée à une prudence qui lui interdisait les grandes initiatives,
et fatalement rivée à l'alliance anglaise, alliance excellente en
soi, mais incommode et coûteuse du moment qu'elle était forcée.
Maintenant, elle a définitivement dissous la coalition; elle a
retrouvé le libre choix de ses alliances, et son appui, on pourrait
dire sa protection, est recherchée par ceux qui la traitaient en
suspecte. En un mot, à la veille du 24 février, elle est parvenue
à effacer le tort que lui avait fait, en Europe, la révolution de
1830; elle a reconquis la faculté de faire au dehors de la grande
politique.