II

Il convenait d'indiquer tout d'abord quelle était, en face de

l'agitation régnant en Europe, la direction générale donnée à la

diplomatie française. Reste maintenant à voir cette diplomatie à

l'oeuvre, dans chacune des contrées où l'agitation soulevait quelque

grave problème. Trois pays, entre tous les autres, devaient, à ce

titre, fixer l'attention: l'Allemagne, la Suisse et l'Italie.

On sait comment, après 1815, l'organisation donnée à l'Allemagne

et la conduite suivie par les gouvernements de la Confédération

avaient trompé les espérances libérales et les ambitions nationales

éveillées en 1813[184]. M. de Metternich avait été l'auteur principal

et pour ainsi dire la personnification de cette réaction absolutiste

à laquelle lui paraissait liée la suprématie de l'Autriche en terre

germanique. Pendant de longues années, il fut assez habile ou

assez heureux pour se faire seconder par la puissance même qui eût

pu trouver intérêt à arborer le drapeau contraire, par la Prusse.

Frédéric-Guillaume III, modeste, d'esprit un peu étroit et court,

d'autant plus désireux de repos et d'immobilité qu'il avait traversé,

pendant sa jeunesse, de plus tragiques vicissitudes, s'était fait

une loi de marcher toujours derrière le cabinet de Vienne. Mais

ce prince était mort en 1840, et le caractère de son successeur,

Frédéric-Guillaume IV, était loin de donner à M. de Metternich la

même sécurité. Déjà plusieurs fois[185], j'ai eu l'occasion de

noter quelques traits de cette physionomie complexe, énigmatique,

troublée: un mélange de chimère et de pusillanimité, d'ambition et de

scrupule, d'exaltation et d'indécision; l'horreur de la révolution,

la répugnance pour toute nouveauté libérale, surtout si elle portait

la marque française, le culte presque superstitieux du passé,

l'infatuation d'un roi de droit divin, des protestations sincères

d'attachement à l'Autriche et de déférence pour M. de Metternich; et,

en même temps, une imagination toujours en travail, un esprit plein

de projets, des rêves de grandes réformes, le goût de discourir et de

donner ses émotions en spectacle, une aspiration à la popularité des

remueurs et des meneurs d'opinion, et, dans un lointain encore un peu

vague, à travers beaucoup d'incertitudes, la tentation du grand rôle

qui pouvait appartenir à la Prusse dans une Allemagne transformée et

unifiée.

[Note 184: Voir plus haut, t. IV, ch. IV, § X.]

[Note 185: Voir plus haut, t. IV, p. 311; t. V, p. 47; t. VI, p. 268.]

Un tel esprit devait être ému de l'insistance avec laquelle l'opinion

réclamait l'exécution des promesses constitutionnelles faites, en

1807 et en 1815, par Frédéric-Guillaume III. Il eût bien voulu

dégager la parole en souffrance de son père, satisfaire son peuple

par quelque initiative généreuse, se sentir en communion avec l'âme

allemande. Mais, en même temps, il était décidé à ne rien faire qui

ressemblât à une constitution française, rien qui limitât le pouvoir

absolu qu'il croyait tenir de Dieu. L'idée lui vint de résoudre la

difficulté en développant les États provinciaux qui fonctionnaient

en Prusse depuis 1822, et dont le caractère tout germanique lui

plaisait. Il se mit alors à chercher comment il pourrait les

réunir et les admettre à délibérer sur les affaires du royaume,

sans cependant en faire des États généraux. Cette recherche dura

plusieurs années. Par un effet singulier de la confusion qui régnait

dans ce cerveau, au moment où il songeait à inaugurer une politique

en réalité dirigée contre M. de Metternich, c'était de ce dernier

qu'il tenait avant tout à prendre l'avis. Vainement le chancelier

tâchait-il d'éviter des entretiens dont il pressentait l'inutilité,

le Roi saisissait toutes les occasions de se «jeter à son cou» et de

«lui ouvrir son coeur». Ainsi profita-t-il de ce que M. de Metternich

était venu, en 1845, à Stolzenfels, saluer la reine Victoria, pour

avoir avec lui, dans la cabine d'un bateau à vapeur, une conversation

de plus de deux heures. Le ministre autrichien l'écouta en homme dont

la sagesse n'était pas dupe de ces chimères. À Frédéric-Guillaume

lui affirmant sa volonté de ne se laisser jamais imposer des «États

généraux du royaume» et de se borner à une réunion plénière des

États provinciaux, il répliqua: «Si Votre Majesté veut réellement

ce qu'elle me fait l'honneur de me confier, mon intime conviction

me presse de lui déclarer qu'elle convoquera les six cents députés

provinciaux comme tels, et que ceux-ci se sépareront comme États

généraux. Pour empêcher cela, la volonté de Votre Majesté ne suffit

pas.» Et comme le Roi ajoutait qu'il agirait seulement «pour lui»,

et que son successeur pourrait changer son oeuvre, le chancelier

l'interrompant: «Il y a des choses, lui dît-il, qui, une fois faites,

sont irrévocables!» Quoique ainsi contredit, le Roi n'en termina pas

moins la conversation en prodiguant les démonstrations affectueuses

à son interlocuteur et en «l'embrassant à l'étouffer». Quant à

M. de Metternich, il sortit de là inquiet et triste. «La Prusse,

écrivait-il au comte Apponyi, est dans une fort dangereuse situation.

Le Roi veut le bien, mais il ne sait pas où il se trouve... Il fait

tout ce qu'il faut pour arriver là où il ne veut point en venir.

Rendre droit un pareil esprit est une entreprise impossible.» Il

ajoutait, toujours à propos des projets de ce prince, dans une

lettre à l'archiduc Louis: «Tout le monde se demande ce qu'un avenir

prochain pourrait bien nous réserver, et personne n'a confiance dans

les événements futurs[186].»

[Note 186: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 634; t. VII,

p. 100 à 103 et 127 à 137.--Cf. aussi une conversation de M. de

Metternich, rapportée dans une lettre particulière du comte de

Flahault à M. Guizot, en date du 21 janvier 1847. (_Documents

inédits._)]

M. de Metternich avait raison de croire que ses conseils

n'arrêteraient pas le roi de Prusse. Le 3 février 1847, après

bien des tergiversations, celui-ci publia, avec grand fracas, des

lettres patentes convoquant dans une diète générale les États

divers,--État des princes, comtes et seigneurs, État de l'ordre

équestre, État des villes, État des communes rurales,--qui jusque-là

ne s'étaient réunis que sous la forme de diètes provinciales. Le

nombre des députés dépassait six cents. Il est vrai que l'assemblée

ne devait avoir ni périodicité, ni droit d'initiative, et que

ses délibérations étaient purement consultatives. Le Roi, qui se

piquait d'être orateur, inaugura, au commencement d'avril, les

travaux de la diète par un long discours où éclataient toutes les

contradictions de son esprit et de son oeuvre. Il y déclarait, avec

insistance, «qu'aucune puissance sur la terre ne l'amènerait à

changer les rapports naturels entre le souverain et son peuple en

rapports conventionnels et constitutionnels garantis par des chartes

et scellés par des serments»; il n'admettait pas «qu'une feuille

écrite vînt s'interposer entre Dieu et la Prusse pour gouverner ce

pays par ses paragraphes»; il proclamait sa volonté de maintenir

«l'omnipotence royale» contre «les damnables désirs et l'esprit

négatif du siècle»; et, en même temps, il donnait aux députés réunis

l'exemple de la hardiesse, en soulevant, dans sa harangue, les

questions les plus difficiles, les plus brûlantes, et en semblant

les offrir lui-même à la discussion[187]. Le résultat ne se fit pas

attendre. Dans la diète, des voix nombreuses, éloquentes, s'élevèrent

contre les thèses royales et revendiquèrent les droits du peuple et

de ses représentants. Les débats, qui se prolongèrent jusque vers la

fin de juin, furent d'un véritable parlement politique: ils portèrent

sur toutes les questions intérieures et même, malgré les ministres,

sur les affaires étrangères. Le retentissement fut immense, non

seulement en Prusse, mais dans l'Allemagne entière. Les espérances

libérales, si longtemps déçues et comprimées, se donnèrent carrière.

Chacun avait le sentiment qu'il se passait quelque chose comme un

1789 germanique. Peu importait que Frédéric-Guillaume essayât et

même qu'il réussît en partie, pour cette fois, à maintenir ses

droits contre les exigences parlementaires; le seul fait de ces

discussions donnait à l'esprit public une impulsion à laquelle on

ne pouvait se flatter de résister longtemps. M. de Metternich, qui,

au mois de février, dès le lendemain des lettres patentes, s'était

écrié tristement, mais sans surprise: «_Alea jacta est_», ajoutait,

le 6 juin, après avoir vu se dérouler toutes les conséquences

qu'il avait prévues: «Le Roi a été entraîné où il ne voulait pas

aller. Il ne voulait point d'_États généraux_, et il les a dans les

_États réunis_... Il ne voulait pas subordonner aux États toute

la législation, et elle est entre leurs mains... Six cent treize

individus ne se laissent pas mettre sur un lit de Procuste, et, si on

les y met, ils font sauter le lit et s'en procurent un meilleur[188].»

[Note 187: Le prince Albert écrivait, à ce propos, au baron Stockmar:

«J'ai lu aujourd'hui avec alarme le discours du roi de Prusse,

qui, dans ma mauvaise traduction anglaise, produit une impression

vraiment étrange. Ceux qui connaissent et qui aiment le Roi le

retrouveront là, lui, ses vues et ses sentiments, dans chaque parole,

et lui seront reconnaissants de la franchise avec laquelle il s'est

exprimé; mais, si je me place au point de vue d'un public froid et

mal disposé, je me sens trembler. Quelle confusion d'idées! et quel

courage de la part d'un roi, que d'improviser ainsi, dans un pareil

moment et aussi longuement, non seulement en touchant aux sujets les

plus difficiles et les plus épineux, mais en s'y plongeant d'emblée,

en prenant Dieu à témoin, en promettant, menaçant, protestant, etc.!»

(_Le Prince Albert, Extraits de l'ouvrage de sir Théodore Martin_,

par M. CRAVEN, t. I, p. 221.)]

[Note 188: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 368 à 371, et

377 à 379.]

Lord Palmerston voyait avec plaisir Frédéric-Guillaume s'engager

dans cette voie nouvelle[189]: il l'y eût volontiers poussé. Rien

ne lui paraissait plus favorable à l'alliance anglo-prussienne

qu'il rêvait d'édifier sur les ruines de l'entente avec la

France[190]. À Paris, avait-on les mêmes raisons d'être satisfait?

S'il n'avait été question, à Berlin, que d'un développement

libéral et constitutionnel, la France n'aurait eu aucune raison

de le voir de mauvais oeil; bien au contraire. Mais il suffisait

d'être un peu attentif,--ce qui, à la vérité, était difficile

au public parisien,--pour apercevoir, au fond de ce mouvement,

l'idée de l'unité allemande, redevenue si vivace depuis 1840[191].

On la devinait, quoique encore enveloppée de réticences et de

scrupules, dans la pensée royale; elle inspirait évidemment les

hommes politiques prussiens dont les conseils avaient décidé

Frédéric-Guillaume à publier sa quasi-constitution[192]; elle

éclatait dans les manifestations de la diète et plus encore

peut-être dans l'émotion que ces manifestations éveillaient par

toute l'Allemagne. Évidemment, en devenant libérale, la Prusse

prenait la direction de l'opinion allemande, et continuait ainsi,

dans l'ordre politique, à son profit et au détriment de l'Autriche,

l'unification qu'elle avait commencée déjà, depuis quelque temps,

dans l'ordre économique, par l'établissement du _Zollverein_. M. de

Metternich ne s'y trompait pas. Le 6 juin 1847, dans une lettre au

roi de Wurtemberg, où il exposait les dangers de l'expérience tentée

par le roi de Prusse, il terminait par ce remarquable pronostic: «Il

faut que, sous la pression du nouveau système, la Prusse s'efforce

d'agrandir l'espace dans lequel elle se trouve emprisonnée; l'idée

allemande lui en fournit les moyens tout prêts, et ces moyens, c'est

l'idée des nationalités qui les lui offre, cette idée qui dit tout et

qui ne dit rien, cette idée qui remplit actuellement le monde[193].»

[Note 189: BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 285.]

[Note 190: Voir plus haut, t. VI, p. 266.]

[Note 191: Sur 1840, voir plus haut, t. IV, ch. IV, § X.]

[Note 192: D'après une lettre de M. de Flahault, M. de Metternich

était «persuadé que ces vues d'agrandissement politique et

territorial entraient pour beaucoup dans les conseils des hommes

d'État qui s'étaient employés le plus activement à déterminer le roi

de Prusse à publier sa constitution». (Lettre particulière de M. de

Flahault à M. Guizot, du 5 mars 1847. _Documents inédits._)]

[Note 193: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 378.]

Ce n'est pas aujourd'hui qu'il est besoin de montrer de quel danger

était, pour la France, l'unité allemande constituée sous l'hégémonie

prussienne. En intervenant d'une façon trop directe et trop ouverte

pour l'empêcher, la diplomatie française eût risqué d'irriter le

sentiment national et, par suite, de précipiter le mouvement qu'il

lui importait de contenir. Mais elle avait, dans cette circonstance,

des alliés tout indiqués, qui pouvaient agir plus utilement et

qu'elle devait se borner à stimuler, à seconder sous main: c'étaient

les petits États d'outre-Rhin, intéressés à ne pas se laisser

absorber par la Prusse; c'était aussi l'Autriche, menacée dans sa

suprématie sur la Confédération. M. Guizot eut tout de suite une vue

très nette de la situation, et, dès le 25 février 1847, avant même

que la diète prussienne eut commencé ses travaux, il adressait à son

ambassadeur à Vienne cette lettre vraiment remarquable: «Un fait

considérable vient de s'accomplir en Allemagne. Le roi de Prusse

a donné une constitution à ses États; ce que lord Palmerston voit

surtout dans cet événement, c'est un triomphe de l'esprit libéral,...

et c'est dans ce sens qu'il travaille à attirer l'événement et à

l'exploiter. Nous n'avons certes aucun éloignement pour l'extension

du régime constitutionnel en Europe; et nous aussi, au moins autant

que l'Angleterre, nous pouvons la regarder comme favorable. Mais nous

voyons, dans ce qui se passe en Prusse, deux choses: d'une part, le

fait purement intérieur pour la Prusse, le changement apporté dans

son mode de gouvernement au dedans; d'autre part, le fait extérieur

et germanique, la situation nouvelle que, par suite de ce changement,

la Prusse prend ou pourra prendre en Allemagne. Nous n'avons, quant

au premier de ces faits, aucun rôle à jouer, aucune influence à

exercer; le changement des institutions intérieures de la Prusse

excite notre intérêt sans appeler notre action. Le changement de sa

situation en Allemagne, au contraire, nous préoccupe fort, et notre

politique y est fort engagée. Nous sommes frappés du grand parti que

la Prusse ambitieuse pourrait désormais tirer, en Allemagne, des

deux idées qu'elle tend évidemment à s'approprier, l'unité germanique

et l'esprit libéral. Elle pourrait, à l'aide de ces deux leviers,

saper peu à peu l'indépendance des États allemands secondaires, et

les attirer, les entraîner, les enchaîner à sa suite, de manière à

altérer profondément l'ordre germanique actuel et, par suite, l'ordre

européen. Or, l'indépendance, l'existence tranquille et forte des

États secondaires de l'Allemagne nous importent infiniment, et nous

ne pouvons entrevoir la chance qu'ils soient compromis ou seulement

affaiblis au profit d'une puissance unique, sans tenir grand

compte de cette chance et la faire entrer pour beaucoup dans notre

politique. Il y a donc pour nous, dans ce qui se passe en Prusse,

tout autre chose que ce que paraît y voir lord Palmerston, et nous

y regarderons de très près. Qu'en pense le prince de Metternich?

Quelle conduite l'Autriche tiendra-t-elle en cette circonstance? Nous

aurions grand intérêt à le savoir[194].»

[Note 194: _Documents inédits._]

M. de Metternich, auquel lecture fut donnée de la lettre de M.

Guizot, répondit dans la même forme, le 18 mars 1847, par une lettre

à son ambassadeur à Paris. Il commença tout d'abord par affirmer son

accord de vues avec le gouvernement français. «M. Guizot, écrit-il,

fixe des regards inquiets sur ce qui se passe aujourd'hui en Prusse.

Il ne peut mettre en doute que, entre son impression et la mienne,

il ne saurait guère y avoir de différence.» Le chancelier reconnaît

que «la situation pourrait évoquer des dangers à l'égard desquels

la France et l'Autriche se rencontreraient dans leurs intérêts, et

qui, loin de concerner seulement ces deux puissances, toucheraient

plus particulièrement les États allemands de second ordre et ceux

d'un ordre inférieur». Le moyen d'écarter ces dangers lui paraît

être de soutenir, de renforcer le principe de la fédération et de

l'opposer aux ambitions centralisatrices. «Le salut, dit-il, est dans

l'union de tous contre un, dans la voie légale qu'offre le système

fédéral.» Il promet, quant à lui, de se placer sur ce terrain, d'y

appeler ses confédérés, et demande à la France de lui donner, pour

cette oeuvre, son «appui moral». Toutefois, faisant remarquer que

le premier rôle doit être laissé aux États allemands, il recommande

au cabinet de Paris une grande réserve; il insiste sur ce que ce

cabinet, en se donnant trop de mouvement, risquerait de «provoquer

le mal» qu'il veut empêcher. «Un esprit éclairé comme l'est celui

de M. Guizot, dit-il en terminant, ne saurait se tromper sur ce que

nous regardons comme utile ou dangereux. Veuillez porter cette lettre

à la connaissance de M. Guizot. Il me trouvera constamment disposé

à l'échange le plus franc de mes impressions et de mes idées avec

les siennes, et il n'y a pas aujourd'hui de sujet plus grave que le

prochain avenir de la Prusse et le contre-coup que, en mal ou en

bien, le développement des événements devra porter sur les autres

États allemands[195].»

[Note 195: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 371 à 376.]

L'observation du chancelier sur la réserve commandée à la France

était fondée. Pour le moment, d'ailleurs, le danger qui nous

préoccupait n'avait pas pris corps; le roi de Prusse paraissait

même plus embarrassé du mouvement suscité par lui en Allemagne que

décidé à en profiter. Il y avait donc pour nous plutôt à regarder,

à nous tenir prêts, qu'à agir. Notre vigilance, du moins, ne se

ralentit pas. Quand, au commencement d'avril 1847, M. Guizot envoya

M. Klindworth en Autriche pour proposer une entente générale[196],

la première question dont il le chargea d'entretenir M. de

Metternich fut la situation de la Prusse et de l'Allemagne. Cette

communication mit de nouveau en lumière l'accord d'intérêts et de

vues existant sur ce point entre les cabinets de Paris et de Vienne.

«M. Guizot pense comme moi, écrivit à ce propos M. de Metternich,

que le seul contrepoids possible contre les écarts auxquels a donné

lieu l'entreprise de Sa Majesté Prussienne, devra être cherché

dans le principe fédéral. Aussi est-ce vers ce but que tendent et

que ne cesseront d'être dirigés nos efforts. Le développement

des événements servira de guide à notre marche ultérieure[197].»

Le gouvernement français ne se contentait pas d'être ainsi en

communication avec le cabinet autrichien, il veillait à ce que les

États secondaires d'Allemagne, ceux surtout qui avaient un régime

constitutionnel plus ou moins analogue au nôtre, fussent aussi sur

leurs gardes, et il les assurait de son appui discret, mais ferme,

contre toute tentative d'absorption.

[Note 196: Voir plus haut, p. 155.]

[Note 197: Lettre au comte Apponyi, en date du 12 avril 1847.

(_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 389.)]

La diplomatie prussienne eut vent de nos démarches, particulièrement

de nos ouvertures à l'Autriche, et, dans ses dépêches, le comte

d'Arnim, ministre de Prusse à Paris, ne manqua pas d'en informer son

gouvernement[198]. La presse allemande était aussi sur le qui-vive,

singulièrement prompte à prendre feu dès que nous faisions mine de

nous occuper des affaires germaniques. En novembre 1847, le _Journal

des Débats_ ayant dit que la Prusse n'était pas, ne pouvait pas être

toute l'Allemagne, et ayant ajouté que celle-ci était une fédération

d'États, non un État fédératif, les feuilles d'outre-Rhin répondirent

en revendiquant hautement le droit du peuple allemand à constituer

son unité. Le _Journal des Débats_ répliqua en rappelant les traités

de 1814 et en insistant sur l'indépendance des petits États. Pour

empêcher qu'on n'évoquât le vieux spectre de l'ambition française,

il déclara que personne ne songeait plus à revendiquer la frontière

du Rhin, et répudia, au nom de son gouvernement, toute prétention de

s'immiscer, à titre de protecteur, dans les affaires germaniques. «Ce

que nous souhaitons, ajouta-t-il, en donnant aux États secondaires

de l'Allemagne des témoignages constants d'une vieille sympathie, ce

n'est point de les obliger à venir prendre chez nous un mot d'ordre

et une consigne, c'est de les encourager à maintenir chez eux l'ordre

politique qui s'y est développé dans des formes analogues aux nôtres,

à préserver les établissements parlementaires qu'ils doivent, comme

nous, au mouvement constitutionnel de 1815. Ce que nous souhaitons

par-dessus tout, c'est que les puissants confédérés qu'ils ont à

Francfort ne gênent pas plus leur liberté que ne la gênera jamais

cette sincère et discrète amitié qu'ils trouvent auprès de nous, et

dont on ne réussira plus à leur faire un épouvantail.»

[Note 198: Dépêches mentionnées par HILLEBRAND, _Geschichte

Frankreichs_, 1830-1848, t. II, p. 649, 650.]

En France, le public, distrait par d'autres questions plus bruyantes,

s'occupait très peu de ces affaires allemandes; il les connaissait

mal et n'en saisissait pas l'importance. La presse de gauche

venait-elle par hasard à en parler, c'était pour s'indigner de ce que

le gouvernement se rapprochait de l'Autriche absolutiste, au lieu de

tendre la main à la Prusse en voie de transformation libérale; et

elle montrait là une preuve nouvelle de la conspiration réactionnaire

dont elle accusait Louis-Philippe et M. Guizot. Vue bien courte et

bien fausse! Elle ne se rendait pas compte que le danger contre

lequel la diplomatie française devait se tenir en garde au centre de

l'Europe, avait changé de place depuis le seizième et le dix-septième

siècle; qu'il venait, non plus de l'Autriche, maintenant déchue, mais

de la Prusse, dont tout révélait la rapide et menaçante croissance.

Or, de même que Richelieu avait accepté contre la prépotence de

la maison de Habsbourg tous les alliés qui s'offraient, sans

s'effaroucher qu'ils fussent protestants, de même, contre l'ambition

des successeurs de Frédéric II, M. Guizot pouvait, sans scrupule,

faire appel au concours d'une puissance qui n'avait pas encore

introduit chez elle le régime parlementaire. Aujourd'hui, d'ailleurs,

après les événements de 1866 et de 1870, personne n'hésite à donner

absolument raison au gouvernement du roi Louis-Philippe. On lui sait

gré de n'avoir pas attendu la leçon de ces événements pour comprendre

où était l'intérêt de la France, et l'on ne peut s'empêcher de

songer, non sans d'amers regrets, aux malheurs qui eussent été

évités, si, parmi les gouvernements venus après lui, tous avaient eu

la même clairvoyance et donné la même direction à leur politique.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 7 / 7) · 第 36 / 82 题