VIII

Le gouvernement français n'avait pas désiré la crise italienne.

Cela était vrai particulièrement de Louis-Philippe, de plus en plus

ami, en toutes choses, du _statu quo_. Son premier sentiment, à la

mort de Grégoire XVI, fut un vif regret mêlé de quelque inquiétude:

«J'ai, écrivait-il au maréchal Soult, le 6 juin 1846, à vous donner

une bien triste nouvelle qui n'est pas encore publique, mais qui ne

peut rester secrète. Le Pape est mort le 1er de juin. Nous faisons

tous, et moi particulièrement, une perte énorme, et vous concevez

que nous en sommes tous très affectés[305].» À ce moment même, le

prince Albert de Broglie, nommé premier secrétaire à l'ambassade

de Rome, étant venu prendre congé du Roi, celui-ci lui dit ces

paroles significatives: «Ce que je veux, c'est un pape tranquille;

il y a assez de trouble dans le monde[306].» Quant à M. Guizot,

pris évidemment un peu au dépourvu par cette mort, il n'envoya à M.

Rossi, en vue du conclave, que des instructions sommaires et vagues.

«Qu'on nous donne, écrivait-il, un pape indépendant, croyant et

intelligent... Un esprit ouvert et un peu de bon vouloir dans notre

sens, voilà ce qu'il nous faut. J'espère que cela se peut trouver...

Nous n'avons jusqu'à présent, quant aux noms propres, aucun préjugé

ni aucune préférence[307].» Toutefois, M. Guizot veillait à ce que

l'Autriche n'abusât pas de notre réserve, et il prévenait M. de

Metternich que si, durant l'interrègne, les Autrichiens entraient

dans les Légations, les troupes françaises occuperaient aussitôt

Civita-Vecchia ou Ancône[308].

[Note 305: _Documents inédits._]

[Note 306: Ce propos m'a été rapporté par M. le duc de Broglie.]

[Note 307: Lettre du 8 juin 1846.]

[Note 308: Dépêche de M. de Revel au ministre des affaires étrangères

du Piémont, en date du 10 juin 1846. (_Storia documentata della

diplomazia europea in Italia_, par Nicomède BIANCHI, t. V, p. 6.)]

À Paris, on s'attendait à un long conclave et à un résultat assez

incolore. Aussi l'élection si prompte de Pie IX et l'explosion qui

suivit causèrent-elles à notre gouvernement une grande surprise, à

laquelle se mêla peut-être, sur le premier moment, quelque chose

comme le sentiment d'une difficulté inattendue et importune.

Toutefois il n'hésita pas. À la vue du Pontife inaugurant une

politique de clémence et de réforme, il applaudit et offrit son

appui. Dès le 5 août 1846, M. Guizot écrivait à M. Rossi[309]: «Les

hommes sensés et bien intentionnés ressentent une joie profonde,

en voyant qu'un pouvoir qui a si longtemps marché à la tête de la

civilisation chrétienne, se montre disposé à accomplir encore cette

mission auguste et à consacrer, en l'épurant et le modérant, ce

qu'il y a de raisonnable et de légitime dans l'état et le progrès

des sociétés modernes.» De son côté, Pie IX fut, dès le premier

jour, gracieux et confiant envers l'ambassadeur de France, le

mettant au courant de ses desseins et lui demandant des conseils

que celui-ci lui donnait avec une sympathie respectueuse pour de si

pures et de si nobles intentions, mais non sans quelque inquiétude

de tant d'inexpérience. D'esprit froid et lucide, connaissant les

hommes et les choses d'Italie, étranger pour son compte à toute

illusion, M. Rossi cherchait à en préserver le Saint-Père et son

gouvernement. «L'oeuvre que vous abordez, ne se lassait-il pas de

leur dire, est grande et périlleuse; une administration vieillie ne

se réforme pas en un jour; des paroles de liberté ne tombent pas

impunément du haut d'un trône, sans aller réveiller ce foyer de

passions révolutionnaires qui couve toujours au fond des sociétés.

Vous avez promis, mettez-vous à l'oeuvre. Dès aujourd'hui, faites vos

plans; dès demain, exécutez-les. Ne laissez pas les esprits errer

à l'aventure et soulever toutes les questions au hasard. Guidez

vous-même le mouvement que vous avez donné, ou vous serez entraîné

par lui. Ayez peu de foi aux applaudissements populaires; ils se

changent vite en murmures[310].»

[Note 309: J'ai eu sous les yeux, grâce à de bienveillantes

communications, la correspondance officielle et confidentielle de M.

Guizot et de M. Rossi, correspondance également remarquable des deux

côtés. J'y ai fait de nombreux emprunts. Une partie de ces documents

avait déjà été citée soit dans le livre de M. D'HAUSSONVILLE sur la

_Politique extérieure du gouvernement de Juillet_, soit dans les

_Mémoires de M. Guizot_. J'indiquerai ceux qui seront publiés ici

pour la première fois.]

[Note 310: Ce résumé des conversations de M. Rossi a été donné par le

prince Albert de Broglie, qui, comme je l'ai dit, était alors premier

secrétaire de l'ambassade de Rome. (_Rossi et Pie IX_, article publié

dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 décembre 1848.)]

Notre diplomatie, fidèle en cela à sa politique générale, avait,

à Rome, une double préoccupation: empêcher, d'une part, que le

mouvement réformateur, commencé par Pie IX, ne s'arrêtât devant

les résistances réactionnaires; d'autre part, qu'il ne dégénérât

sous la pression révolutionnaire. Il lui fallait à la fois stimuler

et affermir le gouvernement pontifical. M. Guizot tenait la main

à ce qu'aucune des deux parties de la tâche ne fût perdue de vue.

«Dites très nettement et partout où besoin sera, mandait-il à M.

Rossi, ce que nous sommes, au dehors comme au dedans, en Italie

comme ailleurs. Nous sommes des conservateurs décidés, d'autant

plus décidés que nous succédons, chez nous, à une série de

révolutions... Mais, en même temps, nous sommes décidés aussi à être

des conservateurs sensés et intelligents. Or, nous croyons que c'est,

pour les gouvernements les plus conservateurs, une nécessité et un

devoir de reconnaître et d'accomplir sans hésiter les changements

que provoquent les besoins sociaux, nés du nouvel état des faits

et des esprits.» Notre ministre envisageait à ce double point de

vue la tâche entreprise par le Pape. «Les voeux d'une population

qui a longtemps souffert, disait-il, sont, à beaucoup d'égards,

chimériques, et il serait impossible de les satisfaire; mais il

faut aussi prévoir que, si les améliorations réelles, efficaces,

graduelles, ne commençaient pas avec certitude, l'opinion publique

se lasserait et, de confiante qu'elle est, deviendrait ombrageuse et

exigeante. Reconnaître d'un oeil pénétrant la limite qui sépare, en

fait de changements et de progrès, le nécessaire du chimérique, le

praticable de l'impossible, le salutaire du périlleux; poser d'une

main ferme cette limite et ne laisser au public aucun doute qu'on

ne se laissera pas pousser au delà, voilà ce que font et à quels

signes se reconnaissent les vrais et grands chefs de gouvernement.

C'est évidemment l'oeuvre qu'entreprend le Pape... Il peut compter

sur tout notre appui. Nous ferons tout ce qui dépendra de nous,

tout ce qu'il désirera de nous, pour le seconder dans sa tâche.»

Rappelant ensuite la politique de lord Palmerston, qui «prenait

habituellement au dehors pour point d'appui l'esprit d'opposition

et de révolution», M. Guizot ajoutait: «Nous ne voulons et ne

ferons jamais rien de semblable, car nous regardons cela comme très

mauvais et très dangereux pour tout le monde... Ce n'est point aux

prétentions exagérées des partis, ni même aux espérances confuses du

public, c'est au travail réfléchi, mesuré, prudent des gouvernements

eux-mêmes que nous entendons prêter notre concours. Et c'est

envers le gouvernement du Saint-Siège que nous garderons le plus

soigneusement cette position et cette conduite, car c'est peut-être

aujourd'hui, de tous les gouvernements appelés à accomplir de grandes

choses, celui dont la tâche est la plus difficile et exige le plus de

ménagements[311].»

[Note 311: Lettre du 7 mai 1847. La première moitié de cette lettre

avait été seule publiée par M. Guizot dans ses _Mémoires_; la fin est

inédite.]

M. Rossi se conformait à ces instructions, quand il cherchait à

éclairer le gouvernement pontifical sur les inconvénients de ses

alternatives de résistance et d'abandon. Tantôt il le pressait de

faire à temps les concessions nécessaires, tantôt il lui recommandait

le sang-froid et la fermeté devant les manifestations populaires.

En juillet 1847, à un moment où il ne paraissait plus y avoir à

Rome ni gouvernement ni police, notre ambassadeur n'hésitait pas à

dire au cardinal secrétaire d'État: «Songez bien que c'est ainsi

que les pouvoirs périssent et que les catastrophes s'annoncent.»

Puis il écrivait, le lendemain, à M. Guizot: «J'espère que ce mot

de révolution est encore trop gros pour la situation... Cependant

j'ai cru devoir m'en servir hier _ad terrorem_. Je me rendis à la

secrétairerie d'État; je trouvai Mgr Corboli assez ému; je lui dis

sans détour que la révolution était commencée..., qu'il fallait

absolument faire, sans le moindre délai, deux choses: réaliser

les promesses et fonder un gouvernement réel et solide.» M. Rossi

portait ce jugement dans une autre lettre: «Tout a été tâtonnement

et lenteur: on a tout touché, tout ébranlé, sans rien fonder. Comme

je le disais au Pape, le gouvernement pontifical a perdu l'autorité

traditionnelle d'un vieux gouvernement, sans acquérir la vigueur d'un

gouvernement nouveau. On a gaspillé une situation unique. Jamais

prince ne s'est trouvé plus maître de toutes choses que Pie IX,

dans les huit premiers mois de son pontificat. Tout ce qu'il aurait

fait aurait été accueilli avec enthousiasme. C'est pour cela que je

disais: Fixez donc les limites que vous voulez; mais, au nom de Dieu,

fixez-les et exécutez sans retard votre pensée[312].»

[Note 312: Lettres diverses de M. Rossi à M. Guizot, de juillet 1846

à juillet 1847.]

De Paris, M. Guizot, fort attentif à ces événements, approuvait

et encourageait M. Rossi. «Conseillez toujours au gouvernement

pontifical d'accomplir les réformes, lui écrivait-il, de les

accomplir promptement, complètement, et de rentrer, dès qu'il les

aura accomplies, dans sa position et dans son office de gouvernement

uniquement appliqué à faire, selon les lois établies, les affaires

quotidiennes et permanentes de la société. Sans doute, il paraît vain

de répéter sans cesse des conseils si mal compris et si peu suivis.

Mais ces conseils n'en sont pas moins et toujours, d'une part, la

bonne politique; d'autre part, notre drapeau à nous. Il faut le tenir

et le montrer incessamment à tous.» Il ajoutait, quelques jours plus

tard: «Il faut se hâter de limiter le champ des ambitions d'esprit et

de raffermir l'exercice quotidien du pouvoir[313].»

[Note 313: Lettres particulières de M. Guizot à M. Rossi, en date des

21 et 28 juillet 1847. (_Documents inédits._)]

Certes, nul ne peut contester la sagesse clairvoyante de ces

conseils, ni ce qu'ils révèlent de sollicitude sincère pour le

gouvernement pontifical. En cela, M. Guizot n'était pas seulement

guidé par la sympathie que lui inspiraient la personne et l'oeuvre

de Pie IX. Il avait senti combien la France de 1830 était intéressée

à mériter l'amitié reconnaissante du Saint-Siège, quel secours moral

devaient trouver dans un tel rapprochement une monarchie qui n'avait

pas encore entièrement effacé son origine révolutionnaire et une

société matérialiste qui souffrait de son manque de croyances et

d'idéal. «Rome pourrait nous faire beaucoup de bien, écrivait-il à

M. Rossi: son amitié franche, son concours actif nous vaudraient

de la force et de l'autorité chez nous et en Europe. Et comme nous

pouvons, en revanche, par notre amitié et notre concours, lui faire

aussi beaucoup de bien chez elle et en Europe, je suis convaincu

qu'elle doit finir par comprendre, accepter et pratiquer sérieusement

cet échange de bons offices et de bons effets entre nous. Poursuivez

ce but-là, avec votre persévérance et votre tact accoutumés, et

indiquez-moi toutes les choses, petites ou grandes, que je puis faire

pour vous y aider[314].» Le gouvernement pontifical paraissait

comprendre la sincérité et apprécier la valeur de l'amitié qui lui

était ainsi offerte. Vers la fin de juillet 1847, à un moment où la

fermentation extrême des esprits jetait l'alarme au Quirinal, le

cardinal Ferretti, récemment nommé secrétaire d'État, exprimait à

M. Rossi la crainte que lui inspirait la double perspective d'une

pression révolutionnaire et d'une intervention autrichienne; notre

ambassadeur lui ayant répondu «que, le cas échéant, le gouvernement

français ne manquerait pas à ses amis», le cardinal l'embrassa

vivement, en lui disant: «Merci, cher ambassadeur; en tout et

toujours, confiance pour confiance, je vous le promets[315].»

[Note 314: Lettre du 28 mai 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 315: Lettre de M. Rossi à M. Guizot, du 30 juillet 1847.]

Les avertissements et les conseils que M. Guizot adressait au

gouvernement pontifical, il ne les ménageait pas non plus au peuple

romain. Ses efforts tendaient à créer, en Italie, un parti libéral

modéré, qui prît position entre le parti stationnaire et le parti

révolutionnaire. Oeuvre difficile, surtout en un pays où ce parti

modéré était chose absolument nouvelle. Le dépit et la déception

que les libéraux ressentaient des lenteurs et des incertitudes du

Saint-Siège, les portaient trop souvent à faire cause commune avec

les révolutionnaires. M. Guizot ne se lassait pas de les détourner

de cette dangereuse promiscuité. «Restez fidèle au principe de notre

politique, écrivait-il à M. Rossi, principe fondamental en Italie

encore plus qu'ailleurs. Conseillez toujours aux modérés de ne point

se confondre avec les radicaux qui les perdront, et de persister,

quelles que soient les difficultés, dans la résolution d'accomplir,

par le gouvernement et de concert avec lui, les réformes que l'état

de la société rend indispensables.» Il ajoutait, quelques jours

plus tard: «Je ne peux d'ici que vous rappeler sans cesse les idées

générales qui sont nos idées fixes. Créer, entre le parti de la

révolution et le parti de la réaction, un parti de la résistance

intelligente et modérée, et rallier ce parti autour du gouvernement

qui peut seul être son chef et son moyen d'action, voilà notre idée

simple et fixe, la seule idée avec laquelle, vous le savez comme moi,

on termine ou l'on prévienne les révolutions[316].»

[Note 316: Lettres des 21 et 28 juillet 1847. (_Documents inédits._)]

Plus encore peut-être que les exagérations d'un libéralisme trop

exigeant et trop impatient, le gouvernement français redoutait,

chez les Italiens, les entraînements de la passion nationale. Il

s'appliquait à les retenir sur la pente qui les eût conduits à

bouleverser l'état territorial de la Péninsule pour y réaliser

leur rêve d'unité, et à déchirer les traités européens pour

chasser les Autrichiens de la Lombardie et de la Vénétie. Autant

il se déclarait prêt à défendre leur indépendance contre toute

intervention qui eût prétendu entraver leurs réformes intérieures,

autant il les avertissait de ne pas compter sur son appui, s'il

leur prenait fantaisie de mettre en péril, par quelque agression,

la paix générale. Notre diplomatie croyait ainsi ne pas mal

servir les vrais intérêts de l'Italie, et M. Rossi se chargeait

de démontrer aux patriotes romains que toute attaque violente

contre l'Autriche fournirait à celle-ci une occasion d'arrêter

par la force le mouvement national, contre lequel, au contraire,

elle ne pourrait rien et devant lequel elle serait tôt ou tard

contrainte de capituler, si ce mouvement demeurait pacifique et

se manifestait seulement par le progrès intérieur et graduel des

divers États[317]. En tout cas, nos ministres étaient certains de

servir ainsi les vrais intérêts de la France. Déjà, au lendemain de

1830, quelles que fussent alors les sympathies de l'opinion pour la

patrie de Silvio Pellico, la monarchie de Juillet n'avait pas voulu

se mettre à la remorque des agitateurs italiens, en favorisant les

révolutions au delà des Alpes et en s'engageant dans une guerre

contre l'Autriche[318]. Les raisons qui l'avaient alors décidée

subsistaient. On peut même dire que le refroidissement survenu avec

l'Angleterre eût rendu plus dangereuse encore pour la France toute

politique la plaçant en conflit avec l'Autriche et probablement aussi

avec les autres puissances continentales.

[Note 317: Lettre de M. Rossi à M. Guizot, en date du 28 juillet

1847.]

[Note 318: Voir livre I, ch. V, § III.]

Il convenait en effet que notre gouvernement, en face du problème

particulier de l'Italie, ne perdît pas de vue l'ensemble de la

situation faite à la France, en Europe, par les mariages espagnols.

On sait que cette situation l'avait déterminé à se rapprocher de

l'Autriche. Il lui fallait veiller à ce que sa politique italienne

contribuât à ce rapprochement ou tout au moins ne le contrariât pas.

Au premier aspect et étant donnés les points de vue assez divergents

des deux cabinets, cela paraissait malaisé. M. de Metternich, qui,

depuis 1815, avait eu pour politique de maintenir tout immobile au

delà des Alpes, avait vu avec déplaisir le mouvement suscité par Pie

IX[319]; un pape libéral lui paraissait une sorte de monstruosité

dont il ne pouvait prendre son parti[320]; il faisait remonter le mal

à la contagion des idées françaises[321]; à son avis, c'était pure

illusion de vouloir distinguer les réformes modérées et pacifiques

des bouleversements révolutionnaires, les premières n'étant que la

préface des seconds; entre un Balbo et un Mazzini, il ne trouvait

pas «d'autre différence que celle qui existe entre des empoisonneurs

et des assassins[322]». Dès le début, il avait essayé sans succès

d'endoctriner Pie IX[323], et, dans la suite, il n'avait pas

négligé tout ce qui pouvait éveiller en lui des inquiétudes ou des

scrupules[324]. Le grand-duc de Toscane se montrait-il disposé à

suivre l'exemple du Pape, M. de Metternich lui adressait directement

des représentations[325]. Tout cela sans doute témoignait d'idées

et de préférences peu en harmonie avec celles de la France. À défaut

cependant d'un accord de principes, notre gouvernement ne jugeait pas

impossible d'arriver à une sorte d'accord pratique, ou au moins de

prévenir tout conflit. Il se rendait compte que le cabinet de Vienne

était peu disposé à aller au delà de ces gémissements platoniques, de

ces conseils peu efficaces, et qu'il ne se sentait pas en mesure de

recommencer quelqu'une de ces interventions militaires qui, depuis

1815, avaient été l'arme principale de sa politique en Italie. Il

devinait aussi que ce cabinet, compromis par son renom absolutiste,

désorienté par le changement de l'esprit public, comprendrait

l'avantage d'être appuyé et pour ainsi dire protégé par une puissance

libérale; cette même raison ne le déterminait-elle pas, en ce

moment, dans les affaires de Suisse, à marcher derrière la France?

On voit dès lors comment les deux politiques, parties de points

si opposés, pouvaient cependant trouver un certain contact sur le

terrain italien: il s'agissait pour nous d'obtenir de l'Autriche

qu'elle n'intervînt pas militairement, qu'elle laissât le mouvement

réformateur suivre son cours, en lui offrant, comme compensation,

de nous employer à limiter ce mouvement, à l'empêcher de devenir

révolutionnaire et belliqueux.

[Note 319: Dépêche de Ricci, ambassadeur sarde à Vienne, 26 février

1847. (BIANCHI, _Storia documentata della diplomazia europea in

Italia_, t. V, p. 397, 398.)]

[Note 320: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 476.]

[Note 321: _Ibid._, p. 339.]

[Note 322: _Ibid._, p. 410.]

[Note 323: _Ibid._, p. 251 à 256.]

[Note 324: _Ibid._, p. 410 à 414.]

[Note 325: La lettre écrite, à ce propos, le 24 avril 1847, par M.

de Metternich au grand-duc, est assez curieuse. Il lui reproche sa

«passivité» en face d'un parti libéral aussi dangereux que le parti

radical. «Le souverain _chassé_ ne revient jamais», lui dit-il sous

forme d'avertissement. Puis il ajoute: «Que Votre Altesse Impériale

ne se fasse aucune illusion sur les dispositions fâcheuses à l'égard

de l'Autriche: le mot _Autriche_ ne désigne pas la chose elle-même;

il ne s'applique qu'au pouvoir répressif dont les hommes du progrès

voudraient se débarrasser. Si ce pouvoir tombait, les princes

italiens tomberaient aussi, et pas un ne resterait sur son trône. En

ce qui concerne le trône grand-ducal, il est une vérité indiscutable:

Votre Altesse Impériale et votre Maison ne sont ni plus ni moins

italiennes et allemandes que le roi de la Lombardie.» (_Mémoires de

M. de Metternich_, t. VII, p. 405 à 410.)]

Dès la fin de 1846 et les premières semaines de l'année suivante,

des pourparlers s'engagèrent sur ces bases, entre Paris et Vienne.

Ils prirent plus de précision, en avril 1847, lors de la mission

secrète de M. Klindworth[326]: l'Italie était l'un des sujets sur

lesquels cet agent devait proposer une entente. M. Guizot, alors très

préoccupé des efforts faits par lord Palmerston pour attirer M. de

Metternich dans son jeu, insistait naturellement sur ce qui, dans sa

politique italienne, pouvait le plus rassurer le cabinet autrichien.

Non seulement il se prononçait pour le _statu quo_ territorial

dans la Péninsule, ce qui impliquait la sauvegarde des droits de

l'Autriche sur le royaume lombard-vénitien; non seulement il se

déclarait opposé à toute agitation révolutionnaire; mais il exprimait

l'avis que les réformes devaient être surtout administratives, et

que l'on aurait tort de chercher à introduire prématurément dans

les divers États italiens un régime constitutionnel pour lequel ils

n'étaient pas mûrs; il s'offrait à donner, d'accord avec l'Autriche,

des conseils dans ce sens au Pape et aux autres souverains[327]. En

même temps, tout en recommandant à M. Rossi de ne rien abandonner de

notre politique propre, il l'invitait à «ménager Vienne», à avoir

égard «à ses défiances et à ses alarmes[328]».

[Note 326: Voir plus haut, p. 155, dans quelles circonstances avait

eu lieu cette mission.]

[Note 327: Dépêche du comte d'Arnim, ministre de Prusse à Paris,

en date du 25 janvier 1847. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_,

1830-1848, t. II, p. 682.)--Dépêche du marquis Ricci, ambassadeur de

Sardaigne à Vienne, en date du 26 février 1847. (BIANCHI, _Storia

documentata, etc._, t. V, p. 19 et 398.)--_Mémoires de M. de

Metternich_, t. VII, p. 398 à 400.]

[Note 328: «Ménagez toujours Vienne, écrivait M. Guizot à M.

Rossi, le 6 décembre 1846. Ses défiances et ses alarmes du côté de

l'Italie sont infinies. Lord Palmerston travaille toujours à lui

arracher quelque démarche, quelque parole réelle ou apparente qui

le serve dans ses protestations contre la descendance de M. le duc

de Montpensier. M. de Metternich tient bon et reste tout à fait en

dehors de la question. Il nous importe fort qu'il persiste et que,

soit dans l'affaire espagnole, soit dans l'affaire polonaise, on ne

se retrouve pas quatre contre un. Je suis sûr que vous n'oublierez

jamais cela, tout en avançant dans notre voie à nous.» (_Documents

inédits._)--Louis-Philippe était également très soucieux que M. Rossi

ne fît rien «pouvant donner de l'ombrage à l'Autriche». (Dépêche du

marquis Brignole, ambassadeur de Sardaigne à Paris, en date du 5

décembre 1846. HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 681.)]

M. de Metternich était trop inquiet des événements d'Italie pour

repousser ces ouvertures. De son côté, il en avait fait de semblables

au gouvernement français. Sans doute, fidèle à sa manie dogmatisante,

il professait, dans les élucubrations diplomatiques auxquelles il se

livrait sur ce sujet, des principes sur lesquels notre gouvernement

aurait eu des critiques à faire. Mais, en somme, quand il fallait

aboutir à des conclusions effectives, il reconnaissait l'intérêt de

mettre fin à une rivalité dont les agitateurs tireraient profit;

revendiquant seulement son autorité sur le royaume lombard-vénitien,

désavouant toute pensée de porter atteinte à l'indépendance des

autres États italiens et à leur droit de modifier leurs institutions,

s'offrant même à s'entendre avec la France pour conseiller certaines

réformes administratives, il déclarait ne songer, pour le moment,

à aucune intervention armée; il ajoutait que si, plus tard, cette

intervention devenait nécessaire, un concert préalable devrait

s'établir entre les puissances[329].

[Note 329: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 390 à 400, 416

à 422, 471 à 474.--On s'en tint, entre les deux gouvernements, à cet

échange d'idées; mais il n'y eut pas de convention proprement dite,

comme le prétend à tort un historien prussien, M. Hillebrand, sur la

foi d'une dépêche de l'ambassadeur de Sardaigne à Paris. (_Geschichte

Frankreichs_, t. II, p. 682.) L'existence de cette convention secrète

est contredite par tous les documents que j'ai eus sous les yeux,

notamment par une lettre déjà citée de M. Guizot à M. de Metternich,

où il est dit que l'entente s'était faite «sans conventions

spéciales». (Voir plus haut, p. 157.)]

Le gouvernement français avait ainsi satisfaction. Dès lors, il

croyait pouvoir donner comme mot d'ordre à ses agents en Italie, non

plus seulement de ménager l'Autriche, mais de chercher les occasions

de se concerter avec elle. Loin de s'effaroucher d'une action

commune, il estimait, avec raison, qu'elle tournerait à l'avantage

de notre influence, et que la France y deviendrait l'arbitre des

décisions à prendre: «Je suis d'avis, écrivait-il le 21 juillet 1847

à M. Rossi, qu'en gardant soigneusement notre position, en tenant

hautement notre drapeau, vous ne devez point éviter les occasions

et les invitations de vous entendre et d'agir de concert avec vos

collègues du corps diplomatique, y compris M. de Lutzow (ambassadeur

d'Autriche). Quel que soit l'empire des vieux intérêts, des vieilles

passions et des vieilles traditions, les grands gouvernements

européens, l'Autriche la première, sont aujourd'hui sensés et

prudents. Ils l'ont prouvé depuis 1830, et plus d'une fois. La

nécessité leur déplaît. Ils la reconnaissent le plus tard possible.

Mais ils finissent par la reconnaître et par l'accepter. Mettons-nous

partout à la tête de la nécessité, de la nécessité réelle, bien

comprise et exactement mesurée. Soyons ses interprètes dans les

conseils de l'Europe. C'est désormais notre position naturelle et la

plus grande en même temps que la plus sûre... Ne nous faisons pas

autres que nous ne sommes, mais ne nous isolons pas. En définitive,

dans l'action concertée, c'est nous qui prévaudrons[330].»

[Note 330: _Documents inédits_.]

Ajoutons, d'ailleurs, que tout ce que le cabinet de Paris faisait

pour ménager celui de Vienne et pour rendre possible une action

commune, ne le conduisait cependant pas à rien sacrifier des points

essentiels de sa politique. Il était surtout bien résolu à ne

jamais permettre à l'Autriche une intervention isolée qui lui eût

rendu l'espèce de protectorat qu'elle exerçait autrefois sur les

gouvernements de la Péninsule; il entendait que, si le Pape avait

un jour besoin d'une armée étrangère pour le protéger, la France ne

laissât pas le rôle principal à son ancienne rivale. «En cas, disait

M. Guizot, de danger matériel, d'appel au secours matériel extérieur,

que rien ne se fasse sans nous; qu'on ne demande rien à personne,

sans nous le demander aussi à nous, au moins en même temps. Nous ne

manquerons pas à nos amis[331].» Comme pour bien marquer par avance

ses intentions, le cabinet de Paris répondait aux mouvements des

troupes autrichiennes sur la frontière de la Lombardie, en faisant

évoluer la flotte française en vue des côtes d'Italie.

[Note 331: Même lettre du 21 juillet 1847.--Cela montre à quel point

M. Hillebrand se trompe quand, sur la foi d'une dépêche du ministre

de Prusse à Paris, il prétend que le gouvernement français aurait

promis à l'Autriche de ne pas recommencer l'expédition d'Ancône, si

les Autrichiens occupaient les Légations. (_Geschichte Frankreichs_,

t. II, p. 682.)]

Telle était, sous ses diverses faces, la politique de «juste milieu»

à laquelle le gouvernement français s'était arrêté, dès le premier

jour, dans les affaires italiennes, et que, depuis, il avait

fidèlement appliquée. M. Guizot estima qu'il ne suffisait pas de la

pratiquer diplomatiquement, et qu'il convenait d'en exposer au moins

les grandes lignes au public. Il le fit, le 3 août, dans les derniers

jours de la session de 1847, au cours de la discussion du budget à

la Chambre des pairs. «Que faut-il, se demandait le ministre, pour

la satisfaction des intérêts français en Italie? La paix intérieure

de l'Italie d'abord; aucun bouleversement territorial ou politique

ne nous est bon au delà des Alpes. Il nous faut aussi l'indépendance

et la sécurité des gouvernements italiens; nous avons besoin qu'ils

ne soient dominés ni exploités par aucune autre puissance, et

qu'ils gouvernent paisiblement leurs peuples.» Après avoir indiqué

que, pour obtenir ce dernier résultat, ces gouvernements devaient

satisfaire leurs sujets par certaines réformes, il montrait comment

le Pape avait donné l'exemple; puis il ajoutait: «Le représentant

par excellence de l'autorité souveraine et incontestée entrant dans

une telle voie, c'est là un des plus grands spectacles qui aient

encore été donnés au monde. On ne peut pas, on ne doit pas craindre

que le Pape oublie jamais les besoins et les droits de ce principe

d'autorité, d'ordre, de perpétuité dont il est le représentant le

plus éminent... Non, il ne l'oubliera pas... Mais, en même temps,

puisqu'il se montre disposé à comprendre et à satisfaire, dans ce

qu'il a de sensé et de légitime, l'état nouveau des intérêts sociaux

et des esprits, ce serait une faute énorme, de la part de tous les

gouvernements, je ne veux pas dire que ce serait un crime, ce serait

une faute énorme de ne pas seconder Pie IX dans la tâche difficile

qu'il entreprend.» M. Guizot ne reconnaissait qu'aux partis modérés

le pouvoir de mener à bonne fin de telles réformes, et il entendait

par là «des partis modérés ayant le courage d'agir, de se mettre

en avant, d'accepter la responsabilité, le courage de soutenir les

gouvernements qu'ils ne veulent pas voir renverser». Il terminait en

proclamant que «la mission naturelle de la France était de chercher

sa force et son point d'appui, non dans l'esprit d'opposition et de

révolution, mais dans l'esprit de gouvernement intelligent, sensé, et

dans le concours des partis modérés avec de tels gouvernements».

En cherchant ainsi à faire prévaloir, en Italie, des idées de réforme

mesurée et pacifique, M. Guizot poursuivait un dessein honnête,

raisonnable et conforme aux intérêts de la France. D'ailleurs,

qu'eût-il pu faire d'autre? Impossible, après la secousse donnée par

l'avènement de Pie IX, de songer à prolonger l'ancien _statu quo_.

Quant à pousser aux révolutions et à risquer une guerre européenne

pour flatter les passions et servir les ambitions des Italiens,

c'est une politique dont on peut, hélas! mesurer aujourd'hui les

conséquences. Mais, pour être le seul sage et le seul possible, le

parti auquel s'était arrêté le gouvernement du roi Louis-Philippe

ne lui en imposait pas moins une tâche très délicate et dont le

succès était loin d'être assuré. M. Guizot s'en rendait compte, et,

dans l'intimité, il ne cachait pas ses doutes. «Je voudrais bien

réussir à Rome, écrivait-il, le 30 juillet 1847, au duc de Broglie;

mais j'ai une méfiance infinie des Italiens. Et nous sommes là

parfaitement seuls, entre les conspirations radicales fomentées de

Londres et les routines absolutistes de Vienne... Plus j'avance, plus

je demeure convaincu de deux choses: la bonté de notre politique et

la difficulté du succès. Et mes deux convictions sont sans cesse aux

prises, l'une m'encourageant, l'autre m'inquiétant. Dieu seul a le

secret de l'issue: ce serait trop commode de le savoir[332].»

[Note 332: _Documents inédits._]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 7 / 7) · 第 41 / 82 题