Le public accueillit d'abord froidement le projet de banquet.
Vainement les journaux battaient-ils le rappel, vainement les députés
et les membres du Comité central allaient-ils faire de la propagande
sur place dans les divers quartiers, vainement mettait-on en branle
les comités d'arrondissement, les adhésions ne venaient que fort
lentement. «Nous étions assez embarrassés, a confessé plus tard
l'un des promoteurs, et, plus d'une fois, nous regrettâmes d'avoir
entrepris une oeuvre aussi difficile.» Cependant, après s'être
démené pendant plusieurs semaines, on finit par recruter, dans tout
Paris, un nombre suffisant de convives et l'on s'occupa de chercher
un local: le choix s'arrêta sur le Château-Rouge, jardin public où
se donnaient des bals d'un caractère peu sévère. Le jour fut fixé
au 7 juillet, puis, par suite de certaines difficultés, remis au
9. Les audiences du procès Teste-Cubières devaient commencer le 8:
les meneurs comptaient sur cette coïncidence pour échauffer les
esprits. Ils firent faire par le propriétaire du Château-Rouge une
déclaration à la préfecture de police: rien de plus; le banquet étant
donné dans un local privé, ils estimaient n'avoir pas besoin de
demander à l'administration l'autorisation exigée pour les réunions
publiques. Le gouvernement, bien que convaincu que la législation
lui donnait le droit d'empêcher de semblables réunions, ne voulut
pas user de rigueur. «Nous résolûmes, dit à ce propos M. Guizot
dans ses Mémoires, de laisser à la liberté de réunion son cours, et
d'attendre, pour combattre le mal, qu'il fût devenu assez évident et
assez pressant pour que le sentiment du public tranquille réclamât
l'action du pouvoir en faveur de l'ordre menacé.»
Le 9 juillet au soir, douze cents convives, appartenant en général
aux opinions avancées, se trouvaient réunis au Château-Rouge. Sur
les cent cinquante-quatre députés, classés par leurs votes comme
réformistes, et auxquels des invitations avaient été adressées,
quatre-vingt-six étaient présents. L'ordre matériel ne fut pas
troublé. Le temps était beau. La musique jouait la _Marseillaise_ et
autres «chants de la Révolution», dont la foule, massée aux abords
du jardin, répétait les strophes. Des toasts nombreux, arrêtés à
l'avance, furent portés soit par les députés, soit par les membres
du Comité central. Il semblait malaisé de tenir un langage qui
répondît à la fois aux sentiments des républicains et à ceux des
dynastiques. «Ce qu'il faut, avait dit un de ces derniers, c'est un
discours radical très modéré et un discours centre gauche très vif.»
Ce programme fut à peu près rempli, surtout dans sa seconde partie.
Les républicains se bornèrent généralement à parler de la réforme:
toutefois, un de leurs orateurs, M. Marie, tint à bien marquer que
ses amis et lui n'abandonnaient rien de leurs convictions, et que
leurs voeux allaient au delà d'une simple modification de la loi
électorale. «Mais, ajoutait-il, à chaque jour son oeuvre, et, pour
arriver sûrement au but, il ne faut pas trop se presser... Nous nous
associons à l'oeuvre qui commence, au parti qui la développera,
bien assurés que, lorsqu'il s'agira d'achever la conquête, nous
trouverons, à notre tour, pour alliés, tous ceux à qui nous nous
allions nous-mêmes aujourd'hui.» Un autre républicain, membre
du Comité central, parla de 1792 et de 1793, «cette époque si
calomniée et qui, grâce au ciel, trouve tous les jours de nouveaux
et illustres défenseurs». Les députés de la gauche et du centre
gauche ne s'effarouchèrent pas de cette évocation jacobine; leur
seule préoccupation paraissait être de se montrer plus agressifs
que personne contre le gouvernement. M. Barrot proclama que la
révolution de Juillet était systématiquement faussée, trahie, depuis
dix-sept ans. «Y a-t-il aujourd'hui des incrédules? s'écriait-il. Les
scandales sont-il assez grands? Le désordre moral qui menace cette
société d'une dissolution entière ne se manifeste-t-il pas par des
désordres assez éclatants? Il n'y a que deux moyens de gouverner
les hommes: ou par les sentiments généreux, ou par les sentiments
égoïstes. Le gouvernement a fait son choix: il s'est adressé aux
cordes basses du coeur humain.» Après avoir longtemps continué sur
ce ton, il finissait par émettre le voeu que «la France refît, sous
le glorieux drapeau de la révolution de Juillet, ce qu'elle avait
manqué en 1830». À la véhémence déclamatoire de M. Odilon Barrot
succéda l'âpreté incisive de M. Duvergier de Hauranne. Celui-ci
rappelait les dernières heures de la Restauration, l'attentat
réactionnaire accompli par la royauté d'alors, l'union victorieuse de
tous les libéraux, dynastiques ou non, contre cette royauté, et il
trouvait là de grandes ressemblances avec la situation de 1847. «La
Restauration, disait-il, pour arriver à son but, aimait à prendre les
grandes routes et à faire beaucoup de tapage. Le pouvoir actuel, plus
modeste, recherche les sentiers détournés et chemine à petit bruit.
En d'autres termes, ce que la Restauration voulait faire par les
menaces, par la force, le pouvoir actuel veut le faire par la ruse et
par la corruption. On ne brise plus les institutions, on les fausse;
on ne violente plus les consciences, on les achète. Pensez-vous que
cela vaille mieux? Je suis d'un avis tout contraire. Pour la liberté,
le danger est le même, si ce n'est plus grand, et la moralité court
risque d'y périr avec la liberté. Aussi, regardez-vous comme de
purs accidents tous ces désordres, tous ces scandales, qui viennent
chaque jour porter la tristesse et l'effroi dans l'âme des honnêtes
gens? Non, messieurs, tous ces désordres, tous ces scandales ne sont
pas des accidents, c'est la conséquence nécessaire, inévitable, de
la politique perverse qui nous régit, de cette politique qui, trop
faible pour asservir la France, s'efforce de la corrompre.» L'orateur
faisait amende honorable pour avoir soutenu, pendant plusieurs
années, un tel gouvernement; «mais, ajoutait-il, soldat de la
dernière heure, je ne serai pas le moins résolu; je veux la réforme,
parce que je ne veux, sous aucun titre et sous aucune forme, le
gouvernement personnel». MM. de Beaumont et de Malleville ne furent
pas plus modérés.
Il y avait dans ce banquet quelque chose de plus grave encore que ce
qu'on y disait; c'était ce qu'on n'y disait pas. Entre tant de toasts
portés à la «souveraineté nationale», à la «révolution de 1830», à la
«réforme», aux «députés», au «Comité central», à la «ville de Paris»,
à l'«amélioration du sort des classes laborieuses», etc., etc., on
cherchait vainement un toast au Roi. Ce toast n'eût pourtant pas été
omis dans cette Angleterre, des exemples de laquelle on prétendait
s'autoriser. Les dynastiques n'auraient-ils pas dû y tenir d'autant
plus que le parti républicain prenait une part considérable à la
manifestation? Cependant, ils ne l'avaient pas proposé au moment de
dresser la liste des toasts. Deux jours avant le banquet, un député
de Paris, M. Malgaigne, avait écrit au Comité pour demander que cette
omission fût réparée et en faire la condition de son concours. Sous
prétexte que tout était arrêté, on ne lui avait même pas répondu.