IX

Les difficultés avec lesquelles nous venons de voir aux prises la

diplomatie française pendant la première année du pontificat de Pie

IX, allaient être singulièrement aggravées, en août 1847, par un acte

inconsidéré de l'Autriche. Celle-ci, en vertu des traités de 1815,

avait droit de garnison dans la «place» de Ferrare, l'une des villes

des Légations. Que fallait-il entendre par le mot _place_? Était-ce

la ville elle-même, ou seulement le château, espèce de citadelle

sans valeur, située au centre de la ville? Il y avait eu controverse

sur ce point. En fait, les Impériaux n'occupaient que le château et

quelques casernes; la garde des barrières et des autres postes était

aux mains des pontificaux. Ce partage, délicat de tout temps, le

devenait plus encore avec l'excitation des esprits. Des provocations

furent échangées entre la garde civique de Ferrare et les patrouilles

autrichiennes. Enfin, quelques rixes ayant éclaté dans les premiers

jours d'août, le commandant autrichien crut devoir agir comme si la

sûreté de sa garnison était compromise; il la renforça notablement

par un corps venu de l'autre côté du Pô; puis, brutalement, sans

avoir aucun égard aux protestations du cardinal-légat, il occupa

toute la ville et s'empara des postes jusqu'alors laissés à la garde

des pontificaux.

Cet acte indiquait-il, de la part du cabinet de Vienne, la volonté de

sortir de sa réserve défensive et expectante? Non, à ce même moment,

M. de Metternich nous déclarait formellement que son gouvernement

ne demandait qu'à «rester maître chez lui», qu'il «n'entendait pas

exercer sa puissance souveraine en dehors de ses frontières», et

qu'il «ne pensait pas à une intervention matérielle[333]». Fait

plus significatif encore, quelques jours après, la même idée se

retrouvait non moins nettement exprimée dans les instructions

confidentielles adressées à M. de Ficquelmont, agent supérieur

du chancelier à Milan[334]. On pouvait être d'autant plus assuré

de cette sagesse qu'elle était un peu forcée. Non seulement une

politique agressive eût froissé d'une façon imprudente l'opinion

européenne, universellement sympathique à Pie IX, mais elle eût

rencontré des oppositions à Vienne même. Le souffle libéral qui

passait en ce moment sur l'Europe se faisait sentir en Autriche;

une réaction s'y dessinait contre le système de M. de Metternich et

se manifestait jusque dans l'intérieur du cabinet; si le chancelier

continuait de personnifier au dehors le gouvernement impérial avec

le même apparat, son autorité au dedans était bien entamée; les

autres membres du conseil ne se gênaient pas pour contrecarrer ses

desseins; le ministre de l'intérieur, le comte Kolowrat, se posait

ouvertement comme son rival. Pour vaincre ces oppositions, M. de

Metternich ne trouvait pas dans l'archiduc Louis, qui remplaçait

le souverain malade, et qui était visiblement embarrassé de sa

responsabilité, l'appui qu'il était, autrefois, toujours sûr

d'obtenir de l'empereur François. En juillet 1847, ayant voulu

faire mobiliser un corps d'armée destiné à prendre position sur la

frontière du Tessin et sur le Pô, il se heurta à mille difficultés

soulevées par le ministre de la guerre et par celui des finances:

ce dernier soutenait que les charges pécuniaires résultant d'une

telle mesure seraient «un danger plus grave pour le gouvernement que

celui auquel pouvait donner lieu la marche libérale adoptée par le

Saint-Père[335]». Le chancelier n'eût-il pas rencontré une opposition

plus forte encore, s'il eût proposé une intervention à main armée

dans les États pontificaux? Dans l'incident de Ferrare, il ne fallait

donc pas voir le commencement de cette intervention et l'indice

d'un changement de politique. C'était un mouvement d'impatience du

commandement militaire, évidemment agacé par tout le tapage italien;

le gouvernement l'avait laissé faire, sans beaucoup de réflexion,

flatté peut-être, au milieu d'une politique nécessairement effacée,

de faire à peu de frais quelque étalage de sa force armée.

[Note 333: Lettre de M. de Metternich au comte Apponyi, en date du 6

août 1847. (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 416 à 422.)]

[Note 334: Dépêche du 22 août 1847. (_Ibid._, p. 471 à 474.)]

[Note 335: Dépêche du marquis Ricci, ambassadeur de Sardaigne à

Vienne, en date du 14 août 1847. (BIANCHI, _Storia documentata della

diplomazia europea in Italia_, t. V, p. 399 à 402.)]

Mais, du premier jour, cette mesure se trouve avoir beaucoup plus

de retentissement que ne s'y attendaient et que ne le désiraient

ses auteurs. À Rome, c'est l'occasion d'une véritable explosion

d'indignation patriotique. Sincèrement ou non, on prétend voir

là l'exécution d'une vaste conspiration absolutiste qui a ses

ramifications jusque autour du Pape. «L'invasion est commencée,

s'écrie-t-on; l'Italie entière doit se lever en armes pour la

repousser.» Le gouvernement pontifical, troublé de cette émotion,

croyant nécessaire de s'y associer pour ne pas être suspect, froissé

d'ailleurs dans sa dignité par le procédé des Autrichiens, fait

publier dans le _Diario di Roma_ les protestations du cardinal-légat

contre l'occupation de Ferrare. Se flatte-t-il de calmer les esprits

par cette publicité? Il les excite au contraire. L'impression,

aussitôt répandue et exploitée par les meneurs, est que le Pape

prend la tête de la croisade italienne contre l'Autriche. Les

journaux racontent qu'il ordonne, dans ce dessein, des armements

considérables. Les radicaux profitent de cette effervescence

pour se pousser hardiment à la tête du mouvement. Le chef des

révolutionnaires, Mazzini, écrit au Pape, dans un langage qui fait

songer au tentateur offrant au Christ l'empire du monde: «Saint Père,

j'étudie vos démarches avec une espérance immense... Soyez confiant,

fiez-vous à nous... Nous fonderons pour vous un gouvernement unique

en Europe. Nous saurons traduire en un fait puissant l'instinct

qui frémit d'un bout à l'autre de la terre italienne... Je vous

écris parce que je vous crois digne d'être l'initiateur de cette

vaste entreprise[336]...» Le même Mazzini recommande, d'un autre

côté aux «masses», de «s'engager, avec ou sans le consentement

des princes, dans des mesures qui obligent les Autrichiens à les

attaquer»; il faut, conclut-il, «accroître de plus en plus la haine

contre les Autrichiens et irriter l'Autriche par tous les moyens

possibles[337]». De Rome, l'agitation gagne la Péninsule entière,

depuis la Sicile jusqu'au Piémont. Le fait le plus grave peut-être

est l'impression produite sur Charles-Albert. Jusqu'alors, en face

d'une campagne principalement libérale, il était demeuré froid.

Au cri de: «Guerre à l'Autriche!» il tressaille. Sous le coup de

l'occupation de Ferrare, Pie IX, se croyant menacé d'une invasion

autrichienne, a fait demander au gouvernement sarde un asile éventuel

et l'envoi immédiat d'un bâtiment de guerre à Civita-Vecchia;

Charles-Albert accède avec empressement à toutes les demandes

du Pontife. «Grâce à Dieu, écrit-il à son ministre et confident,

Villamarina, nous avons un pape saint et plein de fermeté, qui saura

soutenir avec dignité l'indépendance nationale. Je lui ai fait écrire

que, quelconque événement (_sic_) qui puisse arriver, je ne séparerai

jamais ma cause de la sienne... Une guerre d'indépendance nationale,

qui s'unirait à la défense du Pape, serait pour moi le plus grand

bonheur qui pourrait m'arriver.» Les patriotes italiens, alors réunis

à Casal sous prétexte d'association agraire, lui ayant envoyé une

adresse toute pleine des sentiments qui bouillonnaient en Italie, il

répond par une lettre, lue en séance, où il se dit «résolu à faire

pour la cause guelfe ce que Schamil fait contre l'immense empire

russe». «Il paraît, ajoute-t-il, qu'à Rome on tient en réserve les

armes spirituelles... Espérons... Ah! le beau jour que celui où nous

pourrons jeter le cri de l'indépendance nationale!» Le retentissement

de cette lettre est énorme. Personne n'hésite plus à se jeter

dans une campagne qui paraît avoir pour elle le Pape et le roi de

Sardaigne, la plus haute force morale et la plus sérieuse force

militaire de la Péninsule. Il est vrai que, suivant son habitude,

Charles-Albert se montre, presque aussitôt après, embarrassé de

l'enthousiasme qu'il a suscité, fait froide mine aux ovations qui

l'accueillent à Turin et à Gênes, et déclare que, «s'il est décidé à

défendre l'indépendance du royaume contre une agression étrangère,

il l'est aussi à ne pas se compromettre vis-à-vis des grandes

puissances, en faisant, sans leur consentement, franchir la frontière

à son armée». Mais vainement essaye-t-il de courir après ses paroles,

celles-ci ont fait trop de chemin pour qu'il puisse les rattraper.

[Note 336: Lettre du 8 septembre 1847. (COSTA DE BEAUREGARD, _Les

dernières années du roi Chartes-Albert_, p. 559.)]

[Note 337: Lettre du 4 octobre 1847. Cette lettre, tombée aux mains

de M. de Metternich, a été communiquée par lui au cabinet anglais, en

novembre 1847, et par suite publiée dans les _Parliamentary Papers_.]

En somme, l'incident de Ferrare non seulement a grandement échauffé

les esprits, mais il a eu pour résultat, dans toute l'Italie, de

faire passer brusquement au premier plan cette redoutable question

nationale que notre diplomatie était jusqu'alors parvenue à maintenir

dans l'ombre. Il a ainsi considérablement augmenté les difficultés

de la politique modérée et pacifique que le gouvernement français

cherchait à faire prévaloir. Ce gouvernement cependant ne se

décourage pas. Sans se laisser entraîner, fût-ce d'un pas, hors

du terrain moyen où il s'est placé dès le début, il s'efforce d'y

ramener les Autrichiens et les Italiens. À tous deux, il entreprend

de faire entendre le langage de la raison.

À Vienne d'abord, notre cabinet laisse voir, sous une forme amicale,

sa désapprobation du procédé des troupes impériales, insiste sur

le danger de l'émotion ainsi provoquée, et appelle fortement, «sur

les protestations du Saint-Siège et sur la nécessité de régler ce

différend de façon à mettre promptement un terme à l'agitation qui en

est résultée dans la Péninsule, la plus sérieuse sollicitude de M. le

prince de Metternich[338]». De ce côté, nos observations sont bien

accueillies. Visiblement embarrassé d'avoir suscité un tel tapage,

le gouvernement autrichien nous sait gré de notre désir d'arranger

les choses[339]. Loin de grossir l'incident et d'en faire le point de

départ d'une politique agressive, il affecte d'en réduire la portée.

«Nous n'accordons pas à ce pitoyable conflit la valeur d'une affaire,

écrit M. de Metternich, mais celle d'une entente sur une question

de service militaire[340].» Il reconnaît même qu'il a commis une

faute. «Pitoyable affaire, dit-il un jour à notre ambassadeur, qui

fournit une preuve de plus de la faute que commet toujours une grande

puissance, lorsqu'elle se compromet dans une petite question[341].»

De son côté, le comte Apponyi fait à M. Guizot cette sorte d'aveu:

«On peut se tromper dans ce qu'on prévoit; on peut irriter quand on

a voulu imposer.» Notre ministre ajoute, après avoir rapporté à M.

Rossi ce propos: «Avec un peu de modération et de patience, je crois

que l'incident de Ferrare doit finir à l'avantage du Pape. On en a

envie à Vienne. On ne se soucie pas d'engager à fond la partie[342].»

Cette impression est durable chez M. Guizot, qui écrit, un peu plus

tard, à M. de Flahault: «Ce que m'a dit le comte Apponyi ne me permet

pas de douter que le prince de Metternich ne désire mettre fin, sans

bruit, à cet incident de Ferrare[343].» En attendant, du reste, cette

solution, le cabinet autrichien ne nous refuse pas de nouvelles

assurances de ses intentions pacifiques. «Le gouvernement français

désire que nous restions en panne, écrit, le 7 octobre 1847, M. de

Metternich au comte Apponyi; ses voeux à ce sujet seront remplis.

Nous savons nous renfermer dans le rôle de spectateur des drames dans

lesquels l'heure d'entrer en scène ne nous semble pas venue[344].»

[Note 338: Dépêche de M. Guizot au chargé d'affaires de France à

Vienne, en date du 1er septembre 1847.]

[Note 339: Lettre de M. de Metternich au comte Apponyi, en date du 19

octobre 1847. (_Mémoires de M. de Metternich,_ t. VII, p. 344.)]

[Note 340: _Ibid._--Cf. aussi lettre du 7 octobre (p. 425).]

[Note 341: Lettre particulière du comte de Flahault à M. Guizot, en

date du 22 novembre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 342: Lettre du 18 septembre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 343: Lettre du 8 octobre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 344: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 425.]

Notre cabinet a donc toutes raisons de compter sur la modération de

l'Autriche et sur sa volonté de réparer l'esclandre de Ferrare. Cette

conviction l'encourage à persister dans son attitude conciliante.

Toutefois, il est bien résolu, au cas où son espérance serait

trompée, à sauvegarder l'influence de la France et l'indépendance

des États italiens. Il ne le crie pas sur les toits, pour ne pas

irriter les amours-propres par des menaces éventuelles; mais il

s'en explique nettement avec ses agents, dans ses correspondances

confidentielles. M. Guizot écrit, le 7 septembre 1847, à M. Rossi:

«Rendons-nous compte des diverses hypothèses: 1º Les Autrichiens,

sur la réclamation du Pape, rentrent à Ferrare, dans le _statu quo_

antérieur. Si cela arrivait, nous aurions, quant à présent, cause

gagnée et rien à faire.--2º Les Autrichiens, malgré la réclamation

du Pape, restent à Ferrare, dans la position qu'ils y ont prise,

continuant de soutenir qu'ils en ont le droit aux termes des traités,

et sans faire un pas de plus. Que le Pape réclame, dans ce cas, soit

notre médiation seule, soit celle de la France et de l'Angleterre,

ou de la France et de la Prusse, soit celle de toutes les grandes

puissances qui ont signé le traité de Vienne.--3º Les Autrichiens

poussent plus avant dans les États romains, sans appel du Pape

et sans prétexte diplomatique. En ce cas, que le Pape proteste

solennellement, constate que le fait a lieu contre son gré et

s'adresse à nous. Mon avis est que nous devons, dans cette hypothèse,

prendre position aussi sur un point efficace des États romains, dans

l'intérêt de l'indépendance du Pape et de notre propre situation en

Europe. Il serait infiniment désirable que nous ne fissions cela,

s'il y avait lieu, que sur la demande du Pape et de concert avec

lui...--4º Ailleurs que dans les États romains, dans quelques autres

des États italiens, en Toscane, à Modène, à Lucques, à Parme, les

Autrichiens interviennent à la suite d'une insurrection populaire,

soit de leur propre mouvement, soit sur la demande des souverains...

C'est ici l'hypothèse difficile. Une insurrection contre l'ordre

établi et la demande de l'intervention par le souverain lui-même

donnent à Vienne des prétextes spécieux et nous embarrassent,

nous, dans nos motifs. Et pourtant nos motifs seraient, dans ce

cas, presque les mêmes et presque aussi puissants qu'en cas d'une

intervention dans les États romains. Il faudrait que les souverains

chez qui aucune insurrection n'aurait eu lieu et qui n'auraient pas

réclamé l'intervention autrichienne, le Pape, le roi de Naples,

le roi de Sardaigne, protestassent contre un acte compromettant

pour eux-mêmes, car il pourrait amener un désordre général et une

explosion révolutionnaire dans toute l'Italie. S'ils faisaient un

pas de plus, s'ils s'adressaient aux autres grandes puissances de

l'Europe, à nous d'abord, pour leur demander de s'employer à faire

cesser un état de choses si dangereux pour la paix européenne, ils

se donneraient à eux-mêmes de fortes garanties et à nous de grands

moyens d'action... Ne regardez point tout ceci, mon cher ami, comme

des résolutions que je vous annonce et des instructions que je vous

donne. Je vous dis mes idées et je vous demande les vôtres sur les

cas et les embarras divers qu'on peut prévoir. Et il faut les prévoir

pour faire ce que je vous ai dit: prendre nos mesures de façon à être

prêts dans toutes les hypothèses. Répondez-moi sans retard. Je n'ai

pas besoin de vous répéter que notre pensée dirigeante, dominante,

est toujours celle-ci: Soutenir l'indépendance des États italiens et

l'influence du parti modéré en Italie, en évitant une conflagration

révolutionnaire et une guerre européenne[345].»

[Note 345: _Documents inédits._]

Rien donc à la fois de plus modéré dans la forme et de plus décidé

dans le fond que l'attitude prise par le gouvernement français envers

l'Autriche, à la suite de l'incident de Ferrare. Le langage qu'il

tient en même temps aux Italiens n'est ni moins sage ni moins net.

Dès le premier jour, tout en manifestant au gouvernement romain

«sa sympathie pour le sentiment de dignité courageuse qui a dicté

ses protestations» contre l'occupation de Ferrare, il ne cache pas

son regret de la publicité qui leur a été donnée[346]. «Le Pape,

écrit-il à M. Rossi, aurait dû épuiser toute possibilité de vider,

de gouvernement à gouvernement, la question diplomatique, avant de

porter devant le public une question de nationalité et de révolution.

De deux choses l'une: ou l'Autriche désire, ou elle ne désire pas

un prétexte pour une levée de boucliers; si elle le désire, il faut

bien se garder de le lui fournir... Si elle ne le désire pas, il

faut l'entretenir dans sa bonne disposition, en traitant avec elle

comme avec un pouvoir qui ne demande pas mieux que de laisser ses

voisins tranquilles chez eux, si on ne trouble pas sa tranquillité

chez lui. Ne négligez rien pour ramener et contenir Rome dans cette

politique, la seule efficace pour le succès, aussi bien que la

plus sûre. L'Italie a déjà perdu plus d'une fois ses affaires en

plaçant ses espérances dans une conflagration européenne. Elle les

perdrait encore. Qu'elle s'établisse, au contraire, sur le terrain

de l'ordre européen, des droits des gouvernements indépendants, du

respect des traités. C'est vous dire combien il importe de contenir

ces affaires-ci dans les limites d'une question _romaine_, et

d'empêcher qu'on en fasse une question _italienne_. J'en sais toute

la difficulté. Mais employez tout votre esprit, tout votre bon

sens, toute votre persévérance, toute votre patience, toute votre

influence, à faire comprendre au parti _national italien_ qu'il est

de sa politique, de sa nécessité actuelle, de se présenter et d'agir

_fractionnairement_, comme romain, toscan, napolitain, etc., etc., de

ne point poser une question générale qui deviendrait inévitablement

une question révolutionnaire[347].» M. Rossi s'inspire de ces idées

dans ses conversations, et il n'hésite pas à rabrouer les prétentions

et les intempérances italiennes. «Mais enfin, dit-il avec sa parole

froide et mordante, où voulez-vous en venir par ces incessantes

provocations contre l'Autriche? Elle ne vous menace point; elle reste

dans les limites que les traités lui ont tracées. C'est donc une

guerre d'indépendance que vous voulez? Eh bien! voyons, calculons vos

forces: vous avez soixante mille hommes en Piémont, et pas un homme

de plus en fait de troupes réglées. Vous parlez de l'enthousiasme

de vos populations. Je les connais, ces populations. Parcourez vos

campagnes: voyez si un homme bouge, si un coeur bat, si un bras est

prêt à prendre les armes. Les Piémontais battus, les Autrichiens

peuvent aller tout droit jusqu'à Reggio, en Calabre, sans rencontrer

un Italien. Je vous entends: vous viendrez alors à la France. Le

beau résultat d'une guerre d'indépendance, que d'amener, une fois de

plus, deux armées étrangères sur votre sol!... Et puis, vous voulez

être indépendants, n'est-ce pas? Nous, nous le sommes. La France

n'est point un caporal aux ordres de l'Italie. La France fait la

guerre quand et pour qui il lui convient de la faire. Elle ne met ses

bataillons et ses drapeaux à la discrétion de personne[348].»

[Note 346: Dépêche de M. Guizot à M. Rossi, 25 août 1847.]

[Note 347: Lettre particulière de M. Guizot à M. Rossi, du 26 août

1847.--M. Guizot revenait avec insistance sur cette idée. «Nous

pourrons et nous ferons beaucoup, disait-il dans une autre lettre,

pour la cause de l'indépendance et des réformes romaines, toscanes,

napolitaines, sardes. Nous ne pourrions et ne ferions rien pour la

cause d'une révolution qui attaquerait l'ordre général européen. Et

les autres puissances s'uniraient contre.» (Lettre du 18 septembre.

_Documents inédits._)]

[Note 348: D'HAUSSONVILLE, _Histoire de la politique extérieure_, t.

II, p. 260.]

Ce n'est pas seulement à Rome que le gouvernement français adresse

ses conseils et ses avertissements. Il en fait parvenir de semblables

aux cours de Toscane et de Piémont. Dans une dépêche adressée

au chargé d'affaires de France à Turin, M. Guizot rappelle aux

Italiens combien ils compromettent leurs plus importants intérêts,

en projetant des remaniements territoriaux qui ne pourraient

s'accomplir que par la guerre et les révolutions; puis il ajoute: «Le

gouvernement du Roi se croirait coupable si, par ses démarches ou

par ses paroles, il poussait l'Italie sur une telle pente, et il se

fait un devoir de dire clairement aux peuples comme aux gouvernements

italiens ce qu'il regarde, pour eux, comme utile ou dangereux,

possible ou chimérique[349].»

[Note 349: Dépêche à M. de Bourgoing, en date du 18 septembre

1847.--Voir aussi la dépêche de M. Guizot au comte de la

Rochefoucauld, ministre de France à Florence, en date du 25 août

1847.]

S'il se refuse à suivre les Italiens dans leurs rêves belliqueux,

notre gouvernement a bien soin de marquer qu'il n'en demeure pas

moins résolu à protéger et à favoriser, chez eux, les réformes

régulières et pacifiques. Pour qu'il ne puisse y avoir à ce sujet

aucun malentendu, volontaire ou non, M. Guizot résume, le 17

septembre 1847, dans une courte circulaire destinée à être mise

sous les yeux de tous les cabinets étrangers, les principes de sa

politique. Il s'y prononce, avec une égale force, d'abord «pour

le maintien de la paix et le respect des traités», ensuite pour

«l'indépendance des États et de leurs gouvernements», pour leur

droit de «régler, par eux-mêmes et comme ils l'entendent, leurs lois

et leurs affaires intérieures». Il indique, comme une condition

du succès des réformes, «qu'elles s'accomplissent régulièrement,

progressivement, de concert entre les gouvernements et les peuples,

par leur action commune et mesurée, non par l'explosion d'une

force unique et déréglée». Il demande, pour «la grande oeuvre de

réforme» entreprise par le Pape, «le respect et l'appui de tous les

gouvernements européens», se déclarant, quant à lui, prêt à «le

seconder en toute occasion». Notre ministre termine en exprimant

le voeu que les principes exposés par lui prévalent dans toute

l'Italie; «c'est le seul moyen, dit-il, d'assurer les bons résultats

du mouvement qui s'y manifeste, et de prévenir de grands malheurs et

d'amères déceptions».

Par application de cette politique, le cabinet français ne manque

pas d'aider les gouvernements italiens toutes les fois qu'ils

paraissent disposés à s'avancer dans la voie des sages réformes.

Le grand-duc de Toscane ayant, vers cette époque, appelé dans ses

conseils des libéraux modérés, M. Guizot en exprime aussitôt sa

très vive satisfaction et prescrit à notre représentant à Florence

de «prêter aux nouveaux ministres toscans tout l'appui qui pourra

les servir». Il ajoute ce conseil remarquable: «Nous ne saurions

apprécier d'ici quelle mesure de concessions et d'institutions

convient au gouvernement intérieur de la Toscane... Ce qui me frappe,

c'est combien il importe qu'une politique à peu près analogue

prévale dans les divers États italiens, à Rome, à Naples, à Turin,

à Florence; qu'en tenant compte de la diversité des situations et

des besoins, ils marchent tous à peu près du même pas, dans la voie

des réformes modérées... Si, au contraire, leur marche était très

inégale, si les uns se lançaient dans l'innovation extrême, tandis

que d'autres se refuseraient à tout progrès, ils en seraient tous,

au dedans et au dehors, grandement affaiblis... Je ne crois pas à

l'unité italienne, mais je crois à l'union des États italiens, et je

la désire beaucoup[350].» Cette idée tenait à coeur au gouvernement

français, car on la retrouve dans une lettre écrite, quelques jours

plus tard, par Louis-Philippe à son neveu, le grand-duc de Toscane:

«Il me paraîtrait désirable, dit le Roi, que les souverains italiens

et leurs gouvernements cherchassent à se recorder, et, si faire

se pouvait, à se mettre d'accord sur les changements à apporter,

soit dans leur régime gouvernemental, soit surtout dans leurs

administrations intérieures.» Au cours de cette même lettre, le Roi

insistait sur la nécessité de calmer les défiances des peuples par

une grande sincérité dans les réformes; il rappelait, à ce propos,

comment sa première parole, en 1830, avait été: «La Charte sera

désormais une vérité!» «Ne croyez pas, mon cher neveu, ajoutait-il,

que je veuille par là vous pousser à établir une charte en Toscane.

Non, je n'émets point d'opinion sur ce que je ne connais pas. Chaque

pays, chaque peuple a ses circonstances particulières, sur lesquelles

on doit régler ce qui convient ou ne convient pas. Mais ce sur quoi

j'insiste avec conviction, c'est que, quoi qu'on fasse, on le fasse

nettement, franchement, loyalement et sans aucune arrière-pensée de

revenir sur ce qu'on aura fait. C'est là, selon moi, la seule chance

de salut[351].»

[Note 350: Lettre du 7 octobre 1847, publiée par le marquis de Flers,

dans son livre: _Le roi Louis-Philippe, Vie anecdotique_, p. 436 à

439.]

[Note 351: Lettre du 17 octobre 1847. _Le roi Louis-Philippe_, p. 443

à 447.]

Ce n'était certes pas le langage d'une politique rétrograde et

ennemie de la liberté italienne. Les patriotes ultramontains,

cependant, ne nous en savaient aucun gré. Ils méconnaissaient

absolument ce que nous continuions à faire pour leurs meilleurs

intérêts et s'attachaient seulement à ce que nous refusions à leurs

rêves. Il leur semblait que nous avions manqué à tous nos devoirs

et commis une sorte de trahison, en ne nous mettant pas à leur

diapason sur l'affaire de Ferrare, en ne poussant pas avec eux le

cri de guerre, en essayant au contraire de jeter quelques seaux

d'eau froide sur leur passion nationale en ébullition. Du coup, il

fut admis que la France faisait cause commune avec l'Autriche contre

l'Italie. À la vérité, de notre politique, les Italiens connaissaient

imparfaitement la partie qui tendait à contenir le cabinet de

Vienne; car il entrait précisément dans notre tactique de n'en pas

faire étalage; ils connaissaient surtout les avertissements et les

remontrances qui leur étaient adressés, remontrances parfois d'autant

plus mortifiantes pour leur vanité qu'elles ne leur arrivaient pas

seulement par l'entremise discrète de nos diplomates, mais que le

_Journal des Débats_ les leur notifiait publiquement et non sans

rudesse[352]. Encore, si les plaintes contre la France n'étaient

venues que des radicaux, dont notre gouvernement était, en effet,

résolu à contrarier les desseins; mais elles venaient aussi des

modérés, dont il avait conscience de servir la cause, et qu'il

s'était flatté d'avoir pour clients. Ceux-ci, par entraînement

ou par peur, faisaient chorus avec les violents. «Je suis chaque

jour plus frappé, écrivait M. Guizot, de l'inhabileté et de la

pusillanimité des modérés italiens. Cela me rend très indulgent

pour nos conservateurs[353].» M. Rossi analysait ainsi, dans une de

ses lettres, l'état d'esprit de ces modérés: «Ils ne reprochent pas

au gouvernement français, comme les radicaux, son éloignement pour

les bouleversements révolutionnaires dans l'intérieur des États;

comme lui, ils préfèrent les réformes accomplies pacifiquement par

l'accord du souverain et du peuple... Mais ils ne lui pardonnent pas

son amour de la paix, son respect pour les traités à l'endroit de la

question austro-italienne. Ils sentent avec colère que le _veto_ de

la France leur est un puissant obstacle, même borné à l'inaction,

à un refus de concours. Quand ils nous accusent d'être les alliés

dévoués de l'Autriche, de ne rien faire, de ne prendre aucune

précaution pour empêcher l'Autriche de les envahir, de les opprimer,

de travailler à réorganiser contre eux une Sainte-Alliance, ils ne

disent pas exactement ce qu'ils pensent. C'est une manière de se

plaindre d'une amitié qui leur paraît froide et dédaigneuse, parce

qu'elle ne va pas jusqu'à leur offrir cent mille hommes[354].» Cette

déception se traduisait, dans les journaux de Rome ou de Florence,

en invectives contre Louis-Philippe et M. Guizot, devenus presque

aussi impopulaires que M. de Metternich. Dans les salons, il était

de mode de mal parler de la France. M. Rossi, naguère si bien vu de

ses anciens compatriotes, était mis dans une sorte de quarantaine

par la société romaine; se rendait-il au théâtre, personne ne

venait le saluer dans sa loge. À Turin également, on boudait notre

ambassade, à laquelle Balbo et d'Azeglio reprochaient de retenir

Charles-Albert[355]. Les gouvernements eux-mêmes, ne fût-ce que

par le langage qu'ils laissaient tenir aux journaux soumis à leur

censure, semblaient partager les préventions populaires, ou tout au

moins ne pas oser les contredire. À la chancellerie piémontaise, on

avait fini par se persuader qu'en aucune hypothèse il ne fallait

faire fond sur la France. L'ambassadeur de Sardaigne à Londres, le

comte de Revel, causant, en septembre 1847, avec lord Palmerston, lui

exprimait la crainte que l'Autriche ne songeât à intervenir dans les

États romains. «Je ne vois pas, ajoutait-il, ce qui l'en empêcherait;

on sait fort bien que l'Italie n'a rien de bon à attendre de la part

de la France; la conviction générale est que le gouvernement français

est d'accord à ce sujet avec l'Autriche[356].»

[Note 352: C'est à l'occasion de certains articles du _Journal des

Débats_, qui soulevèrent, en effet, beaucoup d'irritation au delà

des Alpes, que M. d'Azeglio écrivait à un de ses amis de France:

«Que peut gagner votre ministère à laisser ainsi insulter par le

principal de ses organes un peuple qui fait les efforts les plus

méritoires pour se tirer de l'état d'abjection où l'avaient réduit

ses détestables gouvernements?» (_Correspondance politique de Massimo

d'Azeglio_, publiée par E. RENDU.)]

[Note 353: Lettre de M. Guizot au duc de Broglie, en date du 25

octobre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 354: Lettre du 17 février 1848.]

[Note 355: Dès le 12 avril 1847, avant l'affaire de Ferrare, Massimo

d'Azeglio écrivait à un Français: «Ce qui va trop doucement et

même ne va pas du tout, c'est votre ambassade. Je sais bien que

l'affaire des mariages espagnols gêne terriblement le gouvernement

français en Italie; aussi n'avons-nous pas la prétention d'exiger

de M. Guizot une déclaration de guerre à M. de Metternich. Si

les mariages espagnols sont avantageux pour la France, cela vous

regarde; mais, sauf meilleur avis, vous n'avez pas non plus intérêt

à jouer en Italie absolument le même air que l'Autriche... Or, dans

ce moment-ci, les deux flûtes, je vous assure, sont terriblement

d'accord; et je ne vois que l'Angleterre qui puisse s'en réjouir.

Vous lui laissez là, à elle, qui au fond se moque parfaitement

de notre progrès libéral et national, un admirable terrain, et

elle saura l'exploiter.» (_Correspondance politique de Massimo

d'Azeglio._)]

[Note 356: Dépêche du comte de Revel, en date du 3 septembre 1847.

(BIANCHI, _Storia documentata della diplomazia europea in Italia_, t.

V, p. 410.)]

Tout en ressentant l'injustice et l'on peut dire l'ingratitude des

Italiens, M. Guizot ne s'en étonnait pas trop. «Nous servons leurs

intérêts contre leurs passions, écrivait-il. Nous les aidons à

faire ce qu'ils peuvent faire, et non pas à avoir l'air de tenter

ce qu'ils ne peuvent pas faire, ce qu'ils ne tenteraient même pas

sérieusement. Je trouve fort simple que ceux qui les flattent à tort

et à travers leur plaisent davantage[357].» Il estimait même que

leur mécontentement avait son bon côté. «Pour qu'on ne fasse pas de

folies en Italie, disait-il, il faut deux choses: qu'on ait assez

peur des Autrichiens et qu'on ne compte pas trop sur nous[358].»

C'était donc sans vaine irritation, avec une sorte d'indulgence

hautaine que, dans ses conversations avec le nonce et dans ses

lettres à Rome, il rétablissait la vérité sur sa politique: «On dit,

écrivait-il à M. Rossi, que nous nous entendons avec l'Autriche, que

nous donnons pleine raison à l'Autriche, que le Pape ne peut pas

compter sur nous dans ses rapports avec l'Autriche. Mensonge que tout

cela... Nous sommes en paix et en bonnes relations avec l'Autriche,

et nous désirons y rester, parce que les mauvaises relations et la

guerre avec l'Autriche, c'est la guerre générale et la révolution en

Europe. Nous croyons que le Pape aussi a un grand intérêt à vivre

en paix et en bonnes relations avec l'Autriche, parce que c'est

une grande puissance catholique en Europe et une grande puissance

en Italie... Nous savons que probablement ce que le Pape veut et

a besoin d'accomplir, les réformes dans ses États, les réformes

analogues dans les autres États italiens, tout cela ne plaît guère à

l'Autriche, pas plus que ne lui a plu notre révolution de Juillet,

quelque légitime qu'elle fût, et que ne lui plaît notre gouvernement

constitutionnel, quelque conservateur qu'il soit. Mais nous savons

aussi que les gouvernements sensés ne règlent pas leur conduite selon

leurs goûts ou leurs déplaisirs... Nous croyons que le gouvernement

autrichien peut respecter l'indépendance des souverains italiens,

même quand ils font chez eux des réformes qui ne lui plaisent pas, et

écarter toute idée d'intervention dans leurs États. C'est en ce sens

que nous agissons à Vienne..., en faisant pressentir le poids que

nous mettrions dans la balance, et de quel côté nous le mettrions, si

le cabinet de Vienne agissait autrement.» Du reste, comme toujours,

M. Guizot prévoyait le cas où l'Autriche tromperait son attente et où

elle prétendrait intervenir: pour cette éventualité, il renouvelait,

en ces termes, une déclaration déjà faite plusieurs fois: «Ne

laissez au Pape aucun doute qu'en pareil cas, nous le soutiendrions

efficacement, lui, son gouvernement, sa souveraineté, son

indépendance, sa dignité. On ne règle pas d'avance, on ne proclame

pas d'avance tout ce que l'on ferait, dans des hypothèses qu'on ne

saurait connaître d'avance complètement et avec précision. Mais que

le Pape soit parfaitement certain que, s'il s'adressait à nous,

notre plus ferme et plus actif appui ne lui manquerait pas[359].» M.

Guizot écrivait encore, vers la même époque, au chargé d'affaires de

France à Turin: «Appliquez-vous à éclairer sur les vrais motifs de

notre conduite tous ceux qui peuvent les méconnaître, et, si vous

ne réussissez à dissiper une humeur qui prend sa source dans des

illusions que nous ne voulons pas avoir le tort de flatter..., ne

leur laissez du moins aucun doute sur la sincérité et l'activité de

notre politique dans la cause de l'indépendance des États italiens et

des réformes régulières qui doivent assurer leurs progrès intérieurs

sans compromettre leur sécurité[360].»

[Note 357: Lettre de M. Guizot à M. Rossi, en date du 28 octobre

1847. (_Documents inédits._)]

[Note 358: Lettre du 27 septembre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 359: Même lettre.]

[Note 360: Dépêche de M. Guizot à M. de Bourgoing, en date du 18

septembre 1847.]

Il était une chose que M. Guizot supportait plus impatiemment que

les injures des partis ou de la foule, de ceux qu'il appelait «les

menteurs et les badauds», c'était la «pusillanimité» avec laquelle

les gouvernements semblaient, par leur tolérance, s'associer aux

attaques contre la politique française. «Je comprends, écrivait-il

le 28 octobre 1847, j'admets même dans une certaine mesure le

petit calcul qui leur fait rechercher, pour leur propre compte,

la popularité du laisser-aller, en rejetant sur nous toute

l'impopularité des conseils sensés et fermes... Mais il y a à cela

une limite posée par le sentiment de la dignité, comme par l'intérêt

du succès. Et quand je lis, dans les journaux italiens, ce concert

de calomnies et d'absurdités _censurées_, je suis bien tenté de

croire que la limite est atteinte et que nous ferions bien de faire

un peu sentir que nous le pensons[361].» Quelques semaines après,

le 17 novembre, devant «la faiblesse croissante des gouvernements et

les mensonges de plus en plus absurdes dont la politique française

était l'objet», M. Guizot déclara décidément que la limite était

dépassée; il ne se contentait pas que le Pape dît à telle personne

en particulier n'avoir qu'à se louer du gouvernement français; il

demandait que «le langage public, les actes publics du gouvernement

romain le proclamassent et le prouvassent». «Je sais, ajoutait-il,

que cela déplaira aux factieux et aux badauds, et que, pour agir

ainsi, un peu de courage est nécessaire. Mais vous savez qu'il n'y

a pas de gouvernement possible sans un peu de courage. Déplaire à

quelqu'un, risquer quelque chose, c'est la condition quotidienne de

ceux qui gouvernent. Je crains qu'on ne sache pas assez cela à Rome,

et qu'on ne l'apprenne à ses dépens[362].»

[Note 361: _Documents inédits._]

[Note 362: _Documents inédits._]

Les injustices de l'opinion italienne n'étaient pas seulement

un embarras pour notre politique extérieure. Elles avaient leur

contre-coup en France et y augmentaient les difficultés intérieures

avec lesquelles M. Guizot était alors aux prises. En effet, toutes

les plaintes venues d'outre-monts contre notre gouvernement

trouvaient aussitôt écho dans l'opposition française: celle-ci

s'indignait que notre diplomatie n'eût pas osé relever le défi de

Ferrare, et la dénonçait comme ayant noué une vaste conspiration

réactionnaire avec la cour de Vienne. Spectacle piquant que celui

des voltairiens de la gauche, pleins d'une sollicitude toute

nouvelle pour le Pape, faisant un grief au ministère de ce qu'il

ne le soutenait pas assez chaleureusement et associant, dans les

toasts de leurs banquets, Pie IX et Ochsenbein. Que les adversaires

systématiques de M. Guizot cherchassent ainsi à exploiter le

mécontentement des Italiens, il n'y avait pas à s'en étonner ni à

s'en émouvoir outre mesure. Un fait plus grave était le trouble jeté

dans l'esprit de certains conservateurs dont j'ai eu déjà l'occasion

de parler à propos des affaires de Suisse: mal informés de la

politique suivie par le ministère, ils se demandaient si la France

n'était pas en train de s'aliéner ses amis naturels pour mériter les

bonnes grâces de ses ennemis traditionnels; leurs préjugés d'hommes

de 1830 s'effarouchaient à la pensée de se voir participant, en

compagnie de l'Autriche, à une nouvelle Sainte-Alliance.

Ces préventions trouvaient accès jusque sur les marches du trône.

Le prince de Joinville, qui commandait alors l'escadre de la

Méditerranée, était par là même au premier rang pour entendre tout

ce qui se disait en Italie contre le gouvernement français. Cette

impopularité lui était déplaisante. Jeune, ardent, rêvant de gloire

pour son pays et pour lui-même, la sagesse pacifique de son père

lui pesait parfois un peu. Dans une lettre écrite, le 7 novembre

1847, de la Spezzia, à son frère, le duc de Nemours, il jugeait

ainsi notre politique italienne: «Séparés de l'Angleterre au moment

où les affaires d'Italie arrivaient, nous n'avons pu y prendre une

part active qui aurait séduit notre pays et été d'accord avec des

principes que nous ne pouvons abandonner, car c'est par eux que

nous sommes. Nous n'avons pas osé nous tourner contre l'Autriche,

de peur de voir l'Angleterre reconstituer immédiatement contre nous

une nouvelle Sainte-Alliance... Nous ne pouvons plus maintenant

faire autre chose ici que de nous en aller, parce que, en restant,

nous serions forcément conduits à faire cause commune avec le parti

rétrograde; ce qui serait, en France, d'un effet désastreux. Ces

malheureux mariages espagnols! nous n'avons pas encore épuisé le

réservoir d'amertume qu'ils contiennent[363].» M. Guizot ne connut

pas cette lettre, mais l'état d'esprit qui l'avait fait écrire ne

lui échappait pas. Il faisait grand cas de l'intelligence du prince,

qu'il avait ainsi caractérisé, l'année précédente, dans une lettre

à M. Rossi: «Très spirituel et, quand il se trouve engagé dans les

affaires, avec la responsabilité sur les épaules, très sensé; d'une

imagination un peu fantasque et vagabonde, quand il est oisif et

en liberté[364].» Il s'était bien trouvé de lui avoir donné un rôle

important et délicat lors de la guerre du Maroc[365], et cette

épreuve l'avait convaincu que ce prince était capable de comprendre

par réflexion et de servir efficacement une politique qui, au premier

abord, ne satisfaisait pas son imagination. Il ne crut donc pas

faire oeuvre inutile en entreprenant de redresser ses idées fausses

sur la conduite suivie en Italie. Partant de cette idée que sa

mauvaise impression venait surtout de ce qu'il était mal informé, il

lui adressa tout un paquet des dépêches diplomatiques où il avait

exposé sa politique, et y joignit une longue lettre explicative.

«Vous le voyez, Monseigneur, lui écrivait-il, nous ne sommes point

restés inactifs... Nous ne nous sommes point unis aux souverains

absolus. Nous ne nous sommes point liés secrètement avec l'Autriche.

Nous avons hautement, toujours et partout, conseillé et soutenu les

réformes modérées... Que cette politique n'ait point aujourd'hui, en

Italie, la faveur populaire, je ne m'en étonne point. Les Italiens

voudraient tout autre chose. Ils voudraient que la France mit à

leur disposition ses armées, ses trésors, son gouvernement, pour

faire ce qu'ils ne peuvent pas faire eux-mêmes, pour chasser les

Autrichiens d'Italie et établir, en Italie, sous telle ou telle

forme, l'unité nationale et le gouvernement représentatif. Tenez

pour certain, Monseigneur, que c'est là ce qui est au fond de tous

les esprits italiens, des sensés comme des fous... C'est là ce qui

détermine, en Italie, non pas toutes les actions, tant s'en faut,

mais les sentiments de bonne ou de mauvaise humeur, de sympathie

ou de colère.» M. Guizot indiquait ensuite comment on ne pouvait

songer «à entreprendre pour le compte de l'Italie ce que, très

sagement et très moralement, on n'avait pas voulu entreprendre pour

le compte de la France, c'est-à-dire le remaniement territorial et

politique de l'Europe, en prenant pour point d'appui et pour allié

l'esprit de guerre et de révolution». Il déclarait donc que «toute

sa politique en Italie, la seule qui convenait à la France», c'était

«l'indépendance des États italiens» et «le libre et tranquille

accomplissement des réformes dans chaque État». «Cette politique,

ajoutait-il, je me suis appliqué à la faire prévaloir par les moyens

réguliers et efficaces, en traitant de gouvernement à gouvernement,

sans répandre, chaque matin, devant le public, pour son amusement

et pour la satisfaction de ma vanité, mes démarches, mes idées, mes

raisons, mes espérances. Je cherche le succès et non pas le bruit.

Quand je me suis mêlé de l'affaire de Ferrare, je me suis bien gardé

d'aller, dès le premier moment, crier sur les toits le plein droit du

Pape et le crime de l'Autriche. J'aurais fait plaisir aux Italiens,

mais j'aurais fort gâté l'affaire même. J'ai travaillé, sans bruit et

poliment, à convaincre l'Autriche qu'il fallait finir cette affaire,

et rentrer dans le _statu quo_... Je ne désespère pas d'y réussir;

et si j'y réussis, ce sera parce que j'aurai traité la question par

les bons procédés, de gouvernement à gouvernement, et en me tenant

bien en dehors des clameurs des journaux... L'expérience m'a appris

que la bonne politique n'était pas populaire en commençant... Je sais

supporter l'impopularité qui passera[366]...»

[Note 363: Cette lettre, qui a été publiée dans la _Revue

rétrospective_, contenait d'autres critiques contre la politique du

Roi. J'aurai l'occasion d'y revenir.]

[Note 364: Lettre du 8 août 1846. (_Documents inédits._)]

[Note 365: Voir plus haut, t. V, p. 383 et 387.]

[Note 366: Cette lettre était du 7 novembre, c'est-à-dire de la même

date que la lettre du prince de Joinville au duc de Nemours; elle a

été publiée par M. Guizot, dans ses _Mémoires_, t. VIII, p. 385 à

389.]

L'espoir que M. Guizot manifestait, dans cette lettre, au sujet de

l'affaire de Ferrare, ne devait pas tarder à se réaliser. On sait

que, dès le premier jour, le cabinet de Vienne, pressé par nous,

s'était montré disposé à chercher quelque arrangement qui donnât

satisfaction au Pape. Mais des difficultés s'étaient présentées.

L'éclat fait de part et d'autre avait mis en jeu des questions de

dignité et d'amour-propre. Et puis, si prêt que fût M. de Metternich

à faire des concessions, il lui fallait compter avec les exigences

du maréchal Radetzky, commandant supérieur de l'armée impériale en

Italie, qui menaçait, si l'on reculait, de donner sa démission[367].

Toutefois, ces obstacles finirent par être surmontés. Au cours du

mois de décembre, une convention intervint entre l'Autriche et la

cour de Rome, et, le 23, en vertu de cette convention, les troupes

impériales remirent aux pontificaux les postes dont ils s'étaient

emparés avec une brutalité si altière, quatre mois auparavant. Notre

politique à la fois conciliante et insistante avait donc fini par

obtenir de l'Autriche une retraite complète. Mais, au delà des Alpes,

les esprits étaient trop échauffés pour nous en savoir gré et même

pour s'en rendre compte.

[Note 367: Dépêche de lord Minto, adressée de Rome à lord Palmerston,

en date du 13 novembre 1847. (_Parliamentary papers._)]

X

L'irritation qui se manifestait, en Italie, contre la France,

offrait à la rancune de lord Palmerston une occasion qu'elle ne

devait pas laisser échapper. Sans doute la politique anglaise ne

s'était pas toujours piquée de sympathies italiennes. Par tradition,

au contraire, elle était favorable à l'Autriche, depuis longtemps

alliée de la Grande-Bretagne. Lord Aberdeen disait à notre chargé

d'affaires, en 1843: «Souvenez-vous, quelle que soit l'intimité

de notre union, qu'en Italie je ne suis pas Français, je suis

Autrichien[368].» Le prince Albert écrivait, en 1847, à lord John

Russell: «Notre politique a jusqu'à présent préféré, en Italie,

la suprématie de l'Autriche à celle de la France[369].» Mais lord

Palmerston s'inquiétait peu de cette tradition. Surtout depuis les

mariages espagnols, il n'avait qu'une pensée: créer à la France

des embarras, des mortifications, des périls, fût-ce au risque de

mettre l'Europe en feu. Quand il nous vit prêcher la sagesse aux

Italiens et chercher à les retenir, il s'empressa de les flatter et

de les exciter. Dès le mois d'avril 1847, les lettres de M. Rossi

signalaient le travail des agents anglais, poussant au mouvement et

surtout insinuant que la France avait partie liée avec les puissances

absolutistes[370]. Dans les premiers jours d'août, le _Times_

publiait un article qu'on disait inspiré par le _Foreign office_[371]

et qui eut, au delà des Alpes, un immense retentissement: cet article

accusait la France de s'être alliée à l'Autriche pour opprimer le

Pape et maintenir les Romains sous le joug, et il promettait aux

Italiens l'appui de lord Palmerston.

[Note 368: Cf. plus haut, t. V, p. 208.]

[Note 369: _Le prince Albert, extraits de l'ouvrage de sir Théodore

Martin_, par A. CRAVEN, t. I, p. 233.]

[Note 370: Lettres des 18 et 20 avril 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 371: Lettre du duc de Broglie à M. Guizot, en date du 9 août

1847. (_Documents inédits._)]

Cette attitude s'accentua encore plus après l'incident de Ferrare.

M. Désages écrivait à M. de Jarnac, le 30 août 1847: «Nos lettres

d'Italie sont remplies du mouvement que se donnent les langues

des résidents et des voyageurs anglais, langues officielles et

officieuses, dans le sens du _progrès_, de la nationalité italienne,

etc., etc., le tout avec accompagnement d'injures pour l'Autriche

et d'insinuations perfides sur notre compte. Si lord John n'y prend

garde, lord Palmerston le mènera plus loin qu'il ne pense. C'est

l'outre de Canning que lord Palmerston est fort disposé, je crois,

à lâcher tout ouverte sur le monde, dans l'espoir d'y trouver à

se venger de nous et, en même temps, du peu de docilité qu'il a

rencontrée à Vienne dans l'affaire du mariage[372].» Les agitateurs

italiens savaient naturellement gré aux agents anglais de leur

conduite, et l'un de ces derniers constatait avec satisfaction, dans

ses dépêches, que les bandes qui manifestaient dans les rues de

Florence contre les Autrichiens, criaient en même temps: «Vive le

ministre d'Angleterre!»

[Note 372: _Documents inédits._]

Était-ce donc que le cabinet de Londres fût disposé à donner aux

Italiens, s'ils entraient en guerre contre l'Autriche, le concours

que le gouvernement français leur refusait? Nullement. Dans ses

rapports avec la cour de Vienne, il reconnaissait formellement la

légitimité des possessions italiennes de l'Autriche, son droit de les

défendre, et ne revendiquait que l'indépendance intérieure de chaque

État dans son oeuvre de réforme[373]. Rien de plus que la thèse de

la diplomatie française. De même, à l'occasion de Ferrare, il tint

à M. de Metternich un langage plein de ménagement, se bornant à

exprimer l'espoir que les autorités impériales jugeraient compatible

avec la sécurité de leur garnison, de revenir à l'ancien état de

choses[374]. Lorsque M. Guizot eut connaissance, par lord Normanby,

des dépêches adressées de Londres à Vienne en ces diverses occasions,

il put déclarer que, pour son compte, il n'avait pas dit autre chose

à M. de Metternich[375]. C'était là, de la part de la diplomatie

anglaise, une attitude fort différente de celle que pouvaient faire

supposer ses coquetteries et ses familiarités avec les agitateurs de

la Péninsule. Aussi lord Palmerston ne laissait-il pas que d'être

assez embarrassé quand certains Italiens, moins faciles que d'autres

à se payer de mots et d'apparences, cherchaient à savoir, d'une façon

un peu précise, ce que valaient ses belles paroles. Au commencement

de septembre 1847, l'ambassadeur de Sardaigne à Londres, causant

avec lui de l'hypothèse d'une intervention autrichienne dans les

États romains ou en Toscane, lui demanda si l'on pourrait compter,

en ce cas, sur un concours effectif de l'Angleterre. Le chef du

_Foreign office_ protesta de sa sympathie, mais se déroba dès que

son interlocuteur voulut mettre les points sur les _i_. Au sortir

de l'entretien, le diplomate italien résumait ainsi son impression:

«Lord Palmerston, ordinairement si net, si précis, si tranchant, pour

dire le mot, a été, en cette occasion, vague, incertain et évidemment

gêné par ma persistance. Son habitude ordinaire est de récapituler la

dépêche qu'on vient de lui lire et d'y faire une réponse catégorique.

Au lieu de cela, il s'est livré à des tirades et à des plaisanteries

contre la France et contre l'Autriche, qui prouvaient l'embarras

de son esprit[376].» C'est qu'au fond, comme l'avait dit, peu

auparavant, d'Azeglio, dans une lettre que j'ai déjà citée, lord

Palmerston «se moquait parfaitement du progrès libéral et national

de l'Italie[377]». M. Guizot était même convaincu que, si la France

prenait les armes pour aider les Italiens à attaquer l'Autriche,

elle rencontrerait devant elle l'Angleterre, faisant partie de la

coalition aussitôt reformée[378]. Dans cette affaire, comme dans

toutes celles auxquelles il se mêlait alors en Europe, il n'y avait

de vrai pour lord Palmerston que le désir passionné de nous faire

échec.

[Note 373: Voir les dépêches de lord Palmerston à lord Ponsonby, en

date des 12 août et 11 septembre 1847. (_Parliamentary papers._) Voir

aussi _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 414 à 416.]

[Note 374: Autre dépêche du 11 septembre 1847.]

[Note 375: Dépêche de lord Normanby à lord Palmerston, du 17

septembre 1847.]

[Note 376: Dépêche du comte de Revel au ministre des affaires

étrangères de Sardaigne, en date du 3 septembre 1847. (BIANCHI,

_Storia documentata della diplomazia europea in Italia_, t. V, p.

411.)]

[Note 377: Voir plus haut, p. 258.]

[Note 378: M. Guizot exprimait cette opinion dans une lettre à M.

Rossi, en date du 18 septembre 1847. (_Documents inédits._)--Voir

aussi ses discours à la Chambre des députés, dans les séances des 29

et 31 janvier 1848.]

Ce désir le poussa, vers la fin d'août 1847, à proposer à ses

collègues une démarche plus compromettante encore que les menées

plus ou moins occultes auxquelles, jusqu'alors, s'étaient livrés

ses agents. Il ne s'agissait de rien moins que d'envoyer l'un des

membres du cabinet, lord Minto, en mission à Turin, à Florence, à

Rome, afin d'y manifester avec un éclat inaccoutumé la sympathie

de l'Angleterre pour l'agitation blâmée par la France. Aussitôt

connu à Windsor, ce projet y souleva de graves objections, et le

prince Albert rédigea un long _memorandum_ que la Reine remit à

lord John Russell. Il y était dit que la mission de lord Minto

«serait une démarche hostile envers l'Autriche, ancien et naturel

allié de l'Angleterre», et qu'elle fortifierait les suspicions déjà

éveillées contre le cabinet britannique par ses complicités avec les

révolutionnaires d'autres pays. L'auteur du _memorandum_ indiquait

comme préférable la remise au cabinet de Vienne d'une note où, tout

en lui reconnaissant le droit de se défendre dans ses domaines, on

revendiquerait l'indépendance des autres États de la Péninsule. Lord

John Russell, qui, comme presque toujours, servait de compère plus

ou moins involontaire à lord Palmerston, s'appliqua à dissiper les

inquiétudes de la cour; il protesta que la politique du cabinet

était celle du _memorandum_, et que lord Minto aurait précisément

pour tâche de la mettre en pratique. Bien qu'imparfaitement rassuré,

le prince Albert renonça à combattre l'idée de la mission; mais

il insista, dans sa réponse à lord Russell, sur ce que, tout en

protégeant les mouvements réformateurs, l'Angleterre devait avoir

grand soin de ne pas pousser les nations à aller trop vite dans cette

voie. «La civilisation et les institutions libérales, disait-il,

doivent, pour prospérer et faire le bonheur d'un peuple, être le

produit d'une croissance organique et d'un développement national. Un

échelon négligé, un bond trop subit conduiraient infailliblement à

la confusion et au retard du développement désiré. Des institutions

qui ne répondent pas à l'état de la société qu'elles sont destinées

à régir doivent mal fonctionner, lors même qu'elles seraient, en

elles-mêmes, meilleures que l'état dans lequel cette société se

trouve.» Le prince, revenant ensuite sur une idée déjà indiquée

dans son _memorandum_, recommandait d'éviter, en Italie, les fautes

commises en Grèce et en Portugal; il rappelait que la conduite tenue

par l'Angleterre dans ces pays lui avait valu «la haine de tous et

la conviction générale qu'elle répandait le désordre pour des motifs

intéressés». Lord Palmerston, sans laisser voir qu'il se sentît

atteint par ce blâme, se déclara d'accord avec le prince consort sur

la conduite à suivre, et promit que les instructions de lord Minto y

seraient conformes[379].

[Note 379: _Le prince Albert, extraits de l'ouvrage de sir Théodore

Martin_, par A. CRAVEN, t. I, p. 230 à 234.]

Ces instructions, datées du 18 septembre 1847, furent en effet

assez modérées; elles chargeaient lord Minto de témoigner aux

gouvernements de Turin, de Florence, de Rome, la sympathie de

l'Angleterre pour leur entreprise réformatrice et sa sollicitude

pour leur indépendance. Ces instructions péchaient moins par

ce qu'elles disaient, que par ce qu'elles ne disaient pas, par

l'omission de tout avis donné aux Italiens de se mettre en garde

contre les entraînements révolutionnaires et belliqueux. Et puis

que pesaient des instructions demeurées secrètes, devant ce fait

public, éclatant, d'un ministre anglais se déplaçant pour apporter en

Italie des félicitations et des encouragements, et cela à un moment

où les esprits étaient en pleine ébullition? Vers cette époque, le

duc de Broglie, causant avec lord John Russell, lui disait: «Les

peuples d'Italie n'ont pas besoin qu'on les enivre d'éloges et qu'on

les pousse sur la place publique; ils ne sont que trop disposés à

bien penser d'eux-mêmes et à prendre de vaines démonstrations, des

chants, des danses et des cris de joie, pour des actes d'héroïsme

patriotique. Ils ne sont que trop disposés à nous dire: Faites nos

affaires, et faites-nous des compliments. On ne peut tenir, comme on

le fait, des populations en effervescence pendant un temps indéfini,

sans qu'il en résulte de graves désordres[380].» Lord John Russell

ne contredit pas et parut d'accord avec notre ambassadeur. Celui-ci

cependant connaissait trop bien lord Palmerston pour garder aucune

illusion sur ce que serait en réalité l'attitude de la diplomatie

britannique, notamment celle de lord Minto. «Les paroles sont

excellentes, écrivait-il à son fils, les instructions modérées, la

bonne volonté réelle dans le chef du cabinet; la mise en oeuvre

est exactement le contraire, et rien n'est négligé pour porter les

pauvres Italiens aux dernières sottises, le tout dans l'unique vue de

créer des embarras au Roi et à M. Guizot[381].»

[Note 380: Dépêche du duc de Broglie à M. Guizot, en date du 16

septembre 1847.]

[Note 381: Lettre du 23 septembre 1847. (_Documents inédits._)]

Arrivé dans les premiers jours d'octobre 1847 à Turin, lord Minto se

rendait à Florence vers la fin du mois, à Rome au milieu de novembre,

et demeurait dans cette dernière ville pendant plus de deux mois.

C'était, suivant le portrait qu'en traçait alors le duc de Broglie,

«un galant homme, d'un esprit étroit et résolu, qui devait aller

jusqu'au bout, sans la moindre hésitation, soit dans la bonne, soit

dans la mauvaise voie, incapable de machiavélisme, mais aussi de

nuances et de ménagements[382]». Les conversations qu'il eut partout

avec les souverains et les ministres furent évidemment conformes à

ses instructions. Les dépêches dans lesquelles il en rendait compte

à lord Palmerston--celles du moins qu'il a convenu à ce dernier de

publier dans le _Blue book_--sont d'une insignifiance remarquable: le

ministre voyageur voit tout en beau dans le mouvement italien; s'il

ne peut s'empêcher de constater qu'il y a des têtes chaudes, cela lui

semble sans importance, et il n'en est aucunement troublé; de parti

pris, il n'aperçoit de danger que du côté réactionnaire. D'ailleurs,

ce qu'il pouvait dire dans ses colloques officiels n'était pas ce

qui exerçait le plus d'action. La foule n'en connaissait rien. Ce

qu'elle connaissait, c'était la signification que donnaient à la

présence de lord Minto les meneurs les plus ardents du parti radical.

À peine arrivait-il dans une ville, que ces meneurs l'entouraient,

se montraient avec lui, lui faisaient des ovations bruyantes, et

imprimaient ainsi à sa mission le caractère qui convenait à leurs

desseins. Dans ces _dimostrazioni_, son rôle était assez sommaire; il

se montrait au balcon, et ses _speechs_ les plus longs se bornaient à

crier: «Vive l'indépendance italienne!» Il n'en fallait pas davantage

pour produire l'effet cherché par les meneurs. Un jour, à Rome, la

foule envahit la cour de l'hôtel où réside le ministre anglais et

pousse des cris répétés de: «Vive lord Minto! Vive l'indépendance!

À bas les Autrichiens!» En réponse à ces cris, des mouchoirs sont

agités des fenêtres de l'hôtel. Est-ce lord Minto ou quelqu'un de sa

suite? La foule ne s'en informe pas et redouble ses acclamations.

Puis elle se disperse, répandant partout la nouvelle que l'Angleterre

a pris en main la cause de l'indépendance italienne trahie par la

France et qu'elle se charge de mettre dehors les _Tedeschi_. La

flotte qu'au même moment lord Palmerston envoyait parader sur les

côtes de la Péninsule, était présentée comme le prélude et le gage de

cette action. Lord Minto se sentait bien parfois un peu embarrassé

du personnage qu'on lui faisait ainsi jouer; mais il n'avait pas

l'adresse et la souplesse nécessaires pour échapper à des metteurs

en scène aussi habiles; et puis rien dans ses instructions ne

l'invitait à se mettre en garde contre de telles compromissions.

[Note 382: Lettre du duc de Broglie à son fils, en date du 15

septembre 1847. (_Documents inédits._)]

En somme, le voyage du ministre anglais se trouvait avoir pour

principal résultat d'accroître partout la fièvre que la diplomatie

française cherchait à calmer, de donner partout confiance et

impulsion au parti révolutionnaire et belliqueux. «En Italie,

écrivait M. Rossi, Palmerston est l'espoir des radicaux[383].»

On suivait lord Minto à la trace de l'effervescence et des

démonstrations tumultueuses qui éclataient pour ainsi dire sous ses

pas. À ce triste jeu, l'Angleterre avait gagné, dans les parties

agitées de l'Italie, une certaine popularité: popularité bien

compromettante pour un grand gouvernement, car elle le montrait plus

que jamais dans ce rôle de protecteur de la révolution cosmopolite

qui inquiétait le prince Albert; popularité bien courte et bien

précaire, car elle avait été obtenue en éveillant des espérances

qu'on ne voulait ni ne pouvait satisfaire[384]; popularité bien

coupable, car on n'avait pas craint de pousser l'Italie sur une

pente qui la conduisait à un abîme, et de mettre en péril la paix de

l'Europe entière; mais, malgré tout, popularité agréable au coeur

de lord Palmerston, parce qu'il se flattait de l'avoir conquise aux

dépens de la France.

[Note 383: Lettre au duc de Broglie, en date du 24 décembre 1847.

(_Documents inédits._)]

[Note 384: «L'Angleterre, disait M. Guizot dans sa lettre déjà citée

au prince de Joinville, donne aujourd'hui aux Italiens les paroles et

les apparences qui leur plaisent; elle ne leur donnera rien de plus,

et il faudra bien qu'ils s'en aperçoivent eux-mêmes.»]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 7 / 7) · 第 42 / 82 题