En Allemagne, le danger qui préoccupait justement M. Guizot n'était
qu'à l'état de menace plus ou moins lointaine. En Suisse, la crise
était flagrante et exigeait des décisions immédiates. Bien que le
théâtre fût petit, le drame qui s'y déroulait était un de ceux qui,
en 1847, occupaient le plus, non seulement le cabinet, mais le public
français; les diverses puissances y prêtaient une attention anxieuse,
et l'attitude qu'y prenait notre gouvernement se trouvait avoir une
grande influence sur ses rapports avec les autres cours et sur sa
situation en Europe; à tous ces points de vue, ce fut un des épisodes
importants et caractéristiques de l'histoire diplomatique de la fin
du règne. Pour le bien comprendre, force est de revenir un peu en
arrière. On sait que depuis longtemps, en Suisse, le parti radical
tâchait de substituer à la fédération existant en vertu du pacte de
1815, un État plus centralisé dont il se flattait d'être le maître et
qui menaçait de devenir, entre ses mains, le refuge et la place forte
de la révolution cosmopolite. Les puissances, émues d'un travail plus
ou moins dirigé contre elles, considéraient que leur participation
à la constitution de la Confédération helvétique, en 1814, les
avantages de toutes sortes qu'elles lui avaient alors garantis, entre
autres la neutralité perpétuelle et l'inviolabilité territoriale,
leur donnaient le droit de veiller à ce que cette constitution ne fût
pas altérée; l'Autriche, notamment, s'était fondée sur ce droit pour
adresser de fréquentes réclamations au gouvernement fédéral, et avait
manifesté, à plusieurs reprises, des velléités d'intervention. J'ai
eu occasion de dire quelle avait été l'attitude de la monarchie de
Juillet dans cette question: d'abord, au lendemain de 1830, désireuse
surtout de faire échec aux influences réactionnaires et d'étendre sa
clientèle libérale, elle avait été conduite à protéger plus ou moins
les agitateurs suisses contre les autres cours; plus tard, quand elle
avait été mieux dégagée de son origine, et qu'elle aussi s'était
sentie menacée par les réfugiés, elle avait commencé à regarder les
choses à peu près du même oeil que les autres cours, sans cependant
confondre son action avec la leur; on l'avait vue, en 1836, sous le
ministère de M. Thiers, en 1838, sous celui de M. Molé, réclamer
plus énergiquement que personne contre les menées des radicaux
suisses[199].
[Note 199: Sur ces précédents, voir plus haut, t. III, ch. II, § III;
ch. III, § III; ch. VI, § III.]
Ceux-ci, depuis lors, étaient loin d'avoir abandonné leur entreprise.
Leur tactique consistait à se porter en masse tantôt dans un canton,
tantôt dans un autre, pour y provoquer des révolutions locales
qui missent le gouvernement de ces cantons dans leurs mains.
Ils calculaient qu'une fois maîtres de la majorité des cantons,
ils le deviendraient du même coup de la diète fédérale, et, par
elle, supprimeraient l'indépendance des cantons de la minorité.
Ce fut ainsi qu'en 1841, ils s'emparèrent du pouvoir en Argovie,
et en usèrent aussitôt pour y détruire des couvents célèbres dont
l'existence avait été garantie par le parti fédéral: la haine du
catholicisme était en effet leur passion maîtresse. La diète, mise
en demeure de réprimer une illégalité aussi flagrante, agit avec
une mollesse qui ne pouvait en imposer aux persécuteurs. Elle se
composait alors de trois fractions à peu près égales, radicaux,
catholiques, protestants modérés; ces derniers étaient froids quand
il s'agissait de protéger des couvents. Les catholiques, irrités,
et de l'attentat, et du déni de justice, se sentirent d'autant plus
portés à prendre, dans les cantons où ils dominaient, les mesures
qu'ils jugeaient propres à fortifier leur foi.
C'est sous l'empire de ces sentiments que les Lucernois songèrent à
confier aux Jésuites l'institut théologique et le séminaire de leur
canton. Rien là que de parfaitement légal. Les Jésuites avaient déjà,
sur d'autres points de la Suisse, à Fribourg et dans le Valais, des
établissements d'instruction formellement reconnus. Chaque canton
était certainement maître de faire, en semblable matière, ce qui lui
convenait; et ceux qui n'avaient pas trouvé à redire quand, quelques
années auparavant, le gouvernement radical du canton de Zurich avait
confié une chaire d'histoire et de doctrine chrétiennes au professeur
Strauss, célèbre pour avoir attaqué la divinité de Jésus-Christ, ne
pouvaient certes dénier à Lucerne le droit d'appeler des Jésuites.
Seulement, si le droit était incontestable, était-il prudent de
l'exercer? Sur cette question de conduite, il y avait désaccord
entre les deux chefs les plus influents des catholiques lucernois.
Tandis que le paysan Joseph Leu, uniquement préoccupé, dans sa foi
ardente, d'écarter du séminaire des influences qui lui paraissaient
suspectes, poussait à appeler les Jésuites, l'avocat Meyer, non moins
dévoué à la cause religieuse, mais plus politique, estimait dangereux
d'associer sans nécessité la cause conservatrice à celle de religieux
alors si impopulaires. Ce dernier sentiment était celui de M. de
Metternich, qui, sur la demande de Meyer, agit à Rome, sans succès,
il est vrai, pour obtenir que les Jésuites déclinassent d'eux-mêmes
la mission qu'on voulait leur confier[200]. La résistance de Meyer et
de ses amis retarda pendant quelque temps la décision; mais la masse
du peuple était avec Leu, et l'appel des Jésuites fut définitivement
voté en octobre 1844.
[Note 200: Voir, sur ce point, les renseignements contenus dans les
_Mémoires de Meyer_, publiés à Vienne en 1875, et analysés dans la
_Revue générale de Bruxelles_, mai et octobre 1881.--Voir aussi les
_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 115 et 116.]
Les radicaux résolurent de répondre par la violence à cet exercice
parfaitement légitime de la souveraineté cantonale. Précisément, à
cette époque, leur audace révolutionnaire était plus excitée que
jamais. En février 1845, leurs corps francs renversaient par un
coup de force le gouvernement conservateur du canton de Vaud et le
remplaçaient par un gouvernement radical. Ils croyaient facile d'user
du même moyen à Lucerne. De ce côté, cependant, leurs premières
tentatives ne réussirent pas. Ils résolurent alors de procéder plus
en grand. On vit en pleine paix, et pendant plusieurs mois, l'un de
leurs chefs, M. Ochsenbein, s'occuper à réunir en Argovie, près de la
frontière de Lucerne, plusieurs milliers de condottieri ramassés dans
toute la Suisse. Quoiqu'on ne se donnât pas la peine de dissimuler
la destination de cette armée, l'autorité fédérale n'apportait pas
d'obstacle sérieux à sa formation; bien plus, divers gouvernements
cantonaux y concouraient ouvertement et laissaient prendre les canons
de leurs arsenaux. Jamais le brigandage politique ne s'était ainsi
montré à nu, dans un pays civilisé.
De tels procédés ne pouvaient pas ne pas faire scandale en Europe.
M. Guizot ne fut pas le moins indigné. Sans doute, il y avait bien
là quelque chose qui le gênait un peu: c'était que des Jésuites
fussent la cause ou du moins le prétexte du conflit; se croyant
obligé, en ce moment même, par les clameurs de l'opinion française,
de prendre des mesures contre ces religieux, il éprouvait quelque
embarras à paraître se faire leur champion en Suisse: aussi ne
manquait-il pas de reprocher vivement au gouvernement de Lucerne
d'avoir porté la lutte sur un tel terrain et «jeté cette sorte de
défi à l'opinion protestante et radicale[201]». Mais cette part
faite aux préventions régnantes ne l'empêchait pas de réprouver la
conduite des radicaux. Au commencement de mars 1845, il fit adresser
au gouvernement helvétique de sérieuses représentations et l'adjura
de prendre immédiatement des mesures pour supprimer les corps
francs[202]. Il demanda en outre aux cabinets de Vienne, de Berlin,
de Saint-Pétersbourg et de Londres ce qu'ils pensaient des affaires
de Suisse et les invita à se concerter avec lui sur l'attitude à
prendre: c'était reconnaître à la question un caractère européen[203].
[Note 201: Dépêches de M. Guizot à M. de Pontois, des 26 décembre
1844 et 3 mars 1845.]
[Note 202: Dépêche du même au même, du 3 mars 1845.]
[Note 203: Voir notamment une dépêche de M. Guizot au marquis de
Dalmatie, ministre de France à Berlin, en date du 23 mars 1845.]
Pendant que la diplomatie se mettait ainsi en branle, les corps
francs, sans s'inquiéter autrement de ses observations, continuaient
leur entreprise. Dans les derniers jours de mars 1845, Ochsenbein,
à la tête d'une armée de huit mille hommes, munie de douze canons,
envahissait le territoire de Lucerne. Les Lucernois, bien que
beaucoup moins nombreux, attendirent les assaillants de pied ferme,
et, après un court combat où les corps francs ne firent pas brillante
figure, les mirent en complète déroute.
Le gouvernement français se réjouit de cette victoire du bon
droit[204]. Suffisait-il de se réjouir? M. de Metternich ne le
pensait pas. En réponse aux ouvertures que M. Guizot lui avait faites
avant la déroute des corps francs, il proposa que les puissances se
concertassent pour adresser au gouvernement fédéral une déclaration
comminatoire. Le cabinet de Paris n'entendait pas aller si vite,
surtout à la suite de l'Autriche. M. de Metternich, tout en maugréant
à part lui contre ce qu'il appelait les équivoques de la politique
française, n'insista pas sur sa proposition. D'ailleurs, les
Lucernois avaient, à eux seuls, fait si bien leurs affaires, qu'il
jugeait moins urgent d'intervenir[205].
[Note 204: «Vous aurez bien joui, écrivait, le 4 avril 1845,
Louis-Philippe au maréchal Soult, de l'échec vigoureux que les corps
francs ont essuyé dans leur indigne tentative. L'effet moral en sera
grand, et contribuera, j'espère, à désabuser ceux qui croient encore
que les révolutionnaires sont toujours les plus forts, et qu'en
définitive ils obtiennent toujours la victoire. Nous autres, vétérans
de 92, nous savons le contraire; mais on nous prend trop souvent pour
des Cassandres.» (_Documents inédits._)]
[Note 205: Dépêches et lettres diverses d'avril, mai et juin
1845.--Cf. _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 444 à 448, et
_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 110 à 121.]
C'eût été cependant une grande illusion que de croire à un
désarmement des radicaux suisses. Leur échec n'avait fait que les
exaspérer. Le brigandage à ciel ouvert ayant échoué, on recourut
au guet-apens. Il fut bientôt manifeste que la vie des chefs
lucernois était en péril. L'avocat Meyer n'échappa qu'à grand'peine
aux embûches qui lui furent tendues. Le paysan Leu, si honnête et
si respecté, n'eut pas la même chance. Le 20 juillet 1845, il fut
tué traîtreusement, dans son lit, d'un coup de fusil. La clameur
féroce par laquelle les radicaux saluèrent cette mort, suffisait à
révéler leur complicité. En dépit de leurs efforts pour entraver la
justice, l'assassin fut condamné à mort, après avoir avoué que deux
mille francs lui avaient été offerts pour prix de son crime; les
instigateurs échappèrent à la vindicte des lois, protégés par les
gouvernements des cantons voisins qui refusèrent leur extradition.
Ainsi attaqués par les uns, abandonnés par les autres, menacés
chaque jour de nouvelles violences, les cantons catholiques se
crurent fondés à prendre des mesures pour se défendre eux-mêmes. Le
11 décembre 1845, sept cantons, Lucerne, Uri, Schwytz, Unterwalden,
Zug, Fribourg et le Valais, s'unirent en confédération particulière,
«s'engageant à se porter mutuellement secours, aussitôt que l'un
d'entre eux serait attaqué dans son territoire ou dans ses droits
de souveraineté». Ce pacte, auquel on donna le nom de _Sonderbund_,
n'avait rien de contraire aux lois et aux traditions de la Suisse;
les libéraux en avaient donné eux-mêmes plusieurs fois l'exemple,
et jamais il n'avait été autant justifié par les circonstances. Les
radicaux n'en crièrent pas moins à la violation de la constitution
fédérale et soutinrent qu'il appartenait à la diète de sévir. Raison
nouvelle pour eux de s'y faire une majorité. Dans ce dessein,
ils tentèrent de s'emparer, par de nouveaux coups de force, des
gouvernements cantonaux, jusqu'alors aux mains des conservateurs
ou des modérés. S'ils échouèrent à Bâle-ville et à Fribourg, ils
réussirent à Berne, en janvier 1846, et à Genève, en octobre de la
même année. Dès lors, ils possédaient onze cantons sur vingt-deux. Il
leur suffisait d'en gagner un de plus pour être maîtres de la diète.
Devant ce danger croissant, M. de Metternich crut pouvoir, en octobre
1846, proposer de nouveau au gouvernement français une démarche
comminatoire[206]. La situation créée par les mariages espagnols lui
faisait espérer qu'il serait mieux écouté que l'année précédente.
C'était précisément le moment où M. Guizot, préoccupé des menées de
lord Palmerston à Vienne, protestait, auprès du cabinet autrichien,
de sa volonté de détendre la politique conservatrice partout en
Europe et particulièrement en Suisse[207]. Cependant, cette fois
encore, notre gouvernement se déroba. Était-ce répugnance à marcher
derrière l'Autriche, sur un terrain où les deux puissances avaient
été en rivalité d'influence? Était-ce souci des attaques auxquelles
il s'exposerait de la part de l'opposition française, en s'engageant
dans une sorte de croisade réactionnaire et en paraissant le
protecteur des Jésuites? Ces sentiments ont pu être pour quelque
chose dans la conduite suivie, mais il faut en chercher ailleurs la
raison vraiment sérieuse et déterminante, celle qui devait jusqu'à la
fin peser sur notre politique en Suisse et lui donner une apparence
d'incertitude et de timidité. Si notre gouvernement se refusait
aux démarches proposées par l'Autriche, c'est qu'il voyait au bout
une intervention militaire. Sans doute, pour le moment, il n'était
question que de menaces diplomatiques; mais on devait s'attendre
que, dans l'état des esprits et des choses en Suisse, ces menaces
seraient sans effet, et que leur inefficacité constatée forcerait
les puissances qui les auraient solennellement proférées, à les
appuyer par la force. M. de Metternich ne le niait pas[208], et
envisageait même probablement sans déplaisir l'occasion d'étendre
à la Suisse le système d'occupations armées qu'il avait souvent
appliqué en Italie. Au contraire, par toutes sortes de raisons
générales ou particulières, le gouvernement français y répugnait
fort. Louis-Philippe, notamment, se montra, dès l'origine, aussi
décidé contre une intervention conservatrice en Suisse qu'il l'avait
été autrefois contre une intervention libérale en Espagne[209].
Il avait un sentiment très vif des difficultés inextricables qui
en résulteraient. M. Guizot s'inspirait évidemment de la pensée
du Roi, quand il écrivait, le 22 octobre 1846, dans une dépêche
destinée à être communiquée à M. de Metternich: «Il n'y a pas moyen
de douter que l'intervention étrangère n'excite, en Suisse, la plus
forte répulsion. Le sentiment de l'indépendance nationale y est
général et énergique. Le mot est puissant, même sur les Suisses qui
détestent et redoutent le plus ce qui se passe en ce moment chez
eux. Pour que l'intervention étrangère y fût supportée, il faudrait
que la nécessité en fût évidente, absolue. Elle ne deviendra telle
que lorsque les maux de l'anarchie et de la guerre civile seront,
en Suisse, non pas seulement une perspective entrevue, une crainte
sentie par quelques-uns, mais des faits réels, matériels, pesant
depuis quelque temps sur tous. Un cri s'élèvera peut-être alors
de toutes parts pour invoquer la guérison. Mais si l'intervention
se montrait auparavant, le cri qui s'élèverait serait celui de
la résistance. Beaucoup d'honnêtes gens et de conservateurs le
pousseraient comme les radicaux, les uns par un sincère sentiment de
nationalité, les autres par pusillanimité et contagion.» M. Guizot
montrait ensuite combien seraient ainsi aggravées les difficultés par
elles-mêmes énormes de la réorganisation qui devrait être opérée en
Suisse. «Évidemment, concluait-il, en présence de tels obstacles, la
sagesse européenne doit dire: Mon Dieu, éloignez de moi ce calice!»
[Note 206: Dépêches de M. de Metternich au comte Apponyi, en date
des 11 et 16 octobre 1846.--Voir aussi une lettre confidentielle du
même au même, du 19 octobre, reproduite dans les _Mémoires de M. de
Metternich_, t. VII, p. 178.]
[Note 207: Voir plus haut, t. VI, p. 254 et 264.]
[Note 208: Voir, par exemple, ce que M. de Metternich devait écrire
au baron de Kaisersfeld, son représentant en Suisse, le 1er juillet
1847, et au comte Apponyi, le 3 juillet: «Si l'on ne veut pas
éventuellement de l'action, disait-il, il faut éviter la menace.»
(_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 459 et 464.)]
[Note 209: Dépêche de l'envoyé sarde à Paris, M. de Brignole, en date
du 22 octobre 1846. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1848,
t. II, p. 663.)]
Si le gouvernement français ne voulait pas se laisser entraîner dans
des démarches qui lui paraissaient conduire à l'intervention, il
n'en jugeait pas moins les radicaux suisses aussi sévèrement que le
gouvernement autrichien, et il donnait à ce dernier des gages sérieux
de la sincérité de ce jugement. En décembre 1846, il rappelait son
ambassadeur à Berne, M. de Pontois, que son passé pouvait rendre peu
propre à marcher d'accord avec l'Autriche, et il le remplaçait par
M. de Bois-le-Comte, que ses sympathies personnelles et notamment
ses ardentes convictions religieuses devaient rendre peu suspect de
faiblesse envers les ennemis du Sonderbund. Les instructions du
nouvel ambassadeur le mettaient particulièrement en garde contre
toute tentation de prolonger l'antagonisme qui avait existé naguère,
sur ce terrain, entre les diplomaties française et autrichienne[210].
M. de Bois-le-Comte mit un grand zèle à faire connaître, en Suisse,
les sentiments de son gouvernement et à tâcher de créer un état
d'opinion qui fît obstacle aux mauvais desseins des radicaux. Non
content de causer avec les personnages que sa position lui faisait
rencontrer à Berne, il entreprit, de janvier à mai 1847, de parcourir
les divers cantons. Dans les conversations qu'il cherchait à avoir
avec les hommes de tous les partis, il leur répétait avec insistance:
«Que chaque canton reste chez soi et laisse les autres se gouverner
comme ils l'entendent. C'est par là qu'ont fini vos guerres de
religion: elles menacent de recommencer, parce que vous revenez à
vouloir politiquement ou religieusement conquérir les uns sur les
autres. Ce conseil, nous avons le droit de vous le donner. Lisez
l'acte de Vienne: nous y stipulons que nous traitons, en Suisse, avec
vingt-deux États indépendants; nous sommes donc autorisés par vous
à vous demander si, en effet, ces vingt-deux cantons indépendants
existent, et, quand il en est parmi eux qui nous disent qu'on veut
étouffer leur indépendance, à nous en enquérir. Ce n'est pas là
porter atteinte à l'indépendance de la Suisse en Europe, c'est
protéger l'indépendance des États les plus faibles en Suisse[211].»
[Note 210: Instructions remises à M. de Bois-le-Comte, février 1847.]
[Note 211: Voir notamment une dépêche de M. de Bois-le-Comte, du 22
janvier 1847.]
Mais que pouvaient ces sages conseils devant le parti pris passionné
des radicaux? Ceux-ci n'en poursuivaient pas moins leur campagne,
et malheureusement non sans succès. On sait que, grâce à toutes les
révolutions locales déjà provoquées par eux, il ne leur restait
plus qu'un canton à conquérir pour avoir la majorité dans le grand
conseil fédéral. En mai 1847, une élection très disputée et où ils ne
l'emportèrent que de trois voix, fit passer de leur côté le canton
de Saint-Gall. Leur but était atteint.