VII

L'Italie, après avoir été, au lendemain de 1830, l'un des gros

soucis de la diplomatie européenne[294], ne l'avait plus occupée

ensuite pendant environ quatorze ans. À partir de 1832, le calme

s'était fait sur ce théâtre un moment si troublé. Les fauteurs

d'insurrections, découragés de n'avoir pas trouvé dans la monarchie

de Juillet la complicité révolutionnaire sur laquelle ils comptaient,

avaient à peu près désarmé. Au conflit qui avait menacé d'éclater

entre les influences rivales de la France et de l'Autriche, avait

succédé une sorte d'équilibre; l'occupation d'Ancône avait répondu

à celle de Bologne, et la simultanéité avec laquelle s'opérait, en

1838, l'évacuation des deux villes, manifestait la persistance de

cet équilibre[295]. Quant à l'effort tenté par les puissances pour

imposer à Grégoire XVI les réformes politiques et administratives

indiquées dans le Mémorandum du 21 mai 1831, il n'en avait plus été

question; le vieux pontife avait pu s'endormir dans une immobilité

routinière qui repoussait les chemins de fer au même titre que les

constitutions, et pour laquelle M. de Metternich lui-même était

suspect de «jacobinisme»[296]. Sans doute, cette immobilité n'était

pas une solution, et aucun esprit réfléchi ne pouvait se faire

illusion sur les dangers du réveil qui succéderait, tôt ou tard,

à ce sommeil. Mais les cabinets n'étaient pas tentés de devancer

l'heure où ils devraient de nouveau se débattre avec ce redoutable

problème. Le gouvernement français, notamment, s'était habitué à ne

plus regarder de ce côté. En 1845, M. Rossi recevait à Rome, où il

était en mission, la visite du jeune prince Albert de Broglie; il

entretint longuement son visiteur des affaires religieuses qu'il

avait à traiter avec la cour romaine; mais, dans la conversation,

il ne fut pas même fait allusion à la situation intérieure de la

Péninsule: on eût presque dit que l'ancien émigré italien lui-même

oubliait, à ce moment, l'existence de cette question.

[Note 294: Voir plus haut, livre I, ch. V, § III, et livre II, ch.

II, §§ II et VI.]

[Note 295: Voir livre III, ch. VI, § IV.]

[Note 296: Voir ce que M. de Metternich rapportait lui-même à M. de

Sainte-Aulaire en 1843. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 289.)]

Il ne faudrait pas croire, cependant, qu'à cette date de 1845,

tout fût muet et sourd au delà des Alpes. Bien au contraire, un

mouvement d'opinion libérale et nationale, d'un caractère nouveau,

venait de s'y produire. Il n'avait plus son origine dans les

sociétés secrètes et ne se manifestait pas, comme en 1831 et en

1832, par des insurrections. C'était une propagande à ciel ouvert,

répudiant hautement toute violence, faisant profession de respecter

les lois, prêchant la concorde au lieu de la guerre civile, et

invitant peuples et princes à s'unir pour l'oeuvre commune. Deux

livres surtout avaient eu un immense retentissement, le _Primato_,

de l'abbé Gioberti (1843), et les _Speranze d'Italia_, du comte

Balbo (1844): Gioberti concluait à une confédération italienne dont

le Pape, devenu libéral et patriote, serait la tête, et le roi de

Piémont le bras; Balbo, plus préoccupé encore d'indépendance que de

liberté, donnait comme mot d'ordre l'expulsion de l'étranger, et

proposait de dédommager l'Autriche avec les débris de l'empire turc.

À demi tolérés par des polices bénévoles ou indolentes, ces livres

pénétrèrent partout en Italie. Leurs doctrines trouvaient un apôtre

singulièrement actif et séduisant dans le marquis Massimo d'Azeglio:

celui-ci, à la fin de 1845, visitait Rome, parcourait les Légations

et la Toscane, répandant la parole nouvelle dans les salons comme

parmi le populaire; puis, au commencement de 1846, devenu auteur à

son tour, il faisait paraître sa brochure des _Casi di Romagna_,

qui ne produisait pas moins d'effet que les livres de Balbo et de

Gioberti. On ne saurait s'imaginer à quel point l'esprit public

italien se trouvait ranimé par ces publications: l'état présent de

la Péninsule n'en était pas, sans doute, immédiatement modifié; mais

une grande espérance était descendue dans les âmes, qui toutes se

tendaient vers l'avenir de liberté intérieure et d'indépendance

extérieure qu'on leur faisait entrevoir.

C'est au milieu de cette attente émue que survient, le 1er juin 1846,

la mort de Grégoire XVI. Chacun sent aussitôt que le choix du pape

nouveau peut avoir une action décisive sur les destinées de l'Italie.

À ne considérer que les prévisions humaines, il semble à craindre

que les cardinaux, presque tous créés par le pontife défunt, ne lui

donnent un successeur imbu de ses idées: on annonce comme probable

l'élection du cardinal Lambruschini, secrétaire d'État pendant le

dernier règne, et incarnation de la vieille politique dans ce qu'elle

a de plus sévère. Mais voici qu'après un conclave d'une brièveté

exceptionnelle, le peuple romain apprend, étonné et ravi, que le

Sacré Collège, cédant à une sorte de pression mystérieuse, a porté

son choix sur l'un de ses plus jeunes membres, le cardinal Mastaï

Ferretti, évêque d'Imola, très pieux, n'ayant sans doute aucune idée

bien arrêtée sur les problèmes de gouvernement qu'il ne s'attendait

pas à être chargé de résoudre, mais étranger à la coterie rétrograde,

naturellement ouvert aux idées généreuses, répugnant aux rigueurs

dont son âme tendre a plus d'une fois déploré les conséquences

douloureuses, et surtout possédé du besoin d'aimer et d'être aimé; en

venant au conclave, il avait prié un de ses diocésains de lui donner

le _Primato_, les _Speranze d'Italia_ et les _Casi di Romagna_, pour

«faire hommage, disait-il, de ces beaux livres au nouveau pape».

Le premier usage que Pie IX fait de sa souveraineté est une amnistie

très large à tous les prisonniers ou exilés politiques; avec le

langage d'un père plus encore que d'un souverain, il offre la paix

du coeur, _pace di cuore_, à «cette jeunesse inexpérimentée qui,

entraînée par de trompeuses espérances au milieu des discordes

intestines, a été plutôt séduite que séductrice». À peine le

_perdono_ est-il affiché sur les murs de Rome, que se produit, dans

toute la ville, une explosion de joie reconnaissante. Les habitants

se portent en foule sur la place du Quirinal pour y acclamer le

Pontife. Deux fois déjà, celui-ci les a bénis, quand arrivent

de nouvelles bandes des quartiers plus éloignés. Il est nuit; le

Saint-Père est rentré dans ses appartements, et toutes les fenêtres

du palais sont fermées. Contrairement à l'étiquette qui veut que

les papes ne se laissent pas voir après le coucher du soleil, Pie

IX consentira-t-il à paraître encore une fois au balcon? La foule

attend anxieuse. «Tout à coup, rapporte M. Rossi, témoin de la scène,

les applaudissements redoublent; je n'en comprenais pas la raison,

lorsque quelqu'un me fit remarquer la lumière qui perçait à travers

les persiennes, à l'extrémité de la façade. Le peuple avait compris

que le Saint-Père traversait l'appartement pour se rendre au balcon.

Bientôt, en effet, le balcon s'entr'ouvrit, et le Saint-Père, en

robe blanche et mantelet rouge, apparut au milieu des flambeaux.

Représentez-vous une place magnifique, une nuit d'été, le ciel de

Rome, un peuple immense, ému de reconnaissance, pleurant de joie et

recevant avec amour et respect la bénédiction de son pasteur et de

son prince, et vous ne serez pas étonné si je vous dis que nous avons

partagé l'émotion générale et placé ce spectacle au-dessus de tout ce

que Rome nous avait offert jusqu'ici. Aussitôt que la fenêtre s'est

fermée, la foule s'est écoulée paisiblement, dans un parfait silence.

On aurait dit un peuple de muets; c'était un peuple satisfait[297].»

L'applaudissement, éclaté dans Rome, se propage, en un clin d'oeil,

dans l'Italie entière. Partout le peuple, tournant vers le Quirinal

un regard plein d'amour et de confiance, pousse un long cri de

_Evviva Pio nono!_ Ce cri a son écho au delà des Alpes, même dans

les milieux les moins catholiques. Surprenante popularité, qui se

manifeste soudainement dans une société où, tout à l'heure, le clergé

était suspect, la religion dédaignée. Du coup, elle semble dissiper

tous les malentendus accumulés entre l'Église et la société moderne.

C'est une de ces heures radieuses de concorde, de foi et d'espérance,

où l'humanité croit voir disparaître les difficultés qui pesaient sur

elle et toucher à la réalisation de ses rêves les plus généreux.

[Note 297: Lettre à M. Guizot, du 18 juillet 1846.]

Mais, hélas! ce n'est pas d'ordinaire par les applaudissements des

foules enivrées et dans l'attendrissement passager des baisers

Lamourette que se résolvent les problèmes ardus et complexes imposés

aux efforts de notre virilité et de notre liberté. Il semble qu'en

vertu d'une loi de châtiment qui pèse sur l'humanité, tous les grands

enfantements doivent ici-bas se faire dans la douleur et non dans

la joie. Dès les premières émotions du nouveau pontificat, on peut

discerner, entre le Pape et le peuple qui l'acclame, le germe d'un

malentendu. En décrétant son amnistie, le Pape n'a guère songé qu'à

suivre l'impulsion de son coeur et à faire oeuvre de miséricorde

sacerdotale; le peuple y a vu surtout une répudiation solennelle de

la réaction jusqu'alors régnante et l'inauguration d'une politique

libérale et nationale, dont il témoigne attendre impatiemment, au

dedans et au dehors, le développement. Pie IX a l'âme italienne;

mais il a aussi l'âme apostolique, et, comme père de toutes les

nations catholiques, il sent l'impossibilité de se poser en ennemi

de l'une d'elles; s'il n'a aucun scrupule, et si même il est disposé

à soustraire le gouvernement pontifical à la lourde tutelle de la

chancellerie aulique, il ne l'est nullement à se faire, contre

l'Autriche, le chef d'une croisade diplomatique ou militaire.

Quant aux réformes intérieures, la difficulté, pour paraître moins

insoluble, est cependant fort embarrassante. Sans doute Pie IX a le

coeur trop généreux pour ne pas être séduit à la pensée de corriger

les abus, de gagner l'amour de ses sujets, de faire succéder la

concorde aux anciennes divisions; aussi est-ce avec une grande bonne

volonté et une sincérité parfaite qu'il entreprend de donner sur ce

point satisfaction aux voeux de l'opinion. Mais cette transformation

d'un État d'ancien régime, toujours malaisée, l'est plus encore à

Rome, à cause du caractère ecclésiastique du gouvernement. Dans le

passé du pieux évêque d'Imola, dans ses travaux, dans sa nature

d'esprit, rien ne l'a préparé à surmonter ces difficultés. Lui-même

est le premier à se défendre d'être un homme d'État, et il dit, avec

sa belle humeur accoutumée: «_Vogliono fare di me un Napoleone,

mentre che non sono altro che un povero curato di campagna._[298]»

[Note 298: «Ils veulent faire de moi un Napoléon, quand je ne suis

qu'un pauvre curé de campagne.» (Cité par M. le marquis COSTA

DE BEAUREGARD dans son livre sur _Les dernières années du roi

Charles-Albert_.)]

À mesure que les événements, en se développant, font naître de

nouveaux problèmes, l'inexpérience du Pape se trahit par un mélange

de lenteurs hésitantes et de témérités inconscientes. Il soulève

trop de questions et n'en résout pas assez ou ne les résout pas

assez vite. Il manque absolument de ce qui serait le plus nécessaire

en pareil cas, le sentiment net de ce qu'il veut et de ce qu'il

ne veut pas, la résolution arrêtée d'aller jusqu'à tel point et

de ne pas le dépasser. Cette indécision personnelle le laisse à

la merci des influences extérieures, d'autant qu'il a une nature

très impressionnable, un esprit mobile, prompt aux inquiétudes et

aux doutes, un souci singulier de ne déplaire à personne. Quelque

prélat de la vieille cour éveille-t-il chez lui un scrupule, il

s'arrête; mais la foule lui fait-elle froid visage, il tâche

aussitôt de regagner sa faveur, en lui promettant d'abandonner ce

qu'il a d'abord voulu retenir. Tout concourt ainsi à accroître les

exigences de cette foule, aussi bien la velléité de résistance par

laquelle on excite son impatience, que les concessions qui lui

montrent son pouvoir et la faiblesse du gouvernement. D'ailleurs,

il est de jour en jour plus visible que cette foule est conduite

par certains meneurs, généralement d'anciens réfugiés, qui ont

compris le parti à tirer de l'enthousiasme populaire et du goût

du Pape pour les ovations. «Remuez les masses, ne fût-ce que pour

témoigner de la reconnaissance, écrivait Mazzini; des fêtes, des

chants, des rassemblements suffisent pour donner au peuple le

sentiment de sa force et le rendre exigeant.» Sous une habile et

mystérieuse impulsion, les _dimostrazioni in piazza_ se multiplient

et deviennent la vraie puissance directrice. Le moindre prétexte

suffit à faire descendre la foule dans la rue. «_Coragio, Santo

Padre_, crie-t-elle, _confidatevi al vostro popolo_[299]!» Mais

ce n'est plus, comme à l'origine, l'explosion spontanée et sans

arrière-pensée de la reconnaissance populaire; c'est, au moins chez

les meneurs, une tactique savamment combinée en vue d'échauffer,

d'enfiévrer les esprits, de compromettre, de pousser ou d'intimider

le Pontife. Quelques mois ont suffi pour arriver à ce résultat gros

de redoutables conséquences: Pie IX n'est plus maître du mouvement

dont il a donné le signal; il est entraîné.

[Note 299: «Courage, Saint Père, ayez confiance dans votre peuple!»]

Si l'inexpérience du gouvernement romain l'expose ainsi à de

graves périls et risque trop souvent de gâter ses meilleures

oeuvres, sa bonne volonté n'est cependant pas stérile. À travers

des tâtonnements, des gaucheries, des faiblesses, un certain

nombre de réformes finissent par s'accomplir, et, à voir où l'on

en est au milieu de 1847, après une année de pontificat, force

est de reconnaître que beaucoup a été fait. Les écoles primaires

développées, les salles d'asile introduites, l'ancienne université de

Bologne restaurée, des établissements agricoles créés, les chemins

de fer décrétés, la publicité donnée au budget, les attributions

du conseil des ministres réglementées, les notables des provinces

convoqués en Consulte pour participer à l'administration et

donner leur avis sur les changements à opérer, Rome dotée d'une

représentation municipale, la presse soustraite à l'arbitraire et

jouissant, en fait, sinon encore en droit, d'une liberté à peu près

complète, et enfin la garde civique instituée,--car on s'imagine

alors qu'une garde nationale est la garantie nécessaire des libertés

publiques,--telles sont, en dehors de beaucoup d'autres questions

mises à l'étude, les réformes d'ores et déjà accomplies.

Ces réformes ont leur contre-coup en Italie et y augmentent l'émotion

déjà si vive qui a éclaté, dès le premier jour, à la nouvelle de

l'amnistie. Chaque _dimostrazione_ faite sous les fenêtres du

Quirinal a comme son prolongement dans les diverses villes de la

Péninsule, et aux illuminations de la cité pontificale répondent les

feux de joie qui embrasent les crêtes des Apennins. Partout on entend

la même acclamation: _Evviva Pio nono!_ Seulement, plus encore

qu'à Rome, il apparaît bien que cette acclamation ne signifie pas

seulement liberté intérieure, mais aussi indépendance extérieure,

expulsion des Autrichiens. _Fuori i barbari!_ c'est le cri qui sort

de tous les coeurs.

En face de cette agitation grandissante, les gouvernements de la

Péninsule se sentent fort embarrassés. Il leur est malaisé de

traiter en ennemi un mouvement si général et à la tête duquel paraît

être le Pape. Quelques princes, cependant,--le roi de Naples est

du nombre,--se montrent réfractaires. D'autres, après quelques

hésitations, emboîtent le pas derrière le Pontife. Celui qui s'y

décide le premier et avec le plus de bonne grâce est le grand-duc

de Toscane. Dès le printemps de 1847, il autorise la création

d'une presse politique, tolère des réunions et des manifestations

libérales, nomme des commissions chargées de rédiger un code civil

et un code pénal, promet une garde nationale, des municipalités

électives, des conseils provinciaux et même une représentation

centrale.

Que le gouvernement toscan s'engage dans la voie des réformes, ce

n'est sans doute pas un fait indifférent; mais il importait bien

davantage aux destinées de l'Italie de savoir le parti qu'allait

prendre le roi de Sardaigne. Étrange physionomie que celle de

Charles-Albert[300]! Né, en 1798, d'un prince de Carignan ayant fait

adhésion à la République française, et d'une mère qui, à peine veuve,

se mésallia et abandonna à peu près son fils, son enfance fut triste

comme un matin sans soleil. Il paraissait destiné à une vie obscure

et étroite, quand des morts imprévues firent de lui l'héritier

du trône de Sardaigne. Ce ne fut pas la fin de ses traverses.

Entouré par les _carbonari_ qui voulaient se servir de lui contre

le roi régnant, il se trouva compromis, en 1821, dans un mouvement

révolutionnaire: il en sortit, suspect à la fois au Roi qui l'exila,

et aux libéraux qui l'accusèrent de trahison. M. de Metternich

manoeuvra pour le faire priver de ses droits à la couronne; s'il n'y

réussit pas, il le contraignit du moins à souscrire l'engagement de

ne rien changer «aux bases fondamentales et aux formes organiques de

la monarchie telles qu'il les trouverait à son avènement», et, pour

comble d'humiliation, un conseil, composé des évêques du royaume et

des chevaliers de l'Annonciade, fut chargé de surveiller l'exécution

de cet engagement. Monté sur le trône en 1831, Charles-Albert y

conserva les ministres du parti réactionnaire et autrichien, ne

relâcha rien du pouvoir absolu, favorisa les entreprises de la

duchesse de Berry, de don Carlos et de don Miguel, réprima ou laissa

réprimer, avec une sanglante rigueur, les insurrections «libérales»

éclatées, en 1833, dans ses États. En tout cela, sa physionomie

semblait d'un prince d'ancien régime; mais d'autres traits faisaient

douter que ce fut là son véritable fond. En même temps qu'il

s'enfermait dans une sorte d'immobilité politique, il menait à fin

beaucoup de réformes administratives, financières, économiques,

judiciaires et militaires. Tout en conservant les anciens ministres

réactionnaires, il leur en adjoignait un de tendances libérales,

avec lequel il paraissait en intimité particulière. Sans approuver

ouvertement la propagande entreprise par Gioberti, Balbo et

d'Azeglio, tous trois ses sujets, il passait pour ne pas la voir

de mauvais oeil. En 1845, des difficultés commerciales s'étant

élevées avec le cabinet de Vienne, au sujet de droits sur le sel et

les vins, il poussa le conflit, malgré plusieurs de ses ministres,

avec une vivacité, une susceptibilité d'indépendance, qui furent

très remarquées en Italie et lui valurent, à Turin, des ovations

inaccoutumées; à la vérité, il en parut plus gêné que flatté.

[Note 300: Pour tout ce que j'aurai à dire de ce prince, je me suis

beaucoup servi des attachants volumes du marquis COSTA DE BEAUREGARD,

sur la _Jeunesse_ et les _Dernières Années du roi Charles-Albert_.]

En mai 1846, M. de Metternich, inquiet de tous ces symptômes, fit

demander solennellement à Charles-Albert des explications, et

l'invita à désabuser la «faction» qui cherchait à se servir de

son nom[301]. Le Roi répondit par des généralités, protesta qu'il

«n'accorderait jamais de constitution», mais se réserva «d'avancer

dans la voie d'une sage réforme», et fit remarquer qu'il n'était plus

possible de combattre la révolution de front[302]. M. de Metternich

demeura inquiet et soupçonneux. Il l'eût été bien plus s'il avait su

ce qui s'était passé, quelques mois auparavant, entre Charles-Albert

et Massimo d'Azeglio. C'était un matin d'hiver, à six heures.

D'Azeglio avait demandé audience au Roi pour lui parler de la tournée

qu'il venait de faire en Italie; il lui raconta qu'il avait présenté

à tous les patriotes le Piémont et son roi comme les instruments

nécessaires de la délivrance et de la résurrection nationales.

«J'attends, dit-il en finissant son récit, que Votre Majesté approuve

ou blâme ce que je viens de faire.» Après un long silence, le Roi

répondit enfin: «Faites savoir à ces messieurs de se tenir en repos,

de ne pas bouger, puisque le moment n'est pas venu, mais d'être bien

certains que, l'occasion se présentant, ma vie, la vie de mes fils,

mes forces, mes trésors, mon armée, tout sera dépensé pour la cause

italienne.» D'Azeglio, étonné, répéta la phrase du Roi. Celui-ci fit

un signe de tête, pour assurer qu'il avait été bien compris; puis,

se levant, il mit les mains sur les épaules de son interlocuteur et

l'embrassa. Chose étrange! tel était le renom de dissimulation de ce

prince qu'en ce moment même, devant une démonstration si nette et si

grave, d'Azeglio se prit à douter: «Cet embrassement, a-t-il raconté

plus tard, avait en soi quelque chose d'étudié, de froid, presque de

funèbre, qui me glaça, et une voix intérieure, le terrible _Ne te fie

pas_, s'éleva dans mon coeur[303].»

[Note 301: Le chancelier écrivait, le 29 mai, à son ministre à

Turin: «Le Roi n'a le choix qu'entre deux systèmes diamétralement

opposés: entre celui qu'il a suivi jusqu'ici, et celui que bien des

symptômes semblent caractériser comme étant celui qu'il entend suivre

dans un prochain avenir. Le premier de ces systèmes est celui de

conservation; l'autre est celui de la crasse révolution... Je regarde

comme possible que l'encens libéral puisse obscurcir ses yeux...

S'il a pris son parti, s'il veut la révolution, qu'il se prononce,

nous saurons prendre le parti qui nous convient; s'il ne la veut

pas, qu'il se prononce contre le mauvais jeu, nous sommes prêts à le

seconder dans ses efforts... Le point le plus essentiel, c'est que

nous voyions clair dans la situation.»]

[Note 302: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 226 à 247.]

[Note 303: Le marquis d'Azeglio a rapporté lui-même cette dramatique

conversation dans ses _Ricordi_.]

D'Azeglio avait tort de douter. Depuis longtemps Charles-Albert

nourrissait au fond de son âme la pensée d'une lutte suprême contre

l'Autriche, lutte où l'Italie trouverait son indépendance et la

maison de Savoie le couronnement de son ambition séculaire. C'est

pour se préparer à cette lutte qu'il s'était appliqué à refaire

les finances et l'armée du Piémont. Seulement, il renfermait

cette pensée au dedans de lui, ou si, par instants, il semblait

s'entr'ouvrir, il déroutait, aussitôt après, les curiosités par des

démonstrations contradictoires. Ce n'était pas là uniquement un effet

de la dissimulation traditionnelle chez les princes de sa race. Né

tendre, ardent, crédule, chevaleresque, mystique, les disgrâces et

les désillusions de sa vie l'avaient refoulé sur lui-même et lui

avaient fait prendre peu à peu un masque de froideur, de défiance,

de sécheresse et de pessimisme ironique. Peu d'hommes ont été aussi

tristes: sa sensibilité maladive le mettait dans un état presque

continuel de souffrance morale et physique. D'ailleurs, s'il était

ambitieux, s'il rêvait volontiers de grands desseins, une sorte

d'irrésolution naturelle, aggravée par l'habitude prise de voir tout

en noir, lui rendait la gestation de ces desseins particulièrement

douloureuse. Il attendait l'heure des grosses responsabilités et

des décisions redoutables avec une angoisse indicible. Tous ces

traits semblent d'un nouvel Hamlet, et l'on comprend que ce nom se

soit trouvé sous la plume de l'écrivain qui a pénétré le plus avant

dans l'âme de Charles-Albert[304]. En tout cas, ils expliquent

d'où venait, dans son attitude, ce je ne sais quoi d'incertain, de

mystérieux, de déconcertant, qui faisait que personne ne se fiait à

lui et que lui-même disait à ses familiers: «N'est-ce pas que je suis

un homme incompréhensible?»

[Note 304: Voir la préface du livre de M. le marquis DE COSTA, _les

Dernières Années du roi Charles-Albert_.]

Avec un tel état d'esprit, le roi de Sardaigne ne pouvait demeurer

étranger à l'émotion produite par l'avènement et les premières

mesures de Pie IX. Mais il voit là surtout le réveil de la question

nationale. Il écrit aussitôt à un de ses confidents: «C'est une

campagne que le Pape entreprend contre l'Autriche, _evviva_!» Quant

aux réformes libérales, il ne se montre nullement pressé de les

imiter. Bien au contraire, il ne tarde pas à s'en effaroucher, et

semble plutôt vouloir se mettre en travers du mouvement. Ainsi le

voit-on interdire l'entrée en Piémont des journaux publiés à Rome

et à Florence. Le public, qui a été un moment prêt à unir dans ses

acclamations Charles-Albert et Pie IX, ne comprend rien à cette

attitude; il y croit découvrir un signe nouveau des irrésolutions ou

du double jeu de ce prince. La vérité est qu'au fond Charles-Albert

ne s'intéresse qu'à la question d'indépendance nationale et se

soucie fort peu des libertés intérieures; il les redoute même, comme

risquant d'affaiblir le gouvernement à l'instant où celui-ci aurait

besoin de toutes ses forces pour la lutte contre l'Autriche. De plus

en plus, cette lutte est sa préoccupation exclusive; il l'aperçoit

au terme de l'agitation provoquée par le Pape, et il en regarde

approcher l'heure avec un mélange d'impatience et de tremblement.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 7 / 7) · 第 40 / 82 题