(Juillet-décembre 1847.)
I. L'opposition veut provoquer dans le pays une agitation sur
la question de la réforme. Alliance des dynastiques et des
radicaux. On décide de lancer une pétition et d'organiser
un banquet.--II. Le banquet du Château-Rouge. Les discours.
Omission du toast au Roi.--III. Banquet de Mâcon offert à M. de
Lamartine, pour célébrer le succès des _Girondins_. Le cri de la
réforme paraît être sans écho dans le pays.--IV. Assassinat de
la duchesse de Praslin. Effet produit sur l'opinion. Suicide du
duc de Praslin. Rapport de M. Pasquier. Tristesse et inquiétude
générales. Pressentiments de révolution. M. Guizot président
du conseil.--V. Les banquets deviennent plus nombreux à partir
de la fin de septembre. Caractère factice de cette agitation.
Les radicaux prennent de plus en plus la tête du mouvement.
Manifestations socialistes. Certains opposants se tiennent
à l'écart. Attitude de M. Thiers.--VI. M. Ledru-Rollin au
banquet de Lille. M. Barrot obligé de se retirer. Les opposants
dynastiques continuent cependant leur campagne. Banquets
d'extrême gauche. Les dynastiques, maltraités par les radicaux
extrêmes, sont abandonnés par les radicaux parlementaires. Le
banquet de Rouen. Impossibilité de continuer la campagne. Elle
est interrompue par l'ouverture de la session. Conclusion.
I
L'intervalle entre les sessions était d'ordinaire, au moins pour la
politique intérieure, une époque de calme, de silence, une sorte de
morte-saison. Il n'en devait pas être ainsi dans la seconde moitié
de 1847. Bien au contraire, l'opposition prétendait employer les
loisirs que lui laissaient les vacances parlementaires, à provoquer,
par toute la France, une grande agitation en faveur de la «réforme».
Pour trouver l'idée première de cette campagne, il faut remonter
à près d'un an en arrière, au lendemain des élections générales
d'août 1846. Un des adversaires du cabinet, rencontrant alors
un ami de M. Guizot, dans les couloirs de la Chambre, lui avait
dit: «Vous êtes les plus forts, c'est évident; votre compte est
exact, je l'ai vérifié. Ici, plus rien à faire, plus rien à dire
pour nous; nos paroles seraient perdues. Nous allons ouvrir les
fenêtres[70].» À cette époque même, le hasard d'un voyage amenait
à Paris Richard Cobden, le grand agitateur anglais, le fondateur
de la «Ligue» qui venait, après une campagne de plusieurs années,
d'imposer aux pouvoirs publics d'outre-Manche l'abolition des lois
contre l'importation des céréales. Les députés de l'opposition
l'entourèrent aussitôt, non pour prêter l'oreille à ses prédications
libre-échangistes, mais pour se faire faire par lui une sorte de
cours d'«agitation». M. Cobden se prêta à leur enseigner comment
on soulevait l'opinion au moyen de pétitions, de souscriptions, de
réunions, de banquets[71]. Ces entretiens ne contribuèrent pas peu
à confirmer les opposants français dans leur dessein d'agir hors
de la Chambre: l'exemple de la «ligue» anglaise ne leur donnait
pas seulement confiance dans le succès; il les rassurait sur la
correction constitutionnelle d'une telle conduite; comment avoir
scrupule d'imiter ce qui était d'usage normal et fréquent sur
la terre classique du régime parlementaire? On ne songeait pas
à se demander si la France, avec son passé de révolutions et sa
monarchie encore mal assise, pouvait supporter tout ce que supportait
l'Angleterre. M. Cobden lui-même, en donnant les renseignements qui
lui étaient demandés, avait été loin d'approuver l'entreprise en vue
de laquelle on les lui demandait. Ayant appris, en effet, de ses
interlocuteurs, qu'il s'agissait seulement de réclamer l'adjonction
de deux cent mille électeurs, il se montra stupéfait qu'on recourût
à des moyens si extraordinaires, qu'on mît en branle une si grosse
machine, pour obtenir un si piètre résultat[72].
[Note 70: Notice de M. Vitet sur M. Duchâtel.]
[Note 71: J'ai déjà eu l'occasion de noter que, dès avant cette
époque, M. de Montalembert, mieux au courant que la plupart de ses
compatriotes de ce qui se passait en Angleterre, s'était inspiré
des exemples de M. Cobden et de sa ligue pour organiser le parti
catholique. (Voir plus haut, t. V, p. 485.)]
[Note 72: John MORLEY, _The Life of Richard Cobden_, t. I, p. 417.]
Au premier moment, probablement à cause de la diversion produite
par les mariages espagnols, aucune suite ne fut donnée au projet
d'agitation[73]. On ne s'occupa de le mettre à exécution qu'après
le rejet, par la Chambre, en mars et avril 1847, des propositions
de réforme électorale et parlementaire. La principale objection
faite par les ministres dans la discussion, objection en effet
assez fondée, avait été tirée de l'indifférence du pays. On estima
que, pour y avoir réponse, il fallait provoquer à tout prix quelque
émotion populaire. Par quel moyen? C'était le cas de se rappeler les
leçons de M. Cobden. La question fut l'objet de plusieurs conférences
entre les chefs de l'opposition. On y proposa tout d'abord une
pétition. Les députés ne pouvaient en prendre l'initiative, puisqu'il
s'agissait de faire croire à un mouvement spontané de l'opinion.
Ils se mirent alors en rapport avec un comité que nous avons déjà
vu à l'oeuvre aux élections de 1846, le _Comité central électoral
de Paris_; celui-ci se montra disposé à donner son concours. Une
réunion eut lieu en mai, chez M. Odilon Barrot: les députés y étaient
représentés par MM. Duvergier de Hauranne et de Malleville, du
centre gauche; par MM. O. Barrot et de Beaumont, de la gauche; par
MM. Carnot et Garnier-Pagès, de l'extrême gauche; le Comité central,
par MM. Pagnerre, Recurt, Labélonye et Biesta. Il fut décidé, séance
tenante, que le Comité central prendrait l'initiative de l'agitation
réformiste, et, pour commencer, M. Pagnerre reçut mission de rédiger
le projet de pétition.
[Note 73: Les meneurs ne perdaient pas cependant de vue ce projet.
M. Duvergier de Hauranne y faisait allusion dans la brochure qu'il
publia, en janvier 1847, sous ce titre: _De la réforme parlementaire
et de la réforme électorale_. «Au point où les choses en sont
venues, disait-il, il serait insensé de rien attendre de la majorité
parlementaire. C'est au pays qu'il convient de parler.» Et il
expliquait la légitimité de cet «appel à l'opinion du dehors contre
l'opinion du dedans». Gourmandant la mollesse de ses amis, il leur
rappelait comment, en Angleterre, l'agitation extérieure avait imposé
la réforme électorale en 1831, la réforme commerciale en 1846; il
leur proposait l'exemple des hommes politiques d'outre-Manche,
sachant quitter «leur vie de château si splendide, si séduisante,
pour parcourir les comtés, pour présider les réunions publiques,
pour assister aux banquets politiques, pour éclairer, pour ranimer
toujours et partout l'opinion». «Si O'Connell, ajoutait-il, pendant
le cours de sa longue vie, fût resté muet et oisif, croit-on qu'il
eût arraché aux préjugés, à l'orgueil anglais, l'émancipation
catholique d'abord, et bientôt sans doute l'égalité des deux peuples?
Si Villiers, Cobden, Bright se fussent bornés à quelques discours en
plein parlement, croit-on qu'ils eussent fait capituler le ministère
et soumis, réduit l'aristocratie territoriale?... Ce sont là les
vraies moeurs, les vraies habitudes du gouvernement représentatif.
Ces moeurs, ces habitudes sont-elles les nôtres, à nous qui
n'avons pas même su opposer nos banquets d'opposition aux banquets
ministériels de MM. Guizot, Duchâtel et Lacave-Laplagne?»]
Comme on le voit par le nom de ses délégués, le Comité central était
républicain. Cela n'avait pas empêché les représentants du centre
gauche et de la gauche dynastique de réclamer son concours. Depuis
longtemps, ils s'étaient habitués à l'idée d'une alliance avec le
parti radical. M. Duvergier de Hauranne l'avait professée hautement
dans sa brochure sur la _Réforme électorale et parlementaire_[74].
Quelques jours après, pour mettre sa théorie en pratique, il s'était
chargé de négocier, au nom de ses amis, une sorte de traité de paix
avec M. Marrast, rédacteur en chef du _National_; l'entrevue avait
eu lieu chez M. Edmond Adam; le plénipotentiaire du centre gauche y
avait obtenu du journaliste radical qu'il cessât ses attaques contre
M. Thiers, et qu'il appuyât dans une certaine mesure la campagne de
réforme. L'entente des députés avec le Comité central n'était que le
développement logique de l'accord ébauché, quelques mois auparavant,
entre M. Duvergier de Hauranne et M. Marrast.
[Note 74: Dans cette brochure, M. Duvergier de Hauranne précisait
ainsi sur quel terrain pouvait se faire l'alliance: «Les radicaux
pensent que, dans une société démocratique comme la société
française, le pouvoir royal et le pouvoir parlementaire ne peuvent
exister à la fois, et que l'un doit nécessairement tuer l'autre;
ils pensent, dès lors, que la monarchie constitutionnelle doit
périr, non par les tentatives violentes de ses ennemis, mais par
ses propres fautes, par ses propres imperfections, par ses propres
impossibilités. Les constitutionnels nient qu'il en soit ainsi, et
soutiennent que, sans dépouiller le pouvoir royal de ses justes
prérogatives, le pouvoir parlementaire, une fois établi, peut très
bien prendre sa place et se faire respecter. Il y a là, entre les
constitutionnels et les radicaux, une question dont l'avenir seul
est juge. Mais, pour qu'elle puisse se juger, il est une condition
préliminaire: c'est que le pouvoir royal n'absorbe pas le pouvoir
parlementaire, que celui-ci se ranime au sein d'une majorité
indépendante et libérale. Constitutionnels et radicaux ont donc
provisoirement le même intérêt et doivent avoir le même but.»]
La rédaction du projet de pétition n'était pas sans difficulté:
entre les radicaux qui poursuivaient ouvertement le suffrage
universel et les dynastiques qui s'en tenaient à une très légère
augmentation du nombre des électeurs, il y avait un abîme. M.
Pagnerre se tira d'affaire en ne sortant pas des thèses négatives sur
lesquelles seules une apparence d'accord était possible; il dénonça
très violemment les vices de la loi électorale et en demanda la
«réforme», sans indiquer aucunement ce qu'elle devrait être. Comme le
disait un commentateur, la pétition «laissait ainsi place à toutes
les adhésions et à toutes les espérances». Le projet fut approuvé
sans difficulté, dans une réunion tenue chez M. Odilon Barrot, vers
la fin de mai. Ce ne fut pas la seule décision prise. Le sentiment
général des meneurs était qu'une simple pétition ne suffirait pas à
remuer un pays qui, visiblement, s'intéressait peu à la réforme: il
fallait trouver un moyen d'agitation plus efficace. Après en avoir
discuté plusieurs, on s'arrêta à l'idée d'un banquet offert aux
députés par le Comité central et les électeurs de Paris. Qui avait eu
le premier cette idée? L'initiative en a été revendiquée tantôt pour
les députés, tantôt pour le Comité central[75]. Peut-être y avait-on
pensé simultanément des deux côtés. D'ailleurs, il n'y avait pas là
d'invention vraiment nouvelle; le procédé était connu. Sans remonter
au banquet que l'association _Aide-toi, le ciel t'aidera_, avait
offert, en avril 1830, aux 221, n'avait-on pas vu déjà, en 1840, les
radicaux entreprendre une campagne de banquets réformistes[76]? Quoi
qu'il en soit, le principe du banquet fut admis par tous. La seule
inquiétude exprimée fut que l'indifférence du public n'exposât les
promoteurs à un insuccès un peu ridicule. Les questions d'exécution
furent renvoyées à une réunion ultérieure, celle du 8 juin, où l'on
appela les rédacteurs des journaux opposants. Il y fut décidé que
le banquet offert à tous les députés réformistes aurait lieu dans
les premiers jours de juillet, avant que la session fût close et
que les députés eussent quitté Paris. Pour écarter les risques de
désordre, il fut stipulé que les électeurs seraient seuls admis,
que la cotisation serait fixée au chiffre relativement élevé de dix
francs, et que les toasts seraient arrêtés à l'avance. Il était
convenu qu'en cas de succès, on provoquerait d'autres banquets dans
les départements, pendant les vacances parlementaires. Le Comité
central, qui s'emparait de plus en plus de l'autorité exécutive,
se chargea de propager la pétition et d'organiser le banquet. Ses
membres ne laissaient pas que de s'étonner de l'aveuglement avec
lequel les députés de l'opposition dynastique se livraient à eux. Un
jour, sortant avec MM. Carnot, Biesta, Labélonye et Garnier-Pagès,
d'une réunion chez M. Odilon Barrot, M. Pagnerre se demandait comment
ses propositions relatives au banquet avaient été si facilement
acceptées par les modérés: «Ces messieurs, disait-il, voient-ils
bien où cela peut les conduire? Pour moi, je confesse que je ne le
vois pas clairement; mais ce n'est pas à nous, radicaux, de nous en
effrayer[77].»
[Note 75: À entendre M. Garnier-Pagès, présent à toutes ces réunions,
c'est M. Pagnerre qui aurait, le premier, songé à un banquet.
(_Histoire de la révolution de 1848_, 2e édit., t. I, p. 98.) M.
Duvergier de Hauranne, qui avait pris à ces préliminaires une part
peut-être plus active encore, affirme, au contraire, que le banquet
fut proposé par les députés. (_Notes inédites._) M. Élias Regnault,
qui fut secrétaire du Comité central, affirme que l'idée du banquet
fut mise en avant par M. Duvergier de Hauranne. (_Histoire du
gouvernement provisoire_, p. 19.)]
[Note 76: Voir plus haut, t. IV, ch. II, § IX.]
[Note 77: GARNIER-PAGÈS, _Histoire de la révolution de 1848_, t. I,
p. 100.]