(1847-1848)
I. Hostilité persistante de lord Palmerston. Le duc de
Broglie ambassadeur à Londres. Sa façon de traiter avec
lord Palmerston.--II. Attitude volontairement réservée du
gouvernement dans les affaires espagnoles. Intrigues de Bulwer
et scandales du palais de Madrid. Précautions prises par M.
Guizot contre un divorce de la Reine. Retour de Narvaez au
pouvoir. Échec de la diplomatie anglaise.--III. En Grèce, lord
Palmerston cherche à renverser Colettis. Difficultés qu'il lui
suscite. Le gouvernement français défend le ministre grec.
Habileté de Colettis. Sa mort. Attitude plus réservée de la
diplomatie française.--IV. La guerre civile en Portugal. Lord
Palmerston, après avoir repoussé la coopération de la France,
est obligé de l'accepter. À la Plata, le plénipotentiaire
anglais dénonce arbitrairement l'action commune avec la France.
Lord Palmerston, qui avait d'abord approuvé son agent, est
contraint de le désavouer.
I
On sait tout ce que, dans les derniers mois de 1846 et dans les
premiers de 1847, lord Palmerston avait tenté, soit à Madrid, soit
auprès des puissances continentales, pour se venger des mariages
espagnols[110]. Partout il avait échoué. Allait-il enfin prendre son
parti des faits accomplis et renoncerait-il à continuer la guerre
diplomatique qu'il nous avait déclarée? Non, ses premiers insuccès
n'avaient fait qu'exaspérer son ressentiment, et, plus que jamais,
il était résolu à chercher toutes les occasions de faire du mal à
la France. Sans doute, parmi les hommes politiques d'Angleterre
et jusque dans le sein du cabinet, il en était plusieurs que cet
acharnement fatiguait, inquiétait, et qui eussent volontiers vu se
produire une certaine détente. Mais que pesaient leurs velléités
conciliatrices devant la décision passionnée de lord Palmerston?
[Note 110: Voir plus haut, t. VI, ch. V et VI.]
Cette rancune persistante du secrétaire d'État rendait inefficaces
toutes les démarches faites du dehors pour amener un rapprochement
entre les deux cours. Le roi des Belges, cependant, ne se lassait pas
d'aller de l'une à l'autre, dans l'espoir de mettre fin à un conflit
qui l'alarmait de plus en plus, et pour l'Europe en général, et pour
la Belgique en particulier[111]. Fort écouté de la reine Victoria,
sa nièce, non moins apprécié de Louis-Philippe, son beau-père[112],
il était mieux placé que personne pour s'entremettre. Il l'essaya,
à deux reprises, en février 1847, puis en mai, mais ne parvint à
nous offrir qu'une transaction fondée sur le sacrifice des droits
éventuels de la duchesse de Montpensier à la couronne d'Espagne[113].
Le gouvernement français ne pouvait y consentir. Louis-Philippe le
fit comprendre amicalement à son gendre et insista pour qu'il ne le
compromît pas par des ouvertures sans chance d'aboutir: «Vous en avez
fait assez, lui écrivit-il le 2 mai, en vous efforçant de rectifier
les idées aussi fausses qu'injustes qui ont amené la cessation d'une
intimité personnelle à laquelle j'attachais beaucoup de prix et que
je regrette vivement, mais sur laquelle je préfère que mon fidèle ami
ne dise plus rien que cela. Je crois que c'est le _germanisme_ qui
domine à Windsor, et que l'intimité avec Berlin, qui n'est peut-être
pas celle pour laquelle la reine Victoria aurait eu le plus de
penchant, est celle qu'on aime mieux cultiver[114].»
[Note 111: Voir les lettres écrites, le 25 février et le 6
avril 1847, par le roi Léopold à son neveu, le duc régnant de
Saxe-Cobourg-Gotha. (_Aus meinem Leben und aus meiner Zeit_, von
ERNST II, herzog von Sachsen-Coburg-Gotha, t. I, p. 175 et 181.) J'ai
déjà eu, du reste, occasion de noter ces préoccupations chez le roi
des Belges. (Voir plus haut, t. VI, p. 283.)]
[Note 112: Louis-Philippe prisait si haut l'esprit politique du roi
des Belges, que, vers la fin de son règne, en face des difficultés
croissantes de la situation, il songea à confier à ce prince la
régence de la France, pendant la minorité de son petit-fils. Il eut,
à ce sujet, avec lui, une correspondance, mais on ne s'entendit pas.
«Eh bien, disait assez irrévérencieusement Léopold, en causant de
cette affaire avec son neveu, le duc régnant de Saxe-Cobourg, que le
bon vieux monsieur mange sa soupe lui-même!» (_Aus meinem Leben_,
etc., t. I, p. 184.) Le roi des Belges, esprit plus avisé que tendre,
ne se piquait pas de dévouement envers son beau-père; il cherchait
plus à l'exploiter qu'il n'était disposé à le servir, et il ne le
ménageait pas, quand il se trouvait avec d'autres Cobourg.]
[Note 113: Lettre de Louis-Philippe au roi des Belges, en date du 16
février 1847, publiée par la _Revue rétrospective._--Lettre de M.
Désages à M. de Jarnac, du 3 mai 1847. (_Documents inédits._)]
[Note 114: _Revue rétrospective._]
Le gouvernement français savait donc à quoi s'en tenir sur
l'impossibilité de rétablir, pour le moment, l'entente cordiale. Il
ne voulut, néanmoins, rien négliger de ce qui pouvait limiter les
conséquences du différend. M. de Sainte-Aulaire, qui représentait
la France, outre-Manche, depuis 1841, fatigué par l'âge et aussi
quelque peu dégoûté des procédés du _Foreign office_, demandait
instamment à se retirer: Londres lui était devenu, disait-il, un
«véritable purgatoire». M. Guizot pria le duc de Broglie de prendre,
pour un temps, la succession de M. de Sainte-Aulaire; nul nom ne lui
paraissait mieux fait pour flatter l'opinion anglaise et en imposer à
lord Palmerston; on se rappelait d'ailleurs, à Paris, quel avait été
le succès d'une première mission du duc, en 1845, pour le règlement
du droit de visite. M. de Broglie accepta par patriotisme, non par
goût; il exposait ainsi ses motifs, dans une lettre à son fils: «Si
Palmerston n'a personne devant lui, il fera tout ce qui lui plaira;
si on lui fournit l'occasion de rappeler lord Normanby et de placer
la France et l'Angleterre dans la position où se trouvent, depuis
quatre ans, la France et la Russie, il la saisira avec empressement.
Il y a nécessité de lui tenir tête, de donner courage à ceux qui lui
tiennent tête, de lui enlever l'opinion qu'il a ameutée contre la
France et qui commence à nous revenir. C'est là ce qui m'a décidé.
La mission que je vais remplir pendant quelque temps est précisément
de même nature que celle que j'ai remplie il y a deux ans... Cette
fois, je fais encore un plus grand sacrifice, en entreprenant de
contenir un peu un méchant fou et de remettre en honneur la bonne foi
de notre gouvernement qui, à tort, à mon avis, mais réellement, n'est
pas sortie tout à fait intacte des transactions espagnoles. Je tente
quelque chose qui peut fort bien échouer et qui, dans la plus grande
chance de succès, ne rapportera pas grand honneur. Mais, tout compte
fait, j'y suis plus propre qu'aucun autre, et, si je refuse, il faut
laisser la barque à la grâce de Dieu[115].»
[Note 115: Lettre du 26 avril 1847. (_Documents inédits._) Le duc
de Broglie terminait ainsi sa lettre: «Mon rôle dans les affaires
publiques a toujours été de me compter pour peu de chose et de ne
point viser au succès personnel. Somme toute, je m'en suis bien
trouvé, comme il arrive toujours quand on suit ce rôle par instinct
et avec persévérance. Je parle quand je crois avoir quelque chose à
dire qu'un autre ne dira ni mieux ni aussi bien que moi. J'agis quand
je crois que j'ai quelque chose à faire qu'un autre ne peut faire ni
mieux ni aussi bien que moi. Passé cela, je me tiens tranquille, et
ce que je préfère, c'est la vie privée. Si j'ai tort ou raison dans
cette occasion, c'est ce que l'événement décidera; mais je me serai
conduit conformément à mon caractère. C'est tout ce qu'il me faut. À
soixante et un ans, on n'a plus que cela à faire, même par intérêt.»]
Arrivé à Londres, le 1er juillet 1847, le duc de Broglie fut
personnellement très bien reçu de la Reine, des ministres, de
la haute société politique. Peut-être même y avait-il dans ces
politesses quelque affectation et comme une arrière-pensée de séparer
l'ambassadeur de ceux qui l'envoyaient, et d'honorer d'autant plus la
probité politique du premier qu'on contestait celle des seconds; mais
le duc n'était pas homme à permettre que son bon renom fût tourné
en affront contre son gouvernement. La courtoisie dont on usait à
son égard ne l'empêchait pas de bien voir à quelles préventions il
se heurtait[116]. Il savait notamment à quoi s'en tenir sur lord
Palmerston. M. Guizot lui écrivait de Paris: «Les Anglais sont comme
les pièces de Shakespeare, pleins de vrai et de faux, de droiture
et d'artifice, ayant beaucoup de grandes et bonnes impulsions
et beaucoup de petits calculs. Et, dans lord Palmerston, le mal
l'emporte de beaucoup sur le bien. Mon impression est même que ce
qu'il a des bonnes qualités du caractère anglais ne lui sert guère
qu'à couvrir les mauvaises tendances de son propre caractère. Je vous
dis sans réserve toute ma méfiance de lui. Je le crois encore plus
avantageux et impertinent dans son âme et à part lui qu'il ne le
montre au dehors, quoiqu'il le montre pas mal.» Il ajoutait, quelque
temps après: «Palmerston est persévérant et astucieux; il a une idée
fixe; il la suivra toujours, en dessous, quand il ne pourra pas en
dessus[117].» Le ministre et l'ambassadeur s'entendaient parfaitement
sur la façon de traiter avec ce personnage si incommode. Dès le 16
juillet, M. Guizot faisait remarquer au duc de Broglie que lord
Palmerston était «disposé à n'être bien que pour ceux qui, sensément
et convenablement, se faisaient craindre de lui[118]». De son côté,
M. de Broglie écrivait au ministre: «Une manière de se conduire
ouverte, directe, résolue, est ce qui embarrasse le plus lord
Palmerston. À mon avis, on se trouve toujours bien d'aller droit à
lui, de le mettre en demeure de prendre le bon parti, et de prendre,
soi, acte de son refus. Nous avons pour nous, en toutes choses, la
raison, le bon droit, la bonne cause; il faut prendre tranquillement
nos avantages et lui laisser la politique sournoise et querelleuse,
cette politique de roquet qui grogne sans mordre et qui ruse sans
attraper[119].»
[Note 116: Le roi des Belges, alors à Windsor, avait averti le duc
de Broglie qu'il était «impossible d'ôter de la tête de toutes
les personnes tant soit peu influentes en Angleterre, la Reine y
comprise, que tout ce qui était arrivé était le résultat d'une vaste
machination du gouvernement français». (Lettre confidentielle du duc
de Broglie à M. Guizot, du 5 juillet 1847. _Documents inédits._)]
[Note 117: Lettres confidentielles de M. Guizot au duc de Broglie, du
16 juillet et du 6 décembre 1847. (_Documents inédits._)]
[Note 118: Lettre précitée du 16 juillet 1847. (_Documents inédits._)]
[Note 119: Lettre confidentielle du 18 octobre 1847. (_Documents
inédits._)]
L'ambassadeur usait en outre de son autorité personnelle pour
agir sur les autres membres du cabinet anglais, et pour tâcher de
les décider à retenir un peu leur collègue. Ainsi écrivait-il, un
jour, à M. Guizot, après une conversation avec lord Lansdowne: «Je
lui ai expliqué la politique de la France avec détail, et je l'ai
forcé, comme toujours, à y donner son entière approbation. Mais ces
approbations sont sans effet immédiat; ce n'est qu'à la longue et
en ne se lassant point qu'on peut en attendre quelque chose. Il faut
changer les esprits autour de lord Palmerston[120].» Une autre fois,
c'était le chef du cabinet, lord John Russell, avec lequel le duc de
Broglie avait une longue conversation sur les questions pendantes, et
auquel il se sentait en position d'adresser l'avertissement suivant:
«J'espère qu'aucun différend, aucune difficulté ne s'élèvera entre
nos deux gouvernements. Si cela arrivait par malheur, il n'est pas
d'efforts que je ne fisse pour en prévenir les conséquences. Mais
promettez-moi une chose: c'est de veiller avec soin, comme chef
du gouvernement de la Reine, au langage qui serait tenu dans les
premiers moments, si telle conjecture venait à se présenter; c'est
de ne rien dire, c'est de ne rien laisser dire qui parût mettre le
gouvernement français, la nation française au défi de faire telle
ou telle chose, de prendre tel ou tel parti. Souvenez-vous de
l'affaire Pritchard. À coup sûr, jamais nos deux gouvernements, nos
deux nations n'ont été plus unis qu'à cette époque. L'affaire était
minime en elle-même. Nous avions tort jusqu'à un certain point, et il
nous était d'autant plus facile de le reconnaître que le gouverneur
de Taïti avait donné tort officiellement à son subordonné. Nous ne
demandions pas mieux que de terminer le différend, comme il s'est
effectivement terminé. Mais des paroles imprudemment prononcées dans
le Parlement ont failli rendre tout accommodement impossible; il
ne s'en est fallu que de quatre voix que le ministère français ne
fût renversé, et que son successeur ne fût obligé de refuser toute
réparation, ce qui aurait entraîné la guerre entre les deux pays.
Dans la situation actuelle des choses, tout serait bien autrement
grave, bien autrement périlleux et compromettant. Promettez-moi de
veiller à ce qu'il ne soit pas dit, le cas échéant, un mot qui nous
rende plus difficile, qui nous rende impossible de faire au bien de
la paix tous les sacrifices que comporteraient notre honneur et nos
intérêts essentiels[121].» La haute considération dont jouissait
notre ambassadeur ne lui donnait pas seulement le moyen de faire
entendre d'utiles vérités aux hommes d'État anglais; elle faisait
de lui le confident, le conseiller et, dans une certaine mesure,
le _leader_ des ambassadeurs étrangers accrédités à Londres. «Tout
le corps diplomatique, écrivait-il à son fils, non seulement est
bien pour moi, mais me considère comme un point central... On se
ferait difficilement l'idée du degré d'humeur et de malveillance
dont tous les gouvernements de l'Europe sont animés contre l'ennemi
commun[122].»
[Note 120: Lettre confidentielle du duc de Broglie à M. Guizot, du 12
octobre 1847. (_Documents inédits._)]
[Note 121: Dépêche du duc de Broglie à M. Guizot, du 16 septembre
1847.]
[Note 122: Lettre du 23 septembre 1847. (_Documents inédits._)]
Sans doute, comme on le verra bientôt, notre ambassadeur ne parvenait
pas, par ces divers moyens, à déjouer tous les mauvais desseins de
lord Palmerston. Du moins il faisait ainsi, à Londres, tout ce qui
était alors possible pour limiter le mal, pour gagner du temps.
L'ambition du gouvernement français n'allait pas au delà. Dès le
début de l'ambassade du duc de Broglie, le 8 juillet 1847, M. Guizot
lui écrivait: «Je crois parfaitement à tout ce que vous me dites dans
votre lettre du 5[123]. Le Roi en a été très frappé. Et cet état des
esprits en Angleterre durera assez longtemps, car il se fonde sur des
faits mal compris, mal appréciés, mais réels et que nous ne pouvons
ni ne devons changer. La politique anglaise a perdu en Espagne une
bataille qu'elle a eu tort de livrer; sensément et honnêtement, il
n'y avait pas lieu à bataille; mais enfin, la bataille a eu lieu.
Nous n'en pouvons effacer ni l'impression ni les résultats. Tant
qu'on croira, comme dit le _Times,_ que nous travaillons avec passion
à nous créer partout une prépondérance exclusive et illégitime, la
situation actuelle durera. Personne n'est aussi propre que vous
à la contenir, à l'atténuer, à la combattre chaque jour, à faire
chaque jour pénétrer dans les esprits anglais un peu de vérité et
de confiance. Et puis, viendra peut-être en Europe quelque grand
événement, en Angleterre quelque grand revirement des partis et
des hommes, qui remettra les idées justes et les intérêts vrais
à la place de toutes les susceptibilités, jalousies, vanités et
chimères nationales et individuelles. C'est à attendre ce moment et à
prévenir, en l'attendant, tout accident grave, que nous travaillons,
vous et moi. J'espère que nous y réussirons[124].»
[Note 123: Il s'agit de la lettre dont j'ai cité plus haut, en note,
un passage, et où M. de Broglie rapportait une conversation avec le
roi des Belges.]
[Note 124: Cette lettre est de celles que Mme de Witt a publiées dans
son intéressant volume, _Lettres de M. Guizot à sa famille et à ses
amis._]