IV

Il fut tout de suite manifeste que les radicaux, devenus maîtres du

pouvoir central, en useraient pour continuer, avec plus de ressources

et surtout avec une apparence de légalité, la guerre révolutionnaire

commencée par les corps francs contre l'indépendance des cantons

catholiques. Quelques jours après les élections de Saint-Gall,

ils portaient à la tête du canton de Berne, et, par suite, de

la Confédération entière[212], Ochsenbein, l'organisateur et le

commandant des bandes qui, en 1845, s'étaient jetées sur Lucerne.

Ochsenbein déclarait à tout venant que la nouvelle majorité, sans

s'inquiéter de la souveraineté cantonale, allait agir par la force

contre le Sonderbund. Et quand notre ambassadeur s'étonnait de le

voir prêt à déchaîner ainsi la guerre civile dans son pays: «Ne

sommes-nous pas en guerre? répondait-il; eh bien! il vaut mieux en

finir.» Pour la première fois que les radicaux arrivaient quelque

part au gouvernement, ils s'y montraient avec les caractères qui

deviendront leur marque distinctive dans la seconde moitié de ce

siècle: résolution de ne voir dans la possession du gouvernement

qu'un moyen de satisfaire leurs passions de parti et d'écraser leurs

adversaires; mépris cynique du droit et de la liberté, surtout de la

liberté religieuse; principe affiché que la majorité peut tout, et

que rien n'est dû à la minorité.

[Note 212: Depuis janvier 1847, Berne étant «canton directeur»,

son président particulier devenait de plein droit chef du pouvoir

exécutif de la Confédération.]

Devant un danger devenu ainsi beaucoup plus pressant, on n'est pas

surpris de voir M. de Metternich revenir, pour la troisième fois, à

la charge. Il proposa que les puissances adressassent à la Suisse

des notes identiques d'un ton très nettement comminatoire, par

lesquelles elles feraient connaître leur volonté de «ne pas souffrir

que la souveraineté cantonale fût violentée[213]». Le cabinet de

Paris ne crut pas plus que dans le passé pouvoir accepter ce projet.

Sa raison était toujours la même; il craignait d'être entraîné à

une intervention armée[214]. M. de Metternich regretta l'échec de

sa proposition; il n'en fut pas surpris[215]. Très résolu à rester

uni au cabinet français dont il ne mettait pas en doute les bonnes

intentions, il déclara abandonner tout projet auquel ce cabinet ne

s'associerait pas[216].

[Note 213: Dépêche du 7 juin 1847. (_Mémoires de M. de Metternich_,

t. VII, p. 451 à 454.)]

[Note 214: Dépêche de M. Guizot à M. de Flahault, en date du 25 juin

1847.]

[Note 215: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 457, 458, 464.]

[Note 216: _Ibid._, p. 459, 460, 464.--De Paris, on avait donné

à entendre à M. de Metternich que l'intervention, impossible à

faire ensemble et simultanément, pourrait se faire séparément et

successivement: l'Autriche prendrait les devants, et la France

suivrait. M. Guizot se flattait que, dans de telles conditions,

une action militaire serait plus facilement acceptée par le public

français; elle lui paraîtrait destinée moins encore à peser sur la

Suisse qu'à faire contrepoids à l'Autriche. Mais c'était précisément

cette dernière interprétation que redoutait fort M. de Metternich;

il se souvenait de notre expédition d'Ancône, et ne voulait pas nous

fournir l'occasion de la recommencer en Suisse. «Nous ne donnerons

pas dans ce panneau», écrivait-il au comte Apponyi. (_Ibid._, p. 335,

461, 462, 465.)]

À en croire ce qui se racontait alors, à Paris, dans le corps

diplomatique, M. Guizot n'aurait pas écarté aussi nettement la

proposition de M. de Metternich, si le Roi n'avait pesé sur lui[217].

Peut-être aussi le ministre se sentait-il obligé de tenir compte

des préventions qui régnaient alors dans l'opinion française.

Nos journaux d'opposition s'occupaient beaucoup des affaires de

Suisse: tous--ceux du centre gauche non moins que ceux de la

gauche--prenaient violemment parti pour les radicaux; ils étaient

parvenus à persuader à une portion du public que le cabinet français

se mettait à la remorque de la Sainte-Alliance et au service des

Jésuites. Le 24 juin 1847, un débat s'engageait sur ce sujet, à la

Chambre des députés. Avec quelle véhémence indignée M. Odilon Barrot

et ses amis y dénoncèrent «cette politique de renégats»! Avec quelle

assurance ils mirent au défi le ministère de soutenir le Sonderbund!

Il fallut une sorte de courage à M. Guizot pour revendiquer, dans son

discours, les droits de la souveraineté cantonale et pour avouer son

accord avec l'Autriche. Encore eut-il soin de présenter à la Chambre,

sous la forme la plus adoucie, la plus atténuée, les avertissements

qu'il avait adressés au gouvernement suisse.

[Note 217: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1848, t. II,

p. 671.--D'après l'envoyé badois, M. Guizot lui aurait dit lui-même

n'avoir fait en cette circonstance que «céder à la manifestation

d'une volonté auguste qui s'était prononcée d'une façon décisive».

(_Ibid._)--M. de Metternich avait eu les mêmes informations par son

ambassadeur à Paris. (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p.

461.)]

Tout en se refusant aux démarches qui lui paraissaient conduire à

une intervention armée, le cabinet de Paris se faisait un devoir de

renouveler avec plus d'insistance ses représentations au gouvernement

fédéral[218]. C'était, il est vrai, plus par acquit de conscience

qu'avec l'espoir d'un résultat pratique. Une seule chose eut

peut-être donné quelque efficacité à ces représentations, c'eût été

que toutes les grandes puissances sans exception tinssent le même

langage; or, jusqu'à présent, il en était une, l'Angleterre, qui

se tenait à l'écart, et cette attitude connue était pour beaucoup

dans le peu d'égards avec lequel on nous écoutait à Berne. M. Guizot

eût désiré vivement voir cesser cette dissonance, non seulement

pour avoir plus de chance d'en imposer à M. Ochsenbein, mais pour

faire disparaître ce que son entente avec l'Autriche avait d'un

peu compromettant aux yeux de l'opinion française. D'ailleurs,

d'une façon générale, il recherchait toutes les occasions d'amener

l'Angleterre à faire quelque chose avec nous, et de mettre ainsi fin

à l'état de bouderie malveillante, suite des mariages espagnols. À

la vérité, les dispositions connues de lord Palmerston ne laissaient

pas grande chance de rien obtenir. Ne le savait-on pas résolu à nous

contrecarrer partout et toujours? M. Guizot voulut cependant faire

une tentative. Le 4 juillet 1847, le duc de Broglie, qui venait

d'arriver à Londres, eut avec lord Palmerston un entretien où il le

pressa vivement de tenir à Berne un langage analogue au nôtre. Le

ministre anglais se montra embarrassé, perplexe, sympathique aux

radicaux, mais un peu effrayé des compromissions qu'entraînerait

une complicité trop avouée, répugnant à faire quelque chose avec

nous et avec M. de Metternich, mais redoutant aussi qu'il ne se fît

quelque chose sans lui. Dans une seconde conversation, quelques jours

plus tard, il parut mieux disposé, et le duc de Broglie put croire,

d'après sa déclaration, qu'il allait envoyer à son représentant en

Suisse des instructions à peu près semblables à celles qu'avait

reçues notre ambassadeur. Cette nouvelle réjouit fort M. Guizot:

croyant acceptée à Londres une politique qu'à Vienne, déjà, on

était disposé à suivre, il écrivait au duc de Broglie: «C'est notre

politique qui devient une politique européenne[219].» Pure illusion!

Au fond, lord Palmerston n'avait aucune intention de réaliser

l'espérance qu'il avait donnée au duc de Broglie. Bien au contraire,

au même moment, rappelant son ministre à Berne, M. Morier, suspect

d'être trop peu favorable aux radicaux, il le remplaçait par un

jeune chargé d'affaires, d'esprit peu rassis, M. Peel: il donnait

à ce dernier mission de congratuler de la façon la plus flatteuse

M. Ochsenbein, et de lui exprimer la confiance qu'inspiraient au

gouvernement de la Reine son caractère et ses déclarations[220].

[Note 218: Dépêche de M. de Bois-le-Comte à M. Guizot, du 4 juin

1847. Lettre et dépêche de M. Guizot à M. de Bois-le-Comte, du 2

juillet 1847.]

[Note 219: Correspondance confidentielle de M. Guizot et du duc de

Broglie pendant la première moitié de juillet 1847. (_Documents

inédits._)]

[Note 220: Dépêche de M. Peel à lord Palmerston, août 1847. (Papiers

parlementaires anglais.)]

Rien ne pouvait davantage enhardir les radicaux à aller de l'avant.

Entrée en session le 5 juillet 1847, la diète vota, le 20 juillet,

deux résolutions, l'une prononçant l'illégalité du Sonderbund,

l'autre obligeant tous les cantons qui avaient des Jésuites sur leur

territoire à les expulser. Les cantons de la minorité déclarèrent

que, forts du sentiment de la liberté et de l'indépendance achetées

par le sang de leurs pères, ils protestaient solennellement contre

ces décisions. La diète se montra résolue à ne tenir aucun compte

de ces protestations. Néanmoins, tout n'étant pas encore prêt, elle

se sépara en septembre, et s'ajourna au 18 octobre, pour prendre

les mesures d'exécution. Ces quelques semaines furent employées en

préparatifs militaires dans les cantons où les radicaux étaient

le plus les maîtres, à Zurich, à Berne, à Lausanne. Quand la

diète se trouva de nouveau réunie, le 18 octobre, elle ordonna le

rassemblement d'une armée de cinquante mille hommes, dont elle confia

le commandement au général Dufour, officier capable, nullement

radical, mais se croyant tenu par devoir professionnel d'obéir aux

autorités fédérales. Enfin, après avoir repoussé les propositions de

conciliation et de transaction faites au nom de la minorité, elle

vota, le 4 novembre, l'exécution fédérale contre les cantons du

Sonderbund. La guerre civile était décrétée.

V

L'Europe allait-elle donc assister immobile et muette à ce que M.

de Barante, à ce moment même, qualifiait justement d' «infamie

révolutionnaire[221]»? Depuis le mois de juillet, il semblait que

les puissances eussent renoncé à faire aucune démarche pour contenir

les radicaux. L'Autriche était découragée par le refus de la France,

la France par celui de l'Angleterre. Notre gouvernement s'était

contenté d'envoyer sous main des armes et de l'argent à Lucerne;

Louis-Philippe exposait au comte Apponyi que c'était le meilleur

moyen d'aider efficacement le Sonderbund, et engageait l'Autriche à

en faire autant[222]. Un moment, dans les premiers jours d'octobre

1847, M. Guizot, auquel il coûtait beaucoup de ne rien faire, avait

songé à rassembler des troupes sur la frontière suisse; l'idée lui

en avait été suggérée par M. de Bois-le-Comte; mais elle fut écartée

par le conseil des ministres et par le Roi, toujours préoccupé de

ne pas se laisser entraîner à l'intervention[223]. Voyant la guerre

civile inévitable, M. Guizot avait fini par se persuader que seule

elle pourrait fournir l'occasion d'une intervention utile. «Voici,

écrivait-il, le 13 octobre, à M. de Bois-le-Comte, l'idée que je me

forme du cours des choses. Si le Sonderbund est attaqué, il doit se

défendre avec ses propres forces, sans aucun recours à l'intervention

étrangère. Il est fort possible qu'il réussisse et que les premiers

succès de sa vigoureuse résistance fassent tomber, dans tel ou tel

canton, les gouvernements radicaux dont l'union est nécessaire pour

que la guerre civile continue. Si ce résultat n'est pas obtenu, si

la guerre civile continue, si le Sonderbund éprouve des échecs et

tombe dans un péril grave et prolongé, qu'il s'adresse à toutes les

puissances signataires du traité de Vienne, et réclame, au nom de

cet acte, leur intervention. Pour nous, tout devient possible, dès

lors, et efficace pour la Suisse[224].» M. Guizot n'oubliait qu'une

hypothèse, celle où le Sonderbund serait écrasé trop vite pour

avoir le temps d'appeler au secours. Était-ce donc une éventualité

invraisemblable, avec la disproportion énorme des forces? Les cantons

catholiques n'avaient que 394,000 habitants, généralement pauvres,

tandis que la population beaucoup plus riche des cantons dominés

par les radicaux était de 1,867,000 âmes. Mais le souvenir de la

vaillante et victorieuse résistance de Lucerne, en 1845, faisait

illusion.

[Note 221: Lettre à M. d'Houdetot, du 10 novembre 1847. (_Documents

inédits._)]

[Note 222: Dépêche confidentielle du marquis Ricci, représentant du

gouvernement sarde à Vienne. (BIANCHI, _Storia documentata della

diplomazia europea in Italia_, t. V, p. 13.)]

[Note 223: Lettre particulière de M. Guizot à M. de Bois-le-Comte, du

13 octobre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 224: _Documents inédits._]

Le gouvernement français était dans ces dispositions, quand lui

vinrent, du côté où il les attendait le moins, des ouvertures tendant

à une action diplomatique immédiate. Le 30 octobre 1847, à sept

heures du soir, M. de Bunsen, ministre de Prusse à Londres, accourait

assez ému chez le duc de Broglie. «Je quitte lord Palmerston,

lui dit-il; je l'ai trouvé très préoccupé de la collision qui

s'approche en Suisse... Il demande si l'on ne pourrait pas encore

prévenir l'effusion du sang par une démarche collective des grandes

puissances, et il m'a invité à m'en entretenir avec vous.» Et comme

le duc de Broglie, fort surpris et un peu sceptique, objectait que,

se mît-on d'accord, on avait de grandes chances de ne pas arriver à

temps, M. de Bunsen insista vivement pour qu'on prît au sérieux les

dispositions nouvelles du _Foreign office_[225]. Par une coïncidence

significative, le 29 octobre, le chargé d'affaires anglais à Berne

avait avec M. de Bois-le-Comte une conversation analogue. Il lui

demandait si l'on allait «laisser écraser ces braves gens», et

parlait fort mal des radicaux. «Ne ferez-vous donc rien? ajoutait-il;

un mot de vous suffirait. Ils ont une peur énorme de vous; ils sont

poltrons, très poltrons.» Notre ambassadeur répondit que c'était

l'attitude dissidente de l'Angleterre qui avait jusqu'ici ôté toute

efficacité aux représentations de la France: «Mais enfin, répliqua M.

Peel, ne pourrions-nous pas nous entendre[226]?»

[Note 225: Dépêche du duc de Broglie à M. Guizot, du 1er novembre

1847.--Bunsen n'avait pas dû être le moins étonné de l'ouverture de

lord Palmerston. En effet, peu auparavant, tout dévoué qu'il fût au

ministre anglais, il ne pouvait s'empêcher de dire de lui au duc

de Broglie: «Depuis les derniers événements d'Espagne, Palmerston

est comme un lion blessé; il est intraitable; il nous rudoie dans

les affaires de Suisse; il dit que nous donnons la main à tous les

projets de l'Autriche et de la France, et leur suppose, à l'une et à

l'autre, des projets démesurés; il ne veut pas entendre raison sur

les affaires de Grèce... Il n'y a rien à faire avec lui.» (Lettre

confidentielle du duc de Broglie à M. Guizot, en date du 30 octobre

1847. _Documents inédits._)]

[Note 226: Dépêche de M. de Bois-le-Comte à M. Guizot, du 31 octobre

1847.]

Quel était le secret de ce langage si nouveau? Lord Palmerston

jugeait-il nécessaire, pour son crédit en Europe, de ne pas trop

afficher sa complicité avec les radicaux? Ou se flattait-il de nous

mieux entraver, en feignant de vouloir marcher avec nous? Le duc

de Broglie trouvait l'ouverture un peu suspecte[227]. Néanmoins,

M. Guizot regrettait trop de ne rien faire, pour ne pas saisir

l'occasion qui lui était ainsi offerte de tenter quelque chose: si

faible qu'elle fût, il ne voulut pas laisser échapper la chance

d'obtenir cet accord à cinq qu'il désirait tant. Sans s'arrêter donc

à scruter la sincérité de lord Palmerston et de son ami Bunsen, il

entra vivement dans la voie qu'on lui ouvrait. Il se flattait que les

petits cantons résisteraient assez pour que la diplomatie eût encore

le moyen d'agir utilement. «On n'arrivera pas à temps pour prévenir

la guerre civile, écrivait-il au duc de Broglie, et peut-être, pour

la solution définitive, vaut-il mieux qu'elle commence; mais il y

aura quelque chose à faire pour l'arrêter[228].»

[Note 227: Lettre confidentielle du duc de Broglie à M. Guizot, du 30

octobre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 228: Lettres confidentielles de M. Guizot au duc de Broglie,

dans le commencement de novembre 1847. (_Documents inédits._)]

Il parut à M. Guizot que le mode d'action qui risquerait le moins

d'aboutir à l'intervention armée serait une médiation offerte par les

puissances aux cantons divisés[229]. Il ne perdit pas un instant, et,

dès les premiers jours de novembre, il fut en mesure de proposer aux

quatre cabinets de Londres, Vienne, Berlin et Saint-Pétersbourg, un

projet de note identique à envoyer immédiatement aux trois parties en

présence, cantons radicaux, cantons catholiques et cantons neutres.

Cette note commençait par exposer les faits; elle rappelait les

conseils et les avertissements jusqu'alors donnés en vain, l'atteinte

portée aux conditions essentielles de la Confédération, le droit

qu'auraient les puissances «de regarder celle-ci comme dissoute et

de se déclarer déliées des engagements qu'elles avaient contractés

envers elle»; elle indiquait que, néanmoins, ces puissances avaient

«résolu de tenter un dernier effort pour arrêter l'effusion du

sang et empêcher la dissolution violente de la Confédération»;

distinguant, dans les questions qui divisaient la Suisse, deux

questions principales, l'une religieuse, l'autre politique, elle

proposait de déférer la première à l'arbitrage du Pape; quant à

la seconde, «c'est-à-dire à tout ce qui touchait aux rapports des

vingt-deux cantons souverains avec la Confédération», les cinq

puissances offraient leur médiation; l'acceptation de cette médiation

impliquerait la suspension immédiate des hostilités et l'ouverture

d'une conférence diplomatique sur un point voisin du théâtre des

événements; la note se terminait ainsi: «Si les représentations de

l'Europe n'étaient pas écoutées, si une lutte sanglante, qui révolte

à la fois la politique et l'humanité, continuait malgré ses efforts,

le gouvernement du Roi se verrait contraint de ne plus consulter

que ses devoirs comme membre de la grande famille européenne et les

intérêts de la France elle-même, et il aviserait.» Cette phrase était

rédigée à la fois pour ne pas obliger à l'intervention armée et pour

ne pas l'exclure; chaque puissance conservait, sous ce rapport, sa

liberté d'action[230].

[Note 229: M. Guizot avait déjà pensé à cette médiation, quelques

mois auparavant. (Lettres confidentielles de M. Guizot au duc de

Broglie, pendant la première moitié de juillet. _Documents inédits._)]

[Note 230: Dépêches de M. Guizot en date des 4, 7 et 8 novembre 1847.]

Les cabinets de Berlin et de Vienne--le premier surtout--surent

grand gré au gouvernement français de son initiative; ils donnèrent

immédiatement leur adhésion et garantirent celle du cabinet de

Saint-Pétersbourg[231]. La difficulté était à Londres. Lord

Palmerston se montra d'abord très récalcitrant et même quelque peu

impertinent. Sur lui, notre principal, notre unique moyen d'action

était de le menacer de faire la démarche sans l'Angleterre, auquel

cas elle se trouverait, comme la France en 1840, seule contre quatre.

Le duc de Broglie, d'accord avec M. Guizot, qui, fort préoccupé de la

question, correspondait avec lui presque tous les jours, usa beaucoup

de cette menace. Elle rendait le ministre anglais assez perplexe,

mais ne le décidait pas. Les jours s'écoulaient, sans qu'il donnât

de réponse positive. Son calcul paraissait être de faire traîner les

choses en longueur. Or, pendant ce temps, les hostilités commençaient

en Suisse. Le 10 novembre, l'armée fédérale envahissait le canton de

Fribourg, qui, ne se sentant pas en force, capitulait le 15 et se

voyait livré à tous les excès des vainqueurs. Sans doute, ce n'était

pas encore là un résultat décisif: le noeud de la question était à

Lucerne, où l'on manifestait l'intention de résister comme en 1845.

Mais il était bien évident que la diplomatie n'avait plus une heure à

perdre. Aussi M. Guizot écrivait-il au duc de Broglie: «Si on veut

traîner, coupez court à toute tentative de ce genre. C'est un devoir

et une nécessité de se décider et d'agir[232].»

[Note 231: Dépêches du marquis de Dalmatie et du comte de Flahault à

M. Guizot, en date des 10 et 11 novembre 1847.--Voir aussi la dépêche

de M. de Metternich au comte Apponyi, en date du 15 novembre 1847.

(_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 490 à 492.)]

[Note 232: Correspondance confidentielle de M. Guizot et du duc de

Broglie; pendant la première moitié de novembre 1847. (_Documents

inédits._)]

Tout le monde en Angleterre n'approuvait pas le jeu de lord

Palmerston: plusieurs de ses collègues ne se voyaient pas sans

préoccupation sur le point d'être séparés de l'Europe et associés

aux radicaux; le prince Albert et le roi des Belges insistaient pour

qu'on fît quelque chose en faveur du Sonderbund[233]. Ainsi pressé,

le chef du _Foreign office_ se décida, le 16 novembre, à modifier sa

tactique; il parut entrer dans l'idée de la médiation; seulement, il

proposa une autre rédaction pour la note identique. Dans son projet,

plus un mot de blâme contre les violences des radicaux, de réserve

en faveur de l'indépendance des cantons et de la liberté religieuse;

une apparence d'impartialité entre les deux parties, qui dissimulait

mal une préférence pour la diète; tranchant par avance, contre le

Sonderbund, la principale contestation, il prétendait établir, comme

condition même de la médiation, l'expulsion des Jésuites; enfin, il

demandait que la conférence se tînt à Londres[234].

[Note 233: Lettre confidentielle du duc de Broglie à M. Guizot; du 14

novembre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 234: Dépêche de lord Palmerston à lord Normanby, en date du

16 novembre 1847.--Voir aussi une lettre confidentielle du duc de

Broglie à M. Guizot; en date du 16 novembre. (_Documents inédits._)]

Une question de conduite fort délicate se posa alors pour le

gouvernement français. Devait-il interpréter comme un refus une

contre-proposition témoignant de sentiments si différents des

siens, renoncer au concours de l'Angleterre et agir avec les trois

autres puissances? Ou bien devait-il prendre en considération le

projet de lord Palmerston, sauf à négocier pour obtenir quelque

atténuation des passages les plus choquants? Autour de lui, les

meilleurs esprits étaient divisés. M. Désages penchait pour le

premier parti: à son avis, c'était duperie de courir après lord

Palmerston, qui se jouait de nous; nous manquerions ainsi à ce que

nous devions aux autres puissances, avec lesquelles nous avions déjà

lié partie avant la dernière ouverture de l'Angleterre et envers

lesquelles «notre honneur était engagé». À ceux qui s'effarouchaient

de voir la France se rapprocher des puissances absolutistes, M.

Désages répondait: «En communiquant avec les cours continentales,

avons-nous pris leur drapeau? avons-nous accepté toutes leurs idées?

nous sommes-nous mis, en un mot, à leur dévotion et à leur suite?

Assurément non. Nous leur avons demandé de nous laisser faire, de

se mettre derrière nous[235].» L'opinion contraire avait pour elle

une autorité plus considérable encore, celle du duc de Broglie.

Non que celui-ci partageât les sympathies de lord Palmerston pour

les radicaux suisses. «Il n'y a jamais eu, depuis l'origine du

monde, écrivait-il à son fils, une meilleure cause que celle du

Sonderbund[236].» Mais nul n'avait un sentiment plus vif des dangers

d'une intervention prématurée. «Intervenir, disait-il, sans être

appelé par personne, avec la certitude d'être désavoué par tous

les conservateurs de la Suisse (je n'en ai pas encore trouvé un

seul qui n'en repousse l'idée avec horreur), intervenir sans aucune

chance de pouvoir y établir des gouvernements en état de se soutenir

par eux-mêmes, sans savoir, par conséquent, combien d'années il y

faudrait faire le métier de geôliers et de gendarmes, et cela dans

l'état actuel de l'Allemagne, de l'Italie et de la France, cela me

paraissait, je l'avoue, le comble de la déraison[237].» C'était à

cette extrémité qu'il craignait que la France ne fût amenée par

une action «à quatre» avec l'Autriche, la Prusse et la Russie.

«L'Angleterre écartée, écrivait-il à M. Guizot, nous sommes un contre

trois dans la médiation. Une fois la médiation rejetée, et elle

le sera certainement, il faut faire quelque chose, et nous sommes

à la discrétion de l'Autriche. Voilà mon inquiétude. Il dépend

de M. de Metternich, en envoyant un bataillon dans le Tessin ou à

Schaffouse, de nous faire occuper Lausanne. Or, cela est grave[238].»

Élargissant d'ailleurs la question, le duc de Broglie était conduit

à juger l'évolution faite, en ce moment, par le gouvernement

français vers les puissances de l'Est et à peser les avantages

comparés des alliances continentales et de l'alliance anglaise.

«Nous n'avons en Europe que des ennemis, écrivait-il à M. Désages,

dont il connaissait les vues différentes. Nous avons des ennemis

permanents: ce sont les cours continentales; ennemis prudents,

sensés, éclairés sur leurs intérêts, qui ne nous feront jamais que

le mal qui ne leur est pas nuisible et qui nous feront quelquefois

le bien qui leur est utile. N'en attendez rien de plus, ou vous y

serez pris. Nous avons un ennemi accidentel: c'est l'Angleterre

égarée par lord Palmerston; ennemi violent, actif, persévérant, et

qui nous fera toujours tout le mal qu'il osera nous faire. Notre

jeu est d'opposer, tour à tour, ces inimitiés l'une à l'autre, de

défendre l'ordre avec les cours continentales et la liberté avec

l'Angleterre, sans nous laisser entraîner à la Sainte-Alliance dans

le premier cas, ni au radicalisme dans le second. En passant ainsi

de l'un à l'autre, sans compter sur l'un ni sur l'autre, nous leur

donnerons souvent de l'humeur: il faut s'y résigner quand on ne peut

l'éviter. Point d'illusion, point de découragement, point d'abandon

envers personne; toujours peser ses paroles, et n'en point dire qui

soient oiseuses[239].» Il écrivait encore au même correspondant: «Il

n'y a point pour nous, dans les cours du continent, de sympathie

proprement dite, de sympathie permanente, assurée, qui puisse servir

de base à une alliance durable et complète. Entre nous et ces cours,

l'entente ne peut s'établir que là où nous nous rencontrons dans

un intérêt commun de conservation, de paix et d'ordre, dans une

question où l'existence des traités est en jeu, où il s'agit de les

faire respecter par qui de droit; et encore devons-nous veiller

à ce que cet accord ne fasse pas disparaître notre drapeau d'État

libre et constitutionnel, pour lui substituer celui des puissances

absolutistes. Plus ou moins, il faut toujours lutter pour prévenir

la confusion. Avec l'Angleterre, à la condition de ne traiter avec

elle que d'égal à égal, de savoir lui résister à propos, les raisons

et les chances de bonne entente, d'alliance sympathique et durable,

existent. La politique de conservation surtout, quand elle est celle

des deux cabinets, leur est d'autant plus facile à poursuivre en

commun, qu'ils sont constitutionnellement portés, l'un et l'autre, à

la dégager de ce caractère d'absolutisme ou d'exclusivisme qui lui

aliénerait l'opinion publique. Il est donc évident que toutes les

fois que nous trouvons l'Angleterre prête à marcher avec nous dans

cette voie, à ces conditions et avec cette mesure, nous ne devons

rien négliger pour écarter les obstacles qui contrarieraient l'action

commune[240].» On le voit, le duc de Broglie conservait quelque chose

des préventions qui lui avaient déjà fait combattre si vivement, en

1834 et 1835, la tendance du Roi à se rapprocher de l'Autriche[241].

Peut-être ne tenait-il pas assez compte des changements survenus

depuis. En tout cas, c'étaient ces sentiments généraux qui, dans la

question particulière de la Suisse, le portaient à faire beaucoup

de sacrifices pour ne pas se trouver séparé de l'Angleterre. Il ne

se dissimulait pas cependant que continuer la négociation avec lord

Palmerston, c'était lui fournir une nouvelle occasion de traîner les

choses en longueur. Cette perspective ne l'effrayait pas beaucoup.

Au fond, il jugeait l'affaire de la médiation mal engagée et se

serait consolé de ne pas la voir aboutir. «Je crois, écrivait-il

à M. Guizot, qu'il y a tout à gagner maintenant à différer. Si

Lucerne doit résister, rien n'arrivera à temps; l'attaque est

en train. Si Lucerne doit imiter Fribourg, et que toute cette

affaire du Sonderbund tourne en déroute de Méhémet-Ali, couvrant de

ridicule ses malencontreux protecteurs, il ne faut pas faire une

démonstration éclatante, car le ridicule en serait plus grand. Pour

que la médiation ait un sens, il faut qu'il y ait des belligérants,

il faut qu'il y ait des gens qui se battent. J'ajoute qu'après le

rejet de l'offre anglaise, la médiation n'est qu'une forme; c'est

une offre qui, venant des quatre puissances seulement, sera rejetée

avec insolence. Et puis après, que ferons-nous? L'offre anglaise me

paraît en ce moment une bonne fortune, ne fût-ce que pour gagner du

temps et savoir si le Sonderbund est une réalité ou si ce n'est qu'un

fantôme[242].» Il ajoutait, dans une lettre à M. Désages: «Quant à

l'avenir de tout ceci, le plus vraisemblable, c'est que nous ne nous

mettrons pas d'accord, et que, dussions-nous nous mettre d'accord,

le pauvre Sonderbund sera mort et enterré, avant que nous puissions

arriver sur le champ de bataille avec nos paperasses[243].»

[Note 235: Lettres diverses de M. Désages à M. de Jarnac, du 16 au 22

novembre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 236: Lettre du 13 octobre 1847. (_Documents inédits._) Dans

cette même lettre, le duc de Broglie parlait avec admiration de cette

«résolution calme de ne pas souffrir qu'on porte atteinte au droit

qu'a Lucerne de confier à cinq Jésuites l'éducation de ses enfants,

pas plus que Guillaume Tell n'a souffert qu'il fût porté atteinte au

droit qu'il avait de ne pas ôter son bonnet devant les armoiries de

l'Autriche».]

[Note 237: Lettre à M. Désages, du 21 novembre 1847. (_Documents

inédits._)]

[Note 238: Lettre confidentielle du 18 novembre 1847. (_Documents

inédits._)]

[Note 239: Lettre du 21 novembre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 240: Cité dans une lettre écrite, le 24 novembre 1847, par M.

Désages à M. de Jarnac. (_Documents inédits._)]

[Note 241: Voir plus haut, t. II, ch. XIV, § VI.]

[Note 242: Lettre du 19 novembre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 243: Lettre du 21 novembre 1847. (_Documents inédits._)]

M. Guizot ne partageait pas les préventions de son ambassadeur contre

une action commune avec l'Autriche et les puissances continentales;

on sait au contraire que, sans vouloir aucunement se mettre à

leur remorque, il estimait que ce rapprochement était dans les

nécessités de la situation. Il avait également plus confiance que le

duc de Broglie dans l'efficacité possible de la médiation et dans

la résistance du Sonderbund. Mais, autant que lui, il désirait le

concours de l'Angleterre. Il craignait, en rompant avec elle, d'ôter

tout effet aux démarches qui seraient faites en Suisse. Il craignait

aussi de fournir, en France, une arme redoutable à l'opposition,

déjà si animée contre la politique suivie dans les affaires suisses.

Ne voulant donc rien négliger pour obtenir, s'il était possible, un

concours si précieux, il fit décider par le conseil des ministres,

sans perdre un jour, que le contre-projet anglais serait pris en

considération, sauf à demander quelques modifications de rédaction.

«Je suis bien aise, écrivait-il, le 18 novembre, au duc de Broglie,

de donner cette preuve de fait que je mets toujours le même prix à

l'entente avec l'Angleterre, et que je n'ai pas la moindre envie de

son isolement[244].»

[Note 244: _Documents inédits._--Quelques jours auparavant, M. Guizot

écrivait déjà, dans le même ordre d'idées: «Je n'ai pas la moindre

envie de prendre sur lord Palmerston, à quatre contre un, ma revanche

du traité du 15 juillet. Nous sommes quittes depuis longtemps à cet

égard, et ce n'est pas ma faute si j'ai été obligé de m'acquitter.»

(_Documents inédits._)]

Dès le 20 novembre, le duc de Broglie voyait lord Palmerston et

s'accordait avec lui, sans trop de difficulté, sur les modifications

désirées par M. Guizot. La principale portait sur la question

des Jésuites; entre la première rédaction française se bornant

à stipuler l'arbitrage du Pape, et le contre-projet anglais ne

parlant plus du Pape et posant comme condition l'expulsion de

ces religieux, on adoptait cette rédaction intermédiaire: «Les

sept cantons du Sonderbund s'adresseront au Saint-Siège, pour lui

demander s'il ne convient pas, dans l'intérêt de la paix et de la

religion, d'interdire à l'Ordre des Jésuites tout établissement

sur le territoire de la Confédération helvétique[245].» Malgré

le succès apparent de sa négociation, le duc de Broglie n'en

demeurait pas moins fort sceptique sur le résultat final. «Nous

essayons, écrivait-il à son fils, une médiation qui est bien la

plus malencontreuse qu'il soit possible d'imaginer. Il ne s'agit

de rien moins que de faire passer dans le même bateau le loup, la

chèvre et le chou, M. de Metternich, M. Guizot et lord Palmerston.

La langue n'a point assez de souplesse pour inventer les équivoques

qui seraient nécessaires en pareil cas. Ainsi, moi qui ne suis

chargé que du loup, je l'ai un peu apprivoisé, mais pas assez pour

que nous en venions à nos fins. Tout cela n'est que de l'encre et

du papier perdus. Les radicaux seront maîtres de toute la Suisse,

moins peut-être les vallées inaccessibles pendant l'hiver, avant que

nous ayons mis nos points et nos virgules, et que nous soyons venus

à bout, je ne dis pas de nous entendre, mais au contraire de ne pas

nous entendre, c'est-à-dire de cesser de nous imputer mutuellement

des perfidies, des desseins cachés, des ambitions dissimulées.

Je ne connais pas de plus triste et de plus déplorable tâche que

celle-là[246].»

[Note 245: Dépêche et lettre du duc de Broglie à M. Guizot, en date

du 20 novembre 1847.]

[Note 246: Lettre du 24 novembre 1847. (_Documents inédits._)]

Avec les corrections obtenues par le duc de Broglie, le contre-projet

anglais parut à M. Guizot, sinon satisfaisant, du moins acceptable.

Restait à le faire agréer aux trois autres puissances. C'était là

une autre difficulté. En effet, aussitôt avait-on connu, à Berlin et

à Vienne, la première rédaction de lord Palmerston, qu'on l'avait

déclarée dérisoire, impertinente, et l'on en avait conclu qu'il

fallait agir sans l'Angleterre. «Si nous entrons en négociations

avec lord Palmerston, disait M. de Canitz, ministre des affaires

étrangères de Prusse, nous n'aboutirons à rien; nous n'arriverons

même pas à temps pour l'enterrement.» Les hommes d'État de Berlin,

naguère si portés vers l'alliance anglaise et si hostiles à la

France, proclamaient très haut que «lord Palmerston était le

représentant du principe révolutionnaire, et que toute la cause du

principe conservateur était remise aux mains du gouvernement du roi

Louis-Philippe[247]». M. de Metternich n'était pas moins animé[248].

M. Guizot entreprit cependant d'amener les trois cours de l'Est à

se contenter du contre-projet amendé par lui. «Lord Palmerston,

leur fit-il remarquer, abandonne son principe, l'illégitimité du

Sonderbund; il met les deux parties belligérantes sur le même niveau

et traite avec toutes deux; il se joint à nous pour l'offre et les

bases essentielles de la médiation en commun: grand désappointement

et rude coup pour les radicaux. Si la médiation est acceptée et

réussit, le but est atteint. Si elle est refusée ou si elle échoue,

nous rentrons tous dans notre pleine liberté. Nous pourrons faire

alors, s'il y a lieu, d'autres pas à quatre, à trois, à deux; mais

nous aurons fait les premiers pas à cinq[249].» Le temps manquant

pour attendre la réponse des cabinets eux-mêmes, notre ministre,

employant un procédé auquel Casimir Périer avait eu souvent recours,

réunit chez lui, le 24 novembre, les ambassadeurs d'Autriche, de

Prusse et de Russie. Fortement chapitrés par lui, le comte Apponyi

et le comte Arnim prirent sur eux d'accepter le contre-projet,

et s'engagèrent, dès qu'il aurait été définitivement approuvé à

Londres, à le transmettre aux représentants de leurs cours à Berne.

L'ambassadeur de Russie, par manque d'instructions, ne put prendre

le même engagement; mais il approuva la conduite de ses collègues et

fit espérer l'adhésion de sa cour[250]. L'influence ainsi exercée par

M. Guizot sur les ambassadeurs étrangers n'était pas une médiocre

preuve de la grande situation qu'il s'était faite en Europe[251]. En

possession de cette adhésion, il l'annonça, le jour même, au duc de

Broglie et le pressa de tout conclure: «On avait bonne envie, lui

écrivait-il, de laisser l'Angleterre seule. Nous n'avons pas cédé à

cette envie. Nous comptons qu'en retour toute lenteur, toute petite

difficulté disparaîtront, et que le prochain courrier m'apportera la

signature anglaise[252].»

[Note 247: Lettre du marquis de Dalmatie à M. Guizot, en date du 22

novembre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 248: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 494 à 500.]

[Note 249: Lettre particulière de M. Guizot à ses représentants à

Vienne, Berlin et Saint-Pétersbourg, en date du 19 novembre 1847.

(_Documents inédits._)]

[Note 250: Dépêche de M. Guizot au duc de Broglie, du 24 novembre

1847.]

[Note 251: M. de Metternich, après coup, devait exprimer un regret

de l'adhésion donnée par son ambassadeur. (_Mémoires de M. de

Metternich_, t. VII, p. 508.)]

[Note 252: Lettre particulière de M. Guizot au duc de Broglie, en

date du 25 novembre 1847. (_Documents inédits._)]

Mais, avec lord Palmerston, on n'était jamais au bout des surprises

désagréables. Informé, le 26 novembre, par le duc de Broglie, que

les autres puissances acceptaient son contre-projet amendé, il

prétendit remettre en question certains points de la rédaction,

notamment ceux qui avaient trait aux Jésuites. Notre ambassadeur lui

rappela fermement la parole donnée. Pendant trois heures, Palmerston

essaya de toutes les mauvaises chicanes pour échapper à son pressant

interlocuteur; il n'y parvint pas et dut finir par donner l'assurance

qu'il ferait remettre la note aux belligérants suisses en même temps

que les représentants des autres puissances[253]. «Ouf! ce n'est

pas sans peine, écrivait le duc de Broglie à M. Guizot, au sortir de

cette conférence. Il m'a fallu recourir aux grands moyens et peindre

à lord Palmerston, sous les plus noires couleurs, la position de

l'Angleterre dans l'isolement. J'ai employé, dans cette discussion,

tout ce que le ciel m'a donné de présence d'esprit, de subtilité, de

ressources d'argumentation, de résolution obstinée. Enfin, je l'ai

décidé à lâcher prise[254].»

[Note 253: Dépêche du duc de Broglie à M. Guizot, du 26 novembre

1847.]

[Note 254: Lettre particulière du 26 novembre 1847. (_Documents

inédits._)--Quatre jours plus tard, revenant sur cet entretien, le

duc de Broglie écrivait encore à M. Guizot: «Si je n'eusse pris mon

parti de rompre, après trois heures d'altercation, de replier mon

papier, de prendre mon chapeau et de me lever pour sortir, Palmerston

n'aurait pas lâché prise.» (_Documents inédits._)]

Tout paraissait donc conclu, et il n'y avait plus qu'à agir. Le 28

novembre, M. Guizot, le comte Apponyi et le comte Arnim envoyaient

aux représentants de la France, de l'Autriche et de la Prusse à

Berne, la note identique que ceux-ci devaient remettre à la diète et

au Sonderbund. Avis nous avait été donné de Londres, le 27, que sir

Stratford-Canning était envoyé en Suisse avec la même mission. La

Russie devait suivre prochainement.

Pendant que les puissances, systématiquement entravées par lord

Palmerston, avaient tant de peine à se mettre en mouvement, les

radicaux, en Suisse, précipitaient les événements. Aussitôt Fribourg

soumis, le général Dufour avait marché sur Lucerne. Chacun sentait

que là devait se livrer la bataille décisive. «La Suisse entière,

écrivait l'ambassadeur de France à Berne, est dans une attente

pleine de passion et d'anxiété, les yeux tournés vers Lucerne.» Les

forces des deux partis étaient singulièrement inégales. L'armée du

général Dufour ne comptait pas moins de 50,000 hommes de troupes de

première ligne, de 30,000 hommes de réserve et de 172 canons; les

officiers et les soldats étaient loin d'être tous des radicaux, mais,

suivant l'exemple du général Dufour, ils obéissaient à la diète.

Le Sonderbund n'avait pas en tout 25,000 combattants, médiocrement

commandés; pas de direction d'ensemble bien acceptée; chacun des

sept cantons se préoccupait de retenir ses hommes sur son territoire

pour le défendre contre l'invasion radicale. L'armée de la diète

avait pour elle plus encore que la supériorité du nombre, de

l'armement et du commandement: c'était de paraître l'armée régulière

de la Confédération; en voyant s'avancer contre eux des troupes

portant le brassard fédéral, ceux-là mêmes qui, en 1845, avaient si

gaillardement culbuté les corps francs, éprouvaient, en dépit de leur

bon droit, un sentiment d'incertitude et de trouble. La lutte fut

courte et sans éclat. Après quelques escarmouches, Lucerne se soumit,

le 24 novembre. Du coup, le Sonderbund était mort, et la résistance

partielle qui se prolongea encore quelques jours dans les cantons

d'Uri et du Valais, n'avait aucune importance. Sans honneur pour les

vainqueurs, dont le succès n'était qu'un grossier et odieux abus de

la force, la lutte fut aussi sans honneur pour les vaincus, dont la

prompte capitulation ne parut pas en harmonie avec leur attitude

jusque-là si fière[255].

[Note 255: C'est ce qui devait faire dire, quelques semaines plus

tard, en pleine Chambre des pairs, au plus éloquent apologiste du

Sonderbund, M. de Montalembert: «Oui, la défaite a été honteuse.

La vérité m'arrache ce témoignage au détriment même de mes amis.»

Le duc de Broglie, avant l'événement, avait le pressentiment de ce

qui allait se passer; il écrivait à M. Guizot: «Il n'y a rien de si

simple et de si légitime que de céder à la force; mais, quand on en

est là, il ne faut pas trancher du Léonidas ni des martyrs.» (Lettre

du 20 novembre 1847. _Documents inédits._)]

Ainsi, au moment où la diplomatie, sans nouvelles des opérations

militaires, parvenait enfin à arracher le consentement du

gouvernement anglais et lançait l'offre de médiation, l'un des

belligérants, entre lesquels elle prétendait s'interposer, était déjà

écrasé. C'était bien en prévision de ce résultat que lord Palmerston

avait fait traîner les négociations préliminaires. Il ne s'était pas

d'ailleurs contenté de retarder les puissances. Tandis qu'à Londres

il feignait de chercher, de concert avec les autres cabinets, le

moyen de contenir le gouvernement fédéral et de prévenir la guerre

civile, il se montrait, à Berne, impatient d'applaudir au succès

de ce gouvernement et le pressait de précipiter son attaque. Le

chapelain de la légation britannique avait même été envoyé au camp du

général Dufour, pour l'avertir que le chef du _Foreign office_, ne

pouvant résister plus longtemps à la pression de la France, allait

signer la note identique, et qu'il n'y avait pas un instant à perdre

pour abattre Lucerne avant que la note arrivât à destination. Après

l'événement, notre chargé d'affaires se donna le plaisir de faire

confesser, devant témoins, cette démarche, par M. Peel lui-même.

«Avouez, lui dit-il, que vous nous avez joué un tour, en pressant

les événements.» Et comme le diplomate anglais se taisait, notre

agent insista: «Pourquoi faire le mystérieux? Après une partie, on

peut bien dire le jeu qu'on a joué.--Eh bien, c'est vrai, dit alors

M. Peel, j'ai fait dire au général Dufour d'en finir vite[256].» Il

est vrai que, quant à lui, M. Peel n'était pas complice du double

jeu de son ministre; il n'était associé qu'à la partie radicale de

sa politique; quand il avait appris que lord Palmerston signait la

note identique, il n'avait pu contenir sa surprise et son émotion.

«Si je pouvais, disait-il à notre agent, montrer les dépêches de

lord Palmerston, on penserait, comme moi, que je ne saurais remettre

la note qu'il m'annonce. Je donnerai ma démission plutôt que de le

faire. Eh! le puis-je donc, en effet, quand je viens de faire une

visite à M. Ochsenbein dans un sens tout opposé? Vous comprenez que

je ne me suis pas lié avec des gens comme les radicaux, par amitié

pour eux. Mais la guerre est finie, et l'on m'a fait jouer un rôle

qui me blesse beaucoup[257].» Voilà de quelle loyauté usait le

ministre qui s'indignait si fort de nos prétendues dissimulations

dans l'affaire des mariages espagnols!

[Note 256: Lettre de M. de Massignac, secrétaire d'ambassade, à M.

de Bois-le-Comte, en date du 29 novembre 1847, rapportée dans une

dépêche de ce dernier, en date du 31 décembre 1847.]

[Note 257: Dépêche de M. de Bois-le-Comte à M. Guizot, en date du 2

décembre 1847.]

Quel effet pouvaient avoir désormais la note identique et l'offre

de médiation? Quand cette note arriva en Suisse, le 30 novembre,

c'est à peine si les derniers débris du Sonderbund s'agitaient

encore dans le Valais. Les ambassadeurs de France, d'Autriche

et de Prusse la firent remettre cependant aux deux parties. Le

gouvernement anglais prit prétexte des événements survenus pour

s'abstenir, préférant sans doute rester sur les félicitations que son

représentant avait adressées aux vainqueurs. «Du moment où il n'y

a plus de lutte, disait-on au _Foreign office_, il ne saurait être

question de médiation.» Les radicaux suisses n'avaient pas dès lors

à se gêner. Par une note, en date du 7 décembre, ils repoussèrent la

médiation, déclarant qu'il n'y avait jamais eu de guerre civile, mais

seulement une exécution armée des décrets de la diète. Ils poussèrent

l'impertinence jusqu'à demander à Paris que M. de Bois-le-Comte fût

rappelé pour avoir pris ouvertement le parti des «rebelles[258]». En

même temps, dans l'usage qu'ils faisaient de leur victoire contre la

minorité vaincue, ils montraient un mépris cynique de tout droit, de

toute justice, de toute liberté. Plusieurs semaines après, le duc de

Broglie, dont on connaît pourtant l'esprit mesuré, ne pouvait pas

encore parler de ces excès sans un frémissement d'indignation. «Dieu,

disait-il, a voulu, dans ses desseins impénétrables, que l'oeuvre

de destruction, que l'oeuvre d'iniquité s'accomplît; il a voulu,

pour notre enseignement à tous, que nous revissions encore une fois

à l'oeuvre et dans son triomphe le principe qui domine aujourd'hui

dans la Confédération helvétique et qui paraît relever la tête sur

plusieurs points de l'Europe; il a voulu que nous revissions encore,

après soixante ans, la conquête avec ses exigences implacables,

l'occupation militaire avec ses exactions cupides, la profanation des

lieux saints, la dévastation des choses saintes, les proscriptions en

masse, les confiscations en bloc, des gouvernements révolutionnaires

improvisés à la pointe des baïonnettes, et improvisant, à leur

tour, sous le nom de lois, l'inquisition et la persécution, aux

acclamations de la populace[259].»

[Note 258: Le fait fut connu des diplomates accrédités à Paris.

(HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1848, t. II, p. 677.)]

[Note 259: Discours prononcé à la Chambre des pairs le 16 janvier

1848.--M. Doudan, tout sceptique qu'il fût, s'exprimait avec émotion

sur les violences commises par «ces enragés de radicaux» contre «de

pauvres gens qui leur étaient supérieurs devant Dieu, bien qu'ils

aimassent les Jésuites»; il les qualifiait «d'indignes sauvages»;

puis, à propos de l'expulsion des religieux de Saint-Bernard,

l'un des hauts faits des vainqueurs, il ajoutait: «Les chiens du

Saint-Bernard sont très supérieurs à ces radicaux-là, quoi qu'on en

puisse dire.» (_Mélanges et Lettres_, t. II, p. 145 et 148.)]

Les circonstances auraient-elles permis au gouvernement français

de faire mieux? En tout cas, force était de reconnaître que,

jusqu'alors, sa campagne diplomatique, dans les affaires de Suisse,

avait été peu heureuse. Il s'était trompé sur la force de résistance

du Sonderbund, comme, en 1840, sur celle de Méhémet-Ali. Il s'était

laissé duper par lord Palmerston, genre de mésaventure qui fait

toujours faire à un gouvernement une figure assez fâcheuse et un

peu ridicule, alors même qu'il peut se plaindre d'avoir été victime

de manoeuvres déloyales. Il avait mis en mouvement les grandes

puissances de l'Europe, pour leur faire essuyer, en fin de cause, le

refus insolent des radicaux de Berne. Les clients qu'il avait voulu

protéger, d'accord avec les autres cours du continent, ces clients

dont la cause était celle de l'ordre, du droit, de la liberté,

avaient été écrasés sous ses yeux, sans avoir reçu de lui aucun

secours efficace. Les amis de M. Guizot ne pouvaient se dissimuler

qu'il y avait là «un véritable échec pour la cause monarchique et

conservatrice», et aussi «quelque humiliation pour le gouvernement

français[260]». Par contre, ses adversaires se sentaient encouragés

à le prendre de plus haut encore, soit dans la presse, soit dans

les banquets alors en pleine activité, avec une politique qui

venait de se montrer aussi impuissante; tous leurs applaudissements

étaient pour lord Palmerston qu'ils félicitaient d'avoir joué notre

gouvernement, pour les radicaux de la diète dont ils partageaient le

triomphe.

[Note 260: _Journal inédit du baron de Viel-Castel_, à la date du 5

décembre 1847.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 7 / 7) · 第 38 / 82 题