La session parlementaire devait se prolonger encore pendant plusieurs
semaines; tant que les députés étaient ainsi retenus à Paris, il ne
pouvait être question de provoquer en province des manifestations
semblables à celle du Château-Rouge. Le banquet qui eut lieu à Mâcon,
le 18 juillet, ne se rattachait nullement à l'agitation réformiste:
offert à M. de Lamartine par ses compatriotes et électeurs, il avait
pour objet de célébrer le succès de l'_Histoire des Girondins_. La
cérémonie ne fut pas sans éclat. Au dire des comptes rendus amis,
les assistants étaient près de six mille, dont trois mille convives.
Au moment des toasts, un orage éclata, déchirant en partie la toile
de la tente et menaçant de faire écrouler la charpente. Ce fut au
bruit du tonnerre et du vent, à la lueur des éclairs, que M. de
Lamartine prit la parole. Un tel cadre plaisait à son imagination: il
se figurait être le Moïse de la révélation démocratique, au milieu
des foudres d'un nouveau Sinaï[78]. Il parla longtemps, en rhéteur
magnifique, avec une étonnante richesse d'images, sans serrer de près
aucune idée. Fort occupé de soi, il se comparait à Hérodote couronné
aux jeux Olympiques, et présentait la publication des _Girondins_
comme le principal événement du jour. «Mon livre, ajoutait-il en
s'adressant à ses auditeurs, avait besoin d'une conclusion; c'est
vous qui la faites.» Que voulait-il dire par là? En dépit de ses
protestations contre toute pensée «factieuse», ce qui ressortait de
son discours, comme naguère de son histoire, c'était l'exaltation
de la révolution. Il dressait un réquisitoire véhément contre toute
la politique du règne, à laquelle il reprochait d'avoir été la
négation des principes de cette révolution. Dans une autre partie de
son discours, il faisait du malaise des esprits une peinture qui ne
répondait que trop au sentiment d'une partie du public. «J'ai dit,
il y a quelques années, à la tribune, s'écriait-il, un mot qui a
fait le tour du monde et qui m'a été mille fois rapporté depuis par
tous les échos de la presse; j'ai dit un jour: La France s'ennuie!
Je dis aujourd'hui: La France s'attriste!... Qui de nous ne porte sa
part de la tristesse générale? Un malaise sourd couve dans le fond
des esprits les plus sereins; on s'entretient à voix basse, depuis
quelque temps; chaque citoyen aborde l'autre avec inquiétude; tout le
monde a un nuage sur le front. Prenez-y garde, c'est de ces nuages
que sortent les éclairs pour les hommes d'État, et quelquefois aussi
les tempêtes. Oui, on se dit tout bas: Les temps sont-ils sûrs?
Cette paix est-elle la paix? Cet ordre est-il l'ordre?» Il montrait
ensuite le gouvernement devenu une «grande industrie», «l'esprit de
mercantilisme et de trafic remontant des membres dans la tête», la
«Régence de la bourgeoisie aussi pleine d'agiotage, de concussion,
de scandales, que la Régence du Palais-Royal», la nation «affligée
et humiliée» de «l'improbité des pouvoirs publics», épouvantée par
«les tragédies de la corruption», et alors, d'un ton fatidique, à
cette France qui avait connu «les révolutions de la liberté et les
contre-révolutions de la gloire», il faisait entrevoir ce qu'il
appelait d'un mot vraiment meurtrier, «la révolution du mépris».
[Note 78: M. Doudan écrivait plaisamment à ce sujet, le 27 juillet
1847: «Dans l'ordre de la déclamation, cet homme est le père des
fleuves. Il a fait feu supérieur contre un orage épouvantable et une
pluie diluvienne. Le tonnerre a dû se retirer tout mouillé et bien
attrapé d'avoir trouvé son maître.»]
Quel effet ne devaient pas avoir de telles paroles sur un public
encore tout ému des scandales du procès Teste! Quant à l'orateur,
il sortait de là peut-être plus échauffé encore que l'auditoire.
L'ivresse et le vertige qui l'avaient peu à peu gagné, tandis qu'il
écrivait les _Girondins_, s'en trouvaient accrus. L'orage au milieu
duquel il venait de parler et qu'il se flattait d'avoir dominé par
son éloquence, lui apparaissait comme le symbole de la tempête
révolutionnaire qui, dans sa pensée, devait servir de cadre à son
exaltation politique. Plus que jamais, il était prêt à se jeter, les
yeux fermés, dans l'inconnu. «Nous commençons une grande bataille, la
bataille de Dieu, lisons-nous dans une de ses lettres. On me l'écrit
de toutes parts et dans toutes les langues. Je suis l'horreur des uns
et l'amour des autres... Quant à moi, je ne recule pas. Je me dévoue
à Dieu et aux hommes pour Dieu. Il faut que quelques-uns se brûlent
la main; je serai ce _Mucius Scævola_ de la raison humaine, s'il le
faut[79].»
[Note 79: Lettre du 17 août 1847.]
Bien qu'étrangers à la réunion de Mâcon, les promoteurs de
l'agitation réformiste ne pouvaient qu'être heureux de son
retentissement et se sentaient ainsi confirmés dans leur projet
d'organiser des banquets en province. Aussi bien, à la fin de
juillet, avec la clôture des travaux de la Chambre des députés[80],
le moment paraissait venu de réaliser ce projet. Mais autre chose
était de rêver, à Paris, entre meneurs, d'une grande agitation;
autre chose, de trouver par toute la France des gens disposés à se
mettre en mouvement. Vainement le Comité central envoyait-il, le
1er août, à tous ses correspondants, une circulaire où, après avoir
vanté le banquet du Château-Rouge, il les engageait à en organiser
de semblables dans leurs arrondissements, à peu près personne ne
parut, sur le premier moment, disposé à répondre à cet appel; le cri
de la réforme ne trouvait pas d'écho. Les ministres, rassurés par
cette indifférence, se flattaient que le pays était retombé dans le
calme plat qui était l'état ordinaire des vacances parlementaires. M.
Duchâtel écrivait à M. Dupin, le 15 août: «Il n'y a rien de nouveau;
c'est le moment où tout dort[81].» Trois jours ne s'étaient pas
écoulés que ce sommeil était tragiquement interrompu.
[Note 80: La Chambre des députés finit ses travaux le 26 juillet. La
clôture officielle de la session ne fut, il est vrai, prononcée que
le 9 août, pour laisser le temps à la Chambre des pairs de voter le
budget.]
[Note 81: _Mémoires de M. Dupin_, t. IV, p. 384.]