II

Le gouvernement français devait tenir tête à lord Palmerston et

parer ses coups, sur les divers théâtres où les deux diplomaties se

trouvaient en contact. J'ai déjà eu l'occasion d'indiquer quelle

avait été, aussitôt après la célébration des deux mariages de la

reine Isabelle et de sa soeur, l'attitude très différente prise, en

Espagne, par les cabinets de Paris et de Londres[125]. Tandis que

lord Palmerston, tout à sa soif de vengeance, poussait son agent,

sir Henri Bulwer, à se jeter plus passionnément que jamais dans

les intrigues des partis espagnols, notre gouvernement, préoccupé

de dissiper les soupçons éveillés par son récent succès, se

retirait ostensiblement de la lutte, faisait prendre un congé à son

ambassadeur, M. Bresson, et ne laissait à Madrid qu'un secrétaire

auquel instruction était donnée de ne pas se mêler aux affaires

intérieures de la Péninsule. M. Guizot expliqua lui-même ainsi, à la

tribune, les raisons de cette attitude: «On s'est servi de l'action

que nous avions exercée, des résultats que nous avions obtenus, pour

nous accuser d'esprit de domination, d'ingérence, de prépotence

en Espagne, pour exciter contre nous, à ce sujet, l'esprit de

nationalité, de fierté, de susceptibilité espagnole. Eh bien! quand

l'événement a été accompli, quand la conclusion a été obtenue, nous

avons pensé qu'il était bon que notre attitude, que notre conduite

donnât un démenti éclatant à de telles accusations. Nous avons pensé

qu'il était d'une politique intelligente et prudente que les passions

excitées à cette occasion, les ressentiments, pour appeler les choses

par leur nom, eussent le temps et la facilité de se calmer, de

s'éteindre... Voilà les motifs de notre conduite, et je les tiens,

tous les jours, pour plus décisifs et meilleurs. Je tiens qu'il est

bon que le soupçon, légitime ou non, d'ingérence et de prépotence

se porte ailleurs. Que d'autres aient, à leur tour, à en sentir

l'embarras, le fardeau et les inconvénients... Nous avons d'ailleurs

dans l'intelligence et dans les sentiments du peuple espagnol une

entière confiance. Nous avons la confiance que, livré à lui-même,

sous l'empire d'institutions libres, le peuple espagnol, en présence

des faits, comprendra mieux, tous les jours, que l'intimité avec la

France est pour lui, aussi bien que pour nous, une bonne et nationale

politique[126].»

[Note 125: Voir plus haut, t. VI, p. 262, 263.]

[Note 126: Discours du 5 mai 1847.]

Cette tactique parut d'abord assez peu nous réussir. Sir Henri Bulwer

profita de ce que nous lui laissions le champ libre pour combattre

nos amis, pousser les siens et surtout brouiller les cartes. Le

ministère Isturiz, qui s'était compromis avec nous dans l'affaire des

mariages, se vit obligé de céder la place à un ministère Sotomayor,

encore _moderado_, mais en réaction contre l'influence française et

en coquetterie avec les progressistes. Il y avait quelque chose de

plus fâcheux encore: l'un des deux mariages que nous avions faits

tournait fort mal. La jeune reine laissait éclater son antipathie

contre le mari que la politique lui avait imposé, et témoignait à un

certain général Serrano, d'opinion progressiste et ouvertement engagé

dans la politique anglaise, une faveur dont elle ne se mettait pas

en peine de voiler le caractère. Le roi François d'Assise, blessé

de l'affront qui lui était fait, embarrassé de son rôle et de sa

personne, n'avait pas ce qu'il fallait pour ramener sa femme et ne se

montrait nullement disposé à lui pardonner. Le scandale devint tel

qu'en mars 1847, le ministère enjoignit au général Serrano d'aller

prendre un commandement en Navarre, et, sur son refus d'obéir, fit

ouvrir contre lui une instruction par le Sénat. La Reine répondit en

mettant brusquement à la porte, le 28 mars, les ministres assez osés

pour s'attaquer à son favori, et les remplaça par un cabinet composé

principalement des amis personnels de ce dernier; l'un des plus

remuants parmi les nouveaux ministres était M. Salamanca, spéculateur

peu considéré et âme damnée de sir Henri Bulwer. Bien que Serrano

fût demeuré hors du ministère, son pouvoir était connu de tous, et

l'on avait trouvé un euphémisme pour le désigner; on l'appelait

«l'influence».

À la nouvelle du coup fait par la Reine, Palmerston ne put retenir

un cri de joie et de triomphe. «Bravo, Isabelle!» écrivait-il à lord

Normanby[127]. En même temps, il pressait Bulwer de lier partie plus

étroite encore avec le favori. L'attachement de la Reine n'éveillait

chez lui aucun scrupule; il y voyait une bonne fortune dont il

fallait profiter pour amener un divorce[128]. Ainsi aidée par la

diplomatie anglaise, la rupture des royaux époux devint de plus en

plus profonde. Le Roi avait quitté le palais et s'était retiré au

Pardo, près Madrid, se refusant à toute rencontre avec la Reine.

Celle-ci, dans l'emportement de son caprice, en venait à répéter

à ses ministres et même à certains membres du clergé ce mot de

«divorce» que lui avait soufflé Bulwer[129]. Mais, si les ministres

avaient l'air d'entrer plus ou moins dans son idée, si quelques-uns

même, comme Salamanca, l'y encourageaient, les membres du clergé

lui répondaient par un _non possumus_ absolu. C'était l'illusion

de protestants comme Palmerston et Bulwer de croire qu'un divorce

était chose possible dans un pays aussi catholique que l'Espagne.

Leur passion les aveuglait. Chaque jour, ils s'enfonçaient plus

avant dans leurs très vilaines intrigues. Désespérant de trouver

assez d'audace chez les ministres espagnols, ils travaillaient à les

remplacer par de purs progressistes: dans ce dessein, ils avaient

fait rappeler d'exil Espartero. Bulwer finit par trouver Serrano

lui-même trop timide et trop mou, et il poussa à sa place, auprès

de la Reine, un nouveau favori, colonel de la garde d'Espartero. De

Londres, Palmerston excitait son agent, et les journaux inspirés

par le _Foreign office_ faisaient ouvertement campagne pour le

divorce de la Reine, et demandaient qu'en même temps la duchesse

de Montpensier fût déchue de ses droits successoraux[130]. Il est

vrai qu'en Angleterre, tout le monde n'était pas également flatté

de se trouver ainsi complice des scandales du palais de Madrid. Les

journaux tories n'étaient pas les seuls à blâmer Bulwer. Au sein même

du cabinet britannique, la conduite de lord Palmerston était loin

d'être universellement approuvée: lord John Russell laissait voir par

moments sa tristesse et son embarras[131].

[Note 127: Lettre du 2 avril 1847. (BULWER, _The Life of Palmerston_,

t. III, p. 308.)]

[Note 128: BULWER, t. III, p. 199, 200.]

[Note 129: En rapportant ces faits après coup, Bulwer s'étonne

des scrupules du peuple espagnol. «C'est un peuple plein de

_decorum_, dit-il. Quelques personnages très considérables et très

considérés discutaient gravement s'il y avait lieu de se débarrasser

tranquillement du Roi au moyen d'une tasse de café; mais le scandale

d'un divorce les choquait.» (_Ibid._, p. 200.)]

[Note 130: Sur toutes ces intrigues, voir _passim_ la correspondance

de M. Guizot avec ses divers ambassadeurs, et les lettres qu'il

recevait du duc de Glucksbierg, chargé d'affaires de France à Madrid.

(_Documents inédits._) Voir aussi les aveux qui ressortent du récit

même de Bulwer. (_The Life of Palmerston_, t. III, p. 200, 201.)]

[Note 131: Le duc de Broglie mandait à M. Guizot, le 21 septembre

1847: «Lord John Russell m'a parlé avec découragement de l'Espagne;

les attaques contre Bulwer lui sont très sensibles.» Toutefois, notre

ambassadeur se rendait compte que, pour voir grandir cette révolte de

la conscience anglaise, il fallait à la fois que les menées de Bulwer

fussent mises en lumière et que la France s'effaçât. (Lettre du duc

de Broglie à son fils, en date du 15 septembre 1847. _Documents

inédits._)]

Le gouvernement français ne pouvait qu'être très désagréablement

affecté de ce qui se passait en Espagne, d'autant que l'opposition ne

manquait pas d'en tirer argument et de lui demander ironiquement si

tel était le bénéfice des fameux mariages. Toutefois, il ne trouvait

pas là une raison de sortir de sa réserve. Non qu'il ne fût sollicité

d'opposer intrigues à intrigues, complots à complots. Certains

«moderados», irrités de la conduite de la Reine, l'eussent volontiers

poussée à une abdication dont elle-même parlait assez souvent,

afin de la remplacer par la duchesse de Montpensier. La reine mère

Christine, mécontente qu'on l'empêchât de retourner en Espagne,

entrait plus ou moins dans ce projet. M. Guizot y mit fermement le

holà. «On ne nous forcera pas la main, écrivait-il au duc de Broglie.

Bien loin d'accepter l'abdication de la Reine, nous protesterons

contre. Nous garderons ici le duc et la duchesse de Montpensier. Le

jour où leurs droits s'ouvriraient naturellement, nous verrions.

D'ici là, nous ne serons point à la merci de fantaisies folles

ou d'intrigues coupables. Je crois qu'à Madrid et à la rue de

Courcelles[132], on croit assez que nous ferons comme nous disons,

et cela contient beaucoup. Cela contiendra-t-il assez? Je l'espère,

et je compte beaucoup sur le défaut de suite et de vraie hardiesse

de tout ce monde-là. Ils rêvent et complotent tous, et ne font

rien[133].»

[Note 132: C'était là que demeurait la reine Christine.]

[Note 133: Lettre du 30 juillet 1847. (_Documents inédits._)]

Toutefois, la réserve du gouvernement français n'était ni de

l'indifférence ni de l'inertie. Très attentif aux événements, il

se tenait prêt à intervenir dans certaines éventualités. Dès le

mois d'avril 1847, M. Guizot écrivait à l'un de ses ambassadeurs:

«Que les Espagnols fassent ou défassent leurs affaires comme ils

l'entendent. Nous disons cela très haut, et nous le pratiquons.

Mais si quelque grande question française se trouvait engagée dans

les affaires espagnoles, nous reprendrions la position active, et

nous la reprendrions d'autant mieux que nous aurions quelque temps

détendu la corde.» Quelques mois plus tard, dans une autre lettre,

notre ministre annonçait que, le cas échéant, il serait «aussi décidé

et aussi efficace pour maintenir les conséquences du mariage, qu'il

l'avait été pour le conclure[134]».

[Note 134: Lettres de M. Guizot à M. Rossi, du 26 avril et du 3

octobre 1847. (_Documents inédits._)]

Le cabinet de Paris tenait à ce que le gouvernement britannique

ne se fît sur ce point aucune illusion. Le duc de Broglie saisit

l'occasion d'une conversation avec le premier ministre, lord John

Russell, pour lui donner, avec toutes les assurances qui pouvaient

dissiper ses préventions, des avertissements qui le missent en

garde contre certains entraînements. «Il n'y a qu'une chose qui

nous importe, à Madrid, lui dit-il, c'est que le fond même de

l'établissement actuel en Espagne subsiste. Du reste, que ce soit

Pierre ou Paul qui soit ministre, cela nous fait peu de chose. Nous

ne mettons pas de vanité à paraître gouverner l'Espagne et à répondre

de ce qui s'y fait; et effectivement, il n'y a pas beaucoup de vanité

à en tirer... Que désirez-vous? Vous désirez que la reine d'Espagne

vive, qu'elle règne, que les droits éventuels de la duchesse de

Montpensier soient indéfiniment ajournés? Eh bien, je vous affirme,

et croyez que je sais ce que je dis en parlant ainsi, qu'il n'entre

pas dans notre pensée d'avancer d'un seul jour, d'une heure,

l'ouverture des droits éventuels de la duchesse de Montpensier...

Rien n'est si aisé, pour la légation d'Angleterre, que de renverser

un ministère _moderado_. En voilà trois qui tombent, coup sur coup,

depuis un an. Rien ne serait si aisé à la légation de France que de

renverser un ministère progressiste, si elle se mettait à l'oeuvre.

Mais à quoi cela peut-il servir, sinon à faire les affaires de

nos ennemis, aux dépens des nôtres, et quel est le meilleur moyen

de rendre le trône d'Espagne vacant que de rendre à la Reine tout

gouvernement impossible!... Sur la question du divorce, j'ai deux

choses à vous dire: la première, c'est que toute idée de divorce est

un rêve et une folie. Si la reine d'Espagne veut divorcer, elle n'a

qu'un parti à prendre, c'est de faire comme Henri VIII, de se faire

protestante et de faire son royaume protestant. Aucun pape, aucun

prêtre catholique,--non excommunié,--n'admettra un seul instant

l'idée d'un divorce, et, pour que le mariage fût déclaré nul _ab

initio_, il faudrait qu'il eût été contracté en violation des lois

de l'Église, ce qui n'est pas. L'empereur Napoléon, dans toute sa

puissance, n'a pu obtenir de Pie VII, qui l'avait sacré, l'annulation

du mariage de son frère Jérôme, qui cependant avait épousé une

protestante. Ma seconde observation est plus grave... Il importe

essentiellement que l'Angleterre se tienne pour satisfaite de l'ordre

de choses établi en Espagne; dans le cas contraire, je prévois

tout, et je ne réponds de rien. Si vous vous aperceviez que nous

travaillions à détruire cet ordre de choses à notre profit, à hâter,

je le répète, d'un seul jour, d'une seule heure, les droits éventuels

de Mme la duchesse de Montpensier, vous auriez toute raison d'y

regarder de très près; vous auriez tout droit de vous y opposer. Ce

que vous feriez en pareil cas, je ne vous le demande pas; peut-être

ne le savez-vous pas vous-même; mais je reconnais toute l'étendue

de vos droits. En revanche, la partie est égale entre nous: si nous

apercevions que vous travailliez à détruire, à notre détriment,

l'ordre de choses actuel, à changer la position de la Reine vis-à-vis

de nous et l'ordre de succession tel qu'il existe aujourd'hui, nous

aurions toute raison d'y regarder de très près et tout droit de

nous y opposer. Ce que nous ferions, ne me le demandez pas, car je

l'ignore; mais je sais ce que nous aurions le droit de faire[135].»

[Note 135: Dépêche de M. le duc de Broglie à M. Guizot, du 16

septembre 1847.]

Si assuré que fût M. Guizot de la fermeté du Pape à maintenir

l'indissolubilité du mariage, il ne laissait pas que de prendre

aussi, de ce côté, quelques précautions. Dans ce dessein, il mettait

notre ambassadeur à Rome, M. Rossi, au courant de toutes les menées

de la diplomatie anglaise. «Je n'ai pas besoin, ajoutait-il, de

vous dire combien l'affaire est grosse, et combien il nous importe

d'arrêter le travail de lord Palmerston dans son cours, avant

d'en venir, et pour ne pas en venir aux dernières extrémités et

nécessités. À Rome est l'enclouure décisive. Rome ne prononcera

pas la nullité du mariage. Elle ne le peut ni religieusement, ni

moralement, ni politiquement. Nous y comptons. Assurez-vous-en

bien, et ne négligez aucune occasion, aucun moyen de corroborer

cette certitude. Qu'on ne s'inquiète pas, à Rome, des conséquences

possibles, en Espagne, de la résistance. La reine Isabelle ne fera

point ce qu'a fait Henri VIII. Je sais bien, très bien où elle

en est et ce qui se passe en elle. Elle fera beaucoup de folies

secondaires. Elle ne fera pas la folie suprême... Je tiens pour

impossible qu'on ne comprenne pas, à Rome, que les intérêts vitaux

du catholicisme en Espagne sont liés à la cause du parti monarchique

modéré espagnol et de la politique française[136].» La confiance

de notre ministre était fondée: Pie IX était absolument résolu à

repousser toute demande en annulation de mariage.

[Note 136: Lettre particulière de M. Guizot à M. Rossi, du 3 octobre

1847. (_Documents inédits._)]

La cour romaine n'était pas la seule à laquelle M. Guizot jugeât

utile de dénoncer les mauvais desseins de la diplomatie britannique.

Il se faisait honneur auprès des puissances continentales de ce qu'en

Espagne, comme sur beaucoup d'autres théâtres, il se trouvait être,

contre lord Palmerston, le champion de la cause conservatrice. Dès le

4 mars 1847, il avait écrit à son ministre à Berlin: «Nous avons bien

le droit de demander aux amis de l'ordre européen, même à ceux qui

nous ont témoigné dans la question espagnole peu de bienveillance,

qu'ils nous secondent un peu dans cette rude tâche. L'ordre en

Espagne, c'est l'ordre dans l'Europe occidentale. L'ordre dans

l'Europe occidentale, c'est l'ordre dans l'Europe[137].»

[Note 137: Lettre particulière de M. Guizot au marquis de Dalmatie,

du 4 mars 1847. (_Documents inédits._)]

Pour le moment, au delà de cet avertissement donné à Londres, de

cette vigilance exercée à Rome, de cet appel un peu platonique à la

sympathie des autres cours, le gouvernement français ne voyait rien

à faire. À Madrid, notamment, il estimait habile de se tenir coi

et attendait la réaction qui lui paraissait devoir être provoquée,

tôt ou tard, par les excès de ses adversaires. Divers symptômes

confirmaient sa prévision. L'orgueil espagnol était vivement blessé

de l'ingérence et de la prépotence de plus en plus affichées par le

ministre d'Angleterre. Les intérêts s'inquiétaient des avantages

commerciaux que la diplomatie britannique, toujours pratique,

prétendait se faire accorder par les ministres qu'elle patronnait.

Et puis, la politique suivie ne pouvait-elle pas être jugée à ses

fruits: gouvernement en décomposition, désordre moral et matériel

du haut en bas de l'échelle, sans compter l'insurrection carliste

qui profitait de cette situation pour se ranimer et qui faisait

en Catalogne des progrès alarmants? Le péril devenait tel que les

complices mêmes de Bulwer hésitaient à le suivre plus loin. Ajoutez

l'effet produit par l'arrogance des progressistes qui, forts de

l'appui de l'Angleterre, annonçaient hautement leur intention,

une fois revenus au pouvoir, d'exercer leur vengeance contre tous

leurs anciens adversaires, à commencer par les ministres actuels;

c'était mettre sur ses gardes non seulement le cabinet, mais aussi

la Reine, qui avait gardé de certains événements de son enfance un

souvenir assez présent pour ne pas désirer retomber aux mains de

cette faction. «Méfie-toi de tes progressistes, répétait-elle à

Serrano; ils te pendront et moi aussi!» Elle détestait et redoutait

particulièrement Espartero: «Je vois bien qu'il faudra que je prenne

Narvaez, afin de me sauver d'Espartero», disait-elle assez haut pour

être entendue des amis de ce dernier[138].

[Note 138: Correspondance du duc de Glucksbierg, chargé d'affaires de

France à Madrid, avec M. Guizot. (_Documents inédits._)]

Il y aurait eu là de quoi faire réfléchir sir Henri Bulwer. Mais

celui-ci se croyait maître de la situation, et, grâce au concours

de M. Salamanca, qui, lui, ne reculait devant aucune extrémité, il

se flattait de réaliser bientôt ses desseins. Aussi quel ne fut

pas son ébahissement, quand, le 4 octobre 1847, par un nouveau

coup de théâtre, non moins soudain que celui du mois de mars, la

Reine congédia ses ministres et les remplaça par le chef du parti

conservateur, par l'adversaire le plus redouté des progressistes,

par Narvaez! À peine au pouvoir, celui-ci obtint, en quelques jours,

l'éloignement de Serrano, la réconciliation de la Reine et du Roi,

enfin le rappel de la reine Christine, qui fut reçue par sa fille

avec effusion et tendresse. Au tour de M. Guizot de triompher.

«L'événement est complet, écrivait-il à ses ambassadeurs; l'ordre

extérieur apparent est rétabli dans le gouvernement par la formation

d'un cabinet en harmonie avec les cortès, dans le palais par la

réconciliation de la femme avec le mari, de la fille avec la mère.

Pour combien de temps? Nous verrons. Quoi qu'il arrive, nous sommes

rentrés dans la bonne voie, nous y marcherons quelque temps. Et, en

tout cas, ce qui vient de se passer prouve qu'on peut y rentrer, et

que, si le bien est toujours chancelant en Espagne, le mal l'est

aussi[139].» De Londres, le duc de Broglie répondait au ministre:

«L'événement fait ici un excellent effet, en bien sur les uns, en

consternation sur les autres[140].» La revanche de la France en

Espagne paraissait éclatante.

[Note 139: Lettres de M. Guizot à M. Rossi et au duc de Broglie, en

date du 17 octobre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 140: Lettre du duc de Broglie à M. Guizot, en date du 26

octobre 1847. (_Documents inédits._)]

Ce n'est pas à dire que notre diplomatie en eût fini avec toutes

les difficultés espagnoles. En dépit de l'autorité que Narvaez et

la reine Christine exerçaient sur la jeune reine, celle-ci menaçait

à chaque instant de leur échapper et de faire quelque nouvelle

frasque privée ou publique; seule, la peur des progressistes la

retenait un peu. D'autre part, quelques esprits ardents caressaient

toujours le projet de remplacer Isabelle par sa soeur. Tout au

moins le voeu unanime des _moderados_ était-il de voir revenir à

Madrid le duc de Montpensier. Narvaez faisait savoir à Paris qu'à

cette condition seule, il pourrait continuer sa tâche. La reine

Christine joignait ses instances à celles du ministre. On faisait

même écrire par Isabelle une lettre dans ce sens à sa soeur, pour

laquelle, malgré le contraste absolu de leur mode de vie, elle avait

conservé une très vive affection. Notre chargé d'affaires affirmait

qu'un refus découragerait absolument les amis de la France[141]. M.

Guizot cependant ne crut pas devoir accueillir cette demande. «Le

voyage du duc et de la duchesse en Espagne, mandait-il le 2 novembre

à son agent à Madrid, rouvrirait la carrière des intrigues, des

calomnies, des jalousies... Il faut, pendant quelque temps du moins,

fermer toute porte, enlever tout prétexte à ce mouvement fébrile et

pervers de l'intérieur du palais, des journaux, des conversations

hostiles[142].» Et il écrivait, le lendemain, au duc de Broglie:

«Nos amis de Madrid auront de l'humeur. Ils seraient plus rassurés,

s'ils nous avaient sous la main et à leur disposition. Mais l'humeur

passera et le bon effet de la bonne conduite restera. À tout prendre,

je suis bien aise de cet incident. Il m'a fourni l'occasion de

sonder un peu avant tous les coeurs et d'établir nettement notre

position[143].» De nouvelles instances ne firent pas changer d'avis

M. Guizot.

[Note 141: Correspondance du duc de Glucksbierg avec M. Guizot.

(_Documents inédits._)]

[Note 142: _Documents inédits._]

[Note 143: _Ibid._]

Ce refus n'eut pas pour nos amis, dans la Péninsule, les conséquences

fâcheuses qu'ils nous avaient annoncées. Somme toute, leur situation

allait plutôt s'affermissant, et, le 17 novembre 1847, notre

ministre pouvait écrire à M. de Broglie: «Laissant de côté les

oscillations, nous avons gagné en Espagne plus de terrain solide

que je ne pensais[144].» D'ailleurs, si prudent qu'il fût, le

gouvernement français ne se refusait pas, avec le temps, à sortir

de la réserve où il s'était volontairement renfermé depuis les

mariages, et à reprendre sur ce théâtre l'influence active qui lui

appartenait. Aussitôt Narvaez de retour au pouvoir, il avait été

question, à Paris, de ne plus se contenter d'un chargé d'affaires

en Espagne, et d'y envoyer un ambassadeur; le nom de M. Piscatory

avait été prononcé. Le choix d'un diplomate aussi énergique, aussi

entreprenant, et qui venait de lutter avec succès, en Grèce, contre

lord Palmerston, était significatif. Il l'était même tellement,

qu'on jugea sage d'attendre encore quelque temps avant de l'arrêter

et de le faire connaître. M. de Broglie écrivait à ce sujet, le 18

octobre, à M. Guizot: «Je ne serais pas d'avis de trop tendre la

corde à Madrid. C'est beaucoup que d'y réunir tout d'un coup Narvaez,

la reine Christine et Piscatory[145].» Ce fut seulement le 12

décembre 1847 qu'on jugea possible de faire ce nouveau pas, et que le

_Moniteur_ annonça la nomination de M. Piscatory. Celui-ci n'eut pas

le temps de prendre possession de son poste avant la révolution de

Février.

[Note 144: _Ibid._]

[Note 145: _Ibid._]

Lord Palmerston et son agent n'avaient pas vu sans un amer dépit

l'insuccès si complet de leurs menées et le rétablissement de

l'influence française. Il était dur, en effet, de s'être à ce point

compromis, pour n'en retirer aucun profit. Dans l'aveuglement de

son ressentiment, Bulwer prêtait une oreille complaisante à toutes

les dénonciations qui lui étaient apportées contre les ministres

espagnols et le gouvernement français, fût-ce des accusations

d'empoisonnement, et il les transmettait au _Foreign office_, où

elles trouvaient crédit. Au commencement de décembre, lord John

Russell écrivit un mot au duc de Broglie, pour lui communiquer

amicalement, disait-il, les nouvelles qu'il venait de recevoir de

Madrid: d'après ces nouvelles, les ministres espagnols conspiraient

pour faire abdiquer Isabelle, et celle-ci avait été malade après

avoir pris des drogues suspectes préparées par son entourage; la

lettre du premier ministre se terminait par une phrase établissant un

lien entre les auteurs de ces prétendus complots et le gouvernement

français qui les protégeait. Le duc de Broglie renvoya aussitôt

à lord John sa lettre. «En relisant le dernier paragraphe, lui

écrivit-il, vous concevrez qu'il m'est impossible de la garder. Je

crois agir dans l'intérêt de la paix et de la bonne intelligence

entre nos deux gouvernements, en m'efforçant de l'oublier.» Le chef

du cabinet anglais comprit la leçon, et répondit par un billet

d'excuse et de regrets[146]. Du reste, plus on allait, plus la

situation de Bulwer devenait fausse en Espagne: il avait partie

ouvertement liée avec l'opposition, s'agitait, intriguait, conspirait

même avec elle; loin de voiler son intervention, il l'affichait,

non seulement par emportement de passion, mais aussi par calcul, se

flattant d'exercer ainsi une sorte d'intimidation. Narvaez n'en

était ni troublé ni affaibli. Cela lui servait, au contraire, à

soulever le patriotisme espagnol contre cette ingérence de l'étranger

et à retenir la Reine.

[Note 146: Lettre confidentielle du duc de Broglie à M. Guizot, du 5

décembre 1847. (_Documents inédits._)]

La campagne de la diplomatie britannique devait, peu de temps après

la révolution de Février, aboutir à un très piteux dénouement. Poussé

par les instructions que lord Palmerston lui enverra à l'insu des

autres ministres, Bulwer en fera tant, il s'engagera à ce point dans

les conspirations révolutionnaires, il se montrera si impérieux, si

insolent envers le gouvernement de Madrid, que celui-ci, poussé à

bout, le mettra à la porte de l'Espagne; et le cabinet anglais, se

sentant dans son tort, subira cet affront, sans user des représailles

auxquelles lord Palmerston tâchera vainement de l'entraîner.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 7 / 7) · 第 31 / 82 题