VI

À Vienne comme à Berlin, on n'était nullement disposé à rester sur

l'insuccès des premières démarches. M. de Metternich proclamait,

au contraire, que l'écrasement du Sonderbund rendait le devoir de

l'Europe plus pressant encore, son droit plus évident[261]. M.

de Canitz disait au ministre de France: «Peut-on accepter, parce

que cela plaît à lord Palmerston, l'énorme échec que vient de

subir le parti conservateur en Europe[262]?» Seulement, que faire?

Dans les deux cabinets allemands, se manifestait fortement cette

double conviction, d'abord qu'il n'y avait rien à faire avec lord

Palmerston, ensuite qu'on ne pouvait rien faire sans M. Guizot;

que l'un était l'ennemi forcé, l'autre le sauveur possible. Cela

ressortait des dépêches écrites par M. de Metternich à cette époque:

en même temps qu'il se plaignait amèrement de la mauvaise foi de

lord Palmerston et qu'il se déclarait résolu à ne pas être une

seconde fois sa dupe[263], il témoignait sa confiance en M. Guizot et

exprimait le voeu qu'il prît la direction de la campagne. «M. Guizot

voit les choses telles qu'elles sont, disait-il à notre ambassadeur;

avec un esprit comme le sien, je suis toujours sûr de m'entendre,

et je serai toujours prêt à marcher.» Il ajoutait qu'il «attendait

du ministre français le nouveau plan de conduite à tenir[264]». Ces

sentiments étaient peut-être plus vifs encore à Berlin; le marquis de

Dalmatie les notait, presque jour par jour, dans sa correspondance

avec M. Guizot. «Le cabinet prussien, écrivait-il, qui naguère

encore se tenait tellement rapproché de l'Angleterre, en est bien

loin aujourd'hui. Si je compare le langage d'aujourd'hui à celui d'il

y a un an, quelle distance! Et cette comparaison est ici dans toutes

les bouches. On dit tout haut, aujourd'hui, que lord Palmerston

est le représentant du principe révolutionnaire, et que toute la

cause du principe conservateur est remise aux mains du gouvernement

français... Le fait seul d'en être venu à un tel éloignement de

l'Angleterre, que je pourrais, après une liaison aussi intime,

presque l'appeler une rupture, ce fait peut vous donner la mesure de

la préoccupation dans laquelle on est ici. Aussi ne se repose-t-on

que sur la fermeté du gouvernement français pour soutenir la cause

commune.» Si M. de Canitz montrait quelque inquiétude, c'était quand

il croyait qu'à Paris on lui gardait rancune de son mauvais vouloir

passé. «Pourquoi ne veut-on pas de nous?» demandait-il humblement

au marquis de Dalmatie, et il revenait alors sur sa conduite dans

l'affaire des mariages espagnols, pour chercher à l'excuser[265].

Lord Westmorland, ministre d'Angleterre, qui rentrait à Berlin, dans

les premiers jours de décembre, après un assez long congé, était

tout surpris du changement des esprits; sa femme disait à un ami

«qu'elle voyait avec douleur combien lord Palmerston avait aliéné de

l'Angleterre tout le continent[266]». Vainement, de Londres, M. de

Bunsen tâchait-il de ramener son gouvernement à une appréciation des

affaires suisses, moins contraire à celle du _Foreign office_; M. de

Canitz ne cachait pas la méfiance que lui inspiraient les rapports

de cet agent. Frédéric-Guillaume lui-même entreprenait, avec une

ardeur singulière, de convertir «son ami Bunsen» à des idées plus

saines. «De quoi s'agit-il en Suisse, lui écrivait-il, et pour nous

et pour les grandes puissances?... D'une seule question que j'appelle

l'épidémie du radicalisme. Le radicalisme, c'est-à-dire la secte

qui a scientifiquement rompu avec le christianisme, avec Dieu,

avec tout droit établi, avec toutes les lois divines et humaines.

Cette secte-là, en Suisse, va-t-elle, oui ou non, s'emparer de la

souveraineté par le meurtre, à travers le sang, à travers les larmes,

et mettre en péril l'Europe entière? Voilà ce dont il s'agit. Cette

pensée, qui est la mienne, doit être aussi la vôtre; elle doit être

celle de tous mes représentants auprès des grandes puissances. À

cette condition seulement, vous et eux, vous agirez efficacement dans

le sens de ma politique et de ma volonté. Il est de toute évidence,

à mes yeux, que la victoire de la secte sans Dieu et sans droit,

dont les partisans augmentent de jour en jour (comme la boue dans

les jours de pluie), particulièrement en Allemagne, il est, dis-je,

de toute évidence que cette victoire établira un puissant foyer

de contagion pour l'Allemagne, l'Italie, la France, un vrai foyer

d'infection dont l'influence sera incalculable et effroyable... Le

cabinet anglais ne considère pas la situation des choses au point de

vue des dangers que court le droit européen, cela est parfaitement

clair; quant à vous, très cher Bunsen, la voyez-vous ainsi que je la

vois? Cela ne m'est pas clair du tout. C'est pourquoi je vous écris,

car vous devez,--il le faut,--vous devez voir les choses comme moi,

et agir en conséquence, brûlant du feu sacré, parlant, conseillant,

n'ayant ni repos ni cesse, aussi longtemps que durera l'affaire[267].»

[Note 261: Dépêches de M. de Metternich, du 29 novembre et du 7

décembre 1847. (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 500 et

508.)]

[Note 262: Lettre particulière du marquis de Dalmatie à M. Guizot, en

date du 2 décembre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 263: Dépêches de M. de Metternich, des 12 et 24 décembre 1847.

(_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 354, 511, 512, 523.)]

[Note 264: Lettres particulières de M. de Flahault à M. Guizot, en

date des 29 et 30 novembre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 265: Correspondance particulière du marquis de Dalmatie avec M.

Guizot, en novembre et décembre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 266: Lettre du même au même, du 10 décembre 1847. (_Documents

inédits._)]

[Note 267: _Frédéric-Guillaume IV et le baron de Bunsen_, par M.

SAINT-RENÉ TAILLANDIER.]

À Berlin comme à Vienne, c'était donc vers Paris qu'on tournait les

yeux, de Paris qu'on attendait une initiative et une direction.

Ainsi apparaît-il que la campagne diplomatique qui, à regarder ses

résultats en Suisse, avait jusqu'alors si mal réussi, influait

cependant heureusement sur la situation de la France en Europe.

M. Guizot, comprenant l'importance du rôle offert à son pays,

était décidé à ne pas tromper l'attente des puissances. Il s'en

expliquait ainsi dans la correspondance presque journalière qu'il

avait alors avec le duc de Broglie: «Le Prussien et l'Autrichien ne

nous demandent pas d'adopter leur politique, mais de les mettre à

couvert sous la nôtre. Nous sommes évidemment à ce point critique où

la bonne politique française peut devenir, de gré ou de force, par

conviction ou nécessité, la politique européenne. Crise décisive pour

l'affermissement de notre établissement de Juillet et la grandeur

nouvelle de notre pays.» Il ajoutait, un autre jour: «La question

est posée plus grandement et plus nettement que jamais, entre la

politique conservatrice et la politique révolutionnaire. L'Italie

est certainement au bout de la Suisse; peut-être même l'Allemagne.»

Et encore: «Lord Palmerston veut rester le patron des radicaux, les

protéger dans leurs embarras et profiter de leurs victoires. Or, plus

je vois les radicaux à l'oeuvre, oeuvre sérieuse ou frivole, guerre

civile ou banquets, plus je les méprise et redoute leur empire. Je

suis convaincu que nous entrons dans une recrudescence générale,

européenne, de la lutte engagée entre eux et nous. Notre position,

dans cette lutte, est excellente aujourd'hui, car, en fondant un

gouvernement libre, nous avons fait nos preuves comme gouvernement

régulier, et nous sommes les modérateurs naturels, acceptés, de

cette lutte, acceptés par les gouvernements eux-mêmes, comme par la

portion honnête et sensée des populations. Toute notre politique

doit consister à maintenir cette position et à en recueillir les

fruits[268].»

[Note 268: Lettres particulières de M. Guizot au duc de Broglie, en

date des 29 novembre, 3 et 6 décembre 1847. (_Documents inédits._)]

M. Guizot faisait donc connaître, dès le 4 décembre 1847, à Vienne

et à Berlin, sa résolution de continuer, dans les affaires suisses,

l'entente et l'action commune avec les puissances continentales[269].

Ayant su que le cabinet prussien avait eu quelques doutes sur ses

intentions, il se hâtait de le rassurer et écrivait au marquis

de Dalmatie: «Priez M. de Canitz, de ma part, d'être certain que

je ne manquerai ni à notre politique, ni à nos engagements. J'ai

été, dès l'origine, et je suis encore aujourd'hui le premier sur

la brèche, dans cette affaire suisse... Nous comptons tout à fait

sur le cabinet de Berlin, et il peut compter sur nous[270].» Notre

gouvernement ne faisait pas mystère au public de ses intentions.

Le 7 décembre, le _Journal des Débats_ annonçait que la chute

du Sonderbund ne mettrait pas fin à l'action pacificatrice des

puissances en Suisse; qu'en présence des projets hautement proclamés

par le radicalisme, il leur restait le devoir de protéger ce pays

contre l'oppression et les bouleversements dont il était menacé;

«elles doivent empêcher, déclarait-il, qu'on n'en fasse un foyer de

désordre, un laboratoire d'anarchie, en vue de seconder dans les

États voisins le mouvement révolutionnaire».

[Note 269: Lettres au comte de Flahault et au marquis de Dalmatie.

(_Documents inédits._)]

[Note 270: Lettre du 8 décembre 1847. (_Documents inédits._)]

Pour prendre et garder cette attitude, M. Guizot avait cependant plus

d'une résistance à vaincre en France. L'opinion continuait à y être

fort occupée des affaires de Suisse[271]. Égarée par ses préventions

naturelles et par les polémiques des journaux, elle voyait de mauvais

oeil toute action commune avec les puissances dites réactionnaires.

M. de Barante constatait que l'opposition était parvenue à susciter

contre la politique suivie en cette circonstance par le gouvernement,

une «clameur universelle», qu'il se hâtait du reste de qualifier

de «clameur exagérée, ignorante et irréfléchie[272]». Tout cela

n'échappait pas à M. Guizot. «Je ne me fais point d'illusion sur les

difficultés, écrivait-il, le 3 décembre, au duc de Broglie. La lutte

sera très rude dans les Chambres. Je crois parfaitement ce que vous

me dites, que de Londres on donnera et qu'à Paris on acceptera ce

terrain pour l'attaque contre moi. Personnellement, cela me convient.

Au fond et pour les choses, cela est inévitable[273].» Parmi les

conservateurs et même parmi les membres du cabinet, tous n'avaient

pas le même sang-froid et la même fermeté; on en peut juger par

l'incident que M. Guizot racontait en ces termes au duc de Broglie:

«Duchâtel et, après lui, quelques-uns de nos amis sont venus rompre

ma solitude, fort troublés, répétant ce que disent les adversaires,

convaincus que le péril est très grand pour le cabinet, qu'il n'y a

pas moyen de se séparer de l'Angleterre dans la question suisse, que

rien n'est possible sans elle, pas plus une attitude qu'une action,

et qu'il faut tenir, comme elle, la question suisse pour terminée,

si on ne doit pas la continuer avec elle. Entre nous, ceci ne change

rien à ce que je pense et ferai, et je poserai très volontiers la

question de cabinet sur la politique que je viens de vous exposer. Je

ne veux certainement pas me ranger derrière les cours continentales;

mais, quand elles se rangent derrière moi et font tout ce que nous

leur demandons, je ne ferai certainement pas la bêtise et la lâcheté

d'abandonner notre propre politique pour n'avoir pas l'air de la

faire en commun avec Berlin et Vienne[274].»

[Note 271: «Ces affaires, notait M. de Viel-Castel, occupent en

ce moment tous les esprits, et elles rejettent dans l'ombre les

questions intérieures.» (_Journal inédit._)]

[Note 272: _Documents inédits._]

[Note 273: _Ibid._]

[Note 274: Lettre particulière de M. Guizot au duc de Broglie, en

date du 13 décembre 1847. (_Documents inédits._)]

C'était jusque chez les collaborateurs les plus intimes de

sa politique extérieure que M. Guizot rencontrait, sinon des

oppositions, du moins un certain trouble. Tel était, entre autres, le

cas de M. Rossi. À son insu, son double passé de patriote italien et

de libéral suisse le prédisposait mal à l'entente avec l'Autriche;

mais, en même temps, il était un politique trop avisé pour ne pas

apercevoir la nécessité et les avantages possibles de cette entente.

De là une sorte d'angoisse dont, de Rome, il faisait part au duc de

Broglie, dans une lettre curieuse à plus d'un titre. «Je conçois,

lui écrivait-il, que les gouvernements s'inquiètent des agitations

radicales en Suisse; pas seulement les absolutistes, mais tout

gouvernement libéral et conservateur. Ils se trouvent tous en face

d'un ennemi commun qui menace de devenir redoutable et qui fait des

progrès tous les jours. Tout le monde n'est pas confiné dans une

île et n'aime pas à jouer avec les tempêtes... Quelques indices

me font conjecturer qu'on se dispose à donner au radicalisme la

leçon qu'il mérite, et à dissiper, s'il le faut, à coups de canon,

l'orage qui s'amoncelle. Notre gouvernement ne veut pas rester sous

la tente, et je le conçois encore. Il est un grand gouvernement;

il est intéressé dans la question; il sort de l'isolement par un

fait éclatant; il trouve une noble revanche de Beyrouth; c'est une

reconstitution, à notre profit, de la politique européenne. Tout

cela est important, grand même. Il faudrait être stupide pour ne pas

l'apprécier à sa valeur! Une chose cependant m'inquiète ou, à mieux

parler, m'inquiéterait, si je n'étais convaincu qu'on saura éviter

l'écueil que j'aperçois. Si une action commune devient nécessaire,

nous serons les alliés des puissances du Nord, en particulier de

l'Autriche. Vous ne me croyez pas l'esprit assez borné pour me

laisser dominer par d'anciens souvenirs et des antipathies: j'ai

assez prouvé le contraire ici. Mais, en fait, l'Autriche et nous,

nous ne représentons pas le même principe, et une campagne contre le

radicalisme, quelque nom et couleur qu'on lui donne, recèle une lutte

de principes. En combattant les principes subversifs du radicalisme,

il faut bien qu'on sache quel est le drapeau qu'on élève, quel est le

but qu'on se propose, quels sont les principes qui nous font agir.

Nous pouvons bien avoir avec l'Autriche un intérêt commun, mais la

communauté peut-elle s'étendre plus loin? Pouvons-nous proclamer les

mêmes principes et viser au même but? Oui, si l'Autriche voulait,

elle aussi, comprendre les nécessités du temps, du moins pour la

Suisse et l'Italie! Mais je n'y crois guère. Dès lors, la situation

devient délicate. L'Autriche ne se plaçant pas sous notre drapeau,

il y aurait deux drapeaux distincts, à moins que la France ne se

plaçât sous le drapeau de l'Autriche. Cette dernière hypothèse, je

m'empresse de le reconnaître, est injurieuse et impossible. Une

intervention au nom des principes autrichiens ne serait qu'une

réaction qui en préparerait une autre, un peu plus tôt, un peu

plus tard. Je suis en même temps convaincu qu'elle serait un grave

danger pour nous, pour notre gouvernement, j'ose ajouter pour notre

dynastie, un de ces dangers qui n'éclatent pas en naissant, mais qui

couvent et fermentent. Nous sommes des conservateurs, mais, ainsi que

M. Guizot me l'écrivait, des conservateurs intelligents et éclairés,

tranchons le mot, des conservateurs libéraux. C'est là notre force,

notre salut, la gloire de ce grand règne. Je laisse les inconvénients

d'un démenti à notre constant langage, etc., etc., car, encore une

fois, je suis convaincu, malgré le peu de satisfaction que m'ont fait

éprouver certains faits subalternes, qu'on ne songe pas à mettre

notre drapeau dans la poche, pour arborer celui du Conseil aulique.

Comment s'y prendre pour avoir, dans une action matérielle commune,

une action politique distincte? C'est là le scrupule qui me préoccupe

et dont j'ai voulu vous parler, accoutumé que je suis à penser tout

haut avec vous. Il ne m'appartient pas de chercher la solution du

problème, la meilleure solution, car j'en entrevois plusieurs. On y a

sans doute déjà pensé, et je l'attends avec pleine confiance[275].»

[Note 275: _Documents inédits._]

Quoique dans une moindre mesure, le duc de Broglie n'était pas

sans partager quelques-unes des préoccupations de M. Rossi. Il

l'avait laissé voir naguère par ses répugnances contre le projet de

médiation; il le montra encore par les conseils qu'il donna à son

gouvernement sur la conduite à tenir après la défaite du Sonderbund.

M. Guizot avait pensé que, du moment où l'on voulait continuer

l'entente avec les puissances, la marche la plus naturelle était

de réunir, à Neufchâtel ou ailleurs, la conférence prévue dans

les accords préalables et même annoncée dans la note identique;

l'Angleterre, sans doute, refuserait d'y venir; on se passerait

d'elle. «S'il n'y a plus lieu à médiation, écrivait notre ministre,

il y a toujours lieu à entente entre les puissances, et la conférence

doit s'ouvrir comme signe et moyen d'entente,... non pour agir

immédiatement, mais pour rester, vis-à-vis de la Suisse, dans une

situation d'observation et d'attente... La situation se réduit à

ceci: faire durer l'entente avec les puissances et l'attente envers

la Suisse[276].» Le duc de Broglie témoigna tout de suite une assez

vive répugnance pour cette conférence à quatre qui lui paraissait

avoir des «airs de congrès de Laybach et de Vérone». «Une conférence

n'ayant d'autre mission que de représenter les traités de 1815,

écrivait-il à M. Guizot, me paraît dangereuse et compromettante. M.

de Metternich et le roi de Prusse en parlent fort à leur aise. Ces

traités sont leur gloire, et ils n'ont pas de Chambres à concilier.

Mais nous ne sommes pas dans la même position. Notre position est

excellente, comme vous le dites, en ce sens que nous pouvons faire

faire aux autres notre volonté; mais c'est pour cela qu'il faut

qu'ils se plient à nos convenances, et que nous ne tirions pas pour

eux les marrons du feu.» Toujours convaincu qu'une action armée en

Suisse serait prématurée «tant que le fond du pays n'aurait pas

souffert, et souffert longtemps, amèrement, cruellement, dans ses

intérêts matériels», le duc se demandait quelle figure ferait cette

conférence forcément oisive. À son avis, il fallait mettre fin, le

plus promptement possible, à la première phase des négociations; et,

pour cela, le mieux lui paraissait être une note concertée entre

les quatre puissances et signifiée à la diète. Ce n'est pas qu'il

entendît au fond passer condamnation sur les méfaits des radicaux;

non, mais voici la tactique qu'il proposait de suivre à leur égard.

«Il faut, disait-il, bloquer moralement la Suisse, la renfermer

en elle-même, la menacer d'un inconnu sans limites, la ruiner en

l'obligeant à se maintenir sur un pied de guerre insoutenable pour

elle, et attendre que les gouvernements radicaux soient chassés à

coups de fourche par les paysans, comme l'ont été les gouvernements

conservateurs.» M. de Broglie était également fort loin de vouloir

que la France se séparât des puissances continentales et se

rapprochât de l'Angleterre. Bien au contraire, il entrevoyait comme

devant faire suite à la remise de la note concertée, une entente

avec les puissances continentales à l'exclusion de l'Angleterre,

«entente réelle, durable, publique», et même générale, s'appliquant

aux affaires d'Italie comme à celles de Suisse. «Là est, écrivait-il

à M. Guizot, la clef des destinées de l'Europe... Vous êtes alors le

maître du terrain dans toute l'Europe; lord Palmerston sera à moitié

détruit, et personne dans les Chambres, n'a un mot à dire.» Il

ajoutait: «Hâtez-vous;... traitez l'affaire de l'entente sans trop en

parler à vos collègues; vous leur feriez peur; ils bavarderaient, et

la mèche serait éventée[277].»

[Note 276: Lettre de M. Guizot au duc de Broglie, en date du 3

décembre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 277: Lettres particulières du duc de Broglie à M. Guizot, du 4

au 17 décembre 1847. (_Documents inédits._)]

M. Guizot, voyant le duc de Broglie d'accord avec lui sur le fond

des choses et sur le but à atteindre, ne se refusa pas à prendre en

considération ses objections de forme. Après quelques hésitations

et à la suite de plusieurs lettres échangées, il renonça à réunir

une conférence et se rallia à l'idée d'une note concertée dont il

résumait ainsi le contenu: «Maintien de notre droit de regarder à

ces affaires de Suisse. Réserve de notre droit d'agir suivant les

circonstances. Point de demande; rien qui donne lieu à une réponse.

Les engagements de l'Europe envers la Suisse tenus en suspens,

tant que la Suisse ne sera pas rentrée dans son état normal. Le

mal hautement déclaré. L'avenir laissé incertain.» Il ajoutait:

«La note une fois remise et l'entente rétablie, chacun rentrerait

chez soi, et nous attendrions, dans l'attitude prise en commun, ce

qui se passerait en Suisse.» M. Guizot se fiait à son crédit sur

les puissances continentales et au besoin qu'elles avaient de lui,

pour leur faire accepter ce changement de procédure. «D'ailleurs,

ajoutait-il, la perspective d'une entente permanente et générale sur

les affaires du continent leur plaira bien plus que ne leur déplaira

l'abandon de la conférence. Et je suis de plus en plus convaincu que,

pour un temps du moins, nous leur ferons accepter notre politique: ce

qui fera faire aux affaires européennes et à nous-mêmes, en Europe,

un très grand pas[278].»

[Note 278: Lettres particulières de M. Guizot au duc de Broglie, du 4

au 20 décembre 1847. (_Documents inédits._)]

M. Guizot agit donc aussitôt sur les cabinets autrichien et prussien

pour les faire renoncer à la conférence. Il leur montra comment

cette conférence, inutile pour l'attitude expectante et comminatoire

qu'on voulait prendre envers le gouvernement fédéral, risquait

de devenir compromettante ou ridicule. Il insista également sur

une considération qu'il qualifiait de «toute personnelle», mais

qui n'avait pas été probablement pour lui la moins décisive. «La

conférence, disait-il, aggraverait beaucoup les difficultés déjà

fort grandes de ma situation ici, devant nos Chambres et notre

public. Je suis profondément convaincu que la politique que j'ai

suivie et que je persiste à suivre dans les affaires suisses est

bonne, très bonne pour la France comme pour l'Europe, pour notre

gouvernement comme pour tous les gouvernements. Mais on ne peut se

dissimuler qu'elle est contraire, très contraire aux préjugés, aux

traditions, aux passions parlementaires et populaires, et que, pour

la faire comprendre et prévaloir, j'aurai à surmonter de très grands

obstacles, obstacles que la faiblesse et la défaite si prompte du

Sonderbund ont immensément grossis. Ma résolution est parfaitement

prise: je ne reculerai point devant ces obstacles; je soutiendrai

dans les débats, je maintiendrai dans la pratique la politique que

j'ai adoptée, et je triompherai ou je tomberai en la maintenant. Mais

je ne crois pas qu'il soit utile pour personne de rendre le succès

plus difficile et plus incertain[279].» Les cabinets de Vienne et de

Berlin, désireux avant tout de marcher avec la France et disposés par

suite à prendre en bonne part ce qui venait d'elle, se rendirent à

ces arguments et consentirent à remplacer la conférence par une note.

Fait curieux et qui marque bien leurs sentiments pour M. Guizot: la

considération du danger parlementaire auquel était exposé le cabinet

français ne fut pas celle qui agit le moins sur eux[280].

[Note 279: Lettres particulières de M. Guizot au comte de Flahault

et au marquis de Dalmatie, en date du 20 décembre 1847. (_Documents

inédits._)]

[Note 280: Lettre du marquis de Dalmatie à M. Guizot, en date du 25

décembre 1847. (_Documents inédits._)--Dépêches de M. de Metternich

au comte Apponyi, en date des 24 et 29 décembre 1847. (_Mémoires de

M. de Metternich_, t. VII, p. 355 à 359, et 523 à 527.)]

À cette époque, d'ailleurs, les deux puissances allemandes donnaient

une preuve justement remarquée de la confiance, j'allais presque

dire de la déférence qu'elles entendaient témoigner à la France. Dès

la fin de novembre 1847, croyant à la réunion d'une conférence,

elles avaient désigné chacune leur plénipotentiaire: l'Autriche, le

comte Colloredo; la Prusse, le général de Radowitz: c'étaient deux

personnages considérables, et leur choix indiquait l'importance qu'on

attachait à leur mission. Ils s'étaient rencontrés à Vienne, dans le

commencement de décembre, pour arrêter, sous les auspices de M. de

Metternich, la conduite à tenir. Le chancelier autrichien avait tout

un plan d'action graduée, débutant par des sommations comminatoires,

continuant par une déclaration de dissolution de la Confédération, un

blocus commercial, des rassemblements de troupes sur la frontière, et

aboutissant, s'il était nécessaire, à une intervention armée et à une

occupation territoriale[281]. Mais, à Vienne comme à Berlin, force

était bien de s'avouer qu'on ne pouvait rien sans la France, et que

c'était M. Guizot, non M. de Metternich, dont l'avis était important

à connaître. De là, l'idée d'envoyer les deux plénipotentiaires à

Paris, au lieu de les garder à Vienne. Le gouvernement autrichien

s'y décida assez facilement; la Prusse consentit avec plus de

peine à une démarche qui paraissait mettre aussi ouvertement sa

politique à la suite de la France; toutefois ses hésitations ne

durèrent pas longtemps, et, vers le 22 décembre, le comte Colloredo

et le général de Radowitz arrivaient ensemble à Paris[282]. «Cette

arrivée est une circonstance notable, écrivait au moment même M. de

Barante. L'Autriche et la Prusse se plaçant sous la direction de

notre gouvernement, lui accordant confiance, résolues à ne pas aller

plus vite ni plus loin que nous, et se plaçant en dissidence avec

l'Angleterre, voilà qui est très nouveau[283]!»

[Note 281: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 513 à 520.]

[Note 282: Lettres particulières du marquis de Dalmatie à M. Guizot,

en date des 16, 18, 19, 22 décembre 1847. Lettre particulière de

M. Guizot au comte de Flahault, en date du 21 décembre 1847, et

lettre de M. de Flahault à M. Guizot, en date du 28 décembre 1847.

(_Documents inédits._)]

[Note 283: Lettre du 27 décembre 1847. (_Documents inédits._)]

M. Guizot entra tout de suite en conversation avec les deux

plénipotentiaires, sur les affaires suisses et aussi sur toutes les

autres grandes questions pendantes. Ils apportaient sans doute un

désir de réaction un peu solennelle et fastueuse qui n'était pas dans

notre ligne. Mais M. Guizot gagna vite leur confiance, prit action

sur eux et les ramena entièrement à ses idées. Au plan de M. de

Metternich, il fit substituer le sien, qui se résumait ainsi: point

de conférence; point de sommation à terme fixe qui provoquerait un

refus; en place, une déclaration notifiée à la diète, et portant

que les puissances considéraient la souveraineté cantonale comme

violée; que par suite la confédération n'était pas dans une situation

régulière et conforme aux traités; puis, la déclaration faite,

entente permanente et avouée entre les puissances, attente vis-à-vis

de la Suisse, et réserve des mesures qu'il y aurait lieu de prendre

ultérieurement. Les cabinets de Vienne et de Berlin ratifièrent avec

empressement l'approbation donnée par leurs plénipotentiaires. M.

de Metternich, particulièrement, fut enchanté de la déclaration:

«Il l'adopte sans restriction aucune, écrivait M. de Flahault à M.

Guizot, et m'a dit qu'il ne voudrait y ajouter ni en retrancher

un seul mot. À chaque passage, il répétait: C'est cela, c'est

parfait[284].»

[Note 284: Lettres particulières du comte de Flahault à M. Guizot,

des 8 et 12 janvier 1848; du marquis de Dalmatie à M. Guizot, du 9

janvier 1848. (_Documents inédits._)--Voir aussi une dépêche de M. de

Metternich au comte Apponyi, du 12 janvier 1848. (_Mémoires de M. de

Metternich_, t. VII, p. 553, 554.)]

L'adhésion des puissances allemandes impliquait celle de la Russie.

M. Guizot avait été un moment préoccupé de la réserve où l'on

paraissait vouloir se renfermer à Saint-Pétersbourg, et il s'était

demandé «si l'on ne craignait pas là de se mettre en froid avec

Londres et en trop bons rapports avec Paris[285]». Mais il avait

été bientôt rassuré: M. de Metternich se portait fort du concours

du gouvernement russe; celui-ci d'ailleurs ne cachait pas son

irritation contre lord Palmerston; s'il se tenait à l'écart, c'était

par crainte, non d'être entraîné trop loin, mais au contraire d'être

associé à une action trop molle et trop incertaine[286]. M. de

Nesselrode disait lui-même à notre chargé d'affaires: «Vous pouvez

compter sur l'appui de l'Empereur pour tout ce que vous ferez dans

l'intérêt de l'ordre et en vue de combattre le radicalisme[287].»

[Note 285: Lettre particulière de M. Guizot au marquis de Dalmatie,

en date du 10 décembre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 286: Lettres particulières du marquis de Dalmatie à M. Guizot,

en date des 16, 19 et 22 décembre 1847; du comte de Flahault à M.

Guizot, en date du 28 décembre 1847. (_Documents inédits._)--Voir

aussi dépêche de M. de Metternich au comte Apponyi, en date du 12

janvier 1848. (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 553, 554.)]

[Note 287: Lettre particulière de M. Guizot au comte de Flahault, en

date du 21 décembre 1847. (_Documents inédits._)]

Restait l'Angleterre: communication lui fut faite du projet de

note, sans espoir d'obtenir son adhésion, et avec la volonté très

ferme de ne pas se laisser une seconde fois jouer par elle. Lord

Palmerston refusa en effet de prendre part à une entreprise qui,

à l'entendre, ne tendait à rien moins qu'à faire de la Suisse une

nouvelle Pologne. Il lui avait paru suffisant d'envoyer à Berne sir

Strafford Canning, avec mission de traiter les radicaux en amis,

tout en leur conseillant un peu de modération. Au bout de quelques

semaines, sir Strafford avouait mélancoliquement à notre ambassadeur

qu'il n'avait rien pu obtenir, et il s'éloignait fort découragé. Cet

insuccès n'était pas pour rendre à lord Palmerston son isolement

plus agréable. Tout ce qui lui revenait de la mission Colloredo et

Radowitz le chagrinait fort, surtout à cause de l'importance qui en

résultait pour la France. Il ne négligeait rien pour éveiller dans

le cabinet autrichien des défiances à notre sujet[288]. C'était sans

succès; M. de Metternich persistait à réserver toutes ses défiances

pour lord Palmerston lui-même. Celui-ci n'avait plus décidément, en

Europe, d'autre allié que l'opposition française: celle-ci, il est

vrai, était prête à le servir avec une ardeur passionnée. Il y avait

entre eux accord plus ou moins explicite pour porter sur les affaires

de Suisse le principal effort de l'attaque parlementaire qui allait

être dirigée contre le cabinet français[289]. C'était par là que

le ministre britannique espérait enfin trouver la vengeance qu'il

poursuivait en vain, depuis plus d'une année; contre les ministres

auteurs des mariages espagnols[290].

[Note 288: Lettre de lord Palmerston à lord Ponsonby, alors

ambassadeur à Vienne, en date du 21 décembre 1847. (ASHLEY, _The Life

of Palmerston_, t. I, p. 13.)]

[Note 289: Dès le 30 novembre 1847, le duc de Broglie écrivait à M.

Guizot: «Lord Palmerston est très content, visiblement très content

des affaires suisses, et il dirige ses journaux de façon à en faire

contre vous le principal point d'attaque de notre opposition.» Le

duc de Broglie ajoutait, dans une autre lettre, datée du 24 décembre

1847: «Il est sans exemple que des pièces diplomatiques aient

été publiées sans être déposées au Parlement. La publication des

documents suisses n'aura donc pas lieu avant le mois de février; mais

il est probable que lord Palmerston les fait imprimer en attendant,

et il les donnera furtivement en communication à l'opposition en

France.» (_Documents inédits._)]

[Note 290: Lettre de lord Palmerston à lord Minto. (ASHLEY, _The Life

of Palmerston_, t. I. p. 10.)]

La note fut remise à la diète, le 18 janvier 1848, au nom de la

France, de l'Autriche et de la Prusse. La Russie s'y associa après

coup. On ne se flattait pas d'en avoir fini ainsi avec la Suisse. Si

c'était la clôture d'une première phase de l'action diplomatique,

c'était aussi l'ouverture d'une seconde. On prévoyait la nécessité

de prendre ultérieurement d'autres mesures, peut-être des mesures

coercitives. Quelles seraient-elles? Le gouvernement français,

bien que de plus en plus prononcé contre le radicalisme, entendait

toujours éviter l'intervention armée, tant qu'une anarchie prolongée

ne l'aurait pas fait désirer par la Suisse elle-même. Il prévoyait

cependant l'éventualité--qui ne lui déplaisait pas autrement--où

l'Autriche voudrait, de son côté, occuper militairement quelque

partie de la confédération; il était résolu, dans ce cas, à prendre

tout de suite, lui aussi, une forte position, et il s'en était

entretenu avec le maréchal Bugeaud. En tout cas, les décisions à

prendre sur les mesures ultérieures furent ajournées d'un commun

accord; on désirait voir auparavant ce que deviendrait la Suisse,

où commençaient à se montrer quelques signes d'apaisement; on

attendait surtout que le ministère français fût débarrassé de la

discussion de l'adresse, qui alors l'absorbait complètement. Les

autres cabinets, témoins inquiets des dangers parlementaires courus

par M. Guizot, étaient les premiers à ne pas vouloir les augmenter

par quelque démarche diplomatique qui fournît prétexte aux attaques

de l'opposition[291]. Par toutes ces raisons, il fut donc convenu

que les puissances ne reprendraient qu'un peu plus tard leurs

délibérations sur les affaires suisses: ce n'était pas d'ailleurs un

ajournement indéfini; rendez-vous fut pris pour le 15 mars 1848. Qui

donc aurait pu alors prévoir qu'à cette date si proche, la monarchie

française ne serait plus; que les gouvernements d'Autriche et de

Prusse seraient, chez eux, aux prises avec la révolution, et que la

crise particulière de la Suisse aurait pour ainsi dire disparu dans

la crise générale de l'Europe?

[Note 291: M. de Metternich écrivait à M. de Ficquelmont: «M.

Guizot veut attendre la fin du débat de l'adresse et la réponse

du Directoire helvétique, avant de passer à la seconde période de

l'action à entamer dans l'affaire suisse. En cela, M. Guizot a

raison.» (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 563.)]

L'entreprise diplomatique, commencée dans les affaires de Suisse,

a donc été, comme beaucoup d'autres à cette époque, brusquement

interrompue avant d'avoir pu produire ses effets. Il serait difficile

et en tout cas assez oiseux de chercher à deviner quels ils auraient

pu être. Notons seulement qu'à la veille de la révolution de Février,

un résultat paraissait acquis: c'était que la direction de cette

entreprise était aux mains de la France. Les puissances continentales

sentaient la nécessité et avaient pris leur parti de marcher derrière

elle et à son pas. Le comte Colloredo et le général Radowitz avaient

manifesté cette sorte de subordination en prolongeant leur séjour à

Paris jusqu'à la fin de janvier et en témoignant envers M. Guizot une

confiance entière que partageaient leurs gouvernements[292]. Aussi le

duc de Broglie lui-même, malgré la répugnance avec laquelle il était

venu aux alliances continentales, ne pouvait-il s'empêcher, à la fin

de janvier et au commencement de février 1848, de constater la «bonne

position» prise par le cabinet français dans les affaires suisses.

Il le montrait «imposant sa propre politique aux puissances du

continent et les obligeant à la modération et à la libéralité, sans

rien abdiquer des idées d'ordre», tandis que lord Palmerston était

«laissé tout seul, fraternisant avec les radicaux et leur drapeau à

la main[293]».

[Note 292: Dépêche de M. de Metternich à M. de Ficquelmont, 10

février 1848. (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 563.)--Voir

aussi une lettre particulière du 19 février 1848, dans laquelle le

marquis de Dalmatie signale les bonnes impressions rapportées par le

général de Radowitz à Berlin. (_Documents inédits._)]

[Note 293: Lettres du duc de Broglie à son fils, en date des 27

janvier et 7 février 1848. (_Documents inédits._)]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 7 / 7) · 第 39 / 82 题