(1847-1848.)
I. Les agitations en Europe, au commencement de 1847. C'est
pour le gouvernement français l'occasion d'un grand rôle.
Comment il est amené à se rapprocher de l'Autriche et à lui
proposer une entente. Rapports directs entre M. Guizot et M.
de Metternich. Cette évolution convenait-elle à la situation
faite à la France?--II. Fermentation libérale en Allemagne.
État d'esprit complexe et troublé de Frédéric-Guillaume IV.
Ses rapports avec M. de Metternich. Il convoque une diète des
États du royaume. Impulsion ainsi donnée au mouvement libéral
et unitaire en Allemagne. M. Guizot comprend le danger qui en
résulte pour la France. Il provoque sur ce point une entente
avec l'Autriche. Ombrages de la presse allemande. Le public
français moins clairvoyant que son gouvernement.--III. Les
menées des radicaux en Suisse. Lucerne appelle les Jésuites.
Attaque des corps francs contre Lucerne. Le gouvernement
français se refuse aux démarches comminatoires demandées par le
cabinet de Vienne. Constitution du Sonderbund. Le gouvernement
français persiste à repousser les mesures pouvant conduire à
une intervention armée. Conseils qu'il fait donner à la Suisse.
Les radicaux finissent par conquérir la majorité dans la diète
fédérale.--IV. Violents desseins des radicaux suisses. La France
écarte une fois de plus les propositions de l'Autriche. Elle
essaye, sans succès, d'amener l'Angleterre à tenir le même
langage qu'elle à Berne. La diète décrète l'exécution fédérale
contre le Sonderbund.--V. L'Europe va-t-elle laisser faire
les radicaux? En réponse à une ouverture venue de Londres, M.
Guizot propose aux puissances d'offrir leur médiation, et leur
soumet un projet de note. Lord Palmerston, après avoir fait
attendre sa réponse, rédige un contre-projet. Le gouvernement
français consent à le prendre en considération. Il obtient de
lord Palmerston certaines modifications de rédaction et fait
adopter ce contre-projet amendé par les représentants des
puissances continentales. Pendant ce temps, le Sonderbund est
complètement vaincu par l'armée fédérale. La diplomatie anglaise
a pressé sous main les radicaux d'agir. Lord Palmerston estime
qu'il n'y a plus lieu de remettre la note. Triomphe insolent
des radicaux. La France n'a pas fait jusqu'alors une brillante
campagne.--VI. Les puissances continentales, désireuses de
prendre leur revanche en Suisse, attendent l'initiative de la
France. M. Guizot comprend l'importance du rôle qui lui est
ainsi offert. Il est résolu à le remplir, malgré les hésitations
qui se manifestent autour de lui. Il renonce à la conférence et
la remplace par une note concertée et une entente générale avec
les cours continentales. Le comte Colloredo et le général de
Radowitz sont envoyés en mission à Paris. Leur accord avec M.
Guizot. Isolement de l'Angleterre. La note est remise à la diète
suisse, et l'on se réserve de décider ultérieurement les autres
mesures à prendre. En février 1848, la direction de l'action
européenne en Suisse est aux mains de la France.--VII. L'Italie,
qui paraissait sommeiller depuis 1832, commence à se réveiller
avec les écrits de Gioberti, Balbo et d'Azeglio. Élection de
Pie IX. L'amnistie. Effet produit à Rome et dans toute la
Péninsule. Dangers résultant de l'inexpérience du Pape et de
l'excitation de la population. Premières réformes accomplies
à Rome. Leur contre-coup en Italie. Le mouvement en Toscane.
Charles-Albert, son passé, ses sentiments, son caractère. Son
impression à la nouvelle des premières mesures de Pie IX.--VIII.
Politique du cabinet français en face du mouvement italien. Il
veut empêcher à la fois que ce mouvement ne s'arrête devant la
résistance réactionnaire et qu'il ne dégénère sous la pression
révolutionnaire. Ses conseils au gouvernement pontifical. Il
cherche à constituer en Italie un parti modéré. Il met en garde
les Italiens contre le danger d'un bouleversement territorial et
d'une attaque contre l'Autriche. La France et l'Autriche dans
la question italienne. Dans quelle mesure et sur quel terrain
elles pouvaient se rapprocher. M. Guizot expose à la tribune
sa politique.--IX. Occupation de Ferrare par les Autrichiens.
Effet produit à Rome et dans le reste de la Péninsule. Embarras
qui en résulte pour la politique du gouvernement français.
Ses conseils à Vienne et à Rome. Il est assez bien écouté à
Vienne. En Italie, au contraire, les esprits se montent contre
lui. Comment M. Guizot répond à cette ingratitude. Contre-coup
sur l'opinion en France. M. Guizot et le prince de Joinville.
Arrangement de l'affaire de Ferrare.--X. Lord Palmerston
excite les Italiens contre la France. Au fond, cependant, il
ne veut pas faire plus que nous contre l'Autriche. Mission de
lord Minto.--XI. L'excitation croissante des esprits n'est pas
favorable au mouvement sagement réformateur. Pie IX réunit la
Consulte d'État. Conseils du gouvernement français. Scènes
de désordres à Rome. Situation inquiétante de la Toscane. En
Piémont, Charles-Albert accorde des réformes, mais s'effraye
de l'agitation qu'elles provoquent. M. de Metternich voit les
choses très en noir et se tourne de plus en plus vers la France.
Le cabinet de Paris se prépare à intervenir.--XII. L'agitation
dans le royaume des Deux-Siciles. Ferdinand II accorde une
constitution. Le roi de Sardaigne et le grand-duc de Toscane
obligés de suivre son exemple. Embarras du Pape. Sages conseils
de notre diplomatie. Action contraire de la diplomatie anglaise.
La Prusse et la Russie prennent une attitude menaçante envers
l'Italie. L'Autriche se plaint de lord Palmerston et se loue de
M. Guizot. Position de la France dans les affaires italiennes
au moment où la révolution de Février vient tout bouleverser.
Conclusion générale sur la politique étrangère de la monarchie
de Juillet à la veille de sa chute.
I
Les mauvais procédés de lord Palmerston à notre égard, en Grèce
comme en Espagne, sur la Plata comme en Portugal, étaient la moindre
part des difficultés avec lesquelles notre diplomatie se trouvait
alors aux prises. Il en était d'autres, plus importantes et plus
redoutables, dont le ministre anglais n'était pas l'auteur premier,
bien qu'il s'appliquât perfidement à les aggraver. Depuis quelque
temps, dans cette Europe naguère immobile, un vent s'était élevé
qui agitait les peuples et ébranlait les gouvernements; était-ce
un vent de liberté ou de révolution? L'horizon se chargeait sur
plusieurs points de gros nuages noirs; qu'en allait-il sortir? une
pluie fécondante ou une trombe dévastatrice? Dès le commencement
de 1847, en Allemagne, en Suisse, et surtout en Italie à la suite
de l'avènement de Pie IX, la fermentation était assez visible pour
que tous en fussent frappés, ceux qui s'en réjouissaient comme ceux
qui s'en effrayaient. Au cours de la discussion de l'adresse, M.
Thiers, traçant, à la tribune de la Chambre, un brillant tableau
de cette agitation universelle, la saluait avec une allégresse
triomphante. M. de Metternich considérait naturellement ce spectacle
avec des yeux tout autres. «Le monde est bien malade, écrivait-il
mélancoliquement au comte Apponyi... La situation générale de
l'Europe est fort dangereuse. L'ère dans laquelle nous vivons est
une ère de transition, et le moment actuel porte le caractère de
l'une des crises comme il doit nécessairement s'en présenter aux
époques de transition. Savoir à quoi aboutit une crise n'entre pas
dans la faculté des praticiens les plus expérimentés... Je suis
né calme et patient, observateur sévère des forces agissantes et
surtout des forces motrices; eh bien, plus je suis tout cela, et
moins je me reconnais capable de me rendre compte d'un avenir que
mon esprit ne peut pénétrer. Ce qui est clair pour moi, c'est que
les choses subiront de grands changements[171].» M. de Viel-Castel,
que sa situation au ministère des affaires étrangères mettait à même
d'être exactement informé et que sa sagesse d'esprit préservait
des exagérations, notait, sur son journal intime, en février 1847:
«L'aspect de l'Europe est grave en ce moment, et nul ne peut prévoir
ce qu'il deviendra d'ici à quelque temps; il s'en faut de beaucoup
que la France soit la plus compromise[172].» Le baron Stockmar,
confident du prince Albert et du roi Léopold, écrivait de Londres,
au commencement de 1847: «Je prévois de grandes révolutions; mais
quels en seront les résultats, je ne m'aventurerai pas à le prédire.»
Et encore: «Je suis de plus en plus convaincu que nous sommes à la
veille d'une grande crise politique[173].» M. Guizot disait, à la
tribune de la Chambre des députés, le 5 mai 1847: «Depuis longtemps,
l'Europe a vécu dans un état, à tout prendre, stationnaire; la
politique du _statu quo_ a été, depuis 1814, la politique dominante
dans les gouvernements européens. Un grand changement s'opère en ce
moment, plus grand que ne le disent ceux qui en parlent le plus.» En
somme, personne ne pouvait prévoir ce qui allait se passer en Europe;
mais chacun pressentait qu'il s'y préparait des événements graves.
L'édifice politique construit en 1815 semblait sur le point d'être
renversé ou tout au moins transformé.
[Note 171: Lettres du 10 mars et du 19 juin 1847. (_Mémoires de
M. de Metternich_, t. VII, p. 330 et 333.)--Il y avait longtemps,
d'ailleurs, que le chancelier d'Autriche avait, au sujet de cette
année 1847, de fâcheux pressentiments. En 1840, peu après la
signature de la convention du 15 juillet, on parlait, dans son salon,
des préparatifs militaires de la France et des dangers que courait
la paix. «Non, dit le prince, la paix ne sera pas troublée cette
fois; tout cela se calmera; _mais, en 1847, tout ira au diable!_»
Cette anecdote fut racontée dans les premiers jours de 1848, par
la princesse de Metternich, à M. de Flahault, alors ambassadeur de
France à Vienne. (Lettre particulière de M. de Flahault à M. Guizot,
en date du 8 janvier 1848. _Documents inédits._)]
[Note 172: _Documents inédits._]
[Note 173: _Le Prince Albert, Extraits de l'ouvrage de sir Théodore
Martin_, par M. CRAVEN, t. I, p. 212.]
En face de telles éventualités, la France ne pouvait demeurer inerte
et indifférente. Tout le monde avait les yeux sur elle, attendait
d'elle quelque chose, aussi bien les peuples qui s'agitaient que les
gouvernements qui se sentaient menacés. Son intérêt était double:
elle devait seconder des mouvements réformateurs et libéraux qui
lui créeraient en Europe une clientèle d'États constitutionnels et
feraient obstacle à la reconstitution d'une Sainte-Alliance; mais
elle devait aussi empêcher que ces mouvements ne dégénérassent en
des révolutions et des guerres qui compromettraient également sa
sécurité intérieure et sa considération extérieure. En un mot, il lui
appartenait d'exercer une sorte d'arbitrage, de protéger l'impulsion
réformatrice contre la réaction absolutiste, et les gouvernements
contre la révolution. Ce rôle pouvait être profitable et glorieux. La
monarchie de 1830 n'avait pas encore eu l'occasion de tenir en Europe
une telle place et d'y exercer une action aussi considérable.
Il était fâcheux que cette tâche s'imposât à elle au moment même où
elle était brouillée avec l'Angleterre. Notre gouvernement, sans
doute, s'il n'eût tenu qu'à lui, se fût volontiers concerté avec le
cabinet de Londres, dont l'alliance lui paraissait indiquée pour
toute politique libérale. Mais il n'y avait aucune chance d'obtenir
le concours de lord Palmerston; bien plus, on pouvait être assuré
que celui-ci verrait dans ces agitations européennes une occasion de
nous susciter des embarras et des périls, en brouillant toutes les
cartes, en poussant partout aux troubles et aux révolutions. L'oeuvre
à accomplir en devenait beaucoup plus compliquée. Le cabinet de Paris
vit la difficulté et, pour la surmonter, prit tout de suite une
importante décision; il résolut de chercher du côté de l'Autriche le
point d'appui qu'il n'avait plus l'espoir de trouver en Angleterre.
De la part du gouvernement du roi Louis-Philippe, ce n'était pas une
sorte de nouveauté soudaine, de brusque revirement. Depuis longtemps,
il tendait à se rapprocher de la cour de Vienne, et j'ai eu souvent
l'occasion de noter les démarches qu'il avait faites dans ce sens.
Sans doute, au lendemain de 1830, le cabinet autrichien s'était
montré l'antagoniste, à la fois épeuré et dédaigneux, de la France de
Juillet, s'agitant pour reconstituer contre elle la Sainte-Alliance,
sur tous les points contredisant ses principes et cherchant à
contrarier sa politique, se heurtant directement en Italie à sa
diplomatie, presque à ses armées; c'est contre l'Autriche que Casimir
Périer, en 1832, faisait l'expédition d'Ancône; c'est à M. de
Metternich qu'en 1833, à la suite des conférences de Münchengraetz,
le duc de Broglie ripostait avec tant de raideur et de hauteur.
Mais, dès 1834, le Roi, d'accord avec M. de Talleyrand, jugea le
moment venu de se mettre en meilleurs termes avec les puissances
continentales, notamment avec la cour de Vienne, et il entra en
relations directes avec M. de Metternich: cette politique lui
paraissait avantageuse à la fois pour la dynastie, qui y gagnerait
d'être reçue dans la société des vieilles monarchies, et pour la
France, qui, retrouvant par là le libre choix de ses alliances, ne
serait plus à la discrétion de l'Angleterre. L'évolution était-elle
prématurée? Le duc de Broglie le croyait, et cette divergence avec
le souverain n'avait pas été pour peu dans sa chute. M. Thiers,
au début de son ministère, en 1836, entra vivement dans l'idée
de Louis-Philippe, et fit beaucoup d'avances aux cours de l'Est,
dans l'espoir d'obtenir ainsi pour le duc d'Orléans la main d'une
archiduchesse d'Autriche; mais, déçu sur ce point, il ne songea
qu'à se venger et voulut jeter un défi à l'Europe réactionnaire en
intervenant en Espagne: le Roi alors le brisa et le remplaça par M.
Molé. Le nouveau cabinet donna à la cour de Vienne un gage éclatant
de ses intentions amicales, en évacuant Ancône; aussi l'un des griefs
de la coalition fut-il que M. Molé avait trahi la cause libérale
en Europe et humilié la France devant les cours absolutistes. Dans
la crise de 1840, l'Autriche ne suivit l'Angleterre et la Russie
qu'à contre-coeur et parce qu'il lui paraissait impossible de s'en
séparer; si elle était peu énergique dans ses velléités de résistance
à lord Palmerston, elle était sans hostilité propre contre la France;
avant la convention du 15 juillet, elle proposa plusieurs fois des
transactions destinées à prévenir le conflit; après, elle chercha des
accommodements qui y missent fin, et, quand le cabinet du 29 octobre
fut au pouvoir, elle l'aida efficacement à rentrer dans le concert
européen. De 1841 à 1846, toutes les fois que M. Guizot avait quelque
difficulté avec l'Angleterre, il cherchait appui à Vienne; M. de
Metternich, sans être toujours d'accord avec lui, ne lui refusait
généralement pas cet appui, surtout s'il y entrevoyait un moyen de
raffermir la paix générale et aussi de relâcher les liens existant
entre les deux puissances occidentales; il ne se montrait vraiment
maussade à notre égard que quand l'«entente cordiale» paraissait
s'affermir.
Lors donc qu'au lendemain des mariages espagnols, le cabinet français
avait, comme nous l'avons vu, cherché appui à Vienne contre les
premières manoeuvres hostiles de lord Palmerston[174], il n'avait
fait que persévérer dans une politique déjà ancienne. Depuis, la
rupture avec l'Angleterre étant devenue plus profonde encore,
il voulut faire un pas de plus et proposa formellement à M. de
Metternich une «entente» générale sur les questions pendantes[175].
Pour établir avec le chancelier des rapports plus directs et plus
intimes que ne pouvaient l'être les communications officielles, il
se servit d'un certain Klindworth, Allemand de naissance, dont il
n'ignorait pas les liens avec la diplomatie autrichienne[176]. Au
commencement d'avril 1847, ce personnage se mit en route pour Vienne,
avec mission de faire connaître à M. de Metternich les sentiments de
M. Guizot sur la conduite à tenir en face de l'agitation soulevée
dans diverses contrées de l'Europe, notamment en Allemagne et
en Italie; il devait aussi parler des affaires d'Espagne et de
Grèce[177]. M. de Metternich, flatté de recevoir ces avances,
chercha, au moins vis-à-vis de ses propres agents, à faire croire
que la France libérale était réduite à lui demander secours et à
lui faire plus ou moins amende honorable[178]. Mais il ne le prit
pas d'aussi haut dans sa réponse au ministre français: fort inquiet
lui-même, il avait garde de décourager les ouvertures qu'on lui
faisait. S'il se plaisait à envelopper ses déclarations de théories
qui rappelaient un peu la Sainte-Alliance, il aboutissait en pratique
à accepter le terrain d'accord qui lui était proposé[179]. M. Guizot
souriait de ce qu'il appelait un «galimatias judicieux[180]»; du
moment où il avait satisfaction sur la réalité des choses, peu lui
importait que le chancelier s'abandonnât à sa manie prédicante
et pontifiante: loin de s'en formaliser, il affectait, pour
mieux gagner son nouvel allié, de prêter une oreille attentive à
ses enseignements, et était tout prêt à lui payer en courtoisie
admirative et déférente l'avantage de l'attirer dans l'orbite de la
politique française.
[Note 174: Voir plus haut, t. VI, chap. V, § 9, et chap. VI, §§ 1 et
8.]
[Note 175: M. de Metternich écrivait, le 19 avril 1847, au comte
Apponyi: «Le cabinet français voudrait établir avec nous une
_entente_. Nous n'aimons pas ce terme, fort discrédité aujourd'hui.»
(_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 331.)]
[Note 176: M. Guizot écrivait, le 31 mars 1847, au marquis de
Dalmatie, ministre de France en Prusse: «Vous verrez, à Berlin
un Allemand que vous connaissez sûrement, de nom au moins, M.
Klindworth. Sachez qu'il voyage pour moi. Au fond, il appartient au
prince de Metternich. Ce n'est pas une raison pour que je ne m'en
serve pas.» (_Documents inédits._)]
[Note 177: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 388.]
[Note 178: Voir notamment les lettres de M. de Metternich au comte
Apponyi, en date du 19 avril et du 25 mai 1847. (_Mémoires de M. de
Metternich_, t. VII, p. 331 à 333.)]
[Note 179: Lettre et dépêche du 12 et du 19 avril 1847, de M. de
Metternich au comte Apponyi. (_Mémoires de M. de Metternich_, p. 388
à 395.)]
[Note 180: M. Guizot écrivait au duc de Broglie, le 3 décembre
1847: «Il m'est arrivé une fois d'appeler les dépêches du prince de
Metternich un galimatias judicieux. Convenez que sa petite lettre
d'aujourd'hui me donne bien raison.» (_Documents inédits._)]
Cette disposition de M. Guizot apparaît bien dans une lettre qu'il
adressa à M. de Metternich, après le retour de M. Klindworth; ce que
ce dernier lui rapportait de Vienne lui avait paru assez favorable
pour qu'il crût le moment venu d'ouvrir une correspondance directe
avec le chancelier; il lui écrivit donc, le 18 mai 1847, la lettre
suivante, qui est trop caractéristique de la nouvelle politique du
cabinet français pour qu'il n'y ait pas intérêt à la reproduire
en entier: «Les conversations de Votre Altesse avec M. Klindworth
ne me laissent qu'un regret, mais bien vif, c'est de ne les avoir
pas eues moi-même. Plus j'entrevois votre esprit, plus j'éprouve
le besoin et le désir de le voir tout entier. Et l'on ne voit tout
qu'avec ses propres yeux. On ne s'entend vraiment que lorsqu'on se
parle. Faute de cela, et en attendant cela, car je n'en veux pas
désespérer, je serai heureux de vous écrire et que vous m'écriviez,
et que nos communications, si elles restent lointaines, soient du
moins personnelles et intimes. Ce ne sera pas assez, mais ce sera
mieux pour les affaires. Et ce sera pour moi un grand plaisir, en
même temps qu'un grand bien dans les affaires. Je ne connais pas de
plus grand plaisir que l'intimité avec un grand esprit. Nous sommes
placés à des points bien différents de l'horizon, mais nous vivons
dans le même horizon. Au fond et au-dessus de toutes les questions,
vous voyez la question sociale. J'en suis aussi préoccupé que vous.
Nos sociétés modernes ne sont pas en état de décadence, mais, par
une coïncidence qui ne s'était pas encore rencontrée dans l'histoire
du monde, elles sont à la fois en état de développement et de
désorganisation, pleines de vitalité et en proie à un mal qui devient
mortel s'il dure, l'esprit d'anarchie. Avec des points de départ et
des moyens d'action fort divers, nous luttons, vous et moi, j'ai
l'orgueil de le croire, pour les préserver ou les guérir de ce mal.
C'est là notre alliance. C'est par là que, sans conventions spéciales
et apparentes, nous pouvons, partout et en toute grande occasion,
nous entendre et nous seconder mutuellement. Ce n'est pas de tels
ou tels rapprochements diplomatiques, fondés sur telle ou telle
combinaison d'intérêts, c'est d'une seule et même politique pratiquée
de concert que l'Europe a besoin. Il n'y a pas deux politiques
d'ordre et de conservation. La France est maintenant disposée et
propre à la politique de conservation. Elle a, pour longtemps,
atteint son but et pris son assiette. Bien des oscillations encore,
mais de plus en plus faibles et courtes, comme d'un pendule qui tend
à se fixer. Point de fermentation profonde et turbulente, ni pour le
dedans, ni pour le dehors. Il y a deux courants contraires dans notre
France actuelle: l'un, à la surface et dans les apparences, encore
révolutionnaire; l'autre, au fond et dans les réalités, décidément
conservateur. Le courant du fond prévaudra. L'Europe a grand intérêt
à nous y aider. À l'occident et au centre de l'Europe, en Espagne,
en Italie, en Suisse, en Allemagne, c'est la question sociale qui
fermente et domine. Il y a là des révolutions à finir ou à prévenir.
À l'ouest de l'Europe, autour de la mer Noire et de l'Archipel,
la question est plus politique que sociale. Il y a là des États à
soutenir ou à contenir. Ce n'est qu'avec le concours de la France, de
la politique conservatrice française, qu'on peut lutter efficacement
contre l'esprit révolutionnaire et anarchique dans les pays où il
souffle, c'est-à-dire dans l'Europe occidentale. Et dans l'Europe
orientale, où tant de complications politiques peuvent naître,
l'intérêt français est évidemment en harmonie avec l'intérêt européen
et spécialement avec l'intérêt autrichien. La politique d'entente et
d'action commune est donc, entre nous, naturelle et fondée en fait,
et j'ai la confiance que, pratiquée avec autant de suite que peu de
bruit, elle sera aussi efficace que naturelle. Je suis charmé de
voir, mon prince, que vous avez aussi cette confiance, et je tiens à
grand honneur ce que vous voulez bien penser de moi. J'espère que la
durée et la mise en pratique de notre intimité ne feront qu'affermir
votre confiance et votre bonne opinion. C'est la pratique qui est la
pierre de touche de toute chose. Et certes, les questions au sujet
desquelles notre entente sera mise à l'épreuve, ne manquent pas en ce
moment. Vous les avez parcourues et éclairées, tout en causant avec
M. Klindworth. Je m'en entretiens aussi avec lui presque tous les
jours... Croyez, mon prince, au profond plaisir que me causent les
témoignages de votre estime, et permettez-moi de vous offrir tous les
sentiments qu'il pourra vous plaire de trouver en moi pour vous[181].»
[Note 181: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 400 et 401.]
La réponse de M. de Metternich, datée du 15 juin, est loin d'avoir le
même intérêt. Après avoir témoigné «la satisfaction que lui faisait
éprouver la confiance personnelle» de M. Guizot, le chancelier
dogmatisait avec sa solennité accoutumée. Il se piquait cependant de
«ne pas vivre dans des abstractions, mais dans le monde pratique»,
et de «savoir tenir compte de la première des puissances, celle
de la vérité dans les choses». «Le caractère véritable de notre
temps, ajoutait-il, est celui d'une ère de transition... Le jeu
politique ne m'a point semblé répondre aux besoins de ce temps; je
me suis fait socialiste conservateur.» Il laissait toujours voir
quelque préoccupation de se poser comme si c'était la France qui
venait rejoindre l'Autriche sur son terrain; mais, en somme, il
adhérait à toutes les idées exprimées par M. Guizot. «La France,
disait-il, marchant dans une direction conservatrice, peut être sûre
de se rencontrer avec l'Autriche, et cette rencontre même renferme
un gage pour le repos général. Vous avez, Monsieur, une grande et
noble tâche à remplir, celle de consolider le repos de la France. Le
repos d'un grand État ne saurait être un fait isolé; pour arriver
à sa pleine jouissance, il doit être soutenu par le repos général.
Comptez sur ma volonté de concourir, autant que mes facultés pourront
me le permettre, à la salutaire entreprise d'assurer ce bienfait
à l'Europe, et veuillez être convaincu de la satisfaction que
j'éprouverai toujours en joignant, pour un but aussi important, mes
efforts personnels aux vôtres[182].»
[Note 182: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 400 à 403.]
En nouant ces relations, le désir de M. Guizot était évidemment de
se mettre avec M. de Metternich sur le pied d'intimité amicale et
confiante où il avait été, de 1843 à 1846, avec lord Aberdeen. Il n'y
réussit pas pleinement. La correspondance directe devait se continuer
entre les deux ministres français et autrichien; mais, en dépit des
politesses réciproques[183], il y resta toujours quelque chose d'un
peu guindé. Si l'entente était établie, elle n'avait, à vraiment
parler, rien de «cordial».
[Note 183: Dans une lettre du 7 novembre 1847, adressée par M. Guizot
à M. de Metternich, on trouve cette phrase: «J'ai appris avec grand
plaisir que la santé de Votre Altesse était excellente. J'en fais mon
compliment à l'Europe.» (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p.
405.)]
Cette évolution vers l'Autriche était un moyen de nous défendre
contre l'hostilité de l'Angleterre, de nous garantir de l'isolement
où lord Palmerston prétendait nous réduire. Elle avait, de plus,
cet avantage, constamment poursuivi par notre diplomatie depuis
1830, de rompre définitivement la coalition toujours près de se
reformer entre les trois puissances de l'Est contre la France
suspecte de révolution. Convenait-elle aussi bien à la situation
que nous faisaient, au rôle que nous imposaient les agitations
survenues en Europe? N'avait-elle pas cet inconvénient, au moment
où la liberté fermentait dans tant de contrées, de nous ranger dans
le camp réactionnaire? C'était, on le sait, le reproche hautement
formulé par M. Thiers. Ce reproche eût été fondé, s'il s'était agi
pour la France de se mettre à la remorque de l'Autriche. Mais, comme
on le verra, M. Guizot ne l'entendait pas ainsi. Il ne voulait pas
aller rejoindre M. de Metternich sur le terrain où, après 1830,
le chancelier s'était placé pour nous faire échec; il voulait le
déterminer à venir sur le terrain nouveau, intermédiaire, où il
plaisait à la monarchie de Juillet, devenue un gouvernement établi,
conservateur, de lui offrir une rencontre. Des deux objets de notre
politique extérieure: combattre la révolution et aider aux réformes,
le premier plaisait beaucoup plus à l'Autriche que le second. Mais
nous comptions sur le besoin qu'elle avait de notre secours contre la
révolution, pour obtenir d'elle qu'elle laissât faire les réformes.
Que cette politique eût des difficultés, on ne saurait le nier. Il
fallait s'attendre que l'Autriche n'eût pas toujours la résignation
facile, et qu'elle cherchât à nous attirer dans sa ligne, à nous
compromettre. Certains changements, notamment en Italie, devaient
être malaisés à lui faire accepter. Mais quelle politique aurait
été plus commode? S'il eût fallu manoeuvrer d'accord avec lord
Palmerston, au milieu des agitations européennes, n'eussions-nous
pas eu au moins autant de mal à ne pas nous laisser engager dans ses
complaisances révolutionnaires?
Du reste, c'était chez M. Guizot une idée arrêtée, que la France
servait d'autant plus efficacement la liberté en Europe, qu'elle
était plus résolument et plus manifestement conservatrice, qu'elle
donnait aux puissances, jusque-là méfiantes et inquiètes, plus de
gages de sa sagesse. Il exposait cette idée, le 5 mai 1847, à la
tribune de la Chambre des députés, en réponse aux critiques de
l'opposition. Parlant du «grand changement» qui s'opérait alors en
Europe: «Vous y voyez, disait-il, des gouvernements nouveaux, des
monarchies constitutionnelles qui travaillent à se fonder, une en
Espagne, une en Grèce; vous voyez, en même temps, des gouvernements
anciens qui travaillent à se modifier, le Pape en Italie, la Prusse
en Allemagne. Je ne veux rien développer, je ne fais que nommer.
Ces faits-là sont immenses. Croyez-vous que la politique que la
France a suivie depuis 1830, la politique conservatrice, pour appeler
les choses par leur nom, n'ait pas joué et ne joue pas un grand
rôle dans ce qui se passe en Europe? Beaucoup d'hommes, dans les
gouvernements et dans les peuples, ont été rassurés contre la crainte
des révolutions; beaucoup d'hommes ont appris à croire ce qu'ils
ne croyaient pas possible il y a quinze ans, que des gouvernements
libres fussent en même temps des gouvernements réguliers,
parfaitement étrangers à toute propagande révolutionnaire, à tout
désordre révolutionnaire. L'Europe a appris à croire cela, qu'elle
ne croyait pas. C'est une des principales causes des changements
que vous voyez se faire aujourd'hui en Europe. Prenez garde! le
rôle que vous avez joué depuis 1830, ne le changez pas; soyez plus
conservateurs que jamais!»